Si désireux qu'il fût de s'effacer, le gouvernement ne pouvait oublier
que la promesse de la liberté d'enseignement, inscrite dans la Charte,
lui imposait une mission à laquelle il ne lui était pas permis de se
dérober indéfiniment. Force lui était de recommencer la tentative,
déjà faite sans succès, en 1836 et en 1841, pour organiser cette
liberté dans l'instruction secondaire. Il se décida donc, le 2 février
1844, à déposer un nouveau projet. Donnait-il cette fois satisfaction
aux catholiques? Tout d'abord, il s'était gardé de répéter la
maladresse commise en 1841, au sujet des petits séminaires; ceux-ci
conservaient leurs privilèges et même recevaient quelques avantages.
Par contre, les conditions du droit commun étaient singulièrement
étroites. Les établissements libres se trouvaient placés sous
l'autorité et la juridiction, non de l'État, juge impartial, mais du
corps universitaire, leur concurrent. On leur imposait des formalités,
des exigences de brevets, de grades, si multipliées et si gênantes
que, dans beaucoup de cas, elles devaient équivaloir à une
interdiction: n'allait-on pas jusqu'à stipuler que tous les
surveillants seraient bacheliers? Le certificat d'études était
maintenu: pour se présenter au baccalauréat, il fallait justifier
qu'on avait fait sa rhétorique et sa philosophie, soit dans sa
famille, soit dans les collèges de l'État, soit dans les institutions
de plein exercice, ce dernier caractère n'étant acquis aux
établissements libres que moyennant des conditions à peu près
impossibles à réaliser. Enfin un article, visant spécialement les
Jésuites, obligeait tous ceux qui voulaient enseigner à affirmer, par
une déclaration écrite et signée, qu'ils «n'appartenaient à aucune
association ou congrégation religieuse»: rien de plus contraire aux
principes que cette interrogation inquisitoriale, obligeant un
citoyen à se frapper par sa propre déclaration; c'était comme la
violation du plus sacré des domiciles, celui de la conscience, et les
catholiques étaient fondés à demander si les auteurs du projet avaient
voulu recueillir, dans le naufrage de l'intolérance anglaise,
l'odieuse formalité du Test. On était donc, cette fois encore, bien
loin du grand acte de gouvernement et de justice qu'il eût été dans
l'intérêt du ministère et dans le goût de M. Guizot d'entreprendre.
Celui-ci cependant avait dit, quelques semaines auparavant, au P. de
Ravignan: «On va s'occuper de la liberté d'enseignement. Il n'y aura
pas de concessions, parce qu'un gouvernement n'en fait pas. Mais, sous
certaines conditions, tous seront admis. Vous ne devez pas être
exclus, pourvu que vous vous conformiez à ce qui sera exigé[534].»
Depuis lors, que s'était-il donc passé? Le ministre des affaires
étrangères avait-il, une fois de plus, laissé carte blanche à son
collègue de l'instruction publique? Divers indices tendent à faire
croire qu'il avait été question un moment de présenter un projet plus
libéral, mais que les partisans de l'Université l'avaient fait
écarter, en exploitant l'émotion produite, à la fin de 1843, par
certaines polémiques épiscopales.
[Note 534: _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. I, p.
268.]
Les amis de la liberté d'enseignement n'étaient pas disposés à laisser
passer sans résistance un tel projet. Précisément, à cette époque, le
parti catholique en avait fini avec les tâtonnements du début; il
était organisé; il avait arrêté son programme et sa tactique. Ce
furent les chefs du clergé qui donnèrent le signal. De presque tous
les évêchés, partirent des protestations émues, fermes, quelques-unes
presque menaçantes, toutes n'invoquant que la liberté. Jamais on
n'avait vu une manifestation aussi générale et aussi prompte de
l'épiscopat. Si les critiques étaient parfois assez vives, les
conclusions qui s'en dégageaient étaient, après tout, modérées et
raisonnables; on pouvait les résumer ainsi: soustraire les
établissements libres, non à la surveillance de l'État qu'on
acceptait, mais à l'autorité de l'Université; diminuer les exigences
de grades; supprimer le certificat d'études; n'exiger aucune
déclaration relative aux congrégations religieuses, en s'en référant à
la législation existante pour la situation de ces congrégations[535].
[Note 535: Ces protestations ont été réunies dans les deux premiers
volumes des _Actes épiscopaux_.]
Le projet avait été déposé d'abord à la Chambre des pairs. Le rapport,
rédigé au nom de la commission, par le duc de Broglie, fut une oeuvre
considérable, dont les doctrines, les tendances et le ton tranchaient
avec l'exposé des motifs de M. Villemain. Répudiant les sophismes sur
l'État enseignant, il posait tout d'abord, avec une netteté
supérieure, le principe même de la liberté d'enseignement qu'il
déclarait être la conséquence nécessaire de la liberté de conscience.
«Si l'État intervient, disait-il, ce n'est point à titre de souverain;
c'est à titre de protecteur et de guide; il n'intervient qu'à défaut
des familles..., et pour suppléer à l'insuffisance des établissements
particuliers.» N'était-ce pas beaucoup, à cette époque, que de
proclamer cette doctrine, dût-on n'en pas tirer immédiatement toutes
les conséquences? «Le principe de la concurrence, à côté et en face de
l'Université, a été posé par M. de Broglie, écrivait M. Sainte-Beuve;
il est difficile que ce principe, dans de certaines limites, n'arrive
pas à triompher.» Le rapporteur, préoccupé de satisfaire, sur un autre
point, les consciences catholiques, reconnaissait hautement la
nécessité de l'instruction religieuse. «Il ne suffit pas, disait-il,
d'un enseignement vague et général, fondé sur les principes du
christianisme, mais étranger au dogme et à l'histoire de la
religion... Un tel enseignement aurait pour résultat d'ébranler dans
l'esprit de la jeunesse les fondements de la foi, de donner aux
enfants lieu de penser que la religion tout entière se réduit à la
morale. Mieux vaudrait un silence absolu.» Et il ajoutait: «La loi,
telle que nous la proposons, place au premier rang des études
l'instruction morale et religieuse; elle veut que la morale trouve
dans le dogme son autorité, sa vie, sa sanction; elle lui veut pour
appui des pratiques régulières.» Son insistance même trahissait une
certaine méfiance de l'enseignement universitaire, principalement de
l'enseignement philosophique, et, sur ce point, sa parole prenait
presque parfois le caractère d'une admonestation non dissimulée. Sans
doute la commission était loin de faire une application complète des
principes qu'elle avait si bien posés. Il eût fallu pour cela
bouleverser radicalement le projet du gouvernement, ce qui n'était pas
dans les habitudes circonspectes de la pairie. D'ailleurs, si, par
logique comme par sentiment, l'éminent rapporteur était porté vers les
solutions libérales, il paraissait retenu par une double crainte à
laquelle les événements ne devaient pas donner raison: la crainte
d'abord que cette liberté, qui n'avait pas encore été expérimentée,
n'amenât un abaissement et une désorganisation des études: de là,
l'adhésion donnée aux exigences de grades, la crainte ensuite qu'en
heurtant les préjugés existants, on ne provoquât un soulèvement
d'opinion plus nuisible à la religion qu'une loi temporairement
restrictive; de là, l'exclusion des congrégations. Sur ce dernier
point, le rapporteur passait rapidement, avec une gêne visible, ne
présentant cet article que comme une concession momentanée à de
fâcheuses préventions, comme l'application forcée d'une législation
préexistante qu'il ne cherchait guère à justifier et qu'il se gardait
surtout de présenter comme définitive[536]. La réserve et la timidité
regrettables de la commission dans les questions d'application ne
l'empêchaient pas cependant d'apporter au projet des améliorations
notables. Les principales étaient fondées sur cette idée que, pour la
constitution, la surveillance, la discipline des établissements
libres, il n'était pas juste de donner toute l'autorité à
l'Université, mais qu'il convenait de faire intervenir des personnages
plus indépendants et plus impartiaux, appartenant à la magistrature,
aux corps électifs, à la haute administration, au clergé, et
représentant l'État, ou mieux encore la société. Plusieurs
amendements étaient proposés dans cet esprit. La commission
introduisait ainsi dans la législation un principe nouveau, fécond,
essentiel à la liberté d'enseignement, et qui devait se retrouver dans
les innovations les plus importantes de la loi de 1850. Les partisans
du monopole se montrèrent fort mécontents du rapport. «Cousin est
furieux, écrivait le duc de Broglie à son fils, le 19 avril 1844; il
dit que l'Université est trahie, vendue, livrée à ses ennemis[537].»
Quant aux catholiques, dans l'excitation de la lutte, ils étaient
naturellement plus frappés de ce que l'on continuait à leur refuser
que de ce qu'on commençait à leur accorder; néanmoins l'évêque de
Langres et surtout l'abbé Dupanloup adressèrent alors à M. le duc de
Broglie des lettres publiques où, tout en combattant sur plusieurs
points ses conclusions, ils rendaient, sur d'autres, hommage à
l'oeuvre de la commission et surtout au langage du rapporteur.
[Note 536: Dans son beau livre des _Vues sur le gouvernement de la
France_, le duc de Broglie a exprimé sur ces questions son opinion
dernière: il s'y prononce pour la liberté la plus large.]
[Note 537: _Documents inédits._]
Le débat s'ouvrit, à la Chambre des pairs, le 22 avril 1844, et se
prolongea jusqu'au 24 mai, avec une gravité, un éclat qui en font l'un
des épisodes parlementaires les plus remarquables de la monarchie de
Juillet. La cause du monopole universitaire fut prise en main par M.
Cousin, qui se prononça hautement contre toute liberté d'enseignement.
Au grand étonnement de ceux qui se rappelaient son renom d'éloquence,
l'ancien professeur n'avait guère réussi jusqu'alors, comme orateur
parlementaire; cette fois, une passion profonde et le besoin de
défendre sa propre situation le rendirent vraiment éloquent: ce furent
ses grands jours de tribune. À tout propos, il parlait deux ou trois
heures de suite, vraiment infatigable et intarissable, tantôt
ironique, tantôt véhément, ou bien encore se posant en victime et,
comme l'écrivait un spectateur, «faisant paraître l'Université devant
la Chambre, en robe presque de suppliante ou d'accusée[538]». Malgré
tout, sa parole eut plus de retentissement qu'elle n'exerça d'action.
Les pairs demeuraient froids ou même étaient tentés de sourire à ses
adjurations les plus solennelles, à ses plus pathétiques lamentations;
la préoccupation trop visiblement personnelle de l'orateur les mettait
en défiance; dans ses effets tragiques, ils étaient choqués d'une
sorte d'exagération factice, et devinaient le comédien qui se
trahissait jusque par l'accent, le geste, la mimique du visage. Sans
doute ce comédien existait déjà chez M. Cousin, lors de ses grands
succès de Sorbonne; mais alors, dans la jeunesse de tous, jeunesse du
professeur, jeunesse de l'auditoire, jeunesse du siècle lui-même,
l'admiration n'y avait pas regardé de si près; et puis, quand il ne
s'agissait de rien moins que de renouveler l'esprit humain, était-il
étonnant d'avoir des allures de prophète et d'hiérophante? Rien de
pareil, en 1844, quand M. Cousin, ayant dépassé la cinquantaine et
devenu un haut fonctionnaire, défendait son gouvernement philosophique
devant des vieillards trop froids, trop sceptiques, trop expérimentés,
pour être dupes de certains procédés.
[Note 538: L'expression est de M. Sainte-Beuve, qui disait aussi: «M.
Cousin a l'air véritablement, depuis toute cette discussion, d'être
condamné à la ciguë, et il varie l'_Apologie de Socrate_ sur tous les
tons.» (_Chroniques parisiennes_, p. 203 et 214.)]
À l'autre extrémité de la lice, était M. de Montalembert, assisté des
rares champions de la liberté d'enseignement. Parmi ces derniers, il
en était qu'on ne se fût pas attendu à voir là, entre autres le
premier président Séguier, principal auteur de l'arrêt de 1826 contre
les Jésuites, et le comte Arthur Beugnot, que ni ses antécédents ni
ses relations n'avaient paru préparer à devenir un champion du clergé.
Le jeune fondateur du parti catholique était dans la fleur de son
talent, dans l'ardeur de ses généreuses convictions. Bien qu'il fût
loin d'obtenir pour toutes ses idées l'adhésion de l'auditoire, il se
faisait écouter avec une surprise attentive et sympathique. Sa parole
hardiment accusatrice, prompte à porter les défis, avait un accent de
confiance dans l'avenir que faisait encore ressortir l'attitude
souvent gémissante de M. Cousin. Avec le philosophe, on eût cru
entendre les adieux attristés d'une cause naguère triomphante, qui
sentait approcher l'heure de la défaite; avec le catholique, c'était
le fier salut d'une cause hier méconnue, mais assurée de vaincre
demain.
Entre ces deux petits groupes extrêmes, flottait la masse de
l'assemblée, disposée à les taxer l'un et l'autre d'exagération et
résolue à leur imposer une transaction plus ou moins hétérogène;
habituée à soutenir l'Université, mais agacée par ses prétentions,
effarouchée par ses doctrines et surtout par ses défenseurs;
bienveillante pour le catholicisme, par convenance politique plus que
par foi religieuse, mais inquiète, dans sa sagesse timide, de ce que
la thèse de la liberté d'enseignement avait de jeune, d'audacieux,
d'inconnu; en ce qui touche les Jésuites, dégagée peut-être des
passions, non des préjugés de son temps; portée, suivant l'expression
de M. Beugnot, «à prendre un principe à droite, un principe à gauche,
à les rapprocher malgré eux, et à faire ainsi adopter un projet qui ne
fût ni complètement bon, ni tout à fait mauvais». Ce fut la commission
qui exerça le plus d'influence sur cette masse flottante; elle eut
pour principaux interprètes deux orateurs, l'un de grande autorité, le
duc de Broglie, l'autre de rare habileté, M. Rossi. Le ministère, au
contraire, ne sut pas prendre dans le débat le rôle directeur qui eût
dû lui appartenir. M. Villemain, au lieu de se porter médiateur entre
les deux opinions extrêmes, fut uniquement préoccupé de ne pas se
laisser dépasser par M. Cousin en zèle universitaire; dans ses
discours, beaucoup d'épigrammes aigres-douces à l'adresse de son
rival, mais pas une vue d'homme d'État; son talent de parole lui-même
était voilé; l'orateur sentait son insuccès et en souffrait beaucoup.
D'ailleurs, comme pour diminuer encore l'action du cabinet, l'attitude
du ministre de l'instruction publique se trouvait souvent contredite
par celle du ministre des cultes, M. Martin du Nord, qui saisissait
toutes les occasions de se poser presque en avocat et en protecteur du
clergé. Quant à M. Guizot, qui, dans une discussion si importante, ne
pouvait persister à se tenir à l'écart, sa parole, d'ordinaire si
ferme, ne laissa pas que de paraître un peu embarrassée. Il sentait
visiblement la faiblesse de la cause qu'il soutenait par nécessité
parlementaire et la grandeur de celle qu'il combattait à regret.
Aussi, évitant autant que possible de parler de la loi elle-même, il
s'échappait à côté ou planait au-dessus. Comme pour s'excuser et se
consoler des mesures restrictives qu'il se croyait obligé d'imposer au
clergé, il faisait de la religion l'un des plus magnifiques éloges qui
eussent été prononcés à la tribune française, rendait hommage à la
sincérité et à la légitimité de l'opposition catholique, avertissait
la société nouvelle qu'elle devait s'accoutumer à l'influence de
l'Église, laissait voir que, dans sa pensée, la loi proposée n'était
pas une solution définitive, et faisait espérer, pour l'avenir, la
pleine liberté qu'il repoussait à contre-coeur dans le présent.
Les universitaires furent les premiers auxquels la Chambre des pairs
infligea un échec. Voulant apporter une conclusion pratique aux
défiances manifestées dans le rapport, M. de Ségur-Lamoignon avait
proposé de restreindre le cours de philosophie. M. Cousin,
personnellement visé, se défendit avec vivacité. On vit alors, non sans
surprise ni sans émotion, M. de Montalivet appuyer la proposition: la
situation de l'orateur auprès du Roi était telle, que chacun devina dans
sa démarche la pensée du «château». L'intendant de la liste civile
soutint qu'il convenait de donner à la fois un avertissement à certaines
témérités de l'enseignement universitaire et une satisfaction aux griefs
du clergé; il protesta, avec une grande énergie, contre cette
philosophie officielle qu'on prétendait rendre indifférente à toutes les
religions, par respect pour la liberté des cultes. L'effet fut
considérable. Dès le lendemain, le _Constitutionnel_ raillait avec
amertume les conversions opérées par la parole du «favori» et dénonçait
le «gouvernement occulte». Au nom de la commission, le rapporteur
proposa un amendement inspiré par le même esprit, mais autrement
libellé: il ne laissait plus au seul conseil royal de l'Université,
c'est-à-dire à M. Cousin en ce qui concernait la philosophie, le droit
d'arrêter le programme du baccalauréat, mais soumettait ce programme au
conseil d'État. C'était l'application de ce que le duc de Broglie
appelait «le principe de la loi»: principe en vertu duquel l'autorité
sur l'enseignement libre devait appartenir à un pouvoir impartial,
représentant l'État, ou mieux la société entière. L'amendement se
trouvait atteindre M. Villemain, qui, intimidé par les universitaires,
n'avait pu se décider à donner les satisfactions demandées par la
commission sur la question des programmes. Toutefois, les sentiments du
ministre à l'égard de M. Cousin lui apportaient quelque consolation dans
cette mésaventure: il était, écrivait-on alors, «partagé entre la
douleur de voir sa loi modifiée, l'Université un peu réduite, et le
plaisir de voir la philosophie de son rival recevoir une chiquenaude».
Aussi combattit-il mollement l'amendement, exprimant son regret qu'on
voulût donner ce soufflet à la philosophie, mais indiquant que, si l'on
tenait à le faire, il se résignait à présenter la joue de M. Cousin.
Seul, celui-ci, stupéfait et désolé de l'abandon où il était réduit, se
débattit avec une énergie désespérée, violent d'abord, suppliant
ensuite, et humiliant l'orgueil de cette philosophie, naguère si
hautaine, jusqu'à l'abriter derrière des noms catholiques. Rien n'y fit.
L'amendement fut voté à une grande majorité. L'opinion considéra avec
raison cet incident comme une leçon à l'adresse de M. Cousin, un échec
pour l'Université, une marque solennelle de défiance à l'égard de ses
doctrines, la négation de la prétention qu'elle avait d'être l'État et
de dominer à ce titre les établissements particuliers[539]. «Le coup
moral est porté», écrivait alors M. Sainte-Beuve, et l'_Univers_ était
fondé à dire: «N'est-ce pas la justification de toutes les réclamations
de l'épiscopat et de toute notre polémique?» On avait voulu, en effet,
comme le disaient M. de Montalivet et le duc de Broglie, tenir compte,
dans une certaine mesure, des réclamations des évêques; mais n'était-il
pas surprenant qu'on eût mieux aimé donner raison à leurs griefs
religieux que satisfaction à leurs revendications libérales, qu'on eût
trouvé plus facile de faire quelque chose contre l'Université que pour
la liberté? Certaines personnes crurent deviner dans un tel choix
l'action personnelle du Roi.
[Note 539: Le duc de Broglie écrivait, le 11 mai 1844, à son fils, au
sujet de ce débat: «J'avais prévenu plus d'une fois Cousin qu'il se
tînt très tranquille, sous peine de voir passer un amendement dirigé
spécialement contre lui; il n'a tenu compte de mon avertissement; il a
bien fallu alors lui administrer une correction sévère; je l'ai fait,
en substituant à un amendement saugrenu qui n'avait de sens que d'être
dirigé contre Cousin, un amendement général qui affranchit le ministre
et le conseil royal de l'instruction publique de la petite tyrannie de
chaque membre de ce conseil, lequel se regarde comme souverain dans sa
sphère et ne prend la peine de communiquer ce qu'il fait à ses
collègues que pour la forme. En faisant du programme du baccalauréat
ès lettres une affaire de gouvernement, ce qui est l'exacte vérité,
nous avons mis ordre à tout envahissement de l'esprit de coterie dans
l'instruction publique. Il avait fallu assister à la discussion, pour
voir apparaître au grand jour le fond des choses et pour bien
reconnaître qu'il y a, en ce moment, en France, un petit pape de la
philosophie, avec un petit clergé philosophique, qui prétend disposer
de l'enseignement philosophique sans que personne y regarde, et qu'on
ne puisse devenir avocat, médecin, pharmacien, fonctionnaire public,
professeur ou autre chose sans avoir souscrit le formulaire de la
raison impersonnelle. J'ai fait passer l'amendement aux neuf dixièmes
des voix.» (_Documents inédits._)]
Ce vote émis, la haute assemblée se jugea quitte envers les
catholiques. MM. Beugnot, de Barthélemy, Séguier et de Gabriac avaient
présenté un contre-projet dont les principales dispositions étaient:
le droit d'enseigner pour tout bachelier muni d'un certificat de
moralité; la suppression du certificat d'études; des jurys d'examen
composés mi-partie de professeurs de faculté, mi-partie de notables; à
côté du conseil royal de l'Université, l'institution d'un conseil
supérieur pour l'enseignement libre, composé de magistrats, de membres
de l'Institut, de chefs d'institution et de l'archevêque de Paris.
Tous les articles de ce contre-projet furent rejetés. La majorité se
borna à accepter les améliorations réelles, quoique insuffisantes, par
lesquelles la commission, appliquant «le principe de la loi»,
substituait ou associait d'autres autorités à l'Université, lorsqu'il
s'agissait de l'enseignement libre. Quant à l'article excluant les
membres des congrégations, elle l'adopta, mais tristement, d'un air un
peu honteux, et sans prétendre faire ainsi une oeuvre durable. Au vote
sur l'ensemble de la loi, 85 voix se prononcèrent pour, 51 contre.
C'était une très forte minorité pour la Chambre des pairs: un projet
qui, dès le début, rencontrait tant d'adversaires sur un tel terrain,
n'avait guère chance de réussir. Le rapporteur, M. de Broglie, était
le premier à s'en rendre compte. «C'est une loi qui ne se fera pas»,
écrivait-il à son fils[540].
[Note 540: Lettre du 1er juin 1844. (_Documents inédits._)]
La discussion qui venait d'avoir lieu n'en était pas moins un fait
considérable et plein de promesses. N'était-ce pas beaucoup que
d'avoir vu le public oublier presque les luttes de portefeuille ou les
spéculations de chemins de fer, pour s'intéresser à ces questions
d'enseignement? Et de quel ton elles avaient été discutées! «Jamais,
écrivait l'abbé Dupanloup, la grande et sainte Église catholique,
l'épiscopat français, l'autorité pontificale, les congrégations, les
Jésuites eux-mêmes n'ont été traités avec plus de gravité et de
convenance.» Ajoutons que ce long débat avait servi à l'éducation du
public; il lui avait révélé les diverses faces d'un problème pour lui
tout nouveau, et la lumière ainsi faite profitait à la bonne cause.
Aussi, du côté des catholiques, les coeurs étaient-ils à l'espérance.
On y avait conscience que la petite armée, de formation si récente,
venait de déployer et de planter noblement son drapeau. La direction
était prise, l'élan donné, et chacun sentait que la victoire
définitive n'était plus qu'une question de temps. «Il est très
certain, écrivait M. Sainte-Beuve, qu'on ne conclura pas cette année;
mais les idées germeront.» Et un autre spectateur, M. de Viel-Castel,
ajoutait: «Cette cause gagne et gagnera chaque jour du terrain. Ce qui
suffisait il y a trois ans ne suffira plus aujourd'hui; ce qui
suffirait aujourd'hui ne suffira plus dans trois ans.»
X
Battus au Luxembourg, les universitaires cherchèrent une revanche au
Palais-Bourbon. «Ils ont réussi, écrivait alors le duc de Broglie, à
ameuter contre nous la Chambre des députés presque tout
entière[541].» Ce fut ainsi, «sous le vent d'une réaction violente
contre le clergé[542]», que fut nommée la commission chargée
d'examiner le projet voté par l'autre assemblée. M. Thiers était parmi
les élus, et se montrait l'un des plus zélés pour l'Université. D'où
venait cette attitude, nouvelle chez lui? Il n'avait en ces matières
aucune passion personnelle; fort étranger jusqu'à présent aux
controverses de la liberté d'enseignement, il avait semblé d'abord n'y
voir, lui aussi, qu'une «querelle de cuistres et de bedeaux». Mais
l'émotion qui s'empara de la Chambre des députés à la suite de la
discussion de la Chambre des pairs, les préventions hostiles au clergé
qui s'y manifestèrent jusque dans les rangs des conservateurs, lui
parurent fournir l'occasion d'une manoeuvre d'opposition; en se
faisant l'interprète de ces préventions, il entrevit la chance
d'embarrasser le cabinet, peut-être de lui infliger un échec: il ne se
plaça pas à un autre point de vue. Quant au mécontentement qu'en
ressentiraient les catholiques, il ne s'en inquiétait pas: il n'avait
pas encore reconnu dans la religion la puissance sociale dont il
devait, après 1848, implorer le secours contre l'anarchie menaçante;
la force à ménager lui paraissait ailleurs, du côté de la révolution;
comme Louis-Philippe lui disait, à cette époque, qu'il fallait faire
quelque concession au clergé, «que c'était encore quelque chose de
très fort qu'un prêtre»: «Sire, répondit M. Thiers, il y a quelque
chose de plus fort que le prêtre, je vous assure, c'est le
jacobin[543].»
[Note 541: _Ibid._]
[Note 542: Lettre du 1er juin 1844. (_Documents inédits._)]
[Note 543: _Chroniques parisiennes_ de M. SAINTE-BEUVE, p. 228.]
Une fois dans la commission, M. Thiers se fit nommer rapporteur. Peu
de semaines lui suffirent pour improviser sa petite enquête en causant
avec quelques professeurs, et il fut aussitôt en mesure d'écrire un
volumineux rapport, du reste assez superficiel. Son intention avait
été de faire la contre-partie du rapport présenté à la Chambre des
pairs. Le duc de Broglie avait proclamé les théories les plus
libérales sur les droits respectifs de la famille et de l'État, et
c'était visiblement à regret qu'il n'avait pas immédiatement tiré
toutes les conséquences de ces théories. M. Thiers revendiquait au
contraire, avec insistance, pour la puissance publique, le droit de
former l'esprit de l'enfant; il ne dissimulait pas ses préférences
pour le système en vertu duquel «la jeunesse serait jetée dans un
moule et frappée à l'effigie de l'État»; il n'y renonçait que par
l'obligation où il était «de se tenir dans la vérité de son temps et
de son pays»; au moins, pour s'en rapprocher, cherchait-il à
restreindre et à entraver, autant que possible, la liberté qu'il
n'osait entièrement refuser. Aux méfiances témoignées par la Chambre
des pairs sur l'enseignement philosophique, il opposait une apologie
sans réserve de l'éducation intellectuelle, morale et même religieuse
des collèges. Le duc de Broglie s'était appliqué à soustraire en
partie les établissements libres à la domination de l'Université; M.
Thiers déclarait que ces établissements devaient être «compris dans la
grande institution de l'Université» qui avait mission de «les
surveiller, contenir et ramener sans cesse à l'unité nationale». Il
prétendait tout subordonner, dans l'éducation publique, à la
préoccupation de conserver «l'esprit national» qui, selon lui, n'était
autre que «l'esprit de la révolution»; l'Université lui paraissait
seule propre à cette oeuvre, et l'enseignement ecclésiastique lui
inspirait une défiance qu'il ne dissimulait pas. Sans doute, il
parlait du clergé avec politesse, trompant ainsi l'attente des
sectaires qui s'étaient flattés de le voir se confondre dans leurs
rangs; mais, derrière ces ménagements de forme, la malveillance et la
menace étaient visibles. C'était, en tous points, le contraire des
idées que M. Thiers devait, quelques années plus tard, faire prévaloir
dans la loi de 1850.
Déposé et lu à la Chambre le 13 juillet 1844, ce rapport fit un moment
quelque bruit; les journaux de gauche et de centre gauche le portèrent
aux nues; des universitaires vinrent en députation remercier leur
avocat. Puis le silence se fit assez vite. Plusieurs causes y
contribuèrent: la clôture de la session qui suivit de près; les
préoccupations soulevées dans le public par la guerre du Maroc et par
les complications un moment menaçantes de l'affaire Pritchard; la
réserve des évêques qui, bien que fort prompts alors à prendre la
parole, ne jugèrent pas nécessaire de réfuter M. Thiers. Il semblait
du reste qu'il y eût, vers la seconde moitié de 1844, un moment de
halte dans l'armée catholique; prélats et laïques avaient pris
position avec éclat, et dit très haut ce qu'ils avaient à dire; ils
comprenaient qu'un résultat immédiat n'était pas possible, et qu'il
fallait laisser mûrir les idées nouvelles. Le gouvernement se
félicitait naturellement de cette sorte d'accalmie, et, de son côté,
il témoignait, par quelques-uns de ses actes, un certain désir de se
rapprocher des catholiques; telle fut notamment l'interprétation
donnée au changement qui se fit alors à la tête du ministère de
l'instruction publique.
Dans les derniers jours de décembre 1844, une nouvelle sinistre
s'était répandue dans Paris: M. Villemain, fléchissant sous le poids
des chagrins de famille et des déboires politiques, avait eu un
violent accès de folie. Quelques instants auparavant, il avait fait
appeler ses jeunes enfants dont il s'occupait beaucoup depuis qu'il
avait dû placer leur mère dans une maison de santé, et on l'avait
entendu murmurer: «Pauvres enfants! le père et la mère!» Son mal
s'était manifesté surtout par deux idées fixes: la crainte qu'on ne le
soupçonnât d'avoir fait enfermer sa femme arbitrairement; la croyance
qu'il était persécuté par les Jésuites[544]. La consternation fut
générale. «On est tenté d'en vouloir à la politique, écrivait alors M.
Sainte-Beuve, d'avoir ainsi détourné de sa voie, abreuvé et noyé dans
ses amertumes une nature si fine, si délicate, si faite pour goûter
elle-même les pures jouissances qu'elle prodiguait.» Quant au
_Constitutionnel_, il montrait tout simplement dans cette maladie une
trame des Jésuites. Ce fut pour M. Guizot l'occasion d'un acte
significatif: il ne se contenta pas de désigner un intérimaire; avec
une promptitude que M. Villemain devait, une fois rétabli, lui
reprocher non sans aigreur, il remplaça définitivement le ministre
dont il avait eu tant de fois à subir et à regretter le zèle
universitaire. Son choix se porta sur M. de Salvandy, l'un des hommes
politiques du régime de Juillet qui montraient le plus de
bienveillance pour les personnes et les idées du monde religieux,
étranger à l'Université, membre de la minorité dans la commission qui
avait nommé naguère M. Thiers rapporteur de la loi d'instruction
secondaire; nature un peu vaine et pompeuse, mais généreuse et
sincère, manquant parfois de tact et de mesure, non d'esprit ni de
coeur. Nul, parmi les catholiques, ne pouvait douter des bonnes
intentions du nouveau ministre; la seule question était de savoir s'il
aurait l'habileté et la force de les réaliser. L'un de ses premiers
actes fut d'écrire à l'administrateur du Collège de France des
remontrances sévères, mais impuissantes, au sujet des cours de MM.
Quinet et Michelet, dont les «désordres», disait-il, «étonnaient et
blessaient le sentiment public».
[Note 544: Depuis quelque temps, M. Villemain était, sur ce sujet, en
proie à de véritables hallucinations. Il s'imaginait toujours voir
auprès de lui des Jésuites, le guettant et le menaçant. Un jour, il
sortait, avec un de ses amis, de la Chambre des pairs où il avait
prononcé un brillant discours, et causait très librement, quand, arrivé
sur la place de la Concorde, il s'arrête effrayé.--«Qu'avez-vous?» lui
demande son ami, médecin fort distingué.--«Comment! vous ne voyez
pas?»--«Non.»--Montrant alors un tas de pavés: «Tenez, il y a là des
Jésuites; allons-nous-en.» M. Sainte-Beuve a raconté, à ce propos,
l'anecdote suivante: «Un jour que Villemain avait été repris de ses
lubies et de ses papillons noirs, il avait à dicter à son secrétaire, le
vieux Lurat, un de ces rapports annuels qu'il fait si bien. Il se
promenait à grands pas, dictait à Lurat une phrase; puis, s'arrêtant
tout à coup, il regardait au plafond et s'écriait: _À l'homme noir! Au
Jésuite!_ Puis, reprenant le fil de son discours, il dictait une autre
phrase qu'il interrompait de même par une apostrophe folâtre, et le
rapport se trouva ainsi fait, aussi bien qu'à l'ordinaire. Des deux
écheveaux de la pensée, l'un était sain, l'autre était en lambeaux.
Quelle leçon d'humilité! Ô vanité du talent littéraire!» (_Cahiers de
Sainte-Beuve_, p. 30.)]
M. Villemain éloigné, personne parmi les ministres ne s'intéressait
plus au sort de sa loi sur l'instruction secondaire et n'était pressé
de la mener à fin. Louis-Philippe l'était moins encore que ses
ministres; déjà, au lendemain de la discussion de la Chambre des
pairs, il eût été disposé à en rester là, sans porter le projet à la
Chambre des députés. «Le Roi est décidément contre la loi, écrivait
alors le duc de Broglie; il la trouve trop libérale et trop
défavorable au clergé[545].» Les catholiques ne pouvaient regretter
l'abandon d'un projet qui les blessait par beaucoup de côtés. Mais ne
fallait-il pas s'attendre que l'opposition fît obstacle à cette
tactique d'ajournement, et que l'auteur du rapport notamment s'agitât
pour le faire discuter? Il n'en fut rien. Le mobile esprit de M.
Thiers se portait alors d'un autre côté: il avait cru découvrir dans
l'affaire Pritchard une arme plus efficace contre le ministère.
Personne ne se trouva donc, dans la session de 1845, pour demander la
mise à l'ordre du jour de ce projet. Comme on disait en style de
couloirs, c'était une affaire «enterrée».
[Note 545: _Documents inédits._--Le 30 septembre 1844, causant avec
Mgr Mathieu que lui avait amené l'amiral de Mackau, Louis-Philippe
laissait voir clairement sa volonté de «laisser tomber dans l'eau» le
projet de loi. (_Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p.
329.)]