M. Rossi était sorti de sa réserve après l'interpellation de M.
Thiers[554]. La discussion et le vote de la Chambre lui avaient servi
d'argument auprès du Pape. Tracer un tableau plus menaçant qu'exact
des passions soulevées contre les Jésuites, sans prendre du reste à
son compte les reproches adressés à cet Ordre; faire entrevoir les
plus grands périls pour la religion, notamment la dissolution légale
de toutes les congrégations et même le schisme, si l'on ne faisait pas
quelque sacrifice aux préjugés régnants; insinuer que ce sacrifice ne
serait que temporaire, et qu'on se contenterait d'une «sécularisation
de six mois»; faire miroiter, comme compensation, toutes sortes de
faveurs pour le clergé, la solution de la question d'enseignement et
la modification des articles organiques,--tels furent les moyens par
lesquels le négociateur chercha à agir sur Grégoire XVI et sur son
entourage. D'abord insinuant, il prit peu à peu un ton plus raide. De
Paris, le Roi le secondait: «Savez-vous ce qui arrivera, disait
Louis-Philippe au nonce, si vous continuez de laisser marcher et de
marcher vous-même dans la voie où l'on est? Vous vous rappelez
Saint-Germain l'Auxerrois, l'archevêché saccagé, l'église fermée
pendant plusieurs années. Vous reverrez cela pour plus d'un archevêché
et d'une église. Il y a, me dit-on, un archevêque qui a annoncé qu'il
recevrait les Jésuites dans son palais, si l'on fermait leur maison.
C'est par celui-là que recommencera l'émeute. J'en serai désolé; ce
sera un grand mal et un grand embarras pour moi et pour mon
gouvernement. Mais, ne vous y trompez pas, je ne risquerai pas ma
couronne pour les Jésuites; elle couvre de plus grands intérêts que
les leurs. Votre cour ne comprend rien à ce pays-ci, ni aux vrais
moyens de servir la religion[555].» Au fond, le Roi ne croyait
probablement pas la situation aussi mauvaise, et surtout il n'était
nullement disposé à laisser faire l'émeute, comme en 1831; mais il
jugeait utile d'effrayer.
[Note 554: Sur les faits assez obscurs de cette négociation, on peut
consulter d'une part les _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, qui
renferment des extraits précieux de la correspondance diplomatique, et
d'autre part: _La liberté d'enseignement, les Jésuites et la cour de
Rome en 1845, lettre à M. Guizot sur un chapitre de ses Mémoires_, par
le P. Ch. DANIEL, qui contient comme annexe une _Note_ importante du
P. RUBILLON; la _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY; la
_Vie du P. Guidée_, par le P. GRANDIDIER; l'_Histoire de la Compagnie
de Jésus_, par M. CRÉTINEAU-JOLY, t. VI; la _Vie du cardinal de
Bonnechose_, par Mgr BESSON. C'est en rapprochant ces renseignements,
venus en quelque sorte des deux partis en présence, qu'on se fait une
idée un peu exacte de ce qui s'est passé. Les documents qui vont être
cités ou analysés se trouvent dans ces diverses publications. J'y ai
ajouté quelques pièces inédites dont communication m'a été donnée.]
[Note 555: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 413.]
Blessé de la pression qu'on prétendait exercer sur lui, Grégoire XVI
était en même temps troublé des éventualités dont on le menaçait. Le
vieux pontife et ses conseillers, tous hommes d'un autre temps, ne se
sentaient pas sur un terrain connu et sûr, quand il leur fallait
prendre un parti au sujet de la France de 1830. Leur finesse italienne
pressentait une exagération dans les paroles de M. Rossi; mais comment
discerner l'exacte vérité, au milieu de ces batailles de presse et de
parlement si étrangères à leurs moeurs? Comment mesurer la force
réelle de cette opinion publique avec laquelle leur chancellerie
n'était pas accoutumée à traiter? Ils entendaient bien les catholiques
de France les conjurer de tout refuser, et n'auraient pas voulu les
contrister; mais ils ne pouvaient s'empêcher de trouver un peu étrange
et inquiétante leur manière de défendre la religion. On avait remarqué
que, malgré certaines sollicitations, le Pape n'avait jamais voulu
approuver ni encourager la conduite du nouveau parti religieux[556],
et M. Rossi savait bien toucher la corde sensible, quand il répétait à
tout propos que ce parti était «_la coda di Lamennais_». De plus, le
gouvernement pontifical, sachant gré à la monarchie de Juillet du mal
qu'elle n'avait pas fait et de celui qu'elle avait empêché après 1830,
désirait la ménager par prudence autant que par justice, par
prévoyance autant que par gratitude. Pour tous ces motifs, il était,
en face de la demande qui lui était adressée, indécis et anxieux; il
usait alors de sa ressource habituelle en pareil cas: il ne disait
rien et attendait.
[Note 556: À plusieurs reprises, les évêques français avaient consulté
Rome sur la façon dont ils prenaient part aux débats sur la liberté
religieuse. Rome avait refusé de répondre. Mgr Parisis s'est plaint
avec vivacité de ce silence, dans une lettre considérable, adressée à
un prélat romain, le 1er novembre 1845. Cette lettre n'a pas été
publiée, mais nous en avons eu le texte sous les yeux.]
Le ministère français, qui ne pouvait s'accommoder de ce silence,
devint plus pressant. La congrégation des affaires ecclésiastiques fut
alors convoquée; à l'unanimité, elle décida que le Pape ne pouvait
accorder ce qui lui était demandé. C'est la délibération que, quelque
temps après, faisait connaître l'_Univers_. Était-ce donc un échec
complet pour M. Rossi? Une mesure aussi extrême et aussi absolue n'eût
pas été dans les traditions de la diplomatie pontificale. En même
temps qu'on sauvegardait le principe par la décision de la
congrégation, on donnait à entendre au négociateur français que, si le
Pape ne devait rien ordonner, il serait probablement possible
d'obtenir des Jésuites eux-mêmes quelques concessions volontaires.
C'était inviter ceux qui faisaient un crime aux religieux d'avoir un
supérieur étranger, à invoquer l'autorité de ce supérieur. Mais M.
Rossi était tenu de réussir à tout prix: il savait que son
gouvernement, sans passion propre en cette affaire, serait heureux de
tout expédient qui, à défaut d'un succès réel, en donnerait
l'apparence, permettrait de déjouer la tactique de M. Thiers, et
tirerait tant bien que mal les ministres d'embarras. Il accepta donc
avec empressement l'ouverture qui lui était faite. Ses demandes, bien
moins absolues qu'au début, finirent par se réduire à ceci: «que les
Jésuites se missent dans un état qui permît au gouvernement de ne pas
les voir, et qui les fît rester inaperçus, comme ils l'avaient été
jusqu'à ces dernières années.» Le cardinal Lambruschini, secrétaire
d'État, estima un accord possible sur ce terrain: «Les maisons peu
nombreuses, disait-il, pourraient très facilement être inaperçues; les
grandes et celles qui sont placées dans les localités où les passions
sont trop violentes, seraient réduites à un petit nombre d'individus.»
De son côté, le P. Roothaan, général de la congrégation, déjà
travaillé par plusieurs intermédiaires, notamment par l'abbé de
Bonnechose, depuis cardinal, était préparé à entrer dans cette voie.
Seulement, tandis que le Pape désirait que les concessions parussent
un acte volontaire du général, celui-ci se préoccupait de dégager sa
responsabilité, en ayant sinon un ordre, du moins un conseil du
pontife. Il reçut ce conseil[557]. Dès le 13 juin, au lendemain de la
réunion de la congrégation des affaires ecclésiastiques, deux
cardinaux s'étaient rendus chez le P. Roothaan et l'avaient engagé, de
la part de Grégoire XVI, à faire quelques sacrifices pour avoir la
paix et pour laisser passer la tourmente. Le général invita aussitôt
les supérieurs français à disperser les maisons de Paris, Lyon et
Avignon. À la suite d'une nouvelle démarche faite par d'autres
cardinaux, le 21 juin, il ajouta la maison de Saint-Acheul et les
noviciats trop nombreux. «Nous devons, écrivait-il, tâcher de nous
effacer un peu, et expier ainsi la trop grande confiance que nous
avons eue à la belle promesse de liberté qui se trouve dans la Charte
et qui ne se trouve que là.» Il n'était du reste question que de
déplacer des religieux, nullement de fermer des maisons: l'existence
de la compagnie en France ne recevait aucune atteinte. À ceux qui lui
demandaient davantage, le général répondit que des mesures plus
radicales dépassaient son pouvoir, et qu'il faudrait un ordre du Pape.
Cet ordre ne vint pas.
[Note 557: M. Crétineau-Joly a prétendu que le Pape n'avait pas voulu
donner un conseil aux Jésuites. Nous ne voulons pour preuve du
contraire que ce passage d'une lettre écrite par le Père général au P.
de Ravignan: «Le Seigneur ne permettra pas qu'un parti _conseillé et
suggéré par le Souverain Pontife_ tourne contre nous.» (_Vie du P. de
Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. Ier, p. 332.)]
Tel fut le dernier mot des concessions faites par les Jésuites, fort
différent, on le voit, de la note du _Moniteur_. Cette note avait été
rédigée sur une dépêche de M. Rossi, qui disait seulement: «Le but de
la négociation est atteint... La congrégation va se disperser
d'elle-même, les noviciats seront dissous, et il ne restera dans les
maisons que les ecclésiastiques nécessaires pour les garder, vivant
d'ailleurs comme des prêtres ordinaires.» Dans sa préoccupation de
frapper plus vivement le monde parlementaire, le rédacteur de la note
officielle n'avait pas voulu voir que, si M. Rossi parlait de
«congrégation dispersée» et de «noviciats dissous», il ne parlait pas
de «congrégation cessant d'exister» et de «maisons fermées». La
dépêche elle-même, bien que moins brutalement inexacte, dépassait
cependant, sur certains points, les concessions consenties par le P.
Roothaan. Ce dernier malentendu tenait sans doute à ce que M. Rossi
n'avait voulu traiter avec les Jésuites que par intermédiaires.
L'envoyé français n'en était pas du reste seul responsable, car il
avait lu, à deux reprises, sa dépêche au cardinal Lambruschini qui
l'avait approuvée, après discussion. Le secrétaire d'État ne devait
pas ignorer que le Père général n'avait pas autant concédé. Pourquoi
donc n'avait-il pas signalé l'erreur? Était-ce de sa part timidité ou
finesse? Avait-il craint le conflit qu'aurait pu provoquer une trop
pleine lumière? Avait-il considéré que cet éclaircissement ne rentrait
pas dans son rôle qui était celui d'un témoin, non d'un acteur direct?
Avait-il cru deviner qu'après tout notre négociateur aimait mieux un
malentendu dont on verrait plus tard à se tirer, qu'un échec immédiat?
Avait-il pressenti que les religieux menacés gagneraient plus qu'ils
ne perdraient dans la confusion de cet imbroglio? On ne saurait le
dire. Interrogé ultérieurement par les Jésuites français, il tenta de
justifier sa conduite, dans une dépêche au nonce du Pape à Paris[558]:
il y prouva facilement qu'il n'avait jamais connu ni accepté la note
du _Moniteur_; mais, sur l'approbation donnée par lui à la dépêche du
négociateur français, ses explications n'éclaircirent rien. M. Rossi
était bien Italien, et il l'avait montré dans cette affaire. Peut-être
le cardinal Lambruschini ne l'était-il pas moins.
[Note 558: Voir le texte complet de cette dépêche, dans la _Vie du P.
Guidée_, par le P. GRANDIDIER, p. 254 à 257.]