L'opposition n'avait pas retiré de l'affaire Pritchard les avantages
espérés; le ministère, un moment ébranlé au début de la session de
1845, s'était encore une fois raffermi. Ce fut sous l'impression de ce
désappointement et par besoin de chercher un autre terrain d'attaque,
que les adversaires de M. Guizot se trouvèrent ramenés à ces questions
religieuses où ils avaient déjà fait une première excursion, à la fin
de la session précédente, lors du rapport de M. Thiers. De ce rapport,
il n'était plus parlé, et personne ne songea à en demander la
discussion. Le bruit grandissant qui se faisait autour des Jésuites
parut une indication du point où l'on pouvait utilement porter
l'effort. Dans une conférence à laquelle prirent part MM. Thiers,
Odilon Barrot, Dupin, de Rémusat, de Beaumont, de Malleville,
Billault, Duvergier de Hauranne et quelques autres, il fut décidé
d'interpeller le gouvernement sur la situation de la Compagnie de
Jésus. Toutefois, quand il s'agit de décider qui porterait la parole,
chacun, trouvant au fond la besogne peu glorieuse, invoqua quelque
raison pour s'en dispenser: peu s'en fallut que l'affaire ne tombât à
l'eau, faute d'interpellateur. M. Thiers alors se proposa: il n'est
pas besoin de dire que son offre fut acceptée avec enthousiasme[547].
Ce n'était pas sans hésitation et sans répugnance qu'il s'engageait
dans cette voie. Les Jésuites en eux-mêmes lui étaient absolument
indifférents. «Je ne pense pas d'eux tout le mal qu'on en dit,
déclarait-il, en 1844, dans un des bureaux de la Chambre; il y a
là-dessus beaucoup d'exagération.» Et, dans son rapport, il avait
affirmé «n'être pas animé, à l'égard de ces religieux, d'un petit
esprit de calomnie et de persécution». Au pouvoir, il leur avait été
plutôt bienveillant. Mais, en sommant le ministère d'agir contre eux,
il croyait le placer dans l'alternative embarrassante et périlleuse,
soit de se poser en protecteur des Jésuites devant l'opinion ameutée,
soit de commencer une persécution moralement et peut-être
juridiquement impraticable. C'était assez pour triompher de ses
scrupules.
[Note 547: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
M. Guizot n'avait consenti qu'à regret, dans le projet de 1844, à
interdire l'enseignement aux congrégations; au moins s'était-il flatté
que, moyennant cette sorte de rançon, la Compagnie de Jésus ne serait
pas inquiétée dans son existence. Il l'avait dit alors, et d'autres
défenseurs du projet, M. Portalis par exemple, l'avaient répété. Or
voilà que les ennemis des Jésuites, encouragés et non désarmés par
cette concession, manifestaient des exigences plus grandes. Quelque
temps, le ministre avait espéré pouvoir les éluder: «Il y a une forte
tempête, disait-il au P. de Ravignan; je m'y opposerai. J'ai parlé au
Roi, au conseil. Il ne faut pas commettre une grande injustice. Aucune
mesure n'a été prise. Laissons passer le flot.» Mais ce flot
grossissait chaque jour davantage. Quand il fut connu que M. Thiers
était décidé à parler, le ministère fut bien obligé de s'avouer qu'il
n'y avait plus moyen de faire la sourde oreille. Quel parti prendre?
Défendre, sinon les Jésuites, du moins leur liberté, se mettre
hardiment en travers du préjugé et de la passion, c'eût été une noble
et peut-être habile politique; elle était en tout cas conforme aux
sympathies personnelles de M. Guizot. Mais, après ce qui s'était passé
depuis quatre ans, pouvait-on s'attendre à voir le gouvernement la
pratiquer? Il croyait les esprits si montés, il craignait tant d'être,
sur cette question, abandonné par ses propres amis, qu'il jugeait
toute résistance de front impossible, périlleuse pour la religion,
mortelle peut-être pour la dynastie; il lui semblait que la monarchie
de Juillet serait compromise, comme l'avait été celle de Charles X, si
elle s'associait ainsi à une cause impopulaire, et Louis-Philippe
déclarait ne pas vouloir «risquer sa couronne pour les Jésuites». Ô
brièveté de la sagesse politique, quand elle prétend discerner ce qui
perd et ce qui sauve les pouvoirs! On jetait des religieux par-dessus
bord pour alléger le navire qui portait la fortune de la monarchie; et
quand, peu après, soufflera la tourmente, ce sera ce grand et beau
navire qui sombrera, tandis que la petite barque des Jésuites arrivera
au port; la révolution qui jettera la famille d'Orléans en exil fera
disparaître, au moins pour quelque temps, les derniers vestiges de
proscription pesant sur la Compagnie de Jésus, et M. Thiers lui-même
proclamera, devant le pays, cette sorte d'émancipation.
Si le gouvernement ne croyait pas pouvoir défendre les Jésuites, il
était, cependant bien résolu à ne pas s'engager dans une de «ces
luttes du pouvoir civil contre les influences religieuses», qui,
suivant la parole de M. Guizot, «prennent aisément l'apparence et
aboutissent souvent à la réalité de la persécution». Sur ce point, sa
prudence ne parlait pas moins haut que sa justice. Rien de plus aisé
que de pérorer sur les «lois du royaume» frappant la Compagnie de
Jésus; rien de plus incertain, de plus difficile et de plus périlleux
que de les appliquer, pour un gouvernement dont l'honneur était de ne
pouvoir et de ne vouloir jamais faire acte d'arbitraire. D'ailleurs,
M. Guizot savait bien que, si M. Thiers le poussait dans cette
aventure, ce n'était pas avec l'espérance de l'en voir sortir; il
comprenait que l'opposition lui tendait un piège où elle comptait
enlever au ministère la vie et l'honneur. Ne trouverait-on donc pas
quelque moyen détourné et pacifique de supprimer en quelque sorte la
matière du conflit? Déjà plusieurs fois, pendant les dernières années,
on avait demandé, en vain, il est vrai, aux évêques de sacrifier
eux-mêmes les Jésuites. Ce que les évêques refusaient, n'y aurait-il
pas chance de l'obtenir du Pape? Le gouvernement résolut de l'essayer,
imitant l'exemple de la Restauration qui, lors des ordonnances de
1828, dans une situation analogue, s'était adressée à Rome pour sortir
de peine[548]. Nous ne blâmons ni le procédé, ni l'intention; M.
Guizot a déclaré plus tard n'avoir agi que «dans l'intérêt de la
liberté d'association et d'enseignement» qui eût souffert d'une
intervention directe de l'autorité civile, tandis que «porter la
question devant le pouvoir spirituel, supérieur religieux des
Jésuites, c'était faire appel à la liberté même et aux concessions
volontaires[549]». Seulement, quand on voit tous les gouvernements, à
tour de rôle, provoquer ainsi eux-mêmes la papauté à régler la
conduite du clergé et des catholiques dans les affaires françaises,
peut-on ensuite leur reconnaître grand droit à se plaindre de ce
qu'ils appellent les progrès de l'ultramontanisme?
[Note 548: On pourrait noter, du reste, entre les deux époques, des
analogies curieuses. En 1828, le négociateur français fut, comme en
1845, un personnage d'origine italienne, M. Lasagni, jurisconsulte
éminent qui a laissé les meilleurs souvenirs dans la magistrature
française. Les résultats de la négociation, la conduite de la cour
romaine et du gouvernement français, l'imbroglio qui en résulta,
furent à peu près les mêmes dans les deux cas.]
[Note 549: Lettre au R. P. Daniel (_Études religieuses_, septembre
1867).]
Dès que l'idée de ce recours à Rome s'était présentée à l'esprit de M.
Guizot, il avait choisi _in petto_ son négociateur: c'était M. Rossi.
Ce personnage s'était distingué, à la Chambre des pairs, dans la
discussion de 1844, où il avait pris adroitement position entre M. de
Montalembert et M. Cousin, visant évidemment à la succession de M.
Villemain, compromis et usé. Il n'eut pas le portefeuille: l'ambassade
de Rome lui échut à la place. La Providence, qui se joue des calculs
les plus habiles, le conduisait ainsi à une destinée qu'il eût été
alors le dernier à prévoir: envoyé à Rome pour y arracher, au nom des
préjugés voltairiens et de la timidité ministérielle, le sacrifice des
Jésuites, il devait y rester pour succomber martyr de l'indépendance
pontificale et dire en allant au-devant des assassins: «Qu'importe, la
cause du Pape est la cause de Dieu!» Existence singulière entre toutes
que celle de cet Italien au pâle visage, au regard de lynx, au profil
d'aigle, si souvent transplanté et déraciné, poussé par les hasards de
la vie dans les pays les plus divers, les sociétés les plus
dissemblables, chaque fois y reconstruisant à nouveau l'édifice de sa
fortune, et partout, en dépit de difficultés souvent immenses,
s'élevant au premier rang! Jeune homme, à Bologne, il est à la tête du
barreau. Émigré en 1815, il se réfugie à Genève; professeur, député,
il devient l'homme le plus important de la république. 1830 l'appelle
en France: accueilli d'abord par les sifflets des étudiants, il est,
au bout de peu d'années, pair de France, membre de l'Institut, doyen
de la Faculté de droit, ambassadeur et comte. En 1848, il perd tout;
il reçoit ce coup avec le sang-froid d'un joueur pour lequel la
fortune n'a plus de surprises; ce sexagénaire change une fois de plus
de patrie et recommence une nouvelle carrière; ministre de Pie IX, il
rencontre, pour couronner et ennoblir une existence où l'ambition
avait paru parfois tenir plus de place que le sacrifice, l'héroïsme
tragique de sa mort. Vie plus agitée et plus remplie que féconde, où
les événements semblent n'avoir jamais permis à M. Rossi de donner sa
mesure: il n'en a pas moins laissé à ceux qui l'ont approché,
l'impression d'un homme d'État qui eût été égal aux plus grands rôles,
et l'histoire doit reconnaître en lui le dernier descendant de ces
politiques que jadis l'Italie donnait ou plutôt prêtait aux autres
nations.
Ce fut le 2 mars 1845 que le gouvernement accrédita M. Rossi auprès du
Pape, avec mission d'obtenir la dissolution et la dispersion des
Jésuites en France. Ce choix, qui surprit à Paris, déplut à Rome, où
l'on fit tout d'abord très froid accueil à l'envoyé français. Son
passé, sa qualité d'émigré, son mariage avec une protestante, son
indifférence notoire dans les questions religieuses, tout en lui était
fait pour éveiller les ombrages de la cour et de la société
pontificales. Mais il n'était pas de ceux qu'une telle réception
pouvait démonter. Que de fois n'avait-il pas dû se pousser dans des
milieux hostiles! Il avait l'art de plaire avec souplesse et dignité,
la hardiesse sensée, la sagacité froide et prompte, et, dans la
volonté comme dans l'action, une persévérance impassible qui donnait
bientôt aux autres le sentiment qu'il finirait par l'emporter. Il
avait aussi cette patience qui est peut-être la qualité la plus
nécessaire pour traiter avec Rome; deux mois durant, il resta dans une
sorte d'inaction, laissant les mauvaises volontés s'émousser, les
curiosités ou les prudences s'étonner, puis s'inquiéter de son
silence, travaillant seulement à se faire sous main des amis dans la
prélature et la curie.
Pendant ce temps, les événements se précipitaient à Paris.
L'interpellation était annoncée pour le 2 mai, et l'approche de ce
jour avivait encore la polémique. M. Thiers avait cette fortune
étrange de voir la campagne qu'il dirigeait en réalité contre le
ministère, secondée passionnément par le principal organe de ce
ministère. Le _Journal des Débats_, en effet, dépassait en violence
toutes les feuilles de gauche, traitant les Jésuites «d'hypocrites
patentés, de marchands d'indulgences, de pourvoyeurs d'absolutions,
de colporteurs de pieuses calomnies». «Vous êtes, leur criait-il, un
monument vivant du mépris de la loi; rien qu'à ce titre, je vous
repousse; car vous n'êtes pas des proscrits honteux qui cachent leur
nom et qui implorent la générosité d'un adversaire.» Ces excitations
n'étaient pas sans produire quelque émotion dans le populaire: des
placards injurieux et menaçants étaient collés sur la porte des
Jésuites; des bruits d'émeute circulaient dans certains quartiers; la
police avait dû se mettre sur ses gardes.
Enfin, au jour fixé, M. Thiers monta à la tribune, pour demander
«l'exécution des lois de l'État à l'égard des congrégations
religieuses». Il fut courtois et relativement modéré dans la forme,
par souci évident de se distinguer de ceux avec qui il faisait
campagne. Remontant jusqu'à l'ancien régime, il prétendit rechercher
quelles lois étaient applicables contre les Jésuites. Malgré la clarté
habituelle de son talent, il ne resta de sa longue dissertation qu'une
impression confuse et incertaine. Sa gêne fut plus grande encore,
quand il fallut donner la raison de fait qui justifiait l'application
de la loi. Il n'en indiqua pas d'autre que la lutte soutenue par les
évêques contre l'Université. Mais pourquoi frapper les Jésuites, non
les évêques? C'est, disait l'orateur, que les Jésuites «étaient
_probablement_ les auteurs du trouble». À l'égard du gouvernement, il
affecta de vouloir uniquement lui venir en aide; il n'ignorait pas
qu'il est aussi fatal à un cabinet de se laisser protéger que de se
laisser vaincre par l'opposition; de telles protestations lui
paraissaient d'ailleurs le meilleur moyen de cacher le piège qu'il
tendait. Deux procureurs généraux appuyèrent M. Thiers: celui de la
Cour de cassation, M. Dupin, et celui de la cour royale de Paris, M.
Hébert. Le premier, tout meurtri encore de la condamnation récente du
_Manuel_, soutenait presque une cause personnelle: on le vit à
l'amertume vulgaire de son langage. La gauche, par l'organe de son
chef, n'exprima qu'un regret: c'est qu'on voulût encore garder des
ménagements et qu'on s'en prît seulement aux Jésuites. La cause de la
liberté était perdue d'avance: toutefois elle fut défendue par M. de
Lamartine avec quelque incohérence, par M. de Carné avec une vaillante
droiture, par M. Berryer avec une puissance éloquente. C'était la
première fois que le grand orateur légitimiste intervenait dans la
campagne de la liberté religieuse. Il sentait combien ce débat était
supérieur à la plupart de ceux auxquels il se mêlait d'ordinaire, et
il en était ému. Le P. de Ravignan, qui était allé le voir le matin,
l'avait trouvé se promenant dans sa chambre. «Ah! sans doute, s'écria
Berryer, la cause est perdue, et cependant elle sera gagnée. Pour le
présent, je suis désespéré; je vois d'ici tous ces hommes au parti
pris d'avance, comme un mur de marbre devant moi. Seulement, je suis
indigne d'être l'avocat d'une pareille cause; ne me remerciez pas,
mais priez pour moi.» Dans le parti catholique, certains ne voyaient
pas sans quelque inquiétude l'intervention de M. Berryer: on craignait
qu'il ne cherchât à rattacher la cause de la liberté religieuse à
celle de son parti politique. Il n'en fit rien; il parla en libéral,
en jurisconsulte, en chrétien, s'appliquant à montrer, avec une
vigueur lumineuse, quelle était la situation des congrégations d'après
les lois et d'après notre droit public: réfutation souveraine, et l'on
peut dire définitive, de tous ceux qui, alors ou depuis, ont prétendu
évoquer, contre les Ordres religieux, les vieilles lois de
proscription. Pour dissimuler ce que la politique du gouvernement
avait, en cette circonstance, de timide et d'un peu subalterne, il eût
fallu la grande et haute parole de M. Guizot: mais celui-ci était
alors malade au Val-Richer. M. Martin du Nord le remplaça. On sentait
que son honnêteté eût désiré résister, mais qu'il se croyait obligé de
céder du moment où l'exigence devenait trop vive. Il accepta
pleinement la thèse juridique de M. Thiers. À peine essaya-t-il
quelques atténuations, en ce qui touchait les reproches faits au
clergé. En fin de compte, il se borna à prier qu'on ne le forçât pas à
aller trop vite et qu'on lui laissât le choix des moyens; il indiqua
d'ailleurs lequel il emploierait d'abord: «Je crois, disait-il, que,
s'il est possible d'arriver à une mesure quelconque de concert avec
l'autorité spirituelle, ce concours offrira des avantages
incontestables.» M. Thiers, convaincu qu'on échouerait à Rome, n'éleva
pas d'objection: seulement il précisa impérieusement que, «quel que
fût le résultat des négociations, les lois seraient appliquées», et le
ministre, toujours docile, adhéra à cette déclaration.
Le cabinet aurait désiré que la discussion se terminât par l'ordre du
jour pur et simple: il n'osa le demander et subit un ordre du jour
imposé par M. Thiers et ainsi motivé: «La Chambre, se reposant sur le
gouvernement du soin de faire exécuter les lois de l'État, passe à
l'ordre du jour.» Une trentaine de députés furent seuls à protester.
Les conservateurs votèrent en masse avec la gauche. Plusieurs en
souffraient. «Je rougis, disait l'un d'eux à M. Beugnot, du rôle que
le ministère nous a fait jouer.» Quant au gouvernement, il s'était
fait une idée telle du péril, qu'il se déclara satisfait du résultat.
«Vous appelez cela une défaite, disait le Roi au nonce. En effet, dans
d'autres temps, c'en eût été une peut-être; aujourd'hui, c'est un
succès, grâce aux fautes du clergé et de votre cour. Nous sommes
heureux de nous en être tirés à si bon marché[550].» L'opposition ne
s'employait pas pourtant à diminuer, pour le ministère, les
humiliations de la capitulation. Dès le lendemain, le journal de M.
Thiers, le _Constitutionnel_, notait que «l'opposition avait fait une
fois de plus l'office de gouvernement». Le cabinet, ajoutait-il, «a
trouvé la Chambre plus redoutable encore que les Jésuites; il aura
contre les Jésuites le courage du poltron acculé à l'abîme». M. Thiers
trouvait-il le plaisir de sa victoire sans mélange? Certaines paroles
un peu inquiètes de la fin de son discours laissaient entrevoir chez
lui comme une impression tardive de ce que cette campagne avait de peu
honorable et de dangereux. En somme, triste discussion; les témoins
observèrent que, pendant ces deux jours, la Chambre avait été
visiblement «mal à l'aise, indécise, étonnée de sa froideur et de sa
gêne», et l'abbé Dupanloup put écrire: «On voulait du bruit, du
scandale, une manifestation; on a eu tout cela; mais on en a été
médiocrement satisfait; c'est un spectacle curieux aujourd'hui
d'étudier l'embarras où cette discussion laisse tout le monde[551].»
[Note 550: GUIZOT, _Mémoires_, t. VII, p. 413.]
[Note 551: _Des associations religieuses_ (1845).]
Ceux qui souffraient le moins de cet embarras étaient les catholiques.
Ils croyaient entrer dans «l'ère de la persécution»; mais leur courage
ne s'en troublait pas. Ils n'en étaient plus à ces époques de timidité
plaintive où, devant une menace, ils ne savaient guère que gémir aux
portes d'un palais. C'était sur la place publique qu'ils étaient
résolus à porter leurs réclamations et leur résistance. En dépit de
leur petit nombre, de l'impopularité trop réelle attachée à ce nom de
Jésuite sur lequel ils étaient réduits à livrer la bataille, ils
semblaient éprouver un frémissement joyeux à la pensée de paraître,
devant l'opinion et devant la justice, comme les confesseurs de la
liberté religieuse; ils espéraient même, à la faveur de ce rôle,
rompre cette tradition d'impopularité. Du reste, pas de divergence
parmi eux. Laïques, évêques, congréganistes de tous les Ordres,
étaient d'accord pour se défendre par les armes du droit commun. Mgr
Parisis «conjurait» publiquement les religieux menacés de ne «faire
aucune concession» et de «subir tous les genres de persécution, plutôt
que de sacrifier le principe de liberté qui est humainement
aujourd'hui le boulevard de l'Église»; et il ajoutait: «Plutôt cent
ans de guerre que la paix à ce prix[552].» Les Jésuites de France
étaient pleinement entrés dans ces sentiments. Appuyés sur une
consultation qui établissait leur droit et la manière de le faire
sauvegarder par les tribunaux, ils avaient envoyé à toutes leurs
maisons, pour le cas où le pouvoir voudrait y porter la main, un
programme de résistance légale et des formulaires de protestation où
ils tenaient ce viril et libéral langage: «Français, jouissant des
droits de la cité, nous invoquons l'appui protecteur des lois communes
à tous, et nous protestons, avec toute l'énergie de notre conscience,
contre une violation inexplicable des droits religieux et des
garanties constitutionnelles les plus avérées. Nous ne pouvons croire
que des clameurs aveugles et un nom calomnié, sans coupables désignés,
sans délit imputé, sans un fait articulé, suffisent, dans un pays
libre, pour faire expulser et proscrire des religieux, des prêtres,
des Français, égaux devant la loi à tous les autres Français.» Les
catholiques ne se contentaient pas de préparer la défensive, ils
prenaient hardiment l'offensive. En même temps que plusieurs évêques
protestaient publiquement, MM. de Montalembert, Beugnot et de
Barthélemy soulevaient la question devant la Chambre des pairs (11 et
12 juin 1845). Tous trois, le premier avec un éclat de passion
dédaigneuse et vengeresse, le second avec un grand sens politique, le
troisième avec une connaissance étendue du problème juridique, mirent
en vive lumière l'inanité des griefs allégués contre la Compagnie de
Jésus, l'illégalité et le péril des mesures qu'on voulait prendre
contre elle. Ils flétrirent la conduite de l'opposition libérale,
donnant un démenti à tous ses principes, et aussi la faiblesse du
ministère, livrant la liberté religieuse à des passions qui n'étaient
ni les siennes ni même celles de ses amis, mais celles de ses ennemis.
Le ministre des cultes, obligé de dire pourquoi il s'en prenait aux
Jésuites, ne sut guère leur reprocher que «d'être venus hautement, à
la face du pays, déclarer ce qu'ils étaient[553]». Singulier grief, en
vérité, dans un temps de publicité, et tout au moins fort différent du
reproche de dissimulation qu'on adressait d'ordinaire à ces religieux.
[Note 552: _Un mot sur les interpellations de M. Thiers_ (juin 1845).]
[Note 553: À la même époque, dans un mémorandum adressé à la cour
romaine, M. Rossi reprochait aux Jésuites «la confiance inexplicable
avec laquelle ils avaient déchiré le voile qui les couvrait et avaient
voulu que leur nom vînt se mêler à la discussion des affaires du
pays».]
L'attitude prise par les catholiques faisait désirer plus vivement
encore au gouvernement que la cour de Rome le tirât de l'impasse où il
s'était fourvoyé. De ce côté, étaient son unique ressource et son
espoir. «Je compte beaucoup sur le Pape, disait M. Martin du Nord à un
évêque vers le milieu de juin; je parierais trois contre un qu'il
tranchera la difficulté.» Au contraire, ni les catholiques ni les
opposants de gauche ne croyaient au succès de M. Rossi. De temps à
autre, le _Constitutionnel_ annonçait, avec une satisfaction non
dissimulée, que la négociation ne marchait pas. Le 2 juillet 1845,
l'_Univers_ recevait une lettre de Rome, en date du 20 juin, faisant
savoir que la congrégation des affaires ecclésiastiques avait repoussé
la demande du gouvernement français et que, «dès ce moment, la mission
de M. Rossi était terminée». La plupart des journaux acceptèrent cette
nouvelle comme officielle, et le _Constitutionnel_ publia, le 5
juillet, un grand article où il triomphait, contre le ministère, de
l'échec des négociations, et le menaçait, s'il n'agissait pas
directement contre les Jésuites, d'une injonction explicite dans la
prochaine adresse. Telle était la situation quand, le lendemain, 6
juillet, le _Moniteur_ publia la note suivante: «Le gouvernement du
Roi a reçu des nouvelles de Rome. La négociation dont il avait chargé
M. Rossi a atteint son but. La congrégation des Jésuites cessera
d'exister en France et va se disperser d'elle-même; ses maisons seront
fermées, et ses noviciats seront dissous.» La surprise et l'émotion
furent vives, les catholiques consternés, les opposants déroutés, les
ministériels triomphants. On n'y comprenait rien. Que s'était-il donc
passé à Rome?