XI

L'accalmie qui s'était produite chez les catholiques à la suite de la

session de 1844 dura peu. Comment en effet pouvaient-ils désarmer,

alors que non seulement on ne donnait pas satisfaction à leurs griefs,

mais qu'ils étaient attaqués chaque jour plus violemment dans la

presse ou au Collège de France? Dès le mois de janvier 1845, dans la

discussion de l'adresse de la Chambre des pairs, le ministre des

cultes eut à essuyer de nouveau le feu de M. de Montalembert. Peu

après, il se trouvait, une fois de plus, aux prises avec tout

l'épiscopat. Ce fut à propos d'un mandement, en date du 4 février

1845, dans lequel le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, avait

condamné solennellement, «comme contenant des doctrines fausses et

hérétiques, propres à ruiner les véritables libertés de l'Église», le

_Manuel du droit public ecclésiastique_, récemment réédité par M.

Dupin. Ce livre, publié pour la première fois sous la Restauration,

était la collection des textes dans lesquels, depuis Pithou jusqu'à

Napoléon Ier, s'était formulé le gallicanisme des légistes, répudié

de tout temps par le clergé, même le moins ultramontain; compilation

terne, lourde et fastidieuse, recouverte en quelque sorte d'une

poussière d'ancien régime et imprégnée d'une odeur de basoche. La

démarche du cardinal pouvait être diversement appréciée; pendant que

les ardents y applaudissaient, d'autres, parmi lesquels l'archevêque

de Paris, se demandaient si, pour atteindre un livre vieux de

plusieurs années et dont la réédition n'avait eu aucun succès, c'était

la peine de faire un acte aussi insolite, et que la situation de

l'auteur condamné devait rendre aussi retentissant. Le gouvernement,

ému des criailleries de M. Dupin, déféra le mandement au conseil

d'État, qui déclara, le 9 mars, qu'il y avait abus. Les ministres ne

tardèrent pas à s'apercevoir qu'ils venaient de faire une maladresse.

M. Beugnot eut beau jeu à dénoncer, devant la Chambre des pairs, la

bizarre contradiction de cet État qui tenait à se proclamer «laïque»

et qui voulait en même temps faire le «théologien». Dès le 11 mars, le

cardinal de Bonald écrivit au garde des sceaux une lettre publique,

plus railleuse et dédaigneuse encore qu'irritée, où, après avoir

malmené le corps politique et laïque qui prétendait lui «enseigner la

religion», il déclarait ne reconnaître qu'au Pape le droit de juger

son jugement. «Jusque-là, ajoutait-il, un appel comme d'abus ne peut

pas même effleurer mon âme... J'ai pour moi la religion et la Charte:

je dois me consoler. Et quand, sur des points de doctrine catholique,

le conseil d'État _a parlé, la cause n'est pas finie_.» C'était l'un

des caractères de cette lutte, que le gouvernement ne pouvait toucher

un évêque, sans que tous les autres prissent fait et cause pour lui;

on revit ce qui s'était déjà vu à propos de la réprimande adressée par

M. Martin du Nord à l'archevêque de Paris et à ses suffragants: en

quelques jours, plus de soixante évêques déclarèrent adhérer aux

doctrines proclamées par le cardinal de Bonald et blâmées par le

conseil d'État. Bientôt aussi, les journaux religieux purent annoncer

que, le 5 avril, la congrégation de l'Index avait condamné le

_Manuel_. Pour l'amour de la théologie de M. Dupin, le gouvernement

s'était donc mis en conflit avec l'Église tout entière, et il n'avait

même pas pour soi l'opinion des indifférents et des frivoles. Cette

fois, en effet, la cause religieuse avait, ce qui ne lui arrive pas

toujours, les rieurs de son côté. Dans deux de ses pamphlets les plus

vivement enlevés, _Oui et non_ et _Feu, feu_, Timon s'était chargé, à

la grande surprise et au grand déplaisir de ses amis politiques, de

montrer à la partie du public qui ne lisait pas les mandements, où

étaient non seulement la justice et la liberté, mais le bon sens. Son

succès fut considérable; on en put juger au chiffre des éditions qui

s'éleva, en un an, à près de vingt. La gauche, déconcertée et

furieuse, essaya vainement d'écraser sous une espèce de charivari de

presse l'écrivain que naguère elle applaudissait si fort quand il

faisait une vilaine besogne[546]. Ce tapage ne profita pas à la cause

des appels comme d'abus. En tout cas, c'était une singulière façon de

réaliser le rêve de silence caressé par M. Martin du Nord; aussi

n'est-on pas étonné d'entendre alors celui-ci déclarer, à la tribune,

que «c'était une des époques les plus pénibles de sa vie». Le

gouvernement eut au moins la sagesse de comprendre qu'il s'était

engagé dans une sotte campagne, et de ne s'y pas obstiner: bravé,

raillé, il se tint coi, avec une prudence tardive, mais méritoire. «Le

mandement est et demeure supprimé», disait solennellement

l'ordonnance. Singulière «suppression» dont le seul résultat fut

d'augmenter la publicité du document. Le «comité pour la défense de la

liberté religieuse» n'en fit pas moins réimprimer le mandement, y

joignit toutes les lettres d'adhésion des évêques, et répandit ce

volume par toute la France. S'il y avait quelque chose de «supprimé»,

c'était l'appel comme d'abus, surtout en matière doctrinale. Le

gouvernement de Juillet le comprit: de 1845 à 1848, il ne devait plus

recourir à ce moyen de répression.

[Note 546: On publia contre Timon: _Feu Timon_, _Saint Cormenin_, _le

R. P. Timon_, _Feu contre feu_, _Eau sur feu_, etc.]

Se sentant sur un mauvais terrain dans l'affaire du _Manuel_, les

adversaires des catholiques recoururent à leur tactique habituelle;

ils se mirent à crier plus fort que jamais: Au Jésuite! Depuis quelque

temps, le journal de M. Thiers, le _Constitutionnel_, publiait, sous

la forme alors nouvelle et fort en vogue du roman feuilleton, le _Juif

errant_ de M. Eugène Sue. Toutes les infamies débitées depuis deux ou

trois ans contre les Jésuites, le romancier les mettait en action, les

faisait vivre, les incarnait dans des personnages tels que nous en

rencontrons tous les jours, et les jetait ainsi aux passions de la

foule: forme particulièrement meurtrière et irréfutable de la

calomnie. La Compagnie de Jésus était représentée dominant le monde

par les moyens les plus vils et les plus criminels, fomentant et

exploitant la luxure, organisant le vol et l'assassinat, ayant pour

agents les «étrangleurs» de l'Inde, le tout assaisonné d'excitations

socialistes et imprégné d'une sensualité malsaine. Cela pénétrait

partout, dans les salons, les ateliers, les cabarets. Le peu

scrupuleux _imprésario_ du _Constitutionnel_, M. Véron, calculait avec

satisfaction les 15 à 20,000 abonnés que lui rapportaient les 100,000

francs payés à l'auteur. Quant à M. Sue, il se vantait à bon droit de

n'avoir pas fait une oeuvre moins moralisatrice que MM. Libri, Génin,

Quinet et Michelet; il leur faisait l'honneur de les saluer comme ses

inspirateurs, et affirmait avoir été «déterminé» par leurs «hardis et

consciencieux travaux» sur les «funestes théories de la Compagnie de

Jésus», à «apporter aussi sa pierre à la digue puissante élevée contre

un flot impur et toujours menaçant». Les défenseurs de l'Université se

gardaient de répudier ce concours. Le _Journal des Débats_ lui-même

déclarait que ce roman «appartenait, par le sujet et l'intention, à la

croisade antijésuitique», et il ajoutait: «Laissons toute liberté au

pinceau de M. Eugène Sue.»

Quel moyen, du reste, n'était bon, du moment où il s'agissait de

combattre ces religieux? Tout servait de prétexte: témoin le procès

Affnaer. Cet Affnaer était un fripon vulgaire qui, employé à

l'économat des Jésuites, leur avait escroqué 200,000 francs. Dénoncé

et arrêté, il tâcha d'exploiter en sa faveur les passions régnantes

et se mit à calomnier ceux qu'il venait de voler. La presse accueillit

ce concours déshonorant et, sur la foi du misérable, prétendit

dévoiler les mystères de la fortune et de l'organisation intérieure de

la compagnie. Cette fantasmagorie dut s'évanouir au plein jour des

débats publics. Mais la condamnation, prononcée le 9 avril 1845, n'en

fut pas moins l'occasion d'un redoublement d'attaques: s'être laissé

escroquer et surtout s'être plaint, c'était, disait-on, braver

insolemment une législation qui ne permettait aux Jésuites ni de

posséder ni même d'exister. Un cri s'éleva, demandant qu'il fût mis un

terme à ce scandale. Quelques jours après le jugement, à propos d'une

pétition des catholiques marseillais contre les cours de MM. Quinet et

Michelet, M. Cousin déclara, à la Chambre des pairs, que le vrai

désordre n'était pas ce qui se passait au Collège de France, mais

l'existence des Jésuites en violation des lois: il demanda l'exécution

de ces lois; puis, après avoir accompli un tel acte de courage, il

s'écria d'un ton tragique qui fit sourire l'assemblée: «Je n'hésite

pas à me déclarer l'adversaire de cette corporation: il m'en arrivera

ce qui pourra!» M. Martin du Nord se borna à répondre vaguement qu'il

y avait bien d'autres associations non autorisées, qu'il convenait

d'apprécier les faits et de ne pas céder à des impatiences

irréfléchies. La Chambre haute, peu disposée à suivre le véhément

philosophe, se contenta de cette défaite. Mais ce n'était qu'une

escarmouche préliminaire: une plus grosse bataille se préparait dans

l'autre Chambre.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 77 / 93 题