6.000 francs avec 2 mois de congé par an, 8 heures de travail par
jour et une retraite à 55 ans. Les dépenses annuelles des Compagnies
pour le personnel ont passé de 750 millions à 3 milliards. Il en
résulte que le déficit des Compagnies atteint aujourd’hui près de 4
milliards et, d’après les prévisions, sera bientôt augmenté
d’environ 2 milliards. C’est une véritable course à la ruine.
Il en résulta pour eux la possibilité d’accroître leurs dépenses alors
qu’il eût fallu les restreindre, puisque la production était
insuffisante.
Les progrès de l’inflation fiduciaire réduisirent très rapidement la
confiance en notre billet de banque à l’étranger. En Angleterre, en
Amérique et en Suisse, le franc n’est plus accepté que pour le tiers
environ de sa valeur.
_Conséquences de la vie chère._--Les conséquences de la vie chère sont
trop nombreuses pour être énumérées ici. Quelques-unes sont lointaines,
telles que la réduction de la natalité; d’autres, comme la diminution de
qualité d’un grand nombre d’objets fabriqués, sont immédiates.
Les prix de revient des produits de bonne qualité étant très élevés et
les ressources de beaucoup d’acheteurs limitées,--car les nouveaux
riches sont entourés d’une légion de nouveaux pauvres formée des débris
de l’ancienne bourgeoisie,--il a bien fallu, pour abaisser les prix de
vente, réduire notablement la qualité des objets. Qu’il s’agisse de
vêtements ou d’articles d’ameublement, cette diminution de la qualité
est telle que leur exportation deviendra bientôt impossible.
_Valeur des moyens proposés pour remédier à la vie chère._--La totale
impuissance des moyens essayés pour remédier à la vie chère, prouvent
suffisamment à quel point sont méconnues certaines lois économiques
fondamentales. Nos législateurs peuvent constater chaque jour que les
lois réglant le déroulement des choses, dominent toutes leurs volontés.
Les remèdes législatifs tentés contre la vie chère furent les suivants:
1º Élévation des salaires; 2º Taxation des marchandises; 3º Promulgation
de pénalités sévères contre les spéculateurs et les marchands.
Tous ces remèdes à la vie chère n’ont fait que la rendre un peu plus
chère encore. Il est facile d’expliquer pourquoi.
En ce qui concerne l’élévation des salaires, j’ai montré plus haut que
cette élévation, _quelle qu’en puisse être le taux_, n’avait d’autre
résultat que d’augmenter encore le prix des marchandises. L’expérience a
trop nettement vérifié cette assertion pour qu’il soit nécessaire d’y
insister.
Les taxations auxquelles des législateurs, en vérité bien peu éclairés,
reviennent inlassablement, ont la même influence que l’accroissement des
salaires sur le coût de la vie. Ils en élèvent le prix et ne le
réduisent jamais.
Si l’expérience, et non les exigences d’une opinion aveugle, avait guidé
nos législateurs, ils se seraient souvenus que la Convention, après
avoir essayé, elle aussi, de taxer les marchandises, finit par y
renoncer et proclama publiquement son erreur.
Le troisième moyen pour remédier à la vie chère, c’est-à-dire les
pénalités sévères contre les marchands vendant trop cher, a été plus
illusoire encore que les précédents. Il se heurtait, en effet, comme je
l’ai montré plus haut, par un exemple précis, à l’éternelle loi de
l’offre et de la demande qui toujours fixa le prix des choses en dehors
de l’intervention des législateurs.
En fait, toutes les lois imaginées contre «les mercantis» n’ont jamais
fait baisser d’un centime le prix d’une denrée quelconque pendant ou
après la guerre. Pour obéir en apparence aux règlements, les marchands
mettaient en vente une faible quantité de produits au prix taxé. Elle
était distribuée aux acquéreurs par petites portions, après des heures
de stationnement devant les boutiques. La plus grande partie de la
marchandise se trouvait livrée clandestinement ensuite aux clients
consentant à la payer un prix plus élevé.
Quant aux lois nouvelles, notamment celles relatives aux taxations de
loyers, leurs conséquences immédiates furent de raréfier encore la
construction des immeubles, au moment où la crise des loyers
s’accroissait tous les jours. Les promoteurs de ces mesures ont fait
preuve d’un aveuglement vraiment inconcevable. Il faudra bien les
abroger après de ruineux essais, quand on constatera, par exemple, que
personne ne consentira plus à bâtir des maisons. Ayant montré combien
étaient illusoires les remèdes proposés jusqu’ici contre la vie chère,
il nous reste à chercher s’il n’en existerait pas d’autres plus
efficaces.
On n’en peut guère citer que trois: 1º les associations coopératives de
consommateurs; 2º la suppression des taxes douanières; 3º
l’accroissement de la production.
L’efficacité des deux premiers moyens est immédiate, mais faible. Celle
du troisième est lointaine, mais considérable. C’est même la seule sur
laquelle on puisse sérieusement compter. Il est facile de le montrer
sans qu’il soit besoin de longs développements.
Des associations coopératives, inutile de beaucoup parler, puisqu’elles
ont toujours médiocrement réussi en France. Elles pourraient, mais en
théorie seulement, faire bénéficier le public de l’écart énorme, moitié,
généralement, depuis la guerre, existant entre le prix donné au
producteur et celui payé par le consommateur. L’esprit de solidarité et
d’organisation nécessaire à la réalisation des entreprises coopératives,
manque en France malheureusement.
La facilité des importations qui résulterait d’une suppression de
taxations douanières prohibitives serait un moyen meilleur que le
précédent de réduire dans une notable mesure le prix de la vie, mais la
puissance des grands producteurs sur le Parlement est telle que nous
sommes condamnés pour longtemps à un régime protectionniste excessif.
Nos gouvernants, qui semblent parfois hantés par la crainte de
l’invasion des produits allemands sont en ceci victimes d’une illusion
économique, à laquelle les Anglais, les Américains et les Italiens ont
su se soustraire. En y réfléchissant un peu ils découvriront sûrement
que si les Allemands arrivent à fabriquer de bonnes marchandises à des
prix avantageux, elles se répandront sur notre marché, quelles que
soient les barrières imaginées. D’abord achetées très au-dessous de leur
valeur, grâce au cours du change, par l’Angleterre, la Belgique, la
Suisse, etc., elles nous reviennent ensuite fortement majorées par les
divers pays avec lesquels nous sommes bien obligés de faire du commerce,
à moins de nous entourer d’une Muraille de Chine qui entraînerait une
ruine définitive.
Les importations sans exportations compensatrices ne constituent
d’ailleurs, je l’ai fait remarquer déjà, qu’une opération transitoire
puisque les marchandises ne se paient en définitive qu’avec des
marchandises. Sans doute, le crédit permet de remplacer ces dernières
par du papier, c’est-à-dire par des promesses, mais un tel mécanisme ne
peut se prolonger longtemps. L’importation sans exportation n’est qu’une
forme d’emprunt et un peuple ne saurait vivre en empruntant toujours.
Pour réparer nos ruines, payer nos dettes, et diminuer le coût de la
vie, il ne reste qu’un seul des moyens énumérés plus haut, intensifier
énormément et à des prix rendant l’exportation possible notre
production, la production agricole surtout.
La formule est d’un énoncé facile: il faudrait un volume pour bien
montrer non seulement son importance, mais aussi les difficultés de sa
réalisation.
Bien que la France soit un pays surtout agricole, son agriculture reste
si mal exploitée qu’elle est obligée d’importer, pour des sommes
énormes, du blé, du sucre, des fruits, des pommes de terre, etc.
Nos colonies ne sont pas mieux exploitées. Avant la guerre elles étaient
commercialement dans les mains d’étrangers. _Le Journal de Genève_
insistait récemment sur la grandeur de notre empire colonial et sur
notre prodigieuse incapacité à l’utiliser. «C’était l’étranger,
disait-il, qui tirait parti des colonies françaises. La France
abandonnait à ses rivaux plus de la moitié du commerce, comme en
Tunisie, souvent même plus des trois quarts. En Indochine, elle ne
tirait parti que du tiers des entrées et du cinquième des sorties.»
Toutes ces choses et bien d’autres du même ordre devront être dites,
redites et répétées sans trêve. D’un labeur obstiné, intelligemment
orienté, dépend notre avenir. Le travail bien dirigé, c’est l’assurance
d’une destinée prospère. L’indolence, l’incapacité et les querelles de
partis, c’est la décadence où sombrèrent tous les peuples qui ne surent
pas s’adapter aux nécessités nouvelles que les événements faisaient
surgir.
LIVRE IV
LE DÉSÉQUILIBRE ÉCONOMIQUE DU MONDE
CHAPITRE PREMIER
LES FORCES NOUVELLES QUI MÈNENT LE MONDE
Les raisons premières étant inaccessibles, la nature intime des forces
physiques demeure inconnue. Pour les définir, on en est réduit à dire
qu’elles sont «des causes de mouvement».
La nature intime des mobiles qui font agir les hommes restant aussi
ignorée que celle des forces physiques, il faut imiter la réserve des
savants et donner simplement le nom de forces aux causes diverses de nos
actions.
Ces forces peuvent être internes, c’est-à-dire issues de nous-mêmes:
telles les forces biologiques, affectives, mystiques et intellectuelles.
Elles peuvent aussi être indépendantes de nous: tels le milieu et les
influences économiques.
Pendant toute la durée de la préhistoire, les forces biologiques, la
faim surtout, dominèrent presque exclusivement l’existence. L’humanité
n’avait d’autre idéal possible que se nourrir et se reproduire.
Après des entassements d’âges, la vie devint un peu plus facile et des
ébauches de sociétés naquirent. A la tribu nomade succédèrent des
villages, des cités et enfin des empires.
C’est alors seulement que purent s’édifier les grandes civilisations.
Elles furent de types différents, suivant les forces qui les
orientèrent.
Les besoins biologiques et certains éléments affectifs, tels que
l’ambition, engendrèrent des civilisations de type militaire analogues à
celles de Rome et des grandes monarchies asiatiques.
Lorsque les forces intellectuelles devinrent prépondérantes, ce fut la
civilisation hellénique avec ses merveilles de la pensée et de l’art.
Quand les forces mystiques l’emportèrent, ce fut le Moyen âge avec ses
cathédrales et sa vie religieuse intense.
* * * * *
Les grandes civilisations qui se développèrent à la surface du globe
eurent donc des mobiles variés. Mais on retrouve chez toutes ce
caractère commun d’être influencées par des divinités diverses douées
d’un souverain pouvoir.
Bien qu’étant la simple synthèse des sentiments et des besoins des
hommes, de leurs rêves, de leurs craintes et de leurs espérances, les
Dieux furent considérés pendant longtemps comme seuls capables de
diriger le monde et de fournir des explications aux «pourquoi» sans fin
que se posaient des êtres entourés de choses redoutables qu’ils ne
comprenaient pas.
A cette domination des forces mystiques, aucune collectivité, grande ou
petite, ne put jamais se soustraire. Leur rôle fut tel que les plus
importantes civilisations, celles dites bouddhique, chrétienne et
musulmane, notamment, sont désignées par les noms de leurs Dieux.
Le besoin mystique de croyances semble un élément si irréductible de la
nature humaine qu’aucune raison ne saurait l’ébranler. Quand les dieux
personnels s’évanouissent, ils sont aussitôt remplacés par des divinités
impersonnelles: dogmes et formules auxquels leurs adeptes attribuent les
mêmes pouvoirs qu’aux anciens dieux. L’esprit religieux est, en réalité,
aussi intense aujourd’hui qu’aux plus crédules périodes, c’est à peine
s’il a changé de forme.
Les croyances nouvelles: socialisme, spiritisme, communisme, etc., ont
les mêmes fondements psychologiques que l’ancienne foi. Ils possèdent
leurs apôtres et aussi leurs martyrs. J’ai trop insisté dans divers
ouvrages sur le rôle capital du mysticisme dans l’histoire pour qu’il
soit utile d’y revenir encore.
* * * * *
Aux forces biologiques, affectives et mystiques qui conduisirent presque
exclusivement les peuples pendant une partie de leur évolution
s’ajoutèrent plus tard les forces intellectuelles dont le rôle est
devenu considérable. Elles ont transformé toutes les conditions
d’existence de l’homme. Leur action sur les sentiments, les passions et
les croyances reste malheureusement faible. Loin de restreindre les
haines qui séparent les nations et les classes de chaque nation,
l’intelligence s’est mise à leur service et ne fait que rendre plus
meurtriers les conflits qui divisèrent toujours les hommes.
Toutes les forces précédemment énumérées possèdent ce caractère commun
de se trouver en nous-mêmes et d’être plus ou moins modifiables par les
volontés issues de nos besoins et de nos croyances.
Mais, ainsi que je l’ai montré dès le début de cet ouvrage, les temps
modernes ont vu naître des puissances nouvelles: les forces économiques,
sur lesquelles volontés et croyances restent sans action.
Et c’est ainsi qu’après avoir été gouvernée par un panthéon d’illusions
au cours de son histoire: illusions religieuses, politiques et sociales,
l’humanité est arrivée à une phase nouvelle où les forces économiques
dominent toutes les chimères.
Jadis peu actives, quand les peuples étaient séparés par
d’infranchissables distances, ces forces sont devenues si prépondérantes
qu’elles régissent impérieusement la destinée des nations. Elles les ont
forcées à renoncer à leur isolement et créé entre elles une
interdépendance accentuée chaque jour et qui finira par dominer les
haines.
La ruine économique de l’Europe à la suite de la défaite allemande est
un exemple frappant de cette interdépendance.
L’Angleterre, qui a vu ses exportations réduites de moitié depuis
qu’elle a perdu la clientèle germanique, se demande comment sortir d’une
situation acculant au chômage et à la misère plusieurs millions de ses
ouvriers.
* * * * *
Si nous revenons si souvent au cours de cet ouvrage sur le rôle des
forces économiques, c’est que leur influence grandit chaque jour. Elles
se trouvent en lutte aujourd’hui contre celles qui menaient jadis le
monde. Sans doute, des législateurs imprévoyants, des adeptes de
chimères troubleront encore l’existence des peuples, mais leur action
restera éphémère. Le monde prochain aura pour maître des forces
économiques nouvelles dérivées elles-mêmes des forces matérielles, jadis
insoupçonnées, qui ont transformé l’existence des peuples. Nous allons
montrer leur rôle.
CHAPITRE II
RÔLE SOCIAL DES FORCES NOUVELLES DÉRIVÉES DE LA HOUILLE ET DU PÉTROLE
Ignoré jusqu’à une époque bien récente puisqu’elle ne remonte guère plus
haut que Napoléon, le rôle des puissances motrices nouvelles est devenu
si prépondérant que la civilisation n’est plus concevable sans elles.
La puissance des États modernes se mesure de plus en plus à leur
richesse en houille ou en pétrole. Privés de ces générateurs de forces
ils tomberaient fatalement sous la tutelle économique d’abord, politique
ensuite de ceux qui en possèdent.
Le rôle des grandes puissances motrices modernes apparaît d’une
saisissante façon quand on traduit en chiffres leur production mécanique
et qu’on la compare à celle que pouvaient jadis développer l’homme et
les animaux.
Des calculs qu’il serait trop long d’expliquer ici, m’ont permis de
démontrer que les 190 millions de tonnes de charbon extraites
annuellement par l’Allemagne de ses mines avant la guerre pouvaient
accomplir un travail mécanique égal à celui qu’auraient fourni 950
millions d’ouvriers. L’ouvrier-houille possède en plus cette immense
supériorité qu’il fabrique pour trois francs un travail pour lequel
l’ouvrier humain demanderait au moins 1.500 francs[6].
[6] J’ai indiqué les bases de mes calculs dans mon livre:
_Enseignements Psychologiques de la Guerre_. Un membre éminent de
l’Académie des Sciences, M. Lecornu, les adopte dans son ouvrage:
_La Mécanique_. Ses résultats ne diffèrent un peu des miens, que
parce qu’il a pris un chiffre plus élevé pour le prix de la houille
en Allemagne avant la guerre. Avec les prix actuels de la houille,
mes chiffres devraient être naturellement modifiés suivant ces prix.
Ajoutons encore que 5.000 mineurs, travaillant pendant un an, suffisent
à extraire un million de tonnes de houille capables de produire le
travail de cinq millions d’ouvriers.
Augmenter la richesse d’un pays en houille revient, en réalité, à
multiplier énormément le nombre de ses habitants. Beaucoup de houille et
peu d’habitants valent mieux que peu de houille avec beaucoup
d’habitants.
Il faut remarquer, d’ailleurs, que la houille est aussi une véritable
créatrice d’habitants. Le savant professeur de Launay a démontré que les
grandes villes anglaises ont vu croître énormément leur population avec
la production houillère de leur voisinage. Glasgow, par exemple, qui
avait 80.000 habitants en 1801, en a 800.000 aujourd’hui. Sheffield, qui
n’était qu’un bourg féodal à la même époque, compte maintenant 380.000
habitants. De 5.000 habitants en 1700, Liverpool est monté à 750.000.
Ces populations nouvelles représentent de la houille transformée, et
elles seraient condamnées à mourir de faim si un cataclysme géologique
venait détruire le charbon dont elles sont nées et dont elles vivent.
* * * * *
Le plus sommaire coup d’œil jeté autour de soi montre à quel point la
civilisation moderne repose sur l’usage de la houille ou des produits
similaires tels que le pétrole. Chacun voit bien que si ces produits
disparaissaient, les chemins de fer s’arrêteraient; mais il faut des
statistiques pour montrer que ce ne sont pas nos locomotives qui
absorbent le plus de charbon. Les chemins de fer dépensent 18 p. 100
seulement de la consommation totale de la houille, alors que
l’industrie, y compris la métallurgie, exige 47 p. 100; les usages
domestiques, 19 p. 100; les usines à gaz 7 p. 100.
Pendant la guerre, le rôle de la houille et du pétrole a été
prépondérant. Sans eux, nous n’aurions eu ni canons, ni munitions, ni
vivres, et les Américains n’auraient pu franchir l’océan pour venir
prendre part à la lutte.
La houille est dans l’âge actuel si indispensable à tous les peuples que
ceux qui n’en possèdent pas assez, comme l’Italie, semblent destinés à
devenir vassaux des pays qui en possèdent beaucoup, comme l’Angleterre.
On sait quel formidable moyen de pression la possession du charbon donne
à cette dernière sur les nations réduites à lui en acheter pour
alimenter leur industrie.
C’est ainsi qu’au congrès de Spa, la Grande-Bretagne força la France,
grâce à des droits d’exportation exorbitants, à lui payer 100 shillings
la tonne de charbon livrée pour 40 shillings à ses nationaux. Seule la
concurrence du charbon américain mit fin à cette exploitation qui montra
notamment combien peu pèsent les alliances devant les intérêts
économiques.
Le rôle dominateur conféré à certains peuples par leur richesse
houillère est également mis en évidence par l’histoire industrielle et
commerciale de l’Allemagne. Son grand développement, commencé en 1880
seulement, résulta surtout d’une surproduction considérable de ses
mines.
Produisant plus de houille, elle fabriqua davantage. Fabriquant
davantage, elle dut accroître ses exportations et se créer, par
conséquent, des débouchés nouveaux. En 1913, son exportation atteignait
l’énorme chiffre de 13 milliards.
Fatalement, alors, elle se heurta partout à la concurrence anglaise.
Dans l’espérance de l’abattre, l’Allemagne se constitua une puissante
marine militaire et prépara la guerre qui finit par éclater. La richesse
en houille de l’Allemagne fut donc une des causes indirectes du conflit
qui devait bouleverser le monde.
* * * * *
Pour pronostiquer avec vraisemblance l’avenir économique des peuples, il
suffit de connaître leur production en charbon. Les États-Unis en
extraient annuellement près de 600 millions de tonnes; la
Grande-Bretagne, 300 millions (chiffre auquel arrivait l’Allemagne avant
la guerre); la France, 40 millions sur les 60 millions dont elle a
besoin. L’Espagne, presque au bas de l’échelle industrielle du monde, en
produit 4 millions et demi seulement.
Tous les faits que je viens de rappeler montrent que la richesse en
charbon qui détermine la puissance industrielle des peuples déterminera
aussi leur situation politique. Un pays obligé d’acheter au dehors et de
transporter à grands frais la houille dont il a besoin ne peut fabriquer
économiquement, et par conséquent exporter. Il doit donc concentrer ses
efforts sur des produits n’exigeant pas beaucoup de force motrice:
horlogerie, objets d’art, modes, etc., et s’attacher surtout à
perfectionner l’agriculture, base nécessaire de son existence.
Les peuples latins dont les capacités industrielles sont médiocres, ont
donc tout intérêt à porter leurs efforts sur l’agriculture et la
fabrication d’objets de luxe. Ces nécessités sont les conséquences de
ces lois économiques dont j’ai montré la force.
* * * * *
De nouvelles découvertes scientifiques permettront sans doute un jour de
remplacer la houille comme source de force motrice. Des recherches de
laboratoire m’ayant demandé une dizaine d’années de travail me
conduisirent à prouver qu’une matière quelconque, un minime fragment de
cuivre par exemple, est un réservoir colossal d’une énergie jadis
insoupçonnée, que j’ai appelée: l’_énergie intra-atomique_[7]. Nous ne
pouvons en extraire actuellement que d’infimes parcelles, mais si on
réussit, dans l’avenir, à dissocier facilement la matière, la face du
monde sera changée. Une source indéfinie de force motrice, et par
conséquent de richesse, étant à la disposition de l’homme, les problèmes
politiques et sociaux d’aujourd’hui ne se poseront plus.
[7] Ces recherches sont exposées dans mon volume: _L’Évolution de la
Matière_ (trente-septième édition) avec 68 figures dessinées au
laboratoire de l’auteur.
* * * * *
En attendant ces réalisations peut-être lointaines, il faut vivre avec
l’heure présente, tâcher de mieux employer le peu de houille que nous
possédons, et chercher le moyen de compléter notre production.
En ce qui concerne l’utilisation de la houille, il reste à effectuer
bien des progrès, puisque 90 p. 100 de la chaleur produite par sa
combustion est entièrement perdu.
Actuellement les moyens de remplacer la houille sont peu nombreux. On ne
possède encore que le pétrole et les chutes d’eau comme équivalents.
Le pétrole remplace très avantageusement la houille puisqu’un kilogramme
de pétrole fournit 11.600 calories, alors qu’un kilogramme de houille
n’en produit guère que 10.000. Tous les nouveaux cuirassés anglais
emploient exclusivement le pétrole comme combustible.
L’emploi du pétrole, si supérieur à la houille par sa facilité de
transport et la commodité de son emploi, se répand de plus en plus.
Pendant la guerre il fut capital. Plusieurs généraux ont affirmé que ce
fut seulement grâce au pétrole que purent être rapidement transportées
les munitions et les troupes qui sauvèrent Verdun.
Ce qui précède explique pourquoi le pétrole a joué dans la politique des
Anglais un rôle si important. C’est pour s’emparer de sources
pétrolifères nouvelles que furent entreprises leurs guerres en Orient.
Actuellement l’Angleterre possède la plupart des concessions de pétrole
en Europe, en Asie, en Afrique et dans une partie du Mexique.
Mais les sources de pétrole s’usent vite et on prévoit pour un délai
prochain leur complet épuisement. L’Amérique a calculé que le pétrole de
son sol sera tari en 18 ans. Cherchant du pétrole partout et trouvant
toujours l’Angleterre sur son chemin, elle en a conclu que l’Empire
britannique voulait arrêter l’essor naval des États-Unis. C’est une
menace de futurs conflits.
* * * * *