VIII

Quand les gouvernements ne donnent pas l'impulsion, ils la reçoivent:

c'est ce qui arrivait au ministère dans la question religieuse. Il ne

voulait sans doute pas aller aux extrémités où le poussaient les

adversaires du clergé; mais il se croyait obligé de céder à

quelques-unes de leurs exigences. Sur plus d'un point, les bons

rapports qui avaient commencé à s'établir entre l'Église et l'État se

trouvaient ainsi un peu altérés. Jusqu'alors, les ministères

successifs avaient gardé, en face de la restauration monastique

entreprise par Lacordaire, une neutralité bienveillante, quoique un

peu inquiète. Une fois les luttes de la liberté d'enseignement

engagées, la bienveillance demeura au fond, mais elle n'osa plus se

manifester, et l'inquiétude augmenta. Ainsi vit-on le ministre des

cultes s'agiter pour empêcher que le nouveau Dominicain ne prêchât en

froc: campagne aussi malheureuse que puérile; la liberté finit par

l'emporter. La victoire dépassa même cette petite question de costume;

en effet, Lacordaire, hardi avec prudence et finesse, fondait à cette

époque les deux premières maisons de son Ordre, à Nancy d'abord, près

de Grenoble ensuite. Le ministre protesta, mais en vain; il s'en

consolait d'ailleurs, n'ayant eu d'autre dessein que de prendre ses

sûretés, pour le cas où il serait harcelé par M. Isambert. Ces petites

gênes n'entravaient donc pas sérieusement les progrès de la liberté

religieuse; seulement, elles suffisaient pour que le gouvernement

n'eût ni l'honneur ni le profit de ces progrès, pour que tout parût se

faire malgré lui et presque contre lui. Même attitude à l'égard de la

Compagnie de Jésus; le ministère n'avait contre elle aucun parti pris;

M. Guizot et M. Martin du Nord étaient heureux, quand, dans les

entretiens assez fréquents qu'ils avaient avec ses membres, ils

pouvaient les rassurer; mais s'ils n'avaient pas peur des Jésuites,

ils avaient peur de ceux qui cherchaient à leur en faire peur; ils ne

voulaient pas frapper ces religieux, mais tâchaient, sans succès, il

est vrai, de faire prendre des mesures contre eux par les évêques, ou

essayaient d'obtenir de la compagnie elle-même quelque concession qui

pût désarmer ses adversaires.

Le gouvernement n'avait pas seulement affaire aux congrégations;

c'était avec les évêques, réclamant la liberté d'enseignement, que le

conflit était le plus directement engagé et aussi le plus

embarrassant. Le ministre des cultes répugnait aux mesures

répressives, qui, en pareil cas, sont d'ordinaire odieuses ou

inefficaces, quelquefois l'un et l'autre. Aussi essaya-t-il d'abord

d'agir par des lettres non publiques, adressées à tel prélat ou à

l'épiscopat tout entier; mais, qu'il usât de caresses ou de

remontrances, l'effet était à peu près nul, et le ton sur lequel

répondaient les évêques montrait combien peu ils étaient séduits ou

effrayés. Il se laissa alors entraîner à frapper plus fort. L'évêque

de Châlons, en novembre 1843, fut déféré pour abus au conseil d'État,

à raison d'une lettre où il avait menacé éventuellement de retirer les

aumôniers des collèges; la sentence, raillée par les catholiques, ne

fut guère prise au sérieux que par M. Dupin. Au commencement de 1844,

deux prêtres, auteurs de publications véhémentes contre le monopole

universitaire, l'abbé Moutonnet à Nîmes, l'abbé Combalot à Paris,

étaient poursuivis devant le jury; le premier fut acquitté, le second

condamné à quinze jours de prison et à 4,000 francs d'amende;

l'émotion produite fit plus de tort au gouvernement accusé de

persécution, qu'au condamné qui refusa sa grâce et qui, passé aussitôt

martyr, reçut de partout, même de certains évêchés, d'enthousiastes et

publiques félicitations.

En même temps qu'il n'intimidait et ne contenait personne, le

gouvernement se trouvait élargir lui-même le débat qu'il eût tant voulu

étouffer. Dans les premiers jours de 1844, les évêques de la province de

Paris ayant adressé au Roi un mémoire collectif sur la liberté

d'enseignement, M. Martin du Nord crut devoir signifier à Mgr Affre que

ce mémoire «blessait gravement les convenances» et constituait une

infraction à celui des articles organiques qui interdisait toute

délibération dans une réunion d'évêques non autorisée. «Il serait

étrange, disait le ministre, qu'une telle prohibition pût être éludée au

moyen d'une correspondance établissant le concert et opérant la

délibération, sans qu'il y ait eu assemblée.» Qui aurait voulu fournir

une occasion d'attaquer les articles organiques, en en faisant

l'application la plus excessive et la plus ridicule, n'aurait pas agi

autrement. Il n'y eut pas assez de sarcasmes, dans toute la presse

catholique, sur «le concert par écrit» de M. Martin du Nord.

L'archevêque de Paris répondit par une lettre légèrement ironique et

fortement raisonnée, où il ne se contenta pas de démontrer ce qu'avait

d'insoutenable cette extension donnée aux interdictions portées par les

articles organiques; il protesta contre ces interdictions elles-mêmes,

et demanda, au nom de la liberté religieuse, la revision de cette

législation. Ce ne fut pas tout: la plupart des évêques de France

(cinquante-cinq environ) écrivirent à l'archevêque de Paris pour

approuver sa conduite et s'associer à ses protestations. Le ministre des

cultes fut réduit à subir en silence la manifestation qu'il avait

provoquée; ce pacifique, ce timide, si désireux d'éviter les conflits et

d'écarter les grosses questions, se trouvait s'être mis tout l'épiscopat

sur les bras et avoir soulevé le redoutable problème des articles

organiques. Le P. de Ravignan disait alors dans une de ses lettres: «La

question vraie est la liberté de l'Église. C'est une nouvelle voie qu'il

faut ouvrir, une nouvelle ère à commencer; c'est, comme je le conçois,

l'action ferme et prudente de l'autorité spirituelle, réclamant, par

tous les moyens constitutionnels et légaux, le libre exercice de ses

droits et sa place au soleil des institutions du pays.»

Somme toute, le gouvernement n'avait pas d'intentions méchantes: il

n'avait même qu'une résolution bien arrêtée, celle de ne pas être

persécuteur; et quand, dans l'émotion de la lutte, des journalistes ou

même de vénérables prélats parlaient comme ils l'eussent fait en face

de quelque Dioclétien, M. Martin du Nord était assez fondé à leur

répondre: «Vous pouvez parler des persécutions sans crainte; il n'y a

pas grand courage à braver des dangers imaginaires. Plus tard, les

catholiques jugeront ce gouvernement avec plus de sang-froid et

d'équité.» Mais, vers 1844, sous le coup de l'irritation causée par de

petites vexations, le clergé était conduit à s'éloigner de la

monarchie de Juillet dont naguère il se rapprochait, et l'un des plus

modérés entre les polémistes catholiques, l'abbé Dupanloup, écrivait:

«N'est-il pas évident qu'on nous méconnaît, et que, nous

méconnaissant, on tend à nous pousser dans une opposition où nous ne

sommes pas?... Il y a péril à nous accoutumer à ne rien attendre du

présent, et à nous faire, las et déçus, porter nos regards vers

l'avenir[529].»

[Note 529: _Première Lettre à M. le duc de Broglie_ (1844).]

Si les catholiques étaient mécontents, leurs adversaires ne l'étaient

pas moins. C'est la condition des politiques indécises et faibles, que

tout le monde s'en plaint. Les universitaires se déclaraient mal

défendus, presque trahis, et accusaient couramment le ministère et le

Roi de complaisance envers le clergé; MM. Libri et Génin le disaient

avec amertume, MM. Quinet et Michelet, avec menaces. On en voulait

surtout à M. Martin du Nord, auquel on opposait M. Villemain. Ces

plaintes n'étaient pas sans écho à la Chambre des députés; toutefois,

jusqu'en 1844, ce ne fut qu'un écho peu retentissant; l'opposition

parlementaire n'avait pas encore trouvé intérêt à s'emparer de la

question et à la mettre au premier rang. M. Isambert fut à peu près

seul, en 1842 et 1843, à dénoncer les défaillances du gouvernement

dans les questions religieuses; il n'épargnait rien cependant pour

inquiéter les esprits, proclamant que «c'était pire que sous le

ministère Villèle», demandant gravement si l'on voulait ramener le

pays «au moyen âge», et s'il y avait, «comme sous la Restauration, un

gouvernement occulte, allié au parti jésuitique». M. Martin du Nord

trahissait, dans ses réponses, l'embarras de sa situation; d'une part,

il ne pouvait entendre tant d'attaques odieuses et absurdes, sans

tâcher d'en effacer l'effet par quelques paroles douces et polies à

l'adresse des évêques, parfois même sans élever quelques protestations

chaleureuses. «On craint que la religion ne nous envahisse,

s'écriait-il un jour; je suis loin de partager cette crainte, et je me

félicite au contraire du développement des idées religieuses... Je ne

cherche pas à obtenir l'assentiment d'hommes qui voient toujours dans

la religion un péril pour le gouvernement.» Mais, aussitôt après, il

croyait nécessaire de se faire pardonner cette bienveillance, en se

vantant de toutes les mesures qu'il avait prises contre le clergé, en

adressant des remontrances aux prélats, du haut de la tribune, et en

donnant aux néo-gallicans la satisfaction d'adhérer à leurs

prétentions. Ce qui apparaissait de plus clair au milieu de ces

contradictions hésitantes, c'était le désir qu'avait le ministre, non

de rien résoudre, mais de tout assoupir. Son idéal eût été que les

évêques parlassent tout bas, et que M. Isambert ne parlât pas du tout;

il semblait que cette double et un peu naïve supplication, adressée

aux partis opposés, fût le dernier mot de chacun de ses discours.

On comprend sans doute qu'entre deux opinions extrêmes, un gouvernement

veuille tenir une conduite intermédiaire: c'est souvent son devoir; mais

la modération n'est pas l'incertitude et le laisser-aller; nulle

politique au contraire n'exige une volonté plus résolue et plus précise,

une ligne de conduite plus nettement arrêtée et plus fermement suivie.

Le ministère ne le comprenait pas. Aussi ne gouvernait-il ni les

esprits ni les événements, et, au lieu d'obtenir cette pacification

qu'il croyait faciliter en éludant les questions, voyait-il les ardents

des deux camps s'échauffer davantage, saisir l'opinion, donner le ton,

échanger leurs défis et leurs coups par-dessus sa tête, sans presque

s'inquiéter de ce qu'il pouvait penser et dire. C'est ce qui se

produisit surtout dans la session de 1844, quand la question religieuse

commença à occuper plus de place dans les débats parlementaires. À la

tête de ceux qui prétendaient défendre, à la tribune, les droits de

l'État contre le clergé, M. Dupin s'empara avec éclat du premier rôle.

Prenant des mains de M. Isambert le drapeau que celui-ci avait tenu

jusqu'alors d'une façon un peu ridicule, il fit une charge à fond contre

le «parti prêtre», réprimanda les faiblesses ou les hésitations du

gouvernement et lui dicta le programme d'une politique de combat[530].

Ce légiste, qui avait recueilli de l'ancien régime toutes les

prétentions, tous les préjugés, tous les ressentiments du gallicanisme

et du jansénisme parlementaires, n'avait pas l'esprit assez large et

assez haut pour voir combien ces thèses étaient déplacées dans la

société nouvelle; il se plaisait à ces luttes qu'il réduisait à une

sorte de querelle de basoche et de sacristie. «Elles vont juste,

écrivait alors M. Sainte-Beuve, à cette nature avocassière et bourgeoise

de Dupin, le remettent en verve et le ravigotent.» D'ailleurs, sous son

masque de paysan du Danube, se cachaient une finesse subalterne et une

courtisanerie vulgaire: en flattant les passions anticléricales, il

cherchait à retrouver quelque chose de la popularité qu'il avait perdue

après 1830, et un peu de l'importance parlementaire que les mésaventures

de son tiers parti et sa descente du fauteuil de la présidence avaient

singulièrement diminuée[531]. Il lança son réquisitoire avec une verve

un peu grossière, mais rapide et vigoureuse. Rien de neuf, de haut, de

profond; c'était plein de ce que le duc de Broglie appelait «ces

arguments à la Dupin, ces raisons de coin de rue». Un tel langage

n'allait que mieux aux étroites rancunes, aux jalousies mesquines d'une

partie de l'auditoire. Quel plaisir de voir maltraiter les évêques avec

une sorte de familiarité rude, comme on ferait d'un employé mutin! Et

puis, l'une des habiletés de cet orateur qu'on a appelé «le plus

spirituel des esprits communs» était de donner aux préjugés terre à

terre la tournure d'une saillie de bon sens. Sa parole fut

singulièrement âpre. «Rappelons-nous, s'écria-t-il, que nous sommes sous

un gouvernement qu'on ne confesse pas.» Et il termina par cette

injonction fameuse: «Je vous y exhorte, gouvernement, soyez implacable!»

Après coup, le mot «inflexible» fut substitué à celui d' «implacable».

L'effet, fut considérable. «Jamais je n'avais vu l'assemblée plus

unanime, écrivait le lendemain un spectateur... On eût dit que le clergé

avait touché à toutes les libertés de la France, qu'il avait déchiré la

Charte d'une main violente, et que nous allions revenir au temps de

Grégoire VII!... M. Dupin est redevenu un homme populaire. Il a parlé en

maître à tous les instincts révolutionnaires de la France. Plus il est

brutal, et plus on l'écoute; plus il est incisif, et plus on

l'applaudit; il a la verve et la passion de certains discours de Saurin,

le protestant, et, à cette verve, à cette passion, il conserve la

couleur catholique[532].»

[Note 530: Discours du 19 mars 1844. M. Dupin avait du reste déjà

commencé, le 25 janvier précédent.]

[Note 531: Sur M. Dupin, voir t. II, ch. V, § I.]

[Note 532: _Correspondance de Jules Janin._]

Vivement troublé de cette déclaration de guerre contre le clergé, que

la majorité avait semblé faire sienne par ses applaudissements, le

ministère n'osa ni la contredire ni l'approuver. Il lui fallut bientôt

assister à la contre-partie. M. de Montalembert, arrivé récemment de

Madère où il venait de passer deux ans, avait entendu, d'une des

tribunes publiques, la harangue de M. Dupin. Quelques jours après, il

y répondait à la Chambre des pairs: et certes il apparut que, si le

gouvernement avait été embarrassé, les catholiques n'avaient pas été

intimidés. La parole du jeune pair fut plus fière, plus provocante

même que jamais. À peine s'arrêta-t-il à railler les vexations

impuissantes du gouvernement: il prit à partie le réquisitoire

prononcé à la Chambre des députés et le mit en pièces. «Arrière ces

prétendues libertés!» s'écria-t-il en parlant des «libertés

gallicanes». Puis il continua ainsi: «On vous dit d'être implacables

ou inflexibles; mais savez-vous ce qu'il y a de plus inflexible au

monde? Ce n'est ni la rigueur des lois injustes, ni le courage des

politiques, ni la vertu des légistes; c'est la conscience des

chrétiens convaincus. Permettez-moi de vous le dire, Messieurs, il

s'est levé parmi vous une génération d'hommes que vous ne connaissez

pas. Nous ne sommes ni des conspirateurs, ni des complaisants; on ne

nous trouve ni dans les émeutes, ni dans les antichambres; nous sommes

étrangers à toutes vos coalitions, à toutes vos récriminations, à

toutes vos luttes de cabinet, de partis; nous n'avons été ni à Gand,

ni à Belgrave-Square; nous n'avons été en pèlerinage qu'au tombeau des

apôtres, des pontifes et des martyrs; nous y avons appris, avec le

respect chrétien et légitime des pouvoirs établis, comment on leur

résiste quand ils manquent à leurs devoirs, et comment on leur

survit.» Il termina par ces paroles devenues aussitôt fameuses: «Quoi!

parce que nous sommes de ceux _qu'on confesse_, croit-on que nous nous

relevions des pieds de nos prêtres, tout disposés à tendre les mains

aux menottes d'une légalité anticonstitutionnelle? Ah! qu'on se

détrompe. Au milieu d'un peuple libre, nous ne voulons pas être des

ilotes; nous sommes les successeurs des martyrs, et nous ne

tremblerons pas devant les successeurs de Julien l'Apostat; nous

sommes les fils des croisés, et nous ne reculerons pas devant les fils

de Voltaire[533].» Pendant que ce dialogue enflammé s'échangeait d'une

tribune à l'autre et occupait l'attention publique, quelle pâle figure

faisait le ministère! «Le cabinet s'est abstenu, écrivait alors M. de

Tocqueville; il a laissé arriver les événements, il a laissé les

passions grandir, il s'est tenu coi en face de toutes choses; c'est

son habitude.»

[Note 533: Ces derniers mots furent gravés sur la médaille d'honneur

offerte par les catholiques de Lyon à M. de Montalembert.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 75 / 93 题