Après avoir échappé à l’absolutisme germanique, l’Alsace manifesta un

instant d’appréhension devant l’absolutisme de la monarchie française.

Son inquiétude ne fut pas longue. Le pays conserva toutes ses libertés,

celle du culte notamment. Respectueux des traités[3], Louis XIV, malgré

l’ardeur de sa foi, ne songea jamais à lui imposer la révocation de

l’édit de Nantes, bien que plus de la moitié des Alsaciens fussent

catholiques.

[3] Article 47 du Traité de Munster (1648), article 5, § 25 du Traité

d’Osnabrück.

Nul impôt ne fut établi. La douane française ne s’étendit pas à

l’Alsace. Les représentants du roi s’attachèrent seulement à unifier

l’administration de la justice, des finances, à procurer au pays la

paix, l’ordre et la sécurité. Il prospéra tellement que la population,

réduite d’un tiers par les guerres, doubla rapidement.

* * * * *

La même politique libérale continua sous les successeurs de Louis XIV.

Progressivement et de plein gré, l’âme alsacienne s’imprégna de

civilisation française, comme elle s’était jadis imprégnée de

civilisation romaine. Nos idées et nos actes dirigèrent son évolution

morale et l’agrégèrent de plus en plus à la grande patrie.

Les Allemands eux-mêmes, Gœthe notamment, reconnaissent qu’à la fin du

XVIIIe siècle l’Alsace était complètement française.

La Révolution acheva de fondre son particularisme dans un patriotisme

national ardent. On connaît l’élan des volontaires alsaciens en 1792 et

comment Strasbourg, la fameuse cité si longtemps retranchée dans sa

politique locale, entonna la première l’hymne français, symbole des

nouvelles aspirations des peuples.

Jusqu’en 1871, l’Alsace n’a plus d’histoire particulière. Son histoire

est celle de la France, dont elle constituait l’une des plus dévouées

provinces.

* * * * *

Pendant les cinquante années qui suivirent la guerre de 1871,

l’Allemagne exerça sur l’Alsace un pouvoir absolu. Il pouvait se faire

si doux et profitable au pays que ses habitants eussent souhaité rester

sous la domination de leurs nouveaux maîtres.

On sait qu’il n’en fut rien et que l’Alsace dut subir une oppression

tellement intolérable que 250.000 Français préférèrent quitter le pays

que de la supporter. Ils furent remplacés par 300.000 Allemands qui ne

parvinrent jamais, d’ailleurs, à se mêler au reste de la population.

Ni par la caserne, ni par l’école, ni par les institutions, l’Allemagne

ne réussit à germaniser l’Alsace. Son insuccès dans les temps modernes

s’avéra aussi complet que dans le passé. Il lui est donc impossible de

prétendre avoir fait de l’Alsace, une terre allemande.

* * * * *

On sait avec quel enthousiasme les Alsaciens célébrèrent leur retour à

la France. Le régime allemand leur était devenu odieux, non en raison

des institutions germaniques, dont quelques-unes étaient excellentes,

mais à cause de la dureté et de la brutalité des agents qui les

appliquaient. Par suite de leur impuissance à comprendre les caractères

d’autres races, les Allemands, ils le reconnaissent eux-mêmes, se sont

toujours fait haïr des peuples qu’ils ont gouvernés, alors même que leur

action économique rendait d’incontestables services.

Ce fut seulement en matière religieuse, si importante pour l’Alsace, que

la domination germanique ne se montra pas oppressive. Espérant conquérir

le peuple par l’influence du clergé, les Allemands élevèrent beaucoup

les traitements des ministres du culte et respectèrent le Concordat

régissant les rapports avec Rome.

Les enseignements de l’Histoire leur avaient appris qu’il ne fallait pas

toucher aux croyances religieuses des peuples.

* * * * *

La France victorieuse ne fit pas d’abord preuve de la même sagesse.

Alors que la commission, chargée au moment de la paix de régler le

statut religieux de l’Alsace-Lorraine, exigeait à sa tête un esprit

impartial, on y plaça un des francs-maçons les plus notoirement

intolérants, le président du convent maçonnique du Grand-Orient.

Les Alsaciens catholiques furent naturellement indignés d’un tel choix.

Les passages qu’ils ont reproduits des discours de ce franc-maçon ne

pouvaient laisser aucun doute sur ses opinions.

Aux Alsaciens qui tiennent essentiellement à ce que leurs enfants

reçoivent une instruction religieuse et soient conduits à l’église par

l’instituteur, l’intransigeant président de la commission déclarait

qu’il faut «libérer l’école des confessions et le cerveau humain des

illusions et du mensonge». «Ni Dieu, ni maître», telle était sa formule.

Ces intolérantes conceptions sont des manifestations du terrible esprit

jacobin qui,--en politique comme en religion,--a coûté si cher à la

France.

Le jacobin, se croyant détenteur de la vérité pure, prétend l’imposer

par la force dès qu’on lui en donne le pouvoir. Les dieux qu’il adore

dans les temples francs-maçonniques sont les seuls vrais dieux et il ne

saurait en tolérer d’autres. Possesseur de certitudes éclatantes, il

n’admet pas qu’on les nie et considère comme un devoir d’extirper

l’erreur. De là l’intolérance farouche qui les domine.

Après quelques mois d’essais, il fallut bien reconnaître que la

mentalité jacobine était inapplicable à l’Alsace.

Il était déjà un peu tard. C’est le jour même du traité de paix qu’on

aurait dû protéger l’Alsace contre la mentalité jacobine en confiant

l’administration de l’Alsace à des Alsaciens.

Je ne crois pas nécessaire d’expliquer ici pourquoi. L’Alsacien entend

rester Alsacien. Il tient à ce qu’on respecte sa foi religieuse, ses

écoles et ses usages.

Si nous voulons que l’Alsace ne regrette pas l’Allemagne, la France ne

doit y envoyer que des administrateurs entièrement libérés d’esprit

jacobin.

CHAPITRE VII

LA SITUATION FINANCIÈRE ACTUELLE. QUELS SONT LES PEUPLES QUI PAIERONT

LES FRAIS DE LA GUERRE

Le déséquilibre actuel du monde n’a pas pour seule origine des erreurs

psychologiques. Il a aussi pour cause toute une série d’illusions

d’ordre économique et d’ordre juridique aussi.

Le droit et la justice représentent des créations humaines que la nature

ne connaît pas. C’est même parce qu’elle les ignore que ses progrès ont

pu être réalisés.

Les lois naturelles fonctionnent avec la régularité d’un engrenage. Nous

protestons contre leur rigueur quand elles s’opposent à nos sentiments,

mais ces protestations sont vaines.

Jamais époque ne fut soumise autant que la nôtre aux lois économiques.

Jamais pourtant les peuples ne se sont autant insurgés contre elles.

L’Europe assiste précisément aujourd’hui à une conflagration violente

entre les nécessités économiques et les sentiments de droit et de

justice que viennent heurter ces lois.

Le problème des réparations est l’origine de ce conflit. Conformément à

nos conceptions du droit et de la justice, les Allemands doivent réparer

leurs dévastations. Mais les lois économiques qui régissent

l’interdépendance actuelle des peuples ont une telle force que non

seulement des réparations complètes sont à peu près impossibles, mais

que les frais qu’elles entraîneraient, au lieu de retomber sur les

vaincus, frapperaient non seulement les vainqueurs mais encore des

neutres étrangers à la guerre.

Quelques brèves explications suffiront à justifier ces assertions.

* * * * *

Remarquons d’abord que les suivantes explications s’appliquent à l’état

actuel de l’Allemagne, mais nullement à son état antérieur, au moment de

l’armistice.

On raconte qu’après avoir entendu le maréchal Foch exposer les

conditions de l’armistice, un des délégués germaniques demanda

timidement quelle somme l’Allemagne aurait à verser. Le généralissime

fut bien obligé de répondre que son gouvernement ne lui avait donné

aucune instruction à ce sujet.

On sait aujourd’hui que, redoutant une capitulation de son armée et

l’entrée des troupes alliées à Berlin, l’Allemagne était disposée à des

versements de sommes considérables, qu’elle eût obtenues soit de ses

industriels dont la fortune n’avait pas été atteinte, soit d’un emprunt

étranger. Cet emprunt eût été facilement souscrit car, si les Allemands

étaient militairement vaincus, leur crédit commercial ne se trouvait pas

ébranlé. Pendant les pourparlers de paix elle offrit cent milliards.

Cette période passée, les Allemands songèrent aux moyens permettant de

se soustraire aux paiements. Par le procédé de l’inflation, ils

réussirent à annuler presque totalement la valeur de leurs billets de

banque et rendre ainsi impossible tout paiement.

Dans un de ses discours, notre ministre des finances, M. de Lasteyrie,

résumait ainsi la situation actuelle:

«Pendant quatre ans, l’Allemagne n’a cherché qu’à gagner du temps,

qu’à dissocier l’entente entre les Alliés. Jamais, à aucun moment,

elle n’a eu l’intention de nous payer.

Dans le temps même où elle se prétendait incapable de nous payer, elle

trouvait des milliards pour développer son outillage économique,

reconstituer sa marine marchande, construire des lignes de chemins de

fer et des canaux, développer et embellir ses villes.

A la fin de l’année dernière, elle a demandé un moratorium de

plusieurs années sans offrir en retour le moindre gage aux Alliés. Si

nous avions eu la folie de l’accepter, il eût été pour notre pays un

véritable désastre. Y a-t-il, d’ailleurs, des hommes assez naïfs pour

se figurer que si l’Allemagne avait trouvé ce moyen de rester

plusieurs années sans nous payer, elle aurait consenti ultérieurement,

quand elle se serait reconstituée, à reprendre les paiements?

Si le plan de l’Allemagne avait réussi, quelle eût été la situation de

nos deux pays? L’Allemagne, par la faillite du mark, aurait répudié sa

dette intérieure; par la faillite des réparations, elle aurait

supprimé sa dette extérieure. Déchargée du poids écrasant des dettes

de guerre qui pèse lourdement sur tous les anciens belligérants, elle

se serait trouvée dans une situation économique incomparable. Sur tous

les marchés du monde, elle aurait régné en maître. Par sa concurrence

impitoyable, elle aurait ruiné le commerce extérieur de la plupart des

États et provoqué dans le monde entier une crise terrible de chômage.

Pendant ce temps, la France qui aurait tenu à honneur de faire face à

ses engagements, qui aurait eu à supporter la charge écrasante de ses

réparations, se serait trouvée avec une dette de plusieurs centaines

de milliards. Écrasés d’impôts, le commerce, l’industrie,

l’agriculture auraient été paralysés dans leur relèvement. Était-ce le

droit? Était-ce la justice?»

* * * * *

Ces réalités devenues évidentes aujourd’hui à tous les yeux n’étaient

pas très difficiles à prévoir. Cependant, aucun des diplomates présidant

à nos destinées pendant la rédaction du Traité de paix n’a vu que

l’Allemagne, très solvable au moment de l’armistice grâce aux emprunts

qu’elle pouvait alors facilement contracter, chercherait plus tard à se

soustraire aux annuités imaginées par des diplomates assez naïfs pour

croire possible d’obliger un peuple à payer pendant quarante ans un

tribut annuel considérable.

Ce ne fut qu’après les quatorze conférences réunies pendant quatre ans

que ces diplomates commencèrent à comprendre la politique allemande.

Elle fut, d’ailleurs, soutenue par l’Angleterre qui se souciait peu de

voir l’argent allemand passer dans des mains françaises au lieu d’être

versé dans les caisses du commerce britannique.

Revenue de ses illusions la France se décida à l’occupation de la Ruhr,

mais la situation économique de l’Europe avait singulièrement changé.

Cette occupation, qui donnera peut-être à la France la sécurité, ne

semble pas devoir lui fournir beaucoup de réparations.

* * * * *

Les événements ont, en effet, tourné de telle façon que les Alliés,

malgré toutes les pressions qu’ils pourront exercer, ont bien peu de

chance d’obtenir aucune réparation.

Pour le montrer nous devrons d’abord donner quelques indications sur la

situation financière de certains pays.

Remarquons en premier lieu que le problème des réparations ne constitue

nullement l’unique cause des bouleversements économiques de l’Europe

comme le prétendent les Anglais et que, si les Allemands payaient leurs

dettes, notre budget ne reprendrait pas pour cela son ancien équilibre

comme on le croit généralement.

Dans un discours prononcé au Sénat le 5 novembre 1922, M. le sénateur

Bérenger faisait observer que l’ensemble de nos dettes (dette publique,

337 milliards; réparations, 132 milliards, etc.) se montait à 475

milliards, et il ajoutait:

«Si l’on balance ce passif et cet actif, on s’aperçoit que, même si

l’Allemagne exécutait ses obligations et si les gouvernements

étrangers nous payaient leurs dettes, l’État français se trouverait

encore devant un passif final de 475 - 129 = 346 milliards de

francs-papier au cours du jour.»

* * * * *

Quelle est et quelle sera prochainement notre situation financière?

Elle n’apparaît pas brillante, bien qu’il soit difficile de dire à quel

chiffre exact se monte le total de nos dettes.

Pour dissimuler un peu la sinistre grandeur de notre budget de dépenses,

il a été divisé en budget ordinaire, budget extraordinaire et budget dit

recouvrable.

Le total de ces chiffres donne une dépense annuelle d’environ 44

milliards, alors que les impôts ne produisent pas la moitié de cette

somme. Le déficit est, on le voit, formidable.

Le déficit annuel de nos recettes accroît rapidement le chiffre de notre

dette.

Sur le détail de nos dépenses, le ministre des Finances donnait en avril

1923 les chiffres suivants: les crédits pour les arrérages des emprunts

ont décuplé depuis 1913, passant de 1 milliard 355 millions à 13

milliards 406 millions et constituant ainsi, pour l’exercice 1922, une

somme supérieure à la moitié du chiffre total des dépenses. «C’est à cet

élément intangible qu’il convient d’attribuer la cause principale de

l’accroissement du budget.»

Les charges militaires se montaient en 1919 à 18 milliards 185 millions,

se réduisent en 1920 à 7 milliards 648 millions, en 1921 à 6 milliards

312 millions et en 1922 à 5 milliards 341 millions.

Les dépenses des administrations civiles, qui atteignaient en 1920 11

milliards 377 millions, sont encore, en 1922, de 7 milliards 328

millions.

Tous ces chiffres montrent que même si l’Allemagne payait la totalité

des annuités qui lui sont réclamées, le déficit annuel de notre budget

resterait terriblement élevé.

* * * * *

On a mis longtemps à reconnaître que la formule tant répétée:

«L’Allemagne paiera», avec laquelle on prétendit parfois justifier les

plus inutiles dépenses, constituait une illusoire espérance.

Étant prouvé maintenant que, toute la dette allemande payée, comme je le

montrais à l’instant, notre budget serait encore en déficit, il a bien

fallu chercher autre chose.

Accroître l’exploitation de nos richesses naturelles et réduire nos

dépenses représente la seule solution possible du problème.

En attendant qu’elle s’impose à tous les esprits, on vivra d’expédients.

Grâce à la facilité d’imprimer des billets de banque sans garantie

métallique, les dépenses grandissent toujours, et les ministres opposent

une résistance très faible à une course vertigineuse vers des

catastrophes financières qui ne se réparent pas.

L’exemple de l’Angleterre, dont le budget de 1923 s’équilibrait avec un

excédent de plusieurs milliards, grâce surtout à la compression des

dépenses par un gouvernement assez fort pour imposer sa volonté au

Parlement, n’a pas encore trouvé d’imitateurs en France.

* * * * *

L’Empire britannique, malgré sa prospérité, souffre cependant de

l’anarchie économique qui pèse sur l’Europe. Les produits alimentaires

que l’Angleterre consomme et les matières premières nécessaires à ses

industries lui viennent presque exclusivement du dehors. Elle paie ce

qu’elle achète par l’exportation de produits manufacturés. Quel que

soit, d’ailleurs, le mode de paiement employé, une marchandise

quelconque ne s’obtient, en dernière analyse, qu’en échange d’autres

marchandises.

Ces produits manufacturés--véritable monnaie de l’Angleterre--n’ont de

valeur utilisable que s’ils trouvent des acheteurs et l’Angleterre a

perdu l’une de ses meilleures clientes, l’Allemagne. C’est pourquoi elle

s’efforce par tous les moyens, même aux dépens de la France, de

restaurer la situation économique de son ancienne cliente.

En attendant, elle cherche d’autres acheteurs, mais comme elle trouve

sur les marchés étrangers des concurrents vendant moins cher, il lui

faut réduire ses prix de vente, et par conséquent ses salaires, ceux des

mineurs notamment.

Cette nécessité provoqua, pendant trois mois, une coûteuse grève des

mineurs. Céder aux grévistes aurait eu pour conséquence fatale la ruine

commerciale de l’empire britannique.

Ce seul exemple suffirait à montrer la force de certaines lois

économiques et l’impossibilité de lutter contre elles.

* * * * *

Jamais les peuples ne se sont autant détestés qu’aujourd’hui. Si la

volonté suffisait à faire périr les hommes, l’Europe serait un désert.

Ces haines dureront jusqu’au jour précis où l’opinion générale admettra

que les hommes ont plus d’intérêt à s’aider qu’à s’égorger.

Dès avant la guerre, l’évolution des industries et du commerce dont

elles sont la base avait fait du domaine économique européen un tout

homogène, sans que les gouvernants se fussent rendu compte de ce

phénomène. Chaque État européen est pour les autres États d’une

importance vitale comme producteur ou comme débouché. Aucun État

européen ne peut être ruiné sans que les autres ne soient lésés.

Aujourd’hui ces réflexions se généralisent même chez les Allemands.

Mais, pendant la guerre, ils professaient des idées fort différentes et

se souciaient très peu de l’interdépendance des peuples, lorsque leur

principale préoccupation, en Belgique et en France, était de détruire

les usines et les mines dont les produits leur faisaient souvent

concurrence. M. Beyens, ancien ministre des Affaires Étrangères de

Belgique, rapporte que le baron Bissing, gouverneur allemand de la

Belgique, fit tout son possible pour ruiner entièrement l’industrie

belge. «Ils pillèrent sans vergogne, dit-il, le matériel de nos usines

au profit de leurs concurrents germaniques, et l’on en détruisit de fond

en comble les charpentes métalliques.»

* * * * *

Tous les procédés imaginés pour amener l’Allemagne à se libérer

conduisent à cette conséquence paradoxale que ce seront les Français et

les étrangers qui, finalement, paieront la dette allemande.

A défaut de l’argent qui lui manque, l’Allemagne paie les vivres et les

matières premières dont elle a besoin au moyen de ses produits

manufacturés et se crée ainsi des ressources.

Avec l’excédent de ses exportations elle aurait pu payer ses dettes.

Mais elle eût été alors amenée à une surproduction dont les conséquences

furent très bien marquées dans un discours prononcé à Manchester par un

ministre anglais. Il disait:

«Si l’Allemagne, pendant les quarante ou cinquante ans à venir,

pouvait payer ses dettes, elle se rendrait par là même maîtresse de

tous les marchés de l’univers. Elle deviendrait la plus grande nation

exportatrice dont il ait jamais été fait mention,--presque la seule

nation exportatrice du globe... Et si, pendant les quarante ou

cinquante ans qui vont suivre les États-Unis d’Amérique devaient

recevoir tout ce qui leur est dû, ils assisteraient, du même coup, à

un déclin marqué de leur commerce d’exportation. Ils verraient leur

population privée d’une grande partie de ses arts et de ses industries

les plus essentiels. Ils verraient se rompre tout l’ensemble de leur

économie nationale. L’Allemagne, la nation débitrice, manifesterait

une activité malsaine; les États-Unis, la nation créancière, une

stagnation également malsaine.»

Toutes ces évidences émergent lentement du chaos des erreurs économiques

où le monde est plongé.

* * * * *

Si l’Allemagne s’acquittait de sa dette en livrant à la France des

marchandises en nombre forcément élevé par suite de l’importance de

cette dette, notre pays posséderait un tel excédent de produits

allemands, que nos industriels seraient obligés de ralentir ou supprimer

leurs fabrications. D’où appauvrissement et chômage général. Un paiement

en marchandises conduirait donc la France à perdre d’un côté ce qu’elle

recevrait de l’autre.

Pour éviter cette trop visible conséquence, on s’était décidé à établir

au profit des Alliés un impôt de 12 % sur les exportations allemandes.

Cela signifiait, naturellement, que le prix de vente des marchandises

exportées se trouvait majoré de 12 %. Tous les acheteurs de produits

allemands, quelle que fût leur nationalité, les payaient donc 12 % plus

cher qu’auparavant. Il est bien visible que ce n’étaient pas alors les

Allemands, mais les acheteurs de tous pays, qui paieraient une partie

des indemnités destinées aux réparations.

On a proposé encore et il n’a peut-être été rien proposé de meilleur,

d’obliger les grands industriels allemands à céder un certain nombre des

actions de leurs usines, le tiers, par exemple. Mais, ces actions ayant

déjà des propriétaires, le gouvernement allemand serait obligé

d’indemniser ces derniers. Alors, comme précédemment, le prix des

marchandises fabriquées se trouverait augmenté, et ce seraient toujours

les consommateurs étrangers qui contribueraient à solder la dette

germanique.

Toutes ces incidences avaient d’abord échappé au public, aussi bien,

d’ailleurs, qu’aux dirigeants. Elles sont mieux comprises aujourd’hui.

L’opinion étrangère à cet égard se trouve clairement exprimée par

l’extrait suivant d’un grand journal américain:

«_L’addition de la taxe de 12 % étend un tarif protectionniste sur

toutes les nations qui reçoivent d’Allemagne des marchandises. C’est une

taxe levée sur le consommateur américain pour toutes les exportations

allemandes qui débarquent ici; mais elle va dans le trésor des Alliés,

lorsque l’Allemagne l’a recueillie, et non point dans le trésor des

États-Unis, comme le serait une taxe analogue imposée par notre propre

fiscalité. Cette taxe aura pour effet d’augmenter les prix et de

diminuer les exportations._»

* * * * *

Toutes les constatations qui précèdent, si désagréables soient-elles,

méritent d’être méditées. Elles fourniraient à la Société des Nations

des arguments contre la guerre d’un bien autre poids que les vagues

dissertations humanitaires qui occupent ses séances.

Les répercussions que nous venons d’examiner montrent, en effet, sans

contestation possible qu’en raison de l’interdépendance croissante des

peuples, lorsqu’une nation est vaincue, ce sont les autres qui se

trouvent forcés de payer l’indemnité qu’elle doit au vainqueur.

Cette nécessité, créée par l’évolution économique du monde, était

inconnue autrefois. Les grands peuples s’enrichissaient alors par des

conquêtes. A l’époque romaine, les sommes prélevées sur les vaincus

constituaient une portion notable du budget.

Après la seconde guerre punique, Carthage, suivant Ferrero, versa aux

Romains 55 millions de francs, chiffre énorme pour l’époque. Paul Émile,

vainqueur de Persée, lui fit payer, au témoignage de Pline, 57 millions.

Les vaincus étaient, d’ailleurs, dépouillés de la totalité de ce qu’ils

possédaient. Marcellus ayant pris Syracuse, s’empara de tous les objets

précieux que contenait la grande cité.

Il n’y a pas longtemps que cet âge héroïque est clos; mais il l’est pour

toujours. Les peuples pourront lutter encore, soit pour conquérir

l’hégémonie comme l’Allemagne, soit pour conserver leurs foyers comme

les Turcs, mais ils ne sauraient plus désormais s’enrichir aux dépens du

vaincu.

Le déséquilibre du monde · 第 3 / 16 段