Jusqu'à présent nous avons assisté au combat des deux armées opposées,
évêques contre philosophes, champions de la liberté d'enseignement
contre tenants du monopole universitaire. Du gouvernement, sauf ce qui
a été dit, à l'origine, de son malheureux projet de 1841, il n'a pas
encore été parlé. C'est l'ordre logique. Dans ces premières années, en
effet, le ministère n'a eu qu'un rôle secondaire et effacé; il n'a pas
exercé d'action sur la lutte dont il a, sans le vouloir et sans le
savoir, donné le signal; on se battait en dehors de lui et par-dessus
sa tête. Pendant ce temps, son attention et ses efforts étaient
absorbés par les questions extérieures ou intérieures dont la
politique parlementaire faisait, à chaque session, des questions de
cabinet; nous avons vu quelles elles étaient: la liberté
d'enseignement n'y avait pas figuré. Et cependant, à voir les choses
de plus haut, bien des raisons n'eussent-elles pas dû déterminer le
gouvernement à s'emparer du problème ainsi soulevé et à briguer
l'honneur de lui donner une solution sagement libérale? Il souffrait,
nous l'avons vu, du vide de la scène politique et ne savait comment le
remplir, ne voulant pas, à l'intérieur, d'innovations dangereuses
pour un pays ébranlé partant de secousses, et ne pouvant rien
entreprendre au dehors, en face de la coalition toujours prête à se
reformer contre la France de 1830. Avec la liberté d'enseignement, une
occasion s'offrait à lui de faire quelque chose de grand, de sain et
de fécond, qui eût remplacé avec avantage les questions factices et
les querelles de personne où se dépensait toute la vie politique. Ne
serait-ce pas jeter une semence féconde dans ce champ parlementaire
qui paraissait stérilisé à force d'avoir été moissonné, rajeunir le
formulaire un peu vieilli et usé de la politique conservatrice,
agrandir et élever ce qu'il y avait d'étroit et d'abaissé dans une
société bourgeoise, apporter le meilleur contrepoids à la
prépondérance des préoccupations matérielles, donner aux hommes d'État
d'alors cette moralité, cette grandeur, ce prestige qu'ils ne peuvent
avoir quand rien n'indique chez eux le souci des principes supérieurs,
et dont M. Guizot, dès 1832, sentait le besoin pour la monarchie de
Juillet[523]? La liberté religieuse était celle à laquelle les
gouvernements pouvaient faire la part la plus large, se confier avec
le plus de sécurité, «la moins redoutable de toutes les libertés,
disait le comte Beugnot, puisqu'elle n'est réclamée que par des hommes
de paix et de bonne volonté». Loin d'augmenter ainsi l'instabilité,
qui était comme le mal constitutionnel de ce régime issu d'une
révolution, on la diminuerait. En assurant à la royauté de 1830
l'adhésion et la reconnaissance des catholiques satisfaits, on
corrigerait cette faiblesse morale qui résultait de l'hostilité des
hautes classes, demeurées fidèles au parti légitimiste. En enlevant
aux royalistes la possibilité de se poser, contre le gouvernement, en
champions de la liberté religieuse, on leur retirerait le moyen le
plus efficace qu'ils pussent trouver de rafraîchir leur programme et
de recruter, dans la meilleure partie des générations nouvelles, leur
armée affaiblie. Et pour atteindre ce but, il n'était pas besoin de
souscrire à toutes les exigences du parti religieux. Sauf quelques
esprits ardents et absolus, les catholiques se contenteraient à moins.
Que le ministère, se portant médiateur, prît avec autorité
l'initiative d'une sorte de transaction, ils seraient heureux de
l'accepter, s'ils y discernaient la bonne volonté de faire tout ce que
permettaient les circonstances. Ne seraient-ils pas pleinement et
définitivement satisfaits, que du moins ils désarmeraient et, suivant
la fine distinction de Mgr Parisis, à défaut d'un _acquit_,
donneraient un _reçu_. Il suffirait probablement de reprendre le
projet de 1836.
[Note 523: Discours du 16 février 1832.]
C'est certainement ce qu'eût fait M. Guizot, s'il s'était cru libre de
suivre son sentiment personnel. On peut le croire, quand il affirme
après coup, dans ses _Mémoires_, que «personne n'était plus engagé et
plus décidé que lui à sérieusement acquitter, quant à la liberté
d'enseignement, la promesse de la Charte». S'il avait professé à côté
de M. Villemain et de M. Cousin, il n'était pas resté comme eux un
dévot de l'Université: «Vous voulez, disait-il alors à un professeur
fort mêlé aux polémiques, vous voulez, avec votre question
universitaire, être un parti, et vous ne serez jamais qu'une coterie.»
La lutte qui avait éclaté n'était pas de nature à le faire changer
d'avis. Ce n'est pas ce haut esprit qui s'effrayait ou s'effarouchait
de voir les catholiques et même les évêques user des armes de la
liberté. À la différence de la plupart de ses contemporains, il
comprenait les griefs du clergé, la gravité des questions soulevées;
il se plaisait à considérer et à saluer, dans ces débats, quelque
chose de plus vrai, de plus profond, de plus élevé que ce qui agitait
les partis politiques au milieu desquels il était condamné chaque jour
à manoeuvrer. Aussi rendait-il hommage à la «sincérité» de
l'opposition des catholiques, et déclarait-il leur émotion «digne d'un
grand respect», alors même qu'elle conduisait à des démarches, selon
lui, excessives. Bien plus, comme il l'avouera plus tard, ses
sympathies étaient au fond avec eux, et, au plus fort de la lutte, il
éprouvait à leur égard comme un sentiment d'envie. On lui attribuait
l'inspiration du _Globe_ qui blâmait alors sévèrement l'attitude du
_Journal des Débats_ en matière religieuse. Même sur les Jésuites, il
avait l'esprit libre et large; il était allé souvent entendre, à
Notre-Dame, le P. de Ravignan, pour lequel il ressentait estime et
sympathie; plus d'une fois, il eut avec lui des entretiens où il
aimait à se montrer supérieur aux préjugés régnants[524].
[Note 524: _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. I, p.
265 à 269.]
M. Guizot trouvait-il les mêmes dispositions chez ses collègues, entre
autres chez le ministre des cultes et chez celui de l'instruction
publique que leurs attributions appelaient à s'occuper plus
spécialement des questions discutées? M. Martin du Nord eût été, en
temps ordinaire, le plus aimable des ministres: bien intentionné,
déférent envers ceux qu'il appelait _ses_ évêques, _son_ clergé,
gracieux même pour les Jésuites, désirant sincèrement le bien de la
religion et proclamant sa foi à la tribune. Mais cet avocat disert,
ancienne célébrité d'un barreau de province, manquait un peu des vues
hautes et du caractère ferme qui font l'homme d'État. Surpris et
troublé des graves problèmes qu'on soulevait devant lui, il eût
volontiers étouffé l'attaque comme la défense. On ne savait ce qui
agissait le plus sur lui, de la crainte d'attrister les évêques ou de
celle de braver leurs adversaires. Il n'eût pas fait obstacle à une
politique largement libérale, mais il n'était pas homme à en prendre
l'initiative. Néanmoins les prélats rendaient volontiers hommage à ses
bonnes intentions. Ils se plaignaient plus vivement de M. Villemain
qui leur paraissait être, dans le cabinet, le principal obstacle à la
politique de conciliation désirée par M. Guizot. Ce n'était pas que le
ministre de l'instruction publique fût animé de passions
antireligieuses. Dans une note confidentielle adressée à ses
collègues, Mgr Affre faisait, au contraire, remarquer que M. Villemain
se distinguait, entre les hommes politiques de l'époque, par ses
habitudes privées de vie chrétienne, et que, comme ministre, il avait
fait, dans le choix des livres ou des professeurs, des efforts
sincères pour rendre l'enseignement officiel plus religieux[525].
Mais l'esprit de corps universitaire qu'il avait apporté au pouvoir
s'était encore échauffé depuis au feu de tant de polémiques. Lui et M.
Cousin, tout en se jalousant et se détestant, l'un chatouilleux,
ombrageux, inquiet, l'autre violent, impétueux, passionné, se
disputaient l'honneur de personnifier la corporation enseignante. «M.
Villemain, disait une feuille de gauche, est bien plutôt le grand
maître de l'Université qu'il n'est le ministre de l'instruction
publique. Au lieu de se considérer comme le grand pontife de
l'enseignement universel, il est resté le général du corps enseignant
laïque, le supérieur du couvent universitaire. Ainsi l'ont fait ses
antécédents, ses habitudes d'esprit, la situation actuelle des choses
et la difficulté de s'élever à la hauteur de son personnage[526].»
Nous avons déjà eu, du reste, l'occasion de remarquer que M.
Villemain, tout en étant le plus ingénieux des littérateurs, avait
moins encore que M. Martin du Nord les qualités de l'homme
d'État[527]. Joignez à cela cette susceptibilité craintive et
irritable qui est souvent le mal des hommes de lettres, et que les
polémistes catholiques ne ménageaient pas toujours assez. Très
sensible à la louange, encore plus aux critiques, le ministre de
l'instruction publique avait été fort ému de l'accueil, pour lui
inattendu, qui avait été fait à son projet de 1841. De là ce je ne
sais quoi d'aigri et d'agité avec lequel il se mêlait à la lutte.
Quant aux autres membres du cabinet, ils ne paraissaient pas s'occuper
de cette question d'enseignement dont ils ne comprenaient pas encore
l'importance.
[Note 525: _Vie de Mgr Devie_, par M. l'abbé COGNAT, t. II, p.
416.--M. Villemain écrivait à Mgr Mathieu, le 14 janvier 1844: «Je
connais la douceur du nom de Jésus-Christ et je le fais aimer à mes
petits-enfants. Les âpretés de la vie publique, loin de détourner de
Celui qui console, y ramènent le coeur.» (_Vie du cardinal Mathieu_,
par Mgr BESSON, t. I, p. 317.)]
[Note 526: _Courrier français_ du 12 février 1844.]
[Note 527: Voir t. III, ch. I, § III.]
Cet état d'esprit des ministres n'était pas le seul obstacle auquel se
heurtait la bonne volonté de M. Guizot: il y en avait un plus
embarrassant encore, c'était le sentiment régnant dans le Parlement,
non seulement à gauche, où, sauf de rares exceptions, tout le monde
repoussait une liberté qui pouvait profiter à la religion, mais aussi
dans la majorité conservatrice, où le plus grand nombre, par fidélité
à la mauvaise tradition de 1830, répugnait à laisser prendre au
clergé plus d'action sur la société. Parmi ceux qui naguère s'étaient
montrés bienveillants pour l'Église, plusieurs l'avaient crue vaincue
et réduite pour toujours à l'état d'une cliente affaiblie, timide,
qu'ils étaient alors flattés d'avoir sous leur protection. Mais la
voir relever la tête, l'entendre parler un langage fier, mâle, hardi,
cela les surprenait, les choquait et réveillait leurs vieilles
préventions. Ils ne parvenaient pas d'ailleurs à comprendre les
sentiments et les besoins au nom desquels parlaient les évêques.
«Voilà de singulières querelles pour notre temps», écrivait l'un
d'eux. Arborer le drapeau religieux, dix ans après la révolution de
Juillet, leur paraissait une sorte de bizarrerie inexplicable, un
éclat de mauvais goût, absolument comme si, dans un salon, ceux-là
venaient tout à coup à parler bruyamment que leur situation obligeait
à garder un silence modeste. On ne s'expliquait pas le rôle de M. de
Montalembert. «Que veut-il? disait-on. Où cela peut-il le mener? Il ne
tiendrait qu'à lui d'être ambassadeur en Belgique, et il se rend
impossible de gaieté de coeur.» Aussi, en 1843, lorsque les bureaux de
la Chambre des députés furent saisis d'une très modeste proposition,
déposée par M. de Carné et tendant seulement à supprimer le certificat
d'études, ne se trouva-t-il que deux bureaux sur neuf qui autorisèrent
la lecture du projet; des ministériels s'étaient unis aux hommes de
gauche, pour refuser même de l'examiner.
M. Guizot ne croyait pas possible d'aller à l'encontre de ces
préventions. Aux catholiques qui se plaignaient, il répondait avec
mélancolie: «Mais mettez-vous donc à ma place!» Attristé de ne pouvoir
faire ce qu'il eût voulu, il gardait en ces questions une réserve qui
ne convenait guère à son rôle de ministre dirigeant. Du 29 octobre
1840 au mois d'avril 1844, il ne prit pas une seule fois la parole
dans les débats qui s'engagèrent sur la liberté d'enseignement ou
autre sujet religieux. Il laissa au ministre des cultes et à celui de
l'instruction publique le soin d'y représenter le gouvernement, ce
qu'ils firent avec des différences d'accent qui à elles seules
eussent suffi pour révéler qu'il n'y avait eu, sur ce point, ni
attitude concertée ni impulsion donnée. Y aurait-il eu moyen, avec un
peu de décision et de volonté, de dominer, de redresser une opinion
qui n'était pas possédée par des passions bien profondes? Question
délicate, qu'on doit se garder de trancher légèrement. En tout cas, M.
Guizot ne paraît pas l'avoir essayé. Il n'avait pas l'habitude, on le
sait, de violenter cette majorité dont il craignait toujours le
démembrement, et plus d'une fois déjà, nous l'avons vu ainsi amené à
suivre une politique qui n'était pas vraiment la sienne.
L'état d'esprit de M. Guizot et de ses collègues n'est pas le seul
qu'il soit intéressant de connaître. Au-dessus du ministère était le
Roi, qui, par son activité d'esprit, son sens politique si aiguisé,
méritait d'exercer et exerçait en effet une action considérable sur la
marche des affaires. Quelle était son opinion sur les questions
soulevées par les réclamations des catholiques? Louis-Philippe était
personnellement un homme du dix-huitième siècle: il en avait à la fois
le scepticisme et la sensibilité. Mais, chez lui, le politique, par
instinct et par expérience, sentait très vivement l'intérêt du
gouvernement à vivre en paix avec le clergé. De concert avec ses
ministères successifs, il s'était appliqué à remettre sur un bon pied
les rapports des deux pouvoirs. Nous l'avons entendu, dès 1830, dire
cette parole si juste dans sa vive familiarité: «Il ne faut jamais
mettre le doigt dans les affaires de l'Église; il y reste.» N'eût-il
pas eu cette raison politique de craindre les conflits, qu'il les eût
évités pour ne pas attrister la reine Marie-Amélie. «Ne me faites pas
d'affaires avec cette bonne reine», répétait-il souvent à M. Cousin
quand celui-ci était son ministre. Seulement, s'il avait l'esprit trop
fin pour ne pas voir les embarras et les périls d'une lutte avec le
catholicisme, il ne se rendait peut-être pas aussi bien compte de
l'efficacité et de la nécessité sociale de la religion; et surtout, il
ne savait pas toujours discerner à quelles conditions on pouvait
satisfaire les consciences. Il y avait là des idées et des sentiments
qui lui étaient étrangers. Pas plus que certains députés de la
majorité, il ne comprenait l'attitude de M. de Montalembert, et il
avait coutume de demander quand le jeune pair entrerait dans les
Ordres. La vraie portée de la lutte pour la liberté d'enseignement lui
échappait, et il l'appelait parfois «une querelle de cuistres et de
bedeaux». Ce n'est pas qu'il fût porté à prendre parti pour les
«cuistres» contre les «bedeaux». Les prétentions de la philosophie
inquiétaient son bon sens, et, dans le monde universitaire, on se
plaignait généralement que «le parti prêtre fût soutenu par le
château». D'autre part cependant, le Roi se méfiait de l'enseignement
du clergé: il craignait que, des collèges ecclésiastiques, les enfants
ne sortissent «carlistes». En somme, pour le moment, sa pensée ne se
dégageait pas nettement. On sait d'ailleurs qu'il était dans la nature
de cet esprit pourtant si brillant et si étendu, dans les habitudes de
ce politique par certains côtés si consommé, de ne pas prendre
volontiers parti sur les questions de principes, mais de louvoyer au
milieu des faits avec une souplesse patiente et avisée, multipliant au
besoin les inconséquences pour éviter les conflits. Rien chez lui de
cette jeunesse chevaleresque, parfois un peu naïve et téméraire, qui
se plaît à poser les grandes questions. Il aimait mieux tourner une
difficulté que de l'aborder de front, ajourner un problème que de
tenter de le résoudre. D'ailleurs, il croyait peu à la puissance du
bien et beaucoup à celle du mal; il pensait qu'à combattre le mal de
front, on risquait de se faire briser, et que le meilleur moyen de lui
échapper était de ruser avec lui, en le cajolant. Ainsi l'avons-nous
vu, au début, en user avec l'esprit révolutionnaire. Peut-être
était-il disposé à traiter de même la passion antireligieuse, si
celle-ci se montrait trop menaçante; non pas sans doute qu'il la
partageât ou voulût lui céder; mais il estimait que c'était la seule
manière, sinon de détruire, au moins de limiter son action
malfaisante. Était-ce une tactique heureuse ou nécessaire dans les
matières purement politiques? En tout cas, s'il était des questions où
les expédients fussent insuffisants, où les courtes habiletés ne
pussent prévenir les conflits, ni les petites caresses faire oublier
les légitimes griefs, c'étaient celles qui intéressaient la conscience
religieuse. Le Roi devait en faire l'expérience, parfois non sans
surprise ni déplaisir; à ce point de vue, ses rapports avec Mgr Affre
sont assez curieux à étudier.
Louis-Philippe avait été très ennuyé de l'opposition de Mgr de Quélen.
Quand il fut question de lui trouver un successeur, fidèle à sa
pratique constante dans les choix d'évêques, il voulut avant tout un
prêtre justement considéré; mais il ne lui déplut pas d'appeler à ce
siège élevé un personnage sans patronage et sans clientèle, que ne
désignaient ni un grand nom, ni un talent hors ligne, ni une haute
situation. Jugeant des choses ecclésiastiques par ce qui se passait
dans la politique, il comptait ainsi, non pas pouvoir exercer sur le
nouveau prélat une pression qui n'était pas dans ses desseins, mais
lui en imposer, l'avoir dans sa main. Mgr Affre fut tout de suite fort
attiré aux Tuileries, où il était aimablement accueilli. Le Roi se
plaisait à ces bons rapports auxquels ne l'avait pas habitué la
bouderie hautaine de Mgr de Quélen. Tel soir, par exemple, pendant une
grande réception, il tenait le prélat assis à ses côtés sur un canapé,
et répétait à tous ceux qui venaient le saluer: «Je cause avec mon
cher archevêque.» Il se livrait avec lui à toute l'abondance de sa
conversation, s'étendant sur le bien qu'il voulait au catholicisme:
«Ah! si je n'étais pas là, s'écriait-il, tout serait bouleversé. Que
deviendriez-vous? Que deviendrait la religion?» Il le consultait sur
les choix épiscopaux. «Il est délicieux, disait-il, notre cher
archevêque: comme il juge bien les hommes[528]!» Mgr Affre se prêtait
à ces effusions avec une gravité peu souple. Nullement hostile à
l'établissement de Juillet, fort mal vu pour cette raison du parti
légitimiste, opposé par goût à toute démarche téméraire, plus que
personne il désirait un accord entre le clergé et la monarchie de
1830. Mais il ne se payait pas de caresses auxquelles sa nature droite
et un peu fruste était moins sensible qu'une autre; nul n'était plus
éloigné de se réduire au rôle d'un prélat de cour qui éviterait avant
tout de paraître gênant. Aussi, quand, après le projet de 1841, la
question d'enseignement fut mise à l'ordre du jour, voulut-il user des
relations que lui avait permises la faveur royale, pour aborder ce
sujet. Ce n'était pas l'affaire du souverain, qui croyait pouvoir
passer à côté de la question sans prendre parti. Aux premiers mots de
l'archevêque, il changea la conversation. Plusieurs fois, le prélat
revint au sujet loin duquel l'entraînaient les digressions calculées
de son interlocuteur. Tout à coup Louis-Philippe lui dit: «Monsieur
l'archevêque, vous allez prononcer entre ma femme et moi. Combien
faut-il de cierges à un mariage? Je soutiens que six cierges
suffisent; ma femme prétend qu'on en doit mettre douze. Je me rappelle
fort bien qu'à mon mariage, c'était dans la chambre de mon beau-père,
il n'y avait que six cierges.» Ces mots étaient dits avec cette
bonhomie caressante, légèrement narquoise, qui était un des grands
artifices du prince. «Il importe peu, répondit Mgr Affre d'un ton à la
fois courtois et sérieux, que l'on allume six cierges ou douze cierges
à un mariage, mais veuillez m'entendre sur une question plus
grave.»--«Comment, monsieur l'archevêque! ceci est très grave, reprit
en souriant le Roi; il y a division dans mon ménage: ma femme prétend
avoir raison, je soutiens qu'elle a tort.» Sans répliquer, le prélat
poursuivit sa défense de la liberté d'enseignement. Louis-Philippe
l'interrompit: «Mais mes cierges, monsieur l'archevêque, mes cierges?»
Son accent commençait à témoigner d'une certaine impatience. Mgr Affre
ne se troubla pas et continua comme s'il ne se fût aperçu de rien. Le
Roi alors, s'emportant: «Tenez, s'écria-t-il, je ne veux pas de votre
liberté d'enseignement; je n'aime pas les collèges ecclésiastiques; on
y apprend trop aux enfants le verset du _Magnificat: Deposuit potentes
de sede_.» L'archevêque se leva et, après avoir salué, se retira. La
dernière parole du Roi était moins l'expression réfléchie de sa pensée
qu'une boutade comme il lui en échappait souvent dans l'intempérance
de sa conversation: seulement, ce qui était vrai, c'est qu'il désirait
gagner du temps et retarder le moment de se prononcer. L'archevêque
revint, d'autres jours, à la charge; il ne fut pas plus heureux;
Louis-Philippe ripostait en lui demandant «quelle différence il y
avait entre _Dominus vobiscum_ et _pax tecum_»; il se mettait à lui
raconter l'histoire de sa première communion, des anecdotes de son
exil, ou bien parlait sur tout autre sujet avec une imperturbable
volubilité; puis il terminait ainsi son monologue: «Allons, bonjour,
monsieur l'archevêque, bonjour.» Du reste, il était toujours fort
gracieux avec le prélat, qu'il pensait avoir à la fois séduit et
éconduit, comme il avait fait de tant d'hommes politiques. C'était là
où il se trompait: quand on traite avec des hommes de foi, on peut les
contredire; on ne leur fait pas, par de pareils moyens, perdre de vue
ce qu'ils considèrent comme un devoir. Puisqu'on ne voulait pas
l'entendre dans des conversations secrètes, Mgr Affre se résolut à
parler publiquement. Le 1er mai 1842, présentant ses hommages au
souverain, à l'occasion de sa fête, il exprima, d'ailleurs en termes
réservés et convenables, le voeu du clergé de pouvoir «travailler plus
librement à former le coeur et l'esprit de la jeunesse». Le Roi fut
mécontent. «Où ai-je été prendre ce M. Affre? dit-il. C'est une pierre
brute des montagnes. Je la briserais, si je n'en craignais les
éclats.» De cette date commencèrent, entre le souverain et le prélat,
des rapports assez tendus. Un jour, Mgr Affre terminait ainsi
l'entretien auquel avait donné lieu l'un des incidents de la lutte:
«Permettez-moi d'ajouter, Sire, que le gouvernement gagnerait beaucoup
dans l'estime de tous, en laissant à l'Église son indépendance.» Le
Roi se leva, croisa les bras et s'écria: «Ainsi je suis un persécuteur
de l'Église!»--«Non, Sire, reprit l'archevêque; mais je maintiens que
le gouvernement serait plus aimé, s'il ne contrariait pas notre action
par de fréquentes et inutiles tracasseries.»--«Allons, bonjour,
monsieur l'archevêque, bonjour.» Plus tard même, Louis-Philippe, que
l'âge rendait plus irritable et plus impérieux, devait se laisser
aller à des paroles véhémentes et comminatoires, où il y avait du
reste plus de calcul que de colère et surtout que d'animosité
efficace: «Je lui ai fait une peur de chien», disait-il après une
scène de ce genre; mais, pour rien au monde, il n'eût mis la moindre
de ses menaces à exécution. Il se trompait sur l'effet d'une telle
attitude: son interlocuteur sortait des Tuileries moins intimidé
qu'attristé. «Ces gens-là, disait-il, ne voient dans la religion
qu'une machine gouvernementale; ils ne se doutent pas que nous avons
une conscience.» Le résultat le plus clair fut que Mgr Affre, d'abord
si bien disposé pour le régime de Juillet, s'en éloigna peu à peu.
Malgré toute son habileté, le vieux roi se trouvait n'avoir contenté
ni les universitaires ni le clergé.
[Note 528: Ces détails et ceux que nous ajoutons plus loin sont
rapportés dans la _Vie de Mgr Affre_, par M. CRUICE, mort depuis
évêque de Marseille.]