XIII

M. Rossi était sorti de sa réserve après l'interpellation de M.

Thiers[554]. La discussion et le vote de la Chambre lui avaient servi

d'argument auprès du Pape. Tracer un tableau plus menaçant qu'exact

des passions soulevées contre les Jésuites, sans prendre du reste à

son compte les reproches adressés à cet Ordre; faire entrevoir les

plus grands périls pour la religion, notamment la dissolution légale

de toutes les congrégations et même le schisme, si l'on ne faisait pas

quelque sacrifice aux préjugés régnants; insinuer que ce sacrifice ne

serait que temporaire, et qu'on se contenterait d'une «sécularisation

de six mois»; faire miroiter, comme compensation, toutes sortes de

faveurs pour le clergé, la solution de la question d'enseignement et

la modification des articles organiques,--tels furent les moyens par

lesquels le négociateur chercha à agir sur Grégoire XVI et sur son

entourage. D'abord insinuant, il prit peu à peu un ton plus raide. De

Paris, le Roi le secondait: «Savez-vous ce qui arrivera, disait

Louis-Philippe au nonce, si vous continuez de laisser marcher et de

marcher vous-même dans la voie où l'on est? Vous vous rappelez

Saint-Germain l'Auxerrois, l'archevêché saccagé, l'église fermée

pendant plusieurs années. Vous reverrez cela pour plus d'un archevêché

et d'une église. Il y a, me dit-on, un archevêque qui a annoncé qu'il

recevrait les Jésuites dans son palais, si l'on fermait leur maison.

C'est par celui-là que recommencera l'émeute. J'en serai désolé; ce

sera un grand mal et un grand embarras pour moi et pour mon

gouvernement. Mais, ne vous y trompez pas, je ne risquerai pas ma

couronne pour les Jésuites; elle couvre de plus grands intérêts que

les leurs. Votre cour ne comprend rien à ce pays-ci, ni aux vrais

moyens de servir la religion[555].» Au fond, le Roi ne croyait

probablement pas la situation aussi mauvaise, et surtout il n'était

nullement disposé à laisser faire l'émeute, comme en 1831; mais il

jugeait utile d'effrayer.

[Note 554: Sur les faits assez obscurs de cette négociation, on peut

consulter d'une part les _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, qui

renferment des extraits précieux de la correspondance diplomatique, et

d'autre part: _La liberté d'enseignement, les Jésuites et la cour de

Rome en 1845, lettre à M. Guizot sur un chapitre de ses Mémoires_, par

le P. Ch. DANIEL, qui contient comme annexe une _Note_ importante du

P. RUBILLON; la _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY; la

_Vie du P. Guidée_, par le P. GRANDIDIER; l'_Histoire de la Compagnie

de Jésus_, par M. CRÉTINEAU-JOLY, t. VI; la _Vie du cardinal de

Bonnechose_, par Mgr BESSON. C'est en rapprochant ces renseignements,

venus en quelque sorte des deux partis en présence, qu'on se fait une

idée un peu exacte de ce qui s'est passé. Les documents qui vont être

cités ou analysés se trouvent dans ces diverses publications. J'y ai

ajouté quelques pièces inédites dont communication m'a été donnée.]

[Note 555: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 413.]

Blessé de la pression qu'on prétendait exercer sur lui, Grégoire XVI

était en même temps troublé des éventualités dont on le menaçait. Le

vieux pontife et ses conseillers, tous hommes d'un autre temps, ne se

sentaient pas sur un terrain connu et sûr, quand il leur fallait

prendre un parti au sujet de la France de 1830. Leur finesse italienne

pressentait une exagération dans les paroles de M. Rossi; mais comment

discerner l'exacte vérité, au milieu de ces batailles de presse et de

parlement si étrangères à leurs moeurs? Comment mesurer la force

réelle de cette opinion publique avec laquelle leur chancellerie

n'était pas accoutumée à traiter? Ils entendaient bien les catholiques

de France les conjurer de tout refuser, et n'auraient pas voulu les

contrister; mais ils ne pouvaient s'empêcher de trouver un peu étrange

et inquiétante leur manière de défendre la religion. On avait remarqué

que, malgré certaines sollicitations, le Pape n'avait jamais voulu

approuver ni encourager la conduite du nouveau parti religieux[556],

et M. Rossi savait bien toucher la corde sensible, quand il répétait à

tout propos que ce parti était «_la coda di Lamennais_». De plus, le

gouvernement pontifical, sachant gré à la monarchie de Juillet du mal

qu'elle n'avait pas fait et de celui qu'elle avait empêché après 1830,

désirait la ménager par prudence autant que par justice, par

prévoyance autant que par gratitude. Pour tous ces motifs, il était,

en face de la demande qui lui était adressée, indécis et anxieux; il

usait alors de sa ressource habituelle en pareil cas: il ne disait

rien et attendait.

[Note 556: À plusieurs reprises, les évêques français avaient consulté

Rome sur la façon dont ils prenaient part aux débats sur la liberté

religieuse. Rome avait refusé de répondre. Mgr Parisis s'est plaint

avec vivacité de ce silence, dans une lettre considérable, adressée à

un prélat romain, le 1er novembre 1845. Cette lettre n'a pas été

publiée, mais nous en avons eu le texte sous les yeux.]

Le ministère français, qui ne pouvait s'accommoder de ce silence,

devint plus pressant. La congrégation des affaires ecclésiastiques fut

alors convoquée; à l'unanimité, elle décida que le Pape ne pouvait

accorder ce qui lui était demandé. C'est la délibération que, quelque

temps après, faisait connaître l'_Univers_. Était-ce donc un échec

complet pour M. Rossi? Une mesure aussi extrême et aussi absolue n'eût

pas été dans les traditions de la diplomatie pontificale. En même

temps qu'on sauvegardait le principe par la décision de la

congrégation, on donnait à entendre au négociateur français que, si le

Pape ne devait rien ordonner, il serait probablement possible

d'obtenir des Jésuites eux-mêmes quelques concessions volontaires.

C'était inviter ceux qui faisaient un crime aux religieux d'avoir un

supérieur étranger, à invoquer l'autorité de ce supérieur. Mais M.

Rossi était tenu de réussir à tout prix: il savait que son

gouvernement, sans passion propre en cette affaire, serait heureux de

tout expédient qui, à défaut d'un succès réel, en donnerait

l'apparence, permettrait de déjouer la tactique de M. Thiers, et

tirerait tant bien que mal les ministres d'embarras. Il accepta donc

avec empressement l'ouverture qui lui était faite. Ses demandes, bien

moins absolues qu'au début, finirent par se réduire à ceci: «que les

Jésuites se missent dans un état qui permît au gouvernement de ne pas

les voir, et qui les fît rester inaperçus, comme ils l'avaient été

jusqu'à ces dernières années.» Le cardinal Lambruschini, secrétaire

d'État, estima un accord possible sur ce terrain: «Les maisons peu

nombreuses, disait-il, pourraient très facilement être inaperçues; les

grandes et celles qui sont placées dans les localités où les passions

sont trop violentes, seraient réduites à un petit nombre d'individus.»

De son côté, le P. Roothaan, général de la congrégation, déjà

travaillé par plusieurs intermédiaires, notamment par l'abbé de

Bonnechose, depuis cardinal, était préparé à entrer dans cette voie.

Seulement, tandis que le Pape désirait que les concessions parussent

un acte volontaire du général, celui-ci se préoccupait de dégager sa

responsabilité, en ayant sinon un ordre, du moins un conseil du

pontife. Il reçut ce conseil[557]. Dès le 13 juin, au lendemain de la

réunion de la congrégation des affaires ecclésiastiques, deux

cardinaux s'étaient rendus chez le P. Roothaan et l'avaient engagé, de

la part de Grégoire XVI, à faire quelques sacrifices pour avoir la

paix et pour laisser passer la tourmente. Le général invita aussitôt

les supérieurs français à disperser les maisons de Paris, Lyon et

Avignon. À la suite d'une nouvelle démarche faite par d'autres

cardinaux, le 21 juin, il ajouta la maison de Saint-Acheul et les

noviciats trop nombreux. «Nous devons, écrivait-il, tâcher de nous

effacer un peu, et expier ainsi la trop grande confiance que nous

avons eue à la belle promesse de liberté qui se trouve dans la Charte

et qui ne se trouve que là.» Il n'était du reste question que de

déplacer des religieux, nullement de fermer des maisons: l'existence

de la compagnie en France ne recevait aucune atteinte. À ceux qui lui

demandaient davantage, le général répondit que des mesures plus

radicales dépassaient son pouvoir, et qu'il faudrait un ordre du Pape.

Cet ordre ne vint pas.

[Note 557: M. Crétineau-Joly a prétendu que le Pape n'avait pas voulu

donner un conseil aux Jésuites. Nous ne voulons pour preuve du

contraire que ce passage d'une lettre écrite par le Père général au P.

de Ravignan: «Le Seigneur ne permettra pas qu'un parti _conseillé et

suggéré par le Souverain Pontife_ tourne contre nous.» (_Vie du P. de

Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. Ier, p. 332.)]

Tel fut le dernier mot des concessions faites par les Jésuites, fort

différent, on le voit, de la note du _Moniteur_. Cette note avait été

rédigée sur une dépêche de M. Rossi, qui disait seulement: «Le but de

la négociation est atteint... La congrégation va se disperser

d'elle-même, les noviciats seront dissous, et il ne restera dans les

maisons que les ecclésiastiques nécessaires pour les garder, vivant

d'ailleurs comme des prêtres ordinaires.» Dans sa préoccupation de

frapper plus vivement le monde parlementaire, le rédacteur de la note

officielle n'avait pas voulu voir que, si M. Rossi parlait de

«congrégation dispersée» et de «noviciats dissous», il ne parlait pas

de «congrégation cessant d'exister» et de «maisons fermées». La

dépêche elle-même, bien que moins brutalement inexacte, dépassait

cependant, sur certains points, les concessions consenties par le P.

Roothaan. Ce dernier malentendu tenait sans doute à ce que M. Rossi

n'avait voulu traiter avec les Jésuites que par intermédiaires.

L'envoyé français n'en était pas du reste seul responsable, car il

avait lu, à deux reprises, sa dépêche au cardinal Lambruschini qui

l'avait approuvée, après discussion. Le secrétaire d'État ne devait

pas ignorer que le Père général n'avait pas autant concédé. Pourquoi

donc n'avait-il pas signalé l'erreur? Était-ce de sa part timidité ou

finesse? Avait-il craint le conflit qu'aurait pu provoquer une trop

pleine lumière? Avait-il considéré que cet éclaircissement ne rentrait

pas dans son rôle qui était celui d'un témoin, non d'un acteur direct?

Avait-il cru deviner qu'après tout notre négociateur aimait mieux un

malentendu dont on verrait plus tard à se tirer, qu'un échec immédiat?

Avait-il pressenti que les religieux menacés gagneraient plus qu'ils

ne perdraient dans la confusion de cet imbroglio? On ne saurait le

dire. Interrogé ultérieurement par les Jésuites français, il tenta de

justifier sa conduite, dans une dépêche au nonce du Pape à Paris[558]:

il y prouva facilement qu'il n'avait jamais connu ni accepté la note

du _Moniteur_; mais, sur l'approbation donnée par lui à la dépêche du

négociateur français, ses explications n'éclaircirent rien. M. Rossi

était bien Italien, et il l'avait montré dans cette affaire. Peut-être

le cardinal Lambruschini ne l'était-il pas moins.

[Note 558: Voir le texte complet de cette dépêche, dans la _Vie du P.

Guidée_, par le P. GRANDIDIER, p. 254 à 257.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 79 / 93 题