De cette définition résulte clairement que la formule «stabiliser le

change», répétée par tant d’économistes et tentée par divers pays

constitue une absurdité. Stabiliser le change équivaudrait à stabiliser

un instrument de mesure quelconque, le baromètre par exemple.

Quelles causes peuvent faire varier cette confiance, dont les

oscillations se traduisent par celles du change? On énoncerait encore

une vérité de La Palice en assurant que, si les dépenses d’un

particulier, d’un industriel ou d’un État, restent longtemps supérieures

à ses recettes, la confiance en son crédit diminuera rapidement.

Elle se réduira plus encore si, pour payer ses dettes, le débiteur est

obligé de multiplier les emprunts.

Lorsque c’est l’État qui réalise cette opération, les emprunts prennent

des formes variées qui en dissimulent un peu la nature. La plus usitée

est le papier-monnaie, billet de banque à cours forcé, n’impliquant

aucune date de remboursement.

De tels billets constituent, évidemment, des emprunts sans autre

garantie que la confiance inspirée par l’État emprunteur. Si cet État

multiplie ses billets, (phénomène qualifié d’inflation fiduciaire), la

confiance diminue de plus en plus et, finalement, devient à peu près

nulle. C’est à cette dernière et inévitable phase de la vie du

papier-monnaie que sont arrivées l’Autriche, la Russie, la Pologne, etc.

La dévalorisation totale du papier représente la disparition également

totale de la confiance qu’il inspirait d’abord.

* * * * *

Le thermomètre de la confiance constitué par le change est fort

sensible. C’est ainsi qu’on le vit en France subir une brusque chute à

la suite d’une déclaration trop solennellement pessimiste faite à la

Chambre des Députés sur le déficit de notre situation budgétaire.

Que les spéculateurs profitent de telles circonstances pour accentuer le

mouvement dans le sens de certains intérêts, n’est pas douteux: mais

leur action est toujours limitée et passagère. Les oscillations

provoquées dans la courbe de la confiance, n’en changent pas l’allure.

Aujourd’hui, nous subissons les résultats de la désastreuse formule:

«L’Allemagne paiera», qui conduisit, dans les pays dévastés, à tant de

dépenses inutiles. Personne ne soupçonnait alors que, grâce à une

inflation fiduciaire assez développée pour ôter toute valeur au

mark-papier, l’Allemagne réussirait à éviter tout paiement. M. de La

Palice l’aurait deviné peut-être, mais nos diplomates ne le

pressentirent pas.

* * * * *

Parmi les causes de dépréciation du change, causes se ramenant toujours

plus ou moins à une diminution de la confiance, on peut citer encore un

déséquilibre de la balance commerciale, c’est-à-dire du rapport entre

l’importation et l’exportation.

Le Brésil en fournit un excellent exemple. Pendant la guerre, ses

exportations en Europe progressaient rapidement tandis que ses

importations diminuaient chaque jour. L’Europe ayant besoin d’une foule

de marchandises alors qu’elle n’avait rien à vendre, l’or afflua au

Brésil et son change monta rapidement.

La guerre finie, l’Europe n’eut plus besoin d’acheter au Brésil qui lui,

au contraire, pour refaire ses stocks épuisés, dut faire de grands

achats à l’étranger. Ses importations dépassèrent alors de beaucoup ses

exportations et son change baissa bientôt. Il continuera à baisser,

jusqu’à ce que l’augmentation de sa production lui permette de compenser

ses importations. Ce pays eut, d’ailleurs, l’intelligence de ne pas

élever de barrières douanières contre l’importation étrangère, ainsi que

le firent tant d’autres peuples.

* * * * *

Lorsque toute confiance est perdue dans la valeur d’une monnaie

artificielle comme le papier et que le pays émetteur de cette monnaie

dépréciée n’a ni or ni argent, peut-on dire qu’il ne possède plus de

monnaie?

En aucune façon. L’or, je ne saurais trop le répéter, contrairement à

l’opinion de divers économistes, représente une marchandise analogue à

toute autre marchandise et peut être remplacé par beaucoup d’autres. Les

diverses marchandises sont d’un transport moins facile que l’or et

l’argent sans doute, mais leur pouvoir d’achat reste aussi efficace.

Une marchandise négociable quelconque, un sac de blé ou de houille par

exemple, représente donc une monnaie, tout comme le poids déterminé d’or

constitué par une pièce de vingt francs, simplement parce qu’elle est

échangeable contre des quantités déterminées d’autres marchandises.

J’ai déjà rappelé qu’un peuple riche est celui qui possède un excédent

de marchandises échangeables; un peuple pauvre, celui qui, n’en

possédant pas assez, est obligé d’emprunter. Il paie alors son vendeur

non avec des marchandises, mais avec du papier représentant en réalité

une promesse incertaine de marchandise.

Plus une nation est riche en marchandises négociables, moins elle a

besoin d’or ou d’argent. Que, pour faciliter les échanges de

marchandises, cette nation emploie de l’or, des traites, des billets de

banque, des chèques, etc., il n’importe. Dans l’échange de marchandises

contre d’autres marchandises, la confiance n’intervient pas, puisque

l’acheteur se borne à troquer directement ou indirectement une

marchandise contre une autre marchandise de même valeur. Il paie

comptant, en réalité, bien que l’or ou l’argent n’interviennent pas dans

l’opération.

* * * * *

En attendant que s’équilibre la balance commerciale des divers pays,

c’est-à-dire que leurs importations puissent être soldées avec des

exportations, les variations du pouvoir d’achat des monnaies fiduciaires

engendrent des complications formidables.

Les pays dont la monnaie a conservé sa valeur souffrent parfois presque

autant de cette supériorité que d’autres pays souffrent de la

dévalorisation de leurs billets. Quand, par suite de la perte au change,

nous payons une marchandise trois fois sa valeur en Angleterre ou en

Amérique, c’est exactement comme si ces pays avaient triplé leurs prix

de vente.

Cette élévation artificielle des prix rendant naturellement les ventes

difficiles, un grand nombre d’usines étrangères sont obligées de se

fermer.

Mais, si les peuples à monnaie non dépréciée ne peuvent exporter

facilement leurs produits, ils ont un grand intérêt à importer, puisque,

grâce au change, ils ne paient les objets achetés que le tiers ou la

moitié de leur valeur. C’est ainsi que l’Angleterre a pu se procurer

récemment en France des quantités énormes de sucre, bien au-dessous des

prix anglais. Ainsi également des étrangers ont pu acquérir au tiers de

leur valeur en France et en Allemagne des immeubles et des usines

importantes.

Les répercussions des variations du pouvoir d’achat d’une même monnaie

dans divers pays ne s’exercent pas seulement sur le commerce, mais aussi

dans les relations entre peuples. Supposons qu’un Français voyageant en

Italie et en Suisse loge dans des hôtels cotés vingt francs par jour. En

raison du change, il paiera dans des hôtels équivalents dix francs par

jour en Italie et soixante francs en Suisse. Pour le même motif, l’objet

payé vingt francs en France coûtera dix francs en Italie et soixante

francs en Suisse, en Angleterre et aux États-Unis.

* * * * *

Une des conclusions de ce qui précède, est que tous les pays à monnaie

dépréciée ont avantage à exporter et non à importer. L’intérêt des pays

à monnaie non dépréciée est, au contraire, d’importer et non d’exporter.

Malheureusement, ces deux opérations: importer et exporter, étant

complémentaires l’une de l’autre, ne peuvent s’isoler. Un peuple se

bornant à exporter ou à importer serait vite ruiné.

C’est précisément parce que chez la plupart des nations l’équilibre

n’existe plus entre les importations et les exportations que le désordre

financier est général. Les uns ne peuvent exporter suffisamment, la

valeur de leurs marchandises se trouvant triplée par la perte au change,

les autres ne peuvent importer, précisément en raison de cette élévation

des prix.

Comment se terminera pareille situation? Elle a été encore très

obscurcie par les divagations de certains économistes sur la

stabilisation du mark ou les avantages de l’inflation fiduciaire.

J’imagine, cependant, qu’en y réfléchissant un peu ils découvriraient

assez vite que les marchandises s’échangeant simplement contre d’autres

marchandises, les questions de monnaie perdront toute importance dès que

les quantités de marchandises à échanger seront en quantité suffisante

pour rétablir l’équilibre entre la production et la consommation. La

monnaie fiduciaire ne sera plus alors qu’un signe conventionnel analogue

à un chèque ou à une quittance. Il est évident, par exemple, que si

j’envoie à un négociant étranger une certaine quantité de fer payable

avec une quantité correspondante de blé, au cours du marché mondial,

toute opération de change s’évanouit.

* * * * *

Ce n’est pas à l’âge moderne seulement que le papier-monnaie et les

variations du change qu’il entraîne ont fait leur apparition dans le

monde. La France de la Révolution eut déjà des assignats dont on connaît

l’histoire.

Le gouvernement britannique fit également usage de papier-monnaie dans

ses guerres contre Napoléon. Les billets de la Banque d’Angleterre

eurent cours forcé de février 1797 à mai 1821, soit pendant vingt-quatre

ans. Les Anglais purent ainsi se procurer les ressources nécessaires

pour briser la puissance de Napoléon. Leurs billets ne perdirent jamais

plus de 25 % de leur valeur métallique et seulement 2 % en 1817.

Dans sa guerre de Sécession, l’Amérique employa aussi le papier-monnaie.

Son cours forcé dura de 1862 à 1879 et, pendant les premières années, il

perdit jusqu’à 50 % de sa valeur métallique. La guerre finie, cette

dépréciation s’atténua rapidement et cessa même avant la suppression du

cours forcé.

Comment les Anglais et les Américains réussirent-ils à rétablir la

valeur intégrale du papier? Ce fut uniquement la prospérité de leur

commerce qui fit renaître la confiance.

Ces exemples prouvent que les écarts du change, qui pèsent si lourdement

aujourd’hui sur le prix de la vie, sont liés intimement à la

restauration économique de l’Europe. Cette restauration se ramène, on ne

saurait trop le répéter, à ces deux points: 1º produire à des prix

permettant la vente des marchandises susceptibles d’exportation; 2º

accroître, au moins en France, la production des matières agricoles qui

constituent une monnaie supérieure à toutes les autres. Les peuples

équilibrant alors leurs recettes et leurs dépenses, l’anarchie

financière cessera aussitôt.

Les quatorze conférences successivement réunies pendant quatre ans pour

découvrir d’autres solutions sont restées impuissantes. Il s’y est

dépensé beaucoup d’éloquence, très peu de science et moins encore de bon

sens.

CHAPITRE IV

COMMENT UNE DETTE PEUT VARIER AVEC LE TEMPS

Parmi les illusions dont sont victimes les peuples actuels on peut citer

celles relatives à la grandeur de la dette allemande.

La détermination du chiffre exact de cette dette est difficile, parce

qu’il peut varier dans d’immenses proportions, suivant les modes de

paiements, leur retard, etc. Quelques calculs vont montrer l’énormité de

ces différences.

Admettons, pour être plus clair, que la dette de l’Allemagne, fixée

finalement à 132 milliards, soit seulement de 100 milliards, portant 5 %

d’intérêts, et recherchons ce qu’elle peut devenir en faisant simplement

varier les dates de paiement.

Supposons que l’Allemagne verse seulement un milliard par an, et voyons,

en chiffres ronds, comment croîtra sa dette.

Une formule bien connue montre que, en dix ans, la dette de 100

milliards se montera à 150 milliards 312 millions; en vingt ans à 232

milliards 264 millions; en trente ans à 365 milliards 755 millions; en

quarante ans à 583 milliards 200 millions; en cinquante ans à 937

milliards 392 millions.

La dette aura donc presque décuplé en cinquante ans et se sera élevée à

un chiffre que tous les trésors réunis du monde ne pourraient payer.

Supposons, maintenant, que l’Allemagne veuille amortir sa dette de 100

milliards, portant 5 % d’intérêts. Il lui faudrait verser annuellement 5

milliards 477 millions.

Si on suppose que la dette ne porte pas intérêts, un versement annuel de

2 milliards pendant cinquante ans suffirait à l’annuler.

Tous les moratoires que sollicite l’Allemagne auraient pour résultat,

remarque importante, de réduire beaucoup la valeur réelle de sa dette,

par la perte résultant du jeu des intérêts composés.

La valeur _actuelle_ d’une somme de 1 milliard, dont on retarde le

paiement pendant onze ans, n’est en effet que de 584 millions 679.000

francs. Avec un retard de vingt ans, sa valeur _actuelle_ tombe à 377

millions, puis à 87 millions seulement si le paiement est reculé de

cinquante ans. S’il l’était de quatre siècles, la valeur _actuelle_ du

milliard tomberait à trois francs seulement.

Cette réduction à 3 francs d’une dette de mille millions est un des

exemples montrant le mieux le rôle du temps en matière financière. Grâce

à son intervention, il est possible de réduire dans d’immenses

proportions la valeur d’une somme quelconque, ou, au contraire, de

l’accroître infiniment. On a calculé que 1 franc placé à intérêts

composés sous J.-C. aurait, maintenant, une valeur représentée par un

globe d’or plus gros que la Terre.

C’est grâce à cette influence du temps qu’on peut se procurer un

immeuble ayant une valeur très supérieure aux ressources actuelles de

l’acquéreur. Avec un chiffre d’amortissement annuel faible, mais

prolongé, la dette s’éteint assez rapidement. Notre institution du

Crédit Foncier est basée sur ce principe.

La vie individuelle étant très courte, le montant d’un amortissement

annuel est relativement élevé, si la dette doit être amortie rapidement.

Mais pour une collectivité, dont la vie est théoriquement éternelle,

l’annuité peut devenir aussi petite qu’on le désire. C’est pour cette

raison que les États peuvent emprunter de grosses sommes et les

rembourser facilement. Ils reportent simplement sur un temps très long

le paiement de sommes dont le remboursement immédiat serait impossible.

* * * * *

Les chiffres précédents montrent l’énormité des dettes qu’accumule, en

théorie, sur l’Allemagne le moindre retard dans ses paiements. Il

faudrait une dose invraisemblable d’illusions pour ne pas voir

l’impossibilité d’obtenir d’elle de pareilles sommes.

Dans nos calculs, nous avons, cependant, ramené la dette à 100

milliards, au lieu des 132 milliards actuellement admis.

Au début, le chiffre de la dette allemande était beaucoup plus élevé. Il

fut réduit à plusieurs reprises sous la pression du gouvernement

anglais.

L’irritation de la France contre l’Angleterre tient justement à cette

réduction de la dette germanique. D’abord fixée à 259 milliards de marks

à Boulogne, elle fut ramenée à la Conférence de Paris, en 1921, à 226

milliards, payables en quarante-deux ans; puis, après celle de Londres,

à 132 milliards, toujours payables en annuités.

Les hommes d’État anglais qui provoquèrent ces réductions eurent bien

tort, en vérité, d’irriter une puissante alliée pour des chiffres dont

le côté illusoire n’aurait pas dû leur échapper. Supposaient-ils

vraiment que, pendant un demi-siècle, un peuple de 60 millions d’âmes

payerait un énorme tribut annuel à ses vainqueurs? Les réflexions

suivantes de l’ancien premier ministre, M. Asquith, sont d’une

indiscutable justesse:

«Ceux qui s’imaginent aujourd’hui qu’une poignée d’hommes assis à

Paris autour d’une table, quelles que soient leur sagesse et leurs

capacités politiques, puissent aviser à ce qui se passera d’ici vingt,

trente ou quarante ans, sous le rapport des paiements, font preuve

d’une dose de crédulité et d’un manque d’imagination qui ne font pas

honneur aux hommes d’État de l’époque actuelle.»

Il serait inutile de rechercher ici quelles eussent été, pour les

diverses nations de l’Europe, les conséquences des paiements de

l’Allemagne, puisqu’elle s’est soustraite à toute possibilité de tels

paiements par une inflation monétaire assez grande pour amener la valeur

de ses billets de banque à un chiffre voisin de zéro. Nous avons vu dans

un autre chapitre sur quels peuples retomberont, en réalité, les frais

de la guerre.

CHAPITRE V

LES CAUSES DE LA VIE CHÈRE

Pour l’imagination populaire, les événements dérivent toujours d’une

seule cause. Peu importe que cette cause soit réelle, il suffit qu’elle

soit simple. L’enchaînement compliqué des phénomènes n’est pas

accessible aux collectivités et pas davantage d’ailleurs aux

législateurs conduits par des sentiments collectifs.

Les idées simples poussent les multitudes à exiger des solutions

rudimentaires aux problèmes les plus difficiles. Le prix des

marchandises ou des loyers vient-il à augmenter, quoi de plus facile en

apparence que d’y remédier par une taxation. Des expériences multiples

ont montré que le but atteint était exactement contraire à l’espérance

poursuivie, mais l’expérience figure bien rarement parmi les éléments de

persuasion des peuples.

Pour qu’une idée simple soit écoutée, il suffit qu’elle soit chargée

d’espérances.

Dans les pays où l’opinion règne sans contrepoids, les idées simples,

quelle que soit leur fausseté, acquièrent vite une force telle que les

gouvernements sont impuissants à les dominer. Il en résulte pour eux une

très grande faiblesse et, par voie de conséquence, des changements de

conduite incessants.

* * * * *

Une brève étude du problème de la vie chère permettra d’illustrer les

propositions qui précèdent sur le danger des idées simples.

Pour l’esprit populaire, et même pour quelques esprits un peu cultivés,

la vie chère a des causes simples, telles que par exemple l’avidité des

intermédiaires. Cette persuasion fut si enracinée à un certain moment

que pour obliger le gouvernement à sévir contre les marchands, la

Confédération générale du travail décréta une grève générale.

Or, ce problème, si facile à résoudre pour les esprits peu réfléchis

est, au contraire, d’une complication excessive. On en jugera par

l’énumération qui va suivre de ses principales causes.

1º _Influence des exigences du producteur._--L’élévation des salaires et

des bénéfices commerciaux pendant la guerre a notablement accru les

moyens d’achat de beaucoup de consommateurs, alors que la production

diminuait. En raison de l’indestructible loi de l’offre et de la

demande, les commerçants profitèrent de l’accroissement des ressources

de leurs clients pour élever le prix des marchandises.

Supposons, pour fixer les idées par un exemple très clair que, sur le

marché hebdomadaire d’une île protégée de toute introduction étrangère

par des barrières douanières prohibitives, arrivent chaque semaine cent

lapins, et qu’il se présente deux cents acheteurs.

L’inéluctable loi de l’offre et de la demande précédemment rappelée fera

monter le prix des lapins constituant l’offre jusqu’à ce que 100 des

demandeurs soient éliminés par insuffisance de ressources.

Irrités de ce déboire, les 100 éliminés se mettent en grève pour obtenir

de leurs patrons un accroissement de salaire leur permettant, à eux

aussi, d’acheter un lapin.

Ayant conquis l’augmentation réclamée, ils retournent au prochain marché

dans l’espoir d’obtenir le lapin convoité. Mais comme il faut toujours

que 100 acheteurs soient éliminés, puisque chaque marché ne reçoit que

cent lapins, le prix monte encore et atteint un niveau assez élevé pour

que cent acheteurs seulement puissent obtenir l’animal convoité. Ce

résultat restera invariablement le même, si élevé que soit le salaire

des aspirants à la propriété d’un lapin.

Quand, par suite de la concurrence que se font les acheteurs, le prix du

lapin devient extravagant, le public s’indigne et sollicite

l’intervention du gouvernement.

Peu familiarisé avec les lois de l’offre et de la demande, celui-ci taxe

à un maximum le prix de vente du lapin.

Le résultat est immédiat et, d’ailleurs, exactement contraire au but

poursuivi. Sitôt la taxe promulguée, les cent lapins hebdomadaires

disparaissent de l’étalage pour passer dans l’arrière-boutique où ils

sont vendus plus cher encore, en raison des risques de poursuites

auxquels le marchand s’expose.

Cet apologue n’est pas du tout aussi imaginaire qu’on pourrait le

croire. Il synthétise des faits répétés des milliers de fois depuis les

débuts de la guerre et qui n’ont, du reste, instruit personne. Les lois

récentes sur les spéculations illicites, sur les loyers, etc., montrent

l’incompréhension tout à fait totale de nos législateurs devant certains

phénomènes économiques.

_La loi de huit heures._--Alors que la production était insuffisante

partout et qu’il eût fallu l’augmenter, les socialistes firent voter la

loi interdisant d’employer les ouvriers plus de huit heures par jour.

Ses résultats les plus directs furent d’accroître, notablement le prix

de la vie et d’enrichir les marchands de vin.

Cette désastreuse loi eut d’autres conséquences encore. Les chemins de

fer et les navires étant obligés de doubler leur personnel, le prix des

transports se trouva énormément augmenté. L’augmentation devint telle

que, sous peine de voir notre commerce maritime totalement anéanti par

la concurrence étrangère, la loi de huit heures dut être supprimée pour

la navigation.

_Progrès de l’Étatisme et désorganisation administrative._--Sous la

poussée socialiste, l’extension de l’Étatisme et les complications

bureaucratiques qu’il entraîne ont nécessité de colossales dépenses;

d’où création forcée d’impôts nouveaux, et, par voie de conséquence,

nouvelle élévation du prix de la vie.

La moindre mesure ne peut être prise, dans notre pays, sans le concours

d’innombrables agents appartenant à divers ministères indépendants et

qui ne s’entendent jamais. Si, comme nous l’avons relaté d’après un

rapport présenté à la Chambre des députés, des bateaux étatisés

partaient vides de Bizerte pour la France, alors qu’à côté d’eux

pourrissaient des montagnes de céréales, c’était simplement parce que

les agents qui donnaient aux bateaux l’ordre de partir n’avaient aucune

relation avec ceux qui auraient pu donner l’ordre de les charger.

«Ni unité de conduite, ni coordination des organes, écrit M. G.

Bourdon: les Ministères, les services se chevauchent, s’entremêlent,

s’entrechoquent, se paralysent. A la tête, des hommes bien

intentionnés, mais jetés dans une organisation sans cohérence, aux

prises avec des rivalités de services concurrents, desservis par des

agents tiraillés en sens contraires; des instructions qui se déforment

dans la cascade des hiérarchies; des ordres rapportés par des

contre-ordres, contrebattus à leur tour par des autorités divergentes;

des circulaires qui se superposent en se contredisant, et que les

intéressés ne prennent même plus la peine de lire. Nous en sommes

encore à chercher les secrets de l’organisation.»

Malgré les plus manifestes évidences, nous persistons dans nos méthodes.

La gestion étatiste conduira fatalement à la ruine tous les pays ne

sachant pas s’y soustraire.

Dans un travail fort documenté, M. le sénateur Gaston Japy donnait à ce

sujet les chiffres suivants, fort démonstratifs.

En 1922, le déficit des Chemins de fer de l’État était de 430 millions.

L’exploitation de la flotte commerciale étatiste coûtait 300 millions.

La régie des tabacs rapporte au Trésor environ trois fois moins que les

impôts sur le tabac en Angleterre, pays dans lequel l’administration ne

s’occupe pas de fabriquer.

_L’inflation fiduciaire et l’élévation des salaires._--La multiplication

excessive des billets à cours forcé, dont nous avons plus haut étudié la

genèse, entraîne des conséquences diverses que j’aurai plusieurs fois

occasion d’examiner dans cet ouvrage. Je ne parlerai ici que de son

influence sur l’augmentation du coût de la vie.

Un des premiers effets de cette inflation fut de permettre d’élever

énormément les traitements des fonctionnaires, des employés de chemin de

fer[5] et de tous les ouvriers.

Le déséquilibre du monde · 第 7 / 16 段