Dès le lendemain de la note du _Moniteur_, les journaux catholiques
recevaient de Rome des nouvelles qui leur permettaient d'en contester
l'exactitude. Seulement, ils ne savaient, au sujet de la négociation,
que ce que les Jésuites pouvaient leur en apprendre; ils ignoraient
quel avait été au juste le rôle de la cour romaine; celle-ci gardait
le silence; ce qu'elle avait voulu, c'était la pacification, et elle
redoutait sans doute de la voir compromise, si l'on arrivait trop tôt
à préciser le malentendu. Les autres journaux pressentaient bien qu'il
y avait là quelque équivoque, peut-être une sorte de mystification:
mais qui en était victime? Le ministère lui-même aurait été bien gêné
de faire pleine lumière et surtout de justifier la rédaction de sa
note. Interrogé, à la Chambre des pairs, par M. de Boissy, le 16
juillet 1845, M. Guizot resta dans les généralités, rendant hommage à
la sagesse du Pape, même à celle des Jésuites, et M. de Montalembert,
tout frémissant et irrité qu'il fût, déclara n'avoir pas de données
assez certaines pour contredire les assertions ministérielles. Du
reste, la fin de la session vint bientôt dispenser le gouvernement de
toute explication. En somme, malgré l'embarras que pouvait éprouver le
cabinet, l'impression générale fut qu'il avait remporté un succès: il
avait réussi là où l'on croyait qu'il échouerait. L'opposition en
était toute désappointée. Comme naguère, lors du traité supprimant le
droit de visite, ses prévisions étaient dérangées, ses manoeuvres
déjouées. M. Thiers, qui, au lendemain de son interpellation, croyait
M. Guizot pris au piège, fut réduit à battre en retraite. Le terrain
religieux ne lui était décidément pas propice; il se hâta de le
quitter; du moment que les Jésuites ne lui servaient plus contre le
cabinet, il n'avait aucun goût à s'en occuper davantage; il ne devait
plus prononcer leur nom jusqu'au jour où, en 1850, il le fera pour les
défendre. Quant à M. Guizot, il triomphait. «L'issue de l'affaire des
Jésuites, écrivait-il à M. de Barante le 18 juillet, est une des
choses qui, dans le cours de ma vie politique, m'ont donné le plus de
sérieuse et profonde satisfaction, non seulement à cause de son
importance parlementaire et momentanée, mais encore et surtout comme
preuve que le bon pacte d'intelligence et d'alliance entre l'Église
catholique et l'État constitutionnel peut être fondé et que la bonne
politique peut réussir à se faire comprendre et accepter. L'oeuvre
sera difficile et longue; mais enfin la voilà commencée[559].» Le
ministre ajoutait, le 22 juillet, dans une lettre adressée à une de
ses amies d'outre-Manche: «Londres et Rome, les deux capitales des
deux grandes fois modernes, m'ont témoigné de la considération et de
la confiance. J'en jouis beaucoup[560].»
[Note 559: _Documents inédits._]
[Note 560: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 230.]
Toutes les difficultés cependant n'étaient pas résolues. Restait
l'exécution matérielle des mesures annoncées par la note du
_Moniteur_. Les Jésuites de France étaient prêts à obéir à leur
supérieur, avec cet esprit de discipline qui est l'honneur et la force
de leur compagnie; mais ils avaient la mort dans l'âme, presque la
rougeur au front. Jamais la soumission n'avait été si dure à l'âme du
P. de Ravignan; il disait «ne pouvoir plus se montrer à aucun des
pairs de France, des députés et des avocats qui avaient préparé et
approuvé la consultation de M. de Vatimesnil». Dès le 10 juillet, ces
religieux chargèrent le comte Beugnot de faire savoir au gouvernement
que, «par un motif de paix» et en réservant leurs droits, ils étaient
disposés à exécuter les instructions de leur général, mais rien de
plus; au cas d'exigences plus grandes, «on serait, déclaraient-ils,
nécessairement replacé sur le terrain des discussions et des
résistances légales». Le ministre ne fut pas satisfait: il lui
fallait, conformément à la note du _Moniteur_, toutes les maisons
fermées, ou du moins gardées chacune par trois religieux au plus, les
noviciats dissous, sauf un pour les missions, les Jésuites n'existant
plus à l'état de congrégation. Il ajouta cependant «qu'il ne voulait
pas user de violence, et que, si les Jésuites ne s'exécutaient pas
d'eux-mêmes, il adresserait ses plaintes au Pape, assuré d'en obtenir
tout ce qu'il demanderait[561]».
[Note 561: Lettre du P. de Ravignan au Père général, 11 juillet 1843.
(_Documents inédits._)]
La difficulté se trouvait donc de nouveau reportée à Rome. M. Guizot
sentait où était son point faible: il ne possédait aucune pièce écrite
du gouvernement pontifical, à l'appui des affirmations de M. Rossi;
aussi avait-il chargé ce dernier de tâcher d'en obtenir une, et
avait-il suggéré, dans ce dessein, les procédés les plus ingénieux.
Mais la cour romaine était sur ses gardes; elle répondit adroitement
et poliment, sans se laisser surprendre la déclaration désirée, et en
renvoyant soigneusement aux Jésuites eux-mêmes les remerciements qu'on
lui adressait. D'ailleurs, elle témoignait alors un vif mécontentement
des inexactitudes de la note du _Moniteur_. M. Rossi, interpellé, dut
la désavouer et même faire savoir indirectement au couvent du _Gesù_
qu'il ne fallait pas prendre à la lettre les termes de cette note.
Interrogé d'un autre côté par les Jésuites de France, le cardinal
Lambruschini leur faisait dire par le nonce qu'il n'avait jamais été
question, à Rome, de consentir aux mesures indiquées par le
_Moniteur_, et qu'à toute demande de ce genre, le Pape ferait une
réponse négative. Sa dépêche se terminait par ces paroles: «Votre
Excellence pourra dire aux Jésuites, sous forme de conseil, de s'en
tenir à ce que le Père général leur écrira de faire; car ils ne sont
pas obligés d'outrepasser les instructions de leur chef.» Or le P.
Roothaan déclarait au P. de Ravignan que les sacrifices faits «étaient
le _nec plus ultra_», et il ajoutait: «Si le gouvernement ne s'en
contente pas, nous ferons valoir nos droits constitutionnels.» L'un de
ses assistants, le P. Rozaven, écrivait à M. de Montalembert: «Nous
imiterons M. Martin du Nord, qui se croise les bras et nous laisse
agir. Nous croiserons aussi les bras et le laisserons venir. Quand on
veut assassiner quelqu'un, il faut qu'on ait le courage d'immoler la
victime; la prier de s'immoler elle-même, pour s'en épargner la peine,
c'est pousser la prétention trop loin.»
Le gouvernement rencontrait donc une certaine résistance à Rome aussi
bien qu'en France. Il essaya quelque temps d'en triompher, mais avec
une mollesse dont il faut faire honneur à sa bienveillante prudence.
D'ailleurs, pendant ce temps, les Chambres s'étaient séparées: les
journaux parlaient d'autre chose. Le ministère, plus libre de suivre
ses propres inspirations, renonça sans bruit aux mesures annoncées
avec tant d'éclat dans le _Moniteur_, et finit par se contenter de
celles qu'avait consenties le Père général. L'exécution, commencée en
août, était terminée au 1er novembre: elle ne toucha que les maisons
de Paris, Lyon, Avignon et les noviciats de Saint-Acheul et de Laval.
Il y eut des déplacements, des disséminations, des morcellements
gênants, pénibles et coûteux pour la compagnie; mais pas un Jésuite ne
quitta la France, pas une maison ne fut fermée: il s'en ouvrit au
contraire de nouvelles[562]. M. Guizot laissa faire et n'exigea pas
davantage. On ne devait revenir sur cette affaire, dans le Parlement,
que deux ans plus tard. Le 10 février 1847, un député, M. de la
Plesse, appuyé par M. Dupin, demanda où en étaient les «négociations
commencées avec la cour de Rome, relativement à l'existence de
certaine corporation religieuse». M. Guizot se borna à répondre, en
termes vagues, que les négociations continuaient, mais que le
changement de pontificat les avait retardées. Aucune suite ne fut
donnée à cet incident, dont le seul résultat fut de faire constater
que la question n'intéressait plus personne. Il convient de louer la
modération par laquelle le ministère avait effacé en partie les effets
de sa faiblesse. M. Guizot s'en est plus tard fait honneur; parlant de
cette exécution si restreinte et si peu en rapport avec ce qui avait
été d'abord annoncé: «J'ai fait en sorte, en 1845, dit-il, que le
gouvernement et le public français s'en contentassent, et j'y ai
réussi. Je demeure convaincu que, par là, j'ai bien compris et bien
servi, dans un moment très critique, la cause de la liberté
d'association et d'enseignement[563].»
[Note 562: C'est ainsi que la division du personnel de la maison de la
rue des Postes amena, à Paris, la fondation de la maison de la rue du
Roule, supprimée en 1850, et de celle de la rue de Sèvres, devenue
l'une des résidences importantes de la Compagnie.]
[Note 563: Lettre de M. Guizot au R. P. Daniel (_Études religieuses_,
septembre 1867).]
Les catholiques n'étaient pas, sur le moment, disposés à se laisser
convaincre qu'ils devaient être satisfaits. Ils avaient pris position,
préparé leurs armes, échauffé leurs troupes, défié leurs adversaires,
et à l'heure où, devant le public attentif à l'éclat de ces
préliminaires, la bataille allait s'engager, voilà que, suivant la
parole de Montalembert, «leur avant-garde était obligée tout d'un
coup, par l'ordre de son chef, de poser les armes et de défiler, sans
mot dire, sous le feu de l'ennemi». Que leur importait que le mal
matériel fût peu de chose? Il y avait là une mortification plus
sensible que bien des défaites, parce qu'elle paraissait toucher à
l'honneur. D'ailleurs, ne pouvait-on pas craindre que l'armée tout
entière ne fût dissoute, ou que du moins elle ne perdît pour toujours
l'élan et la confiance? Ne semblait-il pas que Rome donnait raison
ainsi à ceux qui traitaient les chefs du parti catholique
d'irréguliers compromettants? «Ce fut un moment terrible», a écrit
plus tard M. de Montalembert. Le respect seul empêchait que cette
émotion ne se traduisît en plaintes publiques contre la papauté. Mgr
Parisis écrivit à un prélat romain une longue lettre, destinée à être
montrée, où il exposait, avec une fermeté triste et parfois un peu
âpre, comment la conduite suivie risquait de blesser, de décourager
les catholiques, de les rendre défiants envers Rome[564]. Il
s'étonnait que l'autorité suprême, qui jusqu'alors n'avait cru devoir
donner aucun encouragement aux défenseurs de la liberté religieuse en
France, ne fût sortie de sa réserve que pour les frapper, sur la
demande de leurs ennemis. «Ma raison en est confondue, s'écriait-il,
autant que mon coeur en est broyé.» Il insistait principalement sur ce
qu'il y avait «d'offensant pour l'épiscopat français» dans la façon
d'agir du Pape, qui ne l'avait même pas consulté, dans une question le
touchant de si près. Parmi les catholiques, il en était un cependant
qui trouvait qu'après tout, étant donnée la situation, il n'y avait
pas à regretter les résultats de la négociation: ce n'était ni un
timide ni un tiède, c'était Lacordaire. Il ne niait pas que la
«résistance extrême» n'eût pu avoir «plus de grandeur et de fierté»;
mais n'eût-on pas risqué d'y perdre tout ce qu'on avait gagné pour
l'existence des Ordres religieux? «Au contraire, ajoutait-il, en
cédant quelque chose, on consacrait ce qui n'était pas touché, on
apaisait les esprits, on donnait au gouvernement la force de se
séparer de nos ennemis, on lui ôtait les chances terribles d'une
persécution, on rentrait dans la voie de conciliation suivie depuis
1830... Il fallait au gouvernement, aux Chambres, une porte pour
sortir du mauvais pas où tous s'étaient jetés: cette porte leur est
ouverte.» Lacordaire constatait qu'en fait les Jésuites eux-mêmes
n'étaient pas sérieusement atteints. «Nous sommes battus en apparence,
victorieux en réalité... Je crois qu'en matière religieuse, le succès
sans le triomphe est ce qu'il y a de mieux[565].» Qui oserait affirmer
que, sur plus d'un point, les faits n'aient pas donné raison à
Lacordaire? Grâce aux résultats quelque peu équivoques de la
négociation de M. Rossi et des demi-concessions consenties par Rome,
la question des Jésuites disparaissait, sans que les Jésuites
disparussent eux-mêmes. Presque aussitôt, il se faisait sur eux un
silence complet qui révèle d'ailleurs combien le tapage de tout à
l'heure avait été factice et superficiel. Désormais la question de la
liberté d'enseignement se posait, mieux dégagée des passions et des
mots par lesquels on avait cherché et trop souvent réussi à
l'obscurcir et à l'irriter[566]. Enfin, si la tactique du parti
catholique était un moment désorientée, si l'élan de ses troupes se
trouvait ralenti, si la continuation de la guerre était rendue plus
difficile, la paix, qui après tout était le but, ne devenait-elle pas
plus facile?
[Note 564: Lettre inédite du 1er novembre 1845.]
[Note 565: Voyez _Correspondance avec Mme Swetchine_, p. 420, et
FOISSET, _Vie du P. Lacordaire_, t. II, p. 104 à 107.]
[Note 566: M. de Montalembert lui-même le reconnaissait, quand il
disait, à la Chambre des pairs, le 16 juillet 1845, en s'adressant aux
ministres: «La question de l'enseignement et celle de la liberté
religieuse restent entières. Elles couraient grand risque d'être
absorbées toutes deux dans la question des Jésuites, et peut-être d'y
périr. Eh bien, on ne le pourra plus; vous les avez dégagées.»]
En effet, il semble y avoir, à la fin de 1845, une sorte de détente
dans les luttes religieuses naguère si ardentes, comme une trêve
acceptée tacitement par les deux partis. La presse éteint son feu.
D'autres sujets occupent le Parlement. Les évêques se sont retirés de
la place publique où, à plusieurs reprises, dans ces dernières années,
ils sont descendus en masse, mais où ils comprennent sans doute que
leur présence est anormale et doit être passagère. À peine Mgr
Parisis et le cardinal de Bonald continuent-ils à publier, l'un des
écrits de polémique, l'autre des mandements sur la liberté de
l'Église. Et puis, voici qu'au nom de la cause religieuse, des hommes
prennent la parole qui «croient à la possibilité d'une transaction, au
pouvoir du temps et de la modération pour mener à bonne fin les
questions difficiles[567]». L'abbé Dupanloup fait paraître son bel
écrit de la _Pacification religieuse_, dont le titre seul est un
programme. «Ce livre, déclare-t-il en commençant, est une invitation
faite à la paix, au nom de la justice. J'ai cru les circonstances
favorables. Les jours de trêve qui nous sont donnés permettent la
réflexion dont ce livre a besoin pour être bien compris.» Loin de
vouloir «jeter de nouvelles causes d'irritation dans une controverse
qui, peut-être, dit-il, n'a déjà été que trop vive», il demande qu'à
la guerre succède enfin la paix fondée sur la justice et la liberté.
Il l'appelle avec des accents singulièrement émus: «N'y aura-t-il donc
pas en France, s'écrie-t-il, un homme d'État qui veuille attacher son
nom à ce nouveau et glorieux concordat?» Pour son compte, il
s'applique à rendre la conciliation facile; sans rien abandonner des
droits des catholiques, il leur recommande la patience et la
modération, évite tout ce qui pourrait blesser, cherche ce qui
rapproche, et, par les déclarations les plus libérales, s'efforce de
dissiper les préventions que la société politique conserve encore
contre le clergé. À la même époque, le _Correspondant_ publie un
article remarqué de M. Beugnot. L'auteur rend hommage à l'ardeur qui a
été déployée jusqu'alors par le parti catholique et qui était
nécessaire pour lancer la question. Mais, à son avis, cette première
partie de l'oeuvre est accomplie. Il met en garde contre les mécomptes
auxquels l'analogie expose souvent en politique; le mirage de la
révolution de 1688 avait trompé les hommes de 1830; suivant M. Bougot,
les chefs du mouvement religieux en France ne commettraient pas une
moindre erreur s'ils s'imaginaient être dans une situation pareille à
celle des agitateurs catholiques d'Irlande et de Belgique qui
pouvaient mettre en branle des nations entières. Quant à lui, il n'a
pas de ces illusions. Sa prudence un peu sceptique se ferait plutôt
une trop petite idée de la force de son parti. S'il croit au succès
final, c'est dans un temps éloigné. En attendant, les catholiques
doivent se préparer des alliés, et, malgré les préjugés régnants, M.
Beugnot ne l'estime pas impossible, au moins à la Chambre des pairs;
mais, pour cela, ils doivent se montrer plus modérés, plus prudents
qu'ils ne l'ont été jusqu'alors, éviter de «rallumer le feu des
passions religieuses», et surtout ne pas reproduire contre
l'enseignement de l'Université des accusations qui «ont pris, dans la
discussion, une place beaucoup trop grande», et qui, «quoique fondées,
ne serviraient aujourd'hui qu'à irriter les esprits, sans profit pour
la liberté». «Les temps sont changés, dit M. Beugnot, la
circonspection est aujourd'hui un devoir[568].» Sans doute, ces idées
pacifiques et modératrices n'étaient pas acceptées par tous. M. de
Montalembert, par exemple, se montrait plus préoccupé du péril des
défaillances que de celui des imprudences, et ne croyait pas que
l'heure de traiter fût encore venue. L'_Univers_ reprochait à M.
Dupanloup d'être trop conciliant. M. Lenormant, dans le
_Correspondant_, désavouait à demi l'article de M. Beugnot[569]. Mais
ces dissidences n'ôtaient pas leur valeur aux manifestations si
considérables faites par les hommes de transaction. D'ailleurs, il
était visible que, parmi les catholiques, on ne retrouverait plus,
après cette interruption, l'élan des premiers assauts. Une époque
était finie dans l'histoire du parti religieux, celle qu'on pourrait
appeler l'époque des luttes héroïques.
[Note 567: Expressions de M. Ozanam dans une lettre du 17 juin 1845.]
[Note 568: _De la liberté d'enseignement à la prochaine session_ (10
novembre 1845).]
[Note 569: _Quelques mots de réserve_ (10 décembre 1845).]
Le ministère comprenait-il pleinement le devoir que lui imposaient ces
dispositions d'une partie des catholiques? Tout au moins, il
paraissait désireux de faire durer la trêve, en accordant à ceux-ci
quelques satisfactions. M. de Salvandy, au concours général de 1845,
parlait, en termes très chrétiens, des limites dans lesquelles les
cours de philosophie devaient se renfermer, et protestait
énergiquement contre «l'impiété dans l'enseignement», qui serait,
disait-il, «un crime public». Après de nouveaux efforts, il parvenait,
malgré la résistance des professeurs du Collège de France, à empêcher
la continuation du cours de M. Quinet, ce qui valait au ministre
l'honneur d'une petite émeute d'étudiants, venant crier: À bas les
Jésuites! sous ses fenêtres, comme naguère sous celles de M. de
Villèle. Une autre mesure eut alors un plus grand retentissement. À
l'ancien conseil royal de l'Université, omnipotent à raison de son
petit nombre, de sa permanence et de son inamovibilité, une ordonnance
du 7 décembre 1845 substitua hardiment et subitement un conseil de
trente membres, dont vingt étaient nommés chaque année. Par cette
modification d'organisation intérieure, le ministre n'accordait sans
doute aux catholiques aucun des droits qu'ils réclamaient; mais il
frappait un corps qui s'était montré fort hostile à leurs
revendications; il démantelait la forteresse du monopole où commandait
M. Cousin, et dégageait le pouvoir ministériel d'une subordination qui
ne lui eût jamais permis le moindre pas vers la liberté. Le «coup
d'État» de M. de Salvandy, comme on disait alors, fut vivement attaqué
par les amis de l'Université. Le _Constitutionnel_ le dénonça comme
une concession au clergé et une clause secrète du marché passé à Rome
par M. Rossi. Des débats furent soulevés à ce sujet, dans les deux
Chambres; mais le public s'intéressait médiocrement aux ressentiments
personnels des membres de l'ancien conseil; l'attaque fut sans
résultat, ou du moins elle n'en eut pas d'autre que de faire prononcer
par M. Guizot un discours qui fut un événement.
Au cours de la discussion, M. Thiers et M. Dupin avaient essayé de
réveiller les préventions antireligieuses sous l'empire desquelles
avait été voté, huit mois auparavant, l'ordre du jour contre les
Jésuites. M. de Salvandy, intimidé et embarrassé, crut nécessaire de
protester de son zèle universitaire et de répudier toute intention de
faire des concessions aux catholiques. Mais M. Guizot, plus fier,
s'impatienta de cette attitude subalterne: il n'admit pas qu'une fois
encore son cabinet suivît docilement M. Thiers, pour ne pas être battu
par lui; il voulut lui échapper et le dominer, en s'élevant dans les
hautes régions. Dès ses premières paroles, on vit combien il se
dégageait des idées étroites ou timides dont s'étaient trop souvent
inspirés en ces matières les orateurs du ministère. Il avoua les
«vices» de l'organisation universitaire: «Tous les droits en matière
d'instruction publique n'appartiennent pas à l'État, dit-il; il y en a
qui sont, je ne veux pas dire supérieurs aux siens, mais antérieurs,
et qui coexistent avec les siens. Les premiers sont les droits des
familles; les enfants appartiennent aux familles avant d'appartenir à
l'État... Le régime de l'Université n'admettait pas ce droit primitif
et inviolable des familles. Il n'admettait pas non plus, du moins à un
degré suffisant, un autre ordre de droits, et je me sers à dessein de
ce mot, les droits des croyances religieuses... Napoléon ne comprit
pas toujours que les croyances religieuses et les hommes chargés de
les maintenir dans la société ont le droit de les transmettre, de
génération en génération, par l'enseignement, telles qu'ils les ont
reçues de leurs pères... Le pouvoir civil doit laisser le soin de
cette transmission des croyances entre les mains du corps et des
hommes qui ont le dépôt des croyances.» Aussi, loin de vouloir éluder
la promesse de la liberté d'enseignement, le ministre proclamait très
haut qu'il importait à l'État, à la monarchie, de la remplir. Parlant
de la lutte engagée entre l'Église et l'Université, il déclara que le
rôle du gouvernement était non de prendre parti pour l'Université,
comme avaient fait souvent les ministres, mais de s'élever «au-dessus»
de cette lutte, afin de «la pacifier». C'était pour faciliter cette
pacification, ajoutait-il, qu'on avait supprimé l'ancien conseil royal
directement engagé dans le conflit avec le clergé. Il terminait en
proclamant une fois de plus sa volonté de sauvegarder la liberté et la
paix religieuses[570].
[Note 570: Discours du 31 janvier 1846.]
L'effet fut immense. L'opposition, interdite, avait écouté dans un
morne silence. La majorité, qui naguère, dans ces mêmes questions,
suivait M. Thiers, était conquise, émue, ravie qu'on lui proposât pour
programme ces hautes pensées. «J'ai rarement vu un enthousiasme aussi
général», écrivait un contemporain. L'un des députés s'approchant de
M. Guizot comme il descendait de la tribune: «Monsieur, lui dit-il,
votre haute raison a fait taire mes mauvais instincts.» Devant ce
grand succès, M. Thiers ne reprit la parole que pour constater sa
déroute et en appeler à l'avenir. Vainement M. Dupin tenta un retour
offensif, et jeta à la Chambre le mot de «moines», du même accent dont
un musulman prononce le mot «chiens» en parlant des chrétiens; il dut,
devant les murmures d'impatience, battre en retraite comme M. Thiers.
L'impression s'étendit hors du Parlement. L'acte parut si
«considérable» aux journaux de la gauche, qu'ils y dénoncèrent un
changement de «la politique du règne». Les amis de la liberté
religieuse applaudissaient. «M. Guizot, disait le _Correspondant_, a
dû voir par l'unanimité de la presse religieuse quel est le fond des
coeurs catholiques. Quand des paroles de paix et d'impartialité se
font entendre, ils s'émeuvent et oublient facilement le passé.»
L'auteur de l'article allait jusqu'à comparer l'effet produit par les
paroles du ministre à l'enthousiasme ressenti lorsque le premier
Consul avait rouvert les églises.
Ces belles espérances ne devaient pas entièrement se réaliser. Sans
doute, dans les dernières années de la monarchie, on ne reverra plus
rien de pareil aux luttes passionnées qui, de la présentation du
projet de 1841 à la fin de la mission de M. Rossi en juillet 1845, ont
tant agité les catholiques. Mais ce ne sera pas encore le règne de la
pleine paix religieuse, fondée sur la satisfaction des droits. Le
gouvernement de Juillet tombera sans avoir réalisé l'intention sincère
qu'il avait de résoudre le problème de la liberté de l'enseignement
secondaire. Ce sera son malheur et peut-être le châtiment de ses
timidités et de ses préventions, que les nobles idées qui avaient été
semées et avaient germé sous son règne, ne mûriront et ne seront
moissonnées qu'après sa chute. Toutefois, si sévère que l'on soit dans
l'appréciation de la politique religieuse alors suivie, il ne serait
pas juste de confondre, dans une mesure quelconque, la monarchie
constitutionnelle avec les gouvernements qui se sont faits les
persécuteurs de l'Église. Rien de commun entre des hommes politiques
qui voulaient sincèrement résister à la perversion intellectuelle,
mais qui croyaient à tort pouvoir le faire avec la seule doctrine du
«juste milieu», qui, en déclinant, pour cette résistance, le concours
des catholiques militants, s'imaginaient seulement écarter une
exagération en sens contraire,--et les sectaires qui, à d'autres
époques, ont poursuivi plus ou moins ouvertement une oeuvre de
destruction religieuse et sociale. Rien de commun entre les
conservateurs qui, en face de questions toutes nouvelles, ont craint
de s'engager dans des chemins alors inconnus, qui n'ont pas su
devancer les préjugés régnants, pour inaugurer une réforme légitime,
et les révolutionnaires qui prétendraient aujourd'hui revenir en
arrière et supprimer les droits acquis. Ajoutons que, si le
gouvernement du roi Louis-Philippe a eu le tort d'hésiter à accorder
aux catholiques une liberté nouvelle, il leur a du moins toujours
assuré, même quand il pouvait en être gêné, l'usage des libertés
publiques au moyen desquelles leur cause devait finir par triompher.
Fait bien rare, la lutte, loin de l'échauffer et de le porter à la
violence, ne faisait qu'augmenter son désir de pacification.
Semblait-il parfois poussé par les circonstances à prendre des mesures
vexatoires, il ne tardait pas à s'arrêter, par un sentiment naturel de
modération, de bienveillance et d'honnêteté politique. En somme, ces
années ont été, pour l'Église, des années de combats, non des années
de souffrances. Bien au contraire, on aurait peine à trouver, dans ce
siècle, une époque où les catholiques aient davantage ressenti cette
confiance intime, cette impulsion victorieuse d'une cause en progrès,
où surtout ils aient pu se croire aussi près de dissiper les
malentendus qui éloignent l'esprit moderne de la vieille foi, et de
résoudre ainsi le plus difficile et le plus important des problèmes
qui pèsent sur notre temps. Que ce gouvernement ait eu tout le mérite,
et le mérite voulu, des avantages recueillis par le catholicisme sous
son règne, nous ne le prétendons pas; mais on ne peut nier qu'il n'y
ait été pour quelque chose, ne serait-ce que par le bienfait de ces
lois et de ces moeurs sous l'empire desquelles le monopole et
l'oppression ne pouvaient longtemps résister aux réclamations des
intérêts et aux protestations des consciences.
Cette mesure et cette équité dans l'appréciation de la politique
religieuse de la monarchie de 1830, les catholiques ne pouvaient pas
l'avoir sur le moment, en pleine bataille. Ne voyant que ce qu'on
tardait à leur accorder, ils s'éloignèrent chaque jour davantage de
cette monarchie, à ce point que plusieurs la virent tomber sans regret
ou même saluèrent la révolution de Février comme une délivrance. La
justice n'est venue que plus tard, sous la leçon des événements et par
l'effet des comparaisons. Quelques-uns cependant, et non des moins
illustres, ne l'ont pas fait longtemps attendre. Dès juillet 1849, M.
de Montalembert, qui avait été l'un des plus passionnés dans la lutte,
mais dont l'âme généreuse ne supportait pas un moment la pensée d'être
injuste envers des vaincus, se reprochait publiquement d'avoir poussé
trop loin et trop vivement son opposition contre le gouvernement du
roi Louis-Philippe, de n'avoir pas bien «apprécié toutes ses
intentions», et de n'avoir pas assez «pris compassion de ses
difficultés[571]». Un peu plus tard, il faisait remonter jusqu'à
l'époque de la monarchie de Juillet l'origine et l'honneur de tous les
succès remportés depuis par la cause catholique; il rappelait à ses
coreligionnaires tout ce qu'ils avaient alors gagné, grâce aux
libertés publiques, «grâce à ce culte du droit, à cette horreur de
l'arbitraire qu'inspirait le régime parlementaire[572]». Et, dans le
même temps, tandis que M. de Montalembert s'honorait par cet aveu,
les conservateurs qui lui avaient, avant 1848, marchandé la liberté
d'enseignement, éclairés par des événements redoutables, confessaient
eux aussi leur erreur passée et la réparaient en faisant avec les
catholiques la grande loi de 1850. Ne convenait-il pas de terminer par
le spectacle de cette réconciliation l'histoire des luttes qui,
pendant quelques années, avaient malheureusement séparé des causes et
des hommes faits pour être unis? Aussi bien le rapprochement ainsi
opéré entre le parti de la liberté religieuse et celui de la monarchie
constitutionnelle a-t-il été définitif: rien depuis n'est venu le
troubler, et tout au contraire a contribué à le rendre plus étroit.
[Note 571: Discours sur la loi de la presse, du 21 juillet 1849, et
lettre à l'_Univers_ du 23 juillet.]
[Note 572: _Des intérêts catholiques au dix-neuvième siècle._ (1852.)]