fronton de son palais, je lui recommanderais volontiers celle-ci:
«Toutes les guerres modernes sont aussi ruineuses pour le vainqueur que
pour le vaincu.» Si l’inscription semblait trop courte, on la
complèterait en ajoutant: «C’est sur tous les peuples que retomberont,
désormais, les frais d’une guerre entreprise par l’un d’eux. Ils ont
donc intérêt direct à s’associer pour empêcher de nouveaux conflits.»
Répéter aux hommes de s’aimer les uns les autres est un conseil que les
peuples ne pratiquèrent jamais. «Aidez-vous les uns les autres dans
votre propre intérêt» est une maxime qui pourrait transformer le monde
si elle descendait dans les cœurs après avoir converti les esprits.
LIVRE II
LE DÉSÉQUILIBRE SOCIAL
CHAPITRE PREMIER
LA DISCIPLINE SOCIALE ET L’ESPRIT RÉVOLUTIONNAIRE
Des âges lointains de la pierre taillée, où l’humanité vivait en tribus
errantes, jusqu’aux grandes civilisations modernes, la discipline,
c’est-à-dire l’obéissance à certaines règles, a toujours constitué un
fondement indispensable de l’existence des sociétés. Plus la
civilisation s’élève, plus ces règles se compliquent et plus leur
observation devient nécessaire.
Trop protégé par les lois pour en saisir les bienfaits, l’homme moderne
n’en perçoit souvent que les gênes. Dans son bel ouvrage: _Les
Constantes du Droit_, où il prouve que la contrainte est la base
fondamentale de toute vie sociale, le grand jurisconsulte belge, Edmond
Picard, rappelle le passage suivant de Schopenhauer, montrant ce que
serait une société humaine sans le respect obligatoire des lois:
«_L’État a remis les droits de chacun aux mains d’un pouvoir infiniment
supérieur au pouvoir de l’individu, et qui le force à respecter le droit
des autres. C’est ainsi que sont rejetés dans l’ombre l’égoïsme démesuré
de presque tous, la méchanceté de beaucoup, la férocité de quelques-uns.
La contrainte les tient enchaînés. Il en résulte une apparence
trompeuse. Mais que le pouvoir protecteur de l’État se trouve, comme il
arrive parfois, éludé ou paralysé, on voit éclater au grand jour les
appétits insatiables, la fausseté, la méchanceté, la perfidie des
hommes._»
* * * * *
La discipline crée une sorte d’équilibre entre les impulsions
instinctives de la nature humaine et les nécessités sociales. Pour
l’établir, de rigoureuses sanctions sont d’abord nécessaires. Mais la
loi inscrite dans les Codes n’acquiert sa force réelle qu’après s’être
incrustée dans les âmes.
La discipline externe imposée par la contrainte se trouve ainsi
transformée en une discipline inconsciente, dont l’hérédité fait une
habitude. Alors, et seulement alors, les sanctions deviennent inutiles.
L’âme est stabilisée. Elle ne l’est pas encore chez tous les peuples.
Très lente à se former et parfois un peu incertaine, la discipline
sociale se trouve facilement ébranlée par les grandes catastrophes. Les
nations échappées alors aux contraintes des lois n’ont plus pour guides
que leurs seules impulsions et ressemblent au navire sans gouvernail
ballotté par les flots.
* * * * *
La fondamentale importance de la discipline apparaît quand on constate
que les peuples n’arrivent à la civilisation qu’après l’avoir acquise et
retournent à la barbarie dès qu’ils l’ont perdue.
Ce fut l’indiscipline des citoyens d’Athènes qui, dans l’antiquité, les
conduisit à la servitude, et Rome vit sonner l’heure de la décadence
lorsque, tout respect de la discipline étant détruit, il n’exista plus
d’autres lois que la volonté d’empereurs éphémères élus et renversés par
les soldats. C’est alors que les invasions barbares purent triompher.
Dans un travail ayant pour titre: _Comment meurent les Patries_, M.
Camille Jullian montre que la Gaule indépendante périt de la même façon.
«Personne n’obéissait plus aux lois. Justice, finances, tout ce qui fait
la règle sociale était à chaque instant brisé.» C’est pourquoi César
réalisa si facilement sa conquête.
* * * * *
L’Europe entière traverse actuellement une phase critique d’indiscipline
qui ne saurait se prolonger sans créer l’anarchie et la décadence. Les
anciens principes jadis fidèlement observés ont perdu leur force, et
ceux qui pourraient les remplacer ne sont pas formés.
Si le nombre des révoltés n’est pas encore très grand, celui des
indisciplinés devient immense. Dans la famille aussi bien qu’à l’école,
à l’atelier et à l’usine, l’autorité du père, du maître et du patron
s’affaisse chaque jour davantage. L’insoumission grandit. Partout se
constate l’impuissance des chefs à se faire obéir.
L’indiscipline s’accompagne, aujourd’hui, de certains symptômes de
désagrégation morale dont voici les principaux: antipathie pour toute
espèce de contrainte; décroissance continue du prestige des lois et de
celui des gouvernements; haine générale des supériorités, aussi bien
celles de la fortune que celles de l’intelligence; absence de solidarité
entre les diverses couches sociales et lutte des classes; dédain profond
des anciens idéals de liberté et de fraternité; progrès des doctrines
extrémistes prêchant la destruction de l’ordre social établi, quel que
soit, d’ailleurs, cet ordre; substitution de pouvoirs collectifs
autocratiques à toutes les anciennes formes de gouvernement.
De tels symptômes, notamment, l’horreur des contraintes et
l’indiscipline résultant du mépris des lois, ont pour conséquence fatale
le développement de l’esprit révolutionnaire avec ses inséparables
compagnons: la violence et la haine.
* * * * *
Il est visible, d’après ce qui précède, que l’esprit révolutionnaire
représente un état mental beaucoup plus qu’une doctrine.
Une des caractéristiques du révolté est son impuissance d’adaptation à
l’ordre de choses établi. Son besoin de renverser résulte, en grande
partie, de cette incapacité.
Hostile à toute organisation, il s’insurge même contre les membres
dirigeants de son parti dès que ce parti triomphe. Semblable phénomène
s’est manifesté dans chacune des révolutions de l’Histoire. Les
Montagnards y combattirent toujours les Girondins.
La mentalité révolutionnaire semble impliquer une grande indépendance
d’esprit. Il en est tout autrement en réalité. La véritable indépendance
d’esprit exige un développement de l’intelligence et du jugement que les
révolutionnaires ne possèdent guère. Réfractaires en apparence à
l’obéissance, ils éprouvent un tel besoin d’être dirigés qu’ils se
soumettent facilement aux volontés de leurs meneurs. C’est ainsi que les
plus avancés de nos extrémistes acceptaient avec une respectueuse
docilité les ordres impératifs émanés du grand pontife bolcheviste
régnant à Moscou.
En fait, la majorité des esprits aspire beaucoup plus à l’obéissance
qu’à l’indépendance. L’esprit révolutionnaire ne supprime nullement ce
besoin. Le révolté est un homme qui obéit facilement mais demande à
changer souvent de maître.
Quand un pays se trouve en pleine période d’équilibre, la discipline
générale empêche l’esprit révolutionnaire des inadaptés de se propager
par contagion mentale. Ce n’est qu’aux époques troublées, où la
résistance morale s’affaiblit, que le microbe révolutionnaire exerce ses
ravages.
Toutes les considérations sur les dangers et l’inutilité des révolutions
sont d’ailleurs inutiles, parce que, je le répète, l’esprit
révolutionnaire constitue un état mental et non une doctrine. La
doctrine n’est qu’un prétexte servant d’appui à l’état mental. Ce
dernier subsiste, par conséquent, même quand la doctrine a triomphé.
En même temps que se propage chez beaucoup de peuples l’esprit de
révolte, l’autorité faiblit. Cherchant à suivre et à contenter une
opinion incertaine les gouvernants, de moins en moins écoutés, cèdent de
plus en plus.
Les chefs des partis révolutionnaires, syndicalistes et socialistes
unifiés par exemple, ne sont pas mieux obéis. Nous avons vu que les
grèves sont souvent, comme celle des cheminots, déclenchées en dehors de
la volonté des dirigeants. Ne pouvant conduire le mouvement ils le
suivent, pour ne pas paraître abandonnés de leurs troupes.
* * * * *
Si la propagande révolutionnaire recrute aujourd’hui tant d’adeptes dans
divers pays, ce n’est pas à cause des théories qu’elle propose, mais en
raison de l’indiscipline générale des esprits.
Seules, les élites pourront réussir à combattre ce vent d’indiscipline
qui menace de renverser les civilisations. Elles n’y parviendront que si
leur caractère s’élève au niveau de leur intelligence.
Comme notre Université l’oublie toujours, et comme les Universités
anglo-saxonnes ne l’oublient jamais, la discipline et les qualités qui
font triompher l’homme dans la vie ne se fondent pas sur l’intelligence,
mais seulement sur le caractère.
CHAPITRE II
LES ÉLÉMENTS MYSTIQUES DES ASPIRATIONS RÉVOLUTIONNAIRES
Quand on recherche les sources des théories révolutionnaires qui agitent
le monde, on constate que, derrière leurs formes diverses: communisme,
socialisme, syndicalisme, dictature du prolétariat, etc., se trouvent
une illusion mystique commune et des sentiments identiques.
L’illusion mystique, dont nous étudierons bientôt la genèse, a pour
conséquence cette conviction que l’ouvrier, étant plus capable que le
bourgeois de diriger l’État et les entreprises industrielles, doit,
comme en Russie, prendre sa place.
Les sentiments servant de soutiens aux nouvelles doctrines sont, chez
les chefs, l’ardente ambition de s’emparer d’un fructueux pouvoir, chez
les simples fidèles la haine jalouse de toutes les supériorités.
Cette haine des supériorités fut très typique en Russie et se manifesta
nettement dès les débuts de sa révolution. Les intellectuels, dont la
disparition révèle aujourd’hui l’importance sociale, furent aussi
persécutés et massacrés que les capitalistes. Innombrables sont les
faits analogues à celui observé après la prise de Bakou, lorsque les
bolchevistes mirent à la tête de l’Université un ancien portier assisté
de garçons de salle illettrés et de manœuvres.
D’une façon générale, on peut dire que toutes les aspirations populaires
qui se manifestent en Europe représentent surtout une lutte contre les
inégalités de l’intelligence et de la fortune que la nature s’obstine à
créer.
Les idées condensées dans la formule: dictature du prolétariat, sont
devenues l’évangile de masses ouvrières dont ce titre flatte la vanité.
Le pouvoir qu’elles ont acquis, grâce aux syndicats et aux grèves, leur
semble un pouvoir souverain devant lequel tous les autres doivent plier.
Dans la société future, le manœuvre seul serait roi.
* * * * *
L’insuccès des expériences des dictatures populaires et notamment du
communisme dans divers pays n’a pas du tout converti les adeptes de ces
doctrines.
L’étonnement causé par cette constatation prouve que le mécanisme de la
crédulité populaire est encore assez méconnu. Il ne sera donc pas
inutile d’en rappeler brièvement la genèse.
Au premier abord, les nouvelles doctrines paraissent avoir pour uniques
soutiens des appétits très matériels, puisqu’il ne s’agit, en apparence,
que de dépouiller une classe au profit d’une autre.
Ces dogmes et l’évangile communiste qui leur sert de code s’appuient
bien en effet sur des intérêts matériels, mais ils doivent leur force
principale à des éléments mystiques, identiques à ceux qui, depuis les
origines de l’Histoire, ont dominé la mentalité des peuples.
Malgré tous les progrès de la philosophie, l’indépendance de la pensée
reste une illusoire fiction. L’homme n’est pas conduit seulement par des
besoins, des sentiments et des passions. Une croyance est nécessaire
pour orienter ses espérances et ses rêves. Jamais il ne s’en est passé.
L’antique mysticisme a conservé, toute sa puissance. Ses manifestations
n’ont fait que changer de forme. La foi socialiste tend à remplacer les
illusions religieuses. Dérivée des mêmes sources psychologiques, elle se
propage de la même façon.
J’ai déjà montré longuement, ailleurs, que le mysticisme, c’est-à-dire
l’attribution de pouvoirs surnaturels à des forces supérieures: dieux,
formules ou doctrines, constitue un des facteurs prédominants de
l’Histoire.
Il serait inutile de revenir ici sur des démonstrations qui m’ont servi,
jadis, à interpréter certains grands événements, tels que la Révolution
française et les origines de la dernière guerre. Je me bornerai donc à
rappeler que la domination de l’esprit par les forces mystiques peut
seule expliquer la crédulité avec laquelle furent admises à tous les
âges les plus chimériques croyances.
Elles sont acceptées en bloc sans discussion. Dans le cycle du
mysticisme où s’élabore la foi, l’absurde n’existe pas.
Dès que, sous l’influence des éléments de persuasion que je résumerai
plus loin, la foi dans une doctrine nouvelle envahit l’entendement, elle
domine entièrement les pensées du convaincu et dirige sa conduite. Ses
intérêts personnels s’évanouissent. Il est prêt à se sacrifier au
triomphe de sa croyance.
Certain de posséder une vérité pure, le croyant éprouve le besoin de la
propager, et ressent une haine intense à l’égard de ses détracteurs.
L’interprétation d’une croyance variant, naturellement, suivant la
mentalité qui l’accepte, les schismes et les hérésies se multiplient
bientôt, sans ébranler d’ailleurs les convictions du croyant. Ils ne
sont pour lui qu’une preuve de la mauvaise foi des adversaires.
Les défenseurs de chaque secte nouvelle dérivée d’une croyance
principale éprouvent bientôt les uns pour les autres une aversion aussi
forte qu’envers les négateurs de leurs doctrines. Ces haines entre
croyants sont d’une extrême violence et vont bientôt jusqu’au besoin de
massacrer leurs adversaires.
On peut juger des sentiments que professent entre eux les défenseurs de
doctrines à peu près identiques séparées seulement par quelques nuances,
en lisant le compte rendu suivant de la séance d’ouverture d’un récent
Congrès syndicaliste de Lille, rapporté par un rédacteur du _Matin_.
«_J’ai encore devant les yeux le spectacle indescriptible d’une salle en
furie, semblable à une mer déchaînée qui emporte tout sur son passage.
Je revois les faces exaspérées de colère, les bouches vomissant des
injures, les matraques tournoyantes. J’ai l’oreille pleine des
hurlements des combattants, des cris des blessés, des injures échangées
et du bruit des revolvers. De ma vie je n’ai assisté à pareil
débordement de haines._»
Ce ne sont guère, du reste, que les extrémistes de chaque doctrine qui
arrivent à ces fureurs. Ils se recrutent parmi des dégénérés, des
faibles d’esprit, des impulsifs. Leurs violences sont grandes, mais leur
personnalité si vacillante qu’ils éprouvent un impérieux besoin d’être
guidés par un maître.
Ces dégénérés représentent les plus dangereux des extrémistes. On a
remarqué que, pendant la domination des communistes en Hongrie, les
principaux agents du dictateur Bela Kuhn étaient recrutés parmi des
juifs atteints de tares physiques répugnantes. La foi nouvelle, qui
permettait de faire périr dans d’affreux supplices les plus éminents
citoyens, leur fournissait un excellent prétexte pour se venger des
humiliations auxquelles la dégénérescence condamne ses victimes.
* * * * *
Dès qu’une croyance mystique, si absurde qu’on la suppose, est
établie, elle attire bientôt une foule d’ambitieux avides et de
demi-intellectuels sans emploi. Avec les doctrines les moins
soutenables, ils édifient facilement des institutions sociales
théoriquement parfaites.
A l’époque où la civilisation était peu compliquée, les illusions
mystiques n’avaient pas de bien fâcheuses conséquences. Dans l’ancienne
Égypte, les institutions dérivées de l’adoration du crocodile ou de
divinités à tête de chien s’adaptaient facilement à une civilisation
locale très simple, où les difficultés de la vie étaient minimes et les
relations extérieures presque nulles.
Il en est tout autrement aujourd’hui. Avec les progrès de l’industrie et
les relations entre peuples, la civilisation devient formidablement
compliquée. Dans cet édifice, dont l’entretien exige des capacités
techniques supérieures, les chimériques fantaisies des rêveurs ne
peuvent engendrer que ruines et carnages.
* * * * *
Le besoin d’une foi mystique est le terrain sur lequel germent les
croyances. Mais comment s’établissent et se propagent ces croyances?
L’erreur, aussi bien, du reste, que la vérité, ne se fixent jamais dans
l’âme populaire au moyen de démonstrations rationnelles. Elles sont
acceptées en bloc sous forme d’assertions qui ne se discutent pas.
Ayant longuement insisté ailleurs sur le mécanisme de la formation des
croyances, je me bornerai à rappeler qu’elles se forment sous
l’influence de quatre éléments psychologiques fondamentaux:
l’affirmation, la répétition, le prestige et la contagion.
Dans cette énumération, la raison ne figure pas, à cause de sa faible
influence, sur la genèse d’une croyance.
L’affirmation et la répétition sont les plus puissants facteurs de la
persuasion. L’affirmation crée l’opinion, la répétition fixe cette
opinion et en fait une croyance, c’est-à-dire une opinion assez
stabilisée pour rester inébranlable.
Le pouvoir de la répétition sur les âmes simples--et souvent aussi sur
celles qui ne sont pas simples--est merveilleux. Sous son influence, les
erreurs les plus manifestes deviennent des vérités éclatantes.
Heureusement pour l’existence des sociétés, les moyens psychologiques
capables de transformer l’erreur en croyance permettent aussi de faire
accepter la vérité sous forme de croyance. Les défenseurs de la vieille
armature sociale qui nous soutient encore l’oublient trop souvent.
Pour transformer en croyances--puisqu’elles ne peuvent s’imposer
autrement--les vérités économiques et sociales sur lesquelles la vie des
peuples repose, les apôtres de ces vérités doivent se résigner à
l’adoption des seules méthodes de persuasion capables d’agir sur l’âme
populaire. Aux affirmations violentes et répétées de l’erreur, ils
doivent opposer des affirmations aussi violentes et aussi répétées de la
vérité, opposer surtout des formules à des formules.
C’est avec des méthodes analogues que les fascistes italiens
contribuèrent à endiguer le flot communiste qui menaçait de submerger la
vie industrielle de leur pays, et contre lequel le gouvernement se
reconnaissait impuissant.
* * * * *
Plusieurs sociétés modernes font songer à cette époque de décadence où,
reniant ses dieux et abandonnant les institutions qui avaient assuré sa
grandeur, Rome laissa détruire sa civilisation par des barbares sans
culture, n’ayant d’autre force que leur nombre et la violence de leurs
appétits.
Les grandes civilisations périssent dès qu’elles ne se défendent plus.
Celles, déjà nombreuses, qui ont disparu de la scène du monde furent
surtout victimes de l’indifférence et de la faiblesse de leurs
défenseurs. L’Histoire ne se répète pas toujours, mais les lois qui la
régissent sont éternelles.
CHAPITRE III
LA SOCIALISATION DES RICHESSES
Parmi les erreurs d’ordre économique qui bouleversent actuellement le
monde figurent les illusions socialistes. Présentées sous des formes
diverses, toutes s’accordent, cependant, sur une même formule:
socialisation des richesses.
Au cours de l’évolution du monde, le prestige des dieux a quelquefois
pâli, mais les formules magiques n’ont jamais perdu leur empire. C’est
avec elles que les hommes furent toujours conduits.
Religieuses, politiques ou sociales, elles agissent de la même façon et
ont une commune genèse. Leur influence ne dépend pas des parcelles de
vérité qu’elles contiennent, mais uniquement du pouvoir mystique que
leur attribuent les foules.
Les Sociétés se trouvent, aujourd’hui, menacées de profonds
bouleversements par cette nouvelle formule: _la socialisation des
richesses_. Au dire de ses apôtres, elle doit créer l’égalité parfaite
entre les hommes et une félicité universelle.
La magique promesse s’est rapidement répandue à travers les classes
ouvrières de tous les pays. Après avoir ruiné la vie économique de la
Russie, elle semble destinée à exercer ses ravages dans l’Europe
entière. L’Amérique seule l’a repoussée avec énergie, pressentant son
rôle funeste sur la prospérité des nations.
Ce fut uniquement pour obtenir la nationalisation rêvée que les
cheminots Français réalisèrent, à l’occasion d’un 1er mai, une tentative
de grève générale.
Cette grève, contrairement à toutes celles qui la précédèrent, n’avait
nullement pour but d’accroître les salaires. La Confédération Générale
du Travail le prouva en déclarant que l’objectif du mouvement n’était
pas une augmentation de salaires, mais uniquement le désir d’imposer la
nationalisation des chemins de fer.
Il n’existait pas, sans doute, plus d’un gréviste sur mille capable de
dire en quoi consistait la nationalisation réclamée et d’expliquer son
futur mécanisme. On peut même considérer comme probable que les rares
grévistes susceptibles de comprendre quelque chose à ce qu’ils
demandaient auraient donné chacun sur la nationalisation, des
explications totalement différentes. Pour l’immense majorité la
nationalisation signifiait simplement que les chemins de fer auraient
été exploités à leur profit.
En fait, les grévistes suivirent leurs meneurs simplement parce qu’ils
étaient des meneurs et sans chercher à s’expliquer le but des ordres
reçus.
N’oublions pas, d’ailleurs, que les plus furieuses luttes religieuses de
l’histoire furent engagées entre des hommes incapables de rien discerner
dans les questions théologiques qui divisaient leurs chefs. Les lois de
la psychologie des foules expliquent facilement ce phénomène.
Les vagues explications données par les défenseurs officiels de la
nationalisation avaient pour seule base une série d’affirmations sans
preuves. Leur meilleur défenseur les a résumées dans les lignes
suivantes:
«Opposition du bénéfice capitaliste à l’intérêt collectif. Les
diverses industries, celle des chemins de fer notamment, doivent
devenir une propriété collective gérée pour le compte de la
collectivité, non par l’État, mais par une organisation autonome
dirigée par un conseil composé de représentants de la collectivité. Un
conseil central réglerait les salaires, le choix et l’avancement du
personnel.»
Il est visible que cette prétendue socialisation se ramènerait
simplement à remplacer les Compagnies actuelles par d’autres Compagnies
formées d’agents des chemins de fer.
Mais, pour que les employés puissent gagner quelque chose à cette
substitution, il leur faudrait posséder des capacités supérieures à
celles des ingénieurs et des spécialistes dirigeant actuellement le
service singulièrement compliqué des chemins de fer.
Les administrateurs actuels, hommes fort compétents, travaillent non
pour enrichir quelques capitalistes comme l’affirment les socialistes,
mais pour rétribuer maigrement la poussière de petits actionnaires entre
lesquels est divisée la possession des réseaux. Dépouiller totalement
ces actionnaires par la socialisation des réseaux augmenterait de bien
peu le salaire actuel des employés.
Au fond, les promoteurs de tels mouvements ne sauraient se faire
illusion sur leurs résultats possibles. Ils espèrent simplement que la
socialisation des Compagnies serait réalisée à leur profit. S’ils
organisent de ruineuses grèves, c’est uniquement pour devenir maîtres à
leur tour.
* * * * *
Existe-t-il un antagonisme réel entre les intérêts capitalistes et les
intérêts collectifs? Peut-on vraiment dire que, dans les sociétés
actuelles, «le travail ne s’effectue pas au profit de tous, mais
uniquement pour les intérêts de quelques-uns»?
En réalité c’est, au contraire, l’immense majorité des travailleurs qui
bénéficie de la capacité des élites. Il en a toujours été ainsi depuis
les débuts de l’évolution industrielle moderne. Ce ne furent jamais les
simples travailleurs qui créèrent les progrès dont ils ont profité.