Quand les gouvernements ne donnent pas l'impulsion, ils la reçoivent:
c'est ce qui arrivait au ministère dans la question religieuse. Il ne
voulait sans doute pas aller aux extrémités où le poussaient les
adversaires du clergé; mais il se croyait obligé de céder à
quelques-unes de leurs exigences. Sur plus d'un point, les bons
rapports qui avaient commencé à s'établir entre l'Église et l'État se
trouvaient ainsi un peu altérés. Jusqu'alors, les ministères
successifs avaient gardé, en face de la restauration monastique
entreprise par Lacordaire, une neutralité bienveillante, quoique un
peu inquiète. Une fois les luttes de la liberté d'enseignement
engagées, la bienveillance demeura au fond, mais elle n'osa plus se
manifester, et l'inquiétude augmenta. Ainsi vit-on le ministre des
cultes s'agiter pour empêcher que le nouveau Dominicain ne prêchât en
froc: campagne aussi malheureuse que puérile; la liberté finit par
l'emporter. La victoire dépassa même cette petite question de costume;
en effet, Lacordaire, hardi avec prudence et finesse, fondait à cette
époque les deux premières maisons de son Ordre, à Nancy d'abord, près
de Grenoble ensuite. Le ministre protesta, mais en vain; il s'en
consolait d'ailleurs, n'ayant eu d'autre dessein que de prendre ses
sûretés, pour le cas où il serait harcelé par M. Isambert. Ces petites
gênes n'entravaient donc pas sérieusement les progrès de la liberté
religieuse; seulement, elles suffisaient pour que le gouvernement
n'eût ni l'honneur ni le profit de ces progrès, pour que tout parût se
faire malgré lui et presque contre lui. Même attitude à l'égard de la
Compagnie de Jésus; le ministère n'avait contre elle aucun parti pris;
M. Guizot et M. Martin du Nord étaient heureux, quand, dans les
entretiens assez fréquents qu'ils avaient avec ses membres, ils
pouvaient les rassurer; mais s'ils n'avaient pas peur des Jésuites,
ils avaient peur de ceux qui cherchaient à leur en faire peur; ils ne
voulaient pas frapper ces religieux, mais tâchaient, sans succès, il
est vrai, de faire prendre des mesures contre eux par les évêques, ou
essayaient d'obtenir de la compagnie elle-même quelque concession qui
pût désarmer ses adversaires.
Le gouvernement n'avait pas seulement affaire aux congrégations;
c'était avec les évêques, réclamant la liberté d'enseignement, que le
conflit était le plus directement engagé et aussi le plus
embarrassant. Le ministre des cultes répugnait aux mesures
répressives, qui, en pareil cas, sont d'ordinaire odieuses ou
inefficaces, quelquefois l'un et l'autre. Aussi essaya-t-il d'abord
d'agir par des lettres non publiques, adressées à tel prélat ou à
l'épiscopat tout entier; mais, qu'il usât de caresses ou de
remontrances, l'effet était à peu près nul, et le ton sur lequel
répondaient les évêques montrait combien peu ils étaient séduits ou
effrayés. Il se laissa alors entraîner à frapper plus fort. L'évêque
de Châlons, en novembre 1843, fut déféré pour abus au conseil d'État,
à raison d'une lettre où il avait menacé éventuellement de retirer les
aumôniers des collèges; la sentence, raillée par les catholiques, ne
fut guère prise au sérieux que par M. Dupin. Au commencement de 1844,
deux prêtres, auteurs de publications véhémentes contre le monopole
universitaire, l'abbé Moutonnet à Nîmes, l'abbé Combalot à Paris,
étaient poursuivis devant le jury; le premier fut acquitté, le second
condamné à quinze jours de prison et à 4,000 francs d'amende;
l'émotion produite fit plus de tort au gouvernement accusé de
persécution, qu'au condamné qui refusa sa grâce et qui, passé aussitôt
martyr, reçut de partout, même de certains évêchés, d'enthousiastes et
publiques félicitations.
En même temps qu'il n'intimidait et ne contenait personne, le
gouvernement se trouvait élargir lui-même le débat qu'il eût tant voulu
étouffer. Dans les premiers jours de 1844, les évêques de la province de
Paris ayant adressé au Roi un mémoire collectif sur la liberté
d'enseignement, M. Martin du Nord crut devoir signifier à Mgr Affre que
ce mémoire «blessait gravement les convenances» et constituait une
infraction à celui des articles organiques qui interdisait toute
délibération dans une réunion d'évêques non autorisée. «Il serait
étrange, disait le ministre, qu'une telle prohibition pût être éludée au
moyen d'une correspondance établissant le concert et opérant la
délibération, sans qu'il y ait eu assemblée.» Qui aurait voulu fournir
une occasion d'attaquer les articles organiques, en en faisant
l'application la plus excessive et la plus ridicule, n'aurait pas agi
autrement. Il n'y eut pas assez de sarcasmes, dans toute la presse
catholique, sur «le concert par écrit» de M. Martin du Nord.
L'archevêque de Paris répondit par une lettre légèrement ironique et
fortement raisonnée, où il ne se contenta pas de démontrer ce qu'avait
d'insoutenable cette extension donnée aux interdictions portées par les
articles organiques; il protesta contre ces interdictions elles-mêmes,
et demanda, au nom de la liberté religieuse, la revision de cette
législation. Ce ne fut pas tout: la plupart des évêques de France
(cinquante-cinq environ) écrivirent à l'archevêque de Paris pour
approuver sa conduite et s'associer à ses protestations. Le ministre des
cultes fut réduit à subir en silence la manifestation qu'il avait
provoquée; ce pacifique, ce timide, si désireux d'éviter les conflits et
d'écarter les grosses questions, se trouvait s'être mis tout l'épiscopat
sur les bras et avoir soulevé le redoutable problème des articles
organiques. Le P. de Ravignan disait alors dans une de ses lettres: «La
question vraie est la liberté de l'Église. C'est une nouvelle voie qu'il
faut ouvrir, une nouvelle ère à commencer; c'est, comme je le conçois,
l'action ferme et prudente de l'autorité spirituelle, réclamant, par
tous les moyens constitutionnels et légaux, le libre exercice de ses
droits et sa place au soleil des institutions du pays.»
Somme toute, le gouvernement n'avait pas d'intentions méchantes: il
n'avait même qu'une résolution bien arrêtée, celle de ne pas être
persécuteur; et quand, dans l'émotion de la lutte, des journalistes ou
même de vénérables prélats parlaient comme ils l'eussent fait en face
de quelque Dioclétien, M. Martin du Nord était assez fondé à leur
répondre: «Vous pouvez parler des persécutions sans crainte; il n'y a
pas grand courage à braver des dangers imaginaires. Plus tard, les
catholiques jugeront ce gouvernement avec plus de sang-froid et
d'équité.» Mais, vers 1844, sous le coup de l'irritation causée par de
petites vexations, le clergé était conduit à s'éloigner de la
monarchie de Juillet dont naguère il se rapprochait, et l'un des plus
modérés entre les polémistes catholiques, l'abbé Dupanloup, écrivait:
«N'est-il pas évident qu'on nous méconnaît, et que, nous
méconnaissant, on tend à nous pousser dans une opposition où nous ne
sommes pas?... Il y a péril à nous accoutumer à ne rien attendre du
présent, et à nous faire, las et déçus, porter nos regards vers
l'avenir[529].»
[Note 529: _Première Lettre à M. le duc de Broglie_ (1844).]
Si les catholiques étaient mécontents, leurs adversaires ne l'étaient
pas moins. C'est la condition des politiques indécises et faibles, que
tout le monde s'en plaint. Les universitaires se déclaraient mal
défendus, presque trahis, et accusaient couramment le ministère et le
Roi de complaisance envers le clergé; MM. Libri et Génin le disaient
avec amertume, MM. Quinet et Michelet, avec menaces. On en voulait
surtout à M. Martin du Nord, auquel on opposait M. Villemain. Ces
plaintes n'étaient pas sans écho à la Chambre des députés; toutefois,
jusqu'en 1844, ce ne fut qu'un écho peu retentissant; l'opposition
parlementaire n'avait pas encore trouvé intérêt à s'emparer de la
question et à la mettre au premier rang. M. Isambert fut à peu près
seul, en 1842 et 1843, à dénoncer les défaillances du gouvernement
dans les questions religieuses; il n'épargnait rien cependant pour
inquiéter les esprits, proclamant que «c'était pire que sous le
ministère Villèle», demandant gravement si l'on voulait ramener le
pays «au moyen âge», et s'il y avait, «comme sous la Restauration, un
gouvernement occulte, allié au parti jésuitique». M. Martin du Nord
trahissait, dans ses réponses, l'embarras de sa situation; d'une part,
il ne pouvait entendre tant d'attaques odieuses et absurdes, sans
tâcher d'en effacer l'effet par quelques paroles douces et polies à
l'adresse des évêques, parfois même sans élever quelques protestations
chaleureuses. «On craint que la religion ne nous envahisse,
s'écriait-il un jour; je suis loin de partager cette crainte, et je me
félicite au contraire du développement des idées religieuses... Je ne
cherche pas à obtenir l'assentiment d'hommes qui voient toujours dans
la religion un péril pour le gouvernement.» Mais, aussitôt après, il
croyait nécessaire de se faire pardonner cette bienveillance, en se
vantant de toutes les mesures qu'il avait prises contre le clergé, en
adressant des remontrances aux prélats, du haut de la tribune, et en
donnant aux néo-gallicans la satisfaction d'adhérer à leurs
prétentions. Ce qui apparaissait de plus clair au milieu de ces
contradictions hésitantes, c'était le désir qu'avait le ministre, non
de rien résoudre, mais de tout assoupir. Son idéal eût été que les
évêques parlassent tout bas, et que M. Isambert ne parlât pas du tout;
il semblait que cette double et un peu naïve supplication, adressée
aux partis opposés, fût le dernier mot de chacun de ses discours.
On comprend sans doute qu'entre deux opinions extrêmes, un gouvernement
veuille tenir une conduite intermédiaire: c'est souvent son devoir; mais
la modération n'est pas l'incertitude et le laisser-aller; nulle
politique au contraire n'exige une volonté plus résolue et plus précise,
une ligne de conduite plus nettement arrêtée et plus fermement suivie.
Le ministère ne le comprenait pas. Aussi ne gouvernait-il ni les
esprits ni les événements, et, au lieu d'obtenir cette pacification
qu'il croyait faciliter en éludant les questions, voyait-il les ardents
des deux camps s'échauffer davantage, saisir l'opinion, donner le ton,
échanger leurs défis et leurs coups par-dessus sa tête, sans presque
s'inquiéter de ce qu'il pouvait penser et dire. C'est ce qui se
produisit surtout dans la session de 1844, quand la question religieuse
commença à occuper plus de place dans les débats parlementaires. À la
tête de ceux qui prétendaient défendre, à la tribune, les droits de
l'État contre le clergé, M. Dupin s'empara avec éclat du premier rôle.
Prenant des mains de M. Isambert le drapeau que celui-ci avait tenu
jusqu'alors d'une façon un peu ridicule, il fit une charge à fond contre
le «parti prêtre», réprimanda les faiblesses ou les hésitations du
gouvernement et lui dicta le programme d'une politique de combat[530].
Ce légiste, qui avait recueilli de l'ancien régime toutes les
prétentions, tous les préjugés, tous les ressentiments du gallicanisme
et du jansénisme parlementaires, n'avait pas l'esprit assez large et
assez haut pour voir combien ces thèses étaient déplacées dans la
société nouvelle; il se plaisait à ces luttes qu'il réduisait à une
sorte de querelle de basoche et de sacristie. «Elles vont juste,
écrivait alors M. Sainte-Beuve, à cette nature avocassière et bourgeoise
de Dupin, le remettent en verve et le ravigotent.» D'ailleurs, sous son
masque de paysan du Danube, se cachaient une finesse subalterne et une
courtisanerie vulgaire: en flattant les passions anticléricales, il
cherchait à retrouver quelque chose de la popularité qu'il avait perdue
après 1830, et un peu de l'importance parlementaire que les mésaventures
de son tiers parti et sa descente du fauteuil de la présidence avaient
singulièrement diminuée[531]. Il lança son réquisitoire avec une verve
un peu grossière, mais rapide et vigoureuse. Rien de neuf, de haut, de
profond; c'était plein de ce que le duc de Broglie appelait «ces
arguments à la Dupin, ces raisons de coin de rue». Un tel langage
n'allait que mieux aux étroites rancunes, aux jalousies mesquines d'une
partie de l'auditoire. Quel plaisir de voir maltraiter les évêques avec
une sorte de familiarité rude, comme on ferait d'un employé mutin! Et
puis, l'une des habiletés de cet orateur qu'on a appelé «le plus
spirituel des esprits communs» était de donner aux préjugés terre à
terre la tournure d'une saillie de bon sens. Sa parole fut
singulièrement âpre. «Rappelons-nous, s'écria-t-il, que nous sommes sous
un gouvernement qu'on ne confesse pas.» Et il termina par cette
injonction fameuse: «Je vous y exhorte, gouvernement, soyez implacable!»
Après coup, le mot «inflexible» fut substitué à celui d' «implacable».
L'effet, fut considérable. «Jamais je n'avais vu l'assemblée plus
unanime, écrivait le lendemain un spectateur... On eût dit que le clergé
avait touché à toutes les libertés de la France, qu'il avait déchiré la
Charte d'une main violente, et que nous allions revenir au temps de
Grégoire VII!... M. Dupin est redevenu un homme populaire. Il a parlé en
maître à tous les instincts révolutionnaires de la France. Plus il est
brutal, et plus on l'écoute; plus il est incisif, et plus on
l'applaudit; il a la verve et la passion de certains discours de Saurin,
le protestant, et, à cette verve, à cette passion, il conserve la
couleur catholique[532].»
[Note 530: Discours du 19 mars 1844. M. Dupin avait du reste déjà
commencé, le 25 janvier précédent.]
[Note 531: Sur M. Dupin, voir t. II, ch. V, § I.]
[Note 532: _Correspondance de Jules Janin._]
Vivement troublé de cette déclaration de guerre contre le clergé, que
la majorité avait semblé faire sienne par ses applaudissements, le
ministère n'osa ni la contredire ni l'approuver. Il lui fallut bientôt
assister à la contre-partie. M. de Montalembert, arrivé récemment de
Madère où il venait de passer deux ans, avait entendu, d'une des
tribunes publiques, la harangue de M. Dupin. Quelques jours après, il
y répondait à la Chambre des pairs: et certes il apparut que, si le
gouvernement avait été embarrassé, les catholiques n'avaient pas été
intimidés. La parole du jeune pair fut plus fière, plus provocante
même que jamais. À peine s'arrêta-t-il à railler les vexations
impuissantes du gouvernement: il prit à partie le réquisitoire
prononcé à la Chambre des députés et le mit en pièces. «Arrière ces
prétendues libertés!» s'écria-t-il en parlant des «libertés
gallicanes». Puis il continua ainsi: «On vous dit d'être implacables
ou inflexibles; mais savez-vous ce qu'il y a de plus inflexible au
monde? Ce n'est ni la rigueur des lois injustes, ni le courage des
politiques, ni la vertu des légistes; c'est la conscience des
chrétiens convaincus. Permettez-moi de vous le dire, Messieurs, il
s'est levé parmi vous une génération d'hommes que vous ne connaissez
pas. Nous ne sommes ni des conspirateurs, ni des complaisants; on ne
nous trouve ni dans les émeutes, ni dans les antichambres; nous sommes
étrangers à toutes vos coalitions, à toutes vos récriminations, à
toutes vos luttes de cabinet, de partis; nous n'avons été ni à Gand,
ni à Belgrave-Square; nous n'avons été en pèlerinage qu'au tombeau des
apôtres, des pontifes et des martyrs; nous y avons appris, avec le
respect chrétien et légitime des pouvoirs établis, comment on leur
résiste quand ils manquent à leurs devoirs, et comment on leur
survit.» Il termina par ces paroles devenues aussitôt fameuses: «Quoi!
parce que nous sommes de ceux _qu'on confesse_, croit-on que nous nous
relevions des pieds de nos prêtres, tout disposés à tendre les mains
aux menottes d'une légalité anticonstitutionnelle? Ah! qu'on se
détrompe. Au milieu d'un peuple libre, nous ne voulons pas être des
ilotes; nous sommes les successeurs des martyrs, et nous ne
tremblerons pas devant les successeurs de Julien l'Apostat; nous
sommes les fils des croisés, et nous ne reculerons pas devant les fils
de Voltaire[533].» Pendant que ce dialogue enflammé s'échangeait d'une
tribune à l'autre et occupait l'attention publique, quelle pâle figure
faisait le ministère! «Le cabinet s'est abstenu, écrivait alors M. de
Tocqueville; il a laissé arriver les événements, il a laissé les
passions grandir, il s'est tenu coi en face de toutes choses; c'est
son habitude.»
[Note 533: Ces derniers mots furent gravés sur la médaille d'honneur
offerte par les catholiques de Lyon à M. de Montalembert.]