VII

Jusqu'à présent nous avons assisté au combat des deux armées opposées,

évêques contre philosophes, champions de la liberté d'enseignement

contre tenants du monopole universitaire. Du gouvernement, sauf ce qui

a été dit, à l'origine, de son malheureux projet de 1841, il n'a pas

encore été parlé. C'est l'ordre logique. Dans ces premières années, en

effet, le ministère n'a eu qu'un rôle secondaire et effacé; il n'a pas

exercé d'action sur la lutte dont il a, sans le vouloir et sans le

savoir, donné le signal; on se battait en dehors de lui et par-dessus

sa tête. Pendant ce temps, son attention et ses efforts étaient

absorbés par les questions extérieures ou intérieures dont la

politique parlementaire faisait, à chaque session, des questions de

cabinet; nous avons vu quelles elles étaient: la liberté

d'enseignement n'y avait pas figuré. Et cependant, à voir les choses

de plus haut, bien des raisons n'eussent-elles pas dû déterminer le

gouvernement à s'emparer du problème ainsi soulevé et à briguer

l'honneur de lui donner une solution sagement libérale? Il souffrait,

nous l'avons vu, du vide de la scène politique et ne savait comment le

remplir, ne voulant pas, à l'intérieur, d'innovations dangereuses

pour un pays ébranlé partant de secousses, et ne pouvant rien

entreprendre au dehors, en face de la coalition toujours prête à se

reformer contre la France de 1830. Avec la liberté d'enseignement, une

occasion s'offrait à lui de faire quelque chose de grand, de sain et

de fécond, qui eût remplacé avec avantage les questions factices et

les querelles de personne où se dépensait toute la vie politique. Ne

serait-ce pas jeter une semence féconde dans ce champ parlementaire

qui paraissait stérilisé à force d'avoir été moissonné, rajeunir le

formulaire un peu vieilli et usé de la politique conservatrice,

agrandir et élever ce qu'il y avait d'étroit et d'abaissé dans une

société bourgeoise, apporter le meilleur contrepoids à la

prépondérance des préoccupations matérielles, donner aux hommes d'État

d'alors cette moralité, cette grandeur, ce prestige qu'ils ne peuvent

avoir quand rien n'indique chez eux le souci des principes supérieurs,

et dont M. Guizot, dès 1832, sentait le besoin pour la monarchie de

Juillet[523]? La liberté religieuse était celle à laquelle les

gouvernements pouvaient faire la part la plus large, se confier avec

le plus de sécurité, «la moins redoutable de toutes les libertés,

disait le comte Beugnot, puisqu'elle n'est réclamée que par des hommes

de paix et de bonne volonté». Loin d'augmenter ainsi l'instabilité,

qui était comme le mal constitutionnel de ce régime issu d'une

révolution, on la diminuerait. En assurant à la royauté de 1830

l'adhésion et la reconnaissance des catholiques satisfaits, on

corrigerait cette faiblesse morale qui résultait de l'hostilité des

hautes classes, demeurées fidèles au parti légitimiste. En enlevant

aux royalistes la possibilité de se poser, contre le gouvernement, en

champions de la liberté religieuse, on leur retirerait le moyen le

plus efficace qu'ils pussent trouver de rafraîchir leur programme et

de recruter, dans la meilleure partie des générations nouvelles, leur

armée affaiblie. Et pour atteindre ce but, il n'était pas besoin de

souscrire à toutes les exigences du parti religieux. Sauf quelques

esprits ardents et absolus, les catholiques se contenteraient à moins.

Que le ministère, se portant médiateur, prît avec autorité

l'initiative d'une sorte de transaction, ils seraient heureux de

l'accepter, s'ils y discernaient la bonne volonté de faire tout ce que

permettaient les circonstances. Ne seraient-ils pas pleinement et

définitivement satisfaits, que du moins ils désarmeraient et, suivant

la fine distinction de Mgr Parisis, à défaut d'un _acquit_,

donneraient un _reçu_. Il suffirait probablement de reprendre le

projet de 1836.

[Note 523: Discours du 16 février 1832.]

C'est certainement ce qu'eût fait M. Guizot, s'il s'était cru libre de

suivre son sentiment personnel. On peut le croire, quand il affirme

après coup, dans ses _Mémoires_, que «personne n'était plus engagé et

plus décidé que lui à sérieusement acquitter, quant à la liberté

d'enseignement, la promesse de la Charte». S'il avait professé à côté

de M. Villemain et de M. Cousin, il n'était pas resté comme eux un

dévot de l'Université: «Vous voulez, disait-il alors à un professeur

fort mêlé aux polémiques, vous voulez, avec votre question

universitaire, être un parti, et vous ne serez jamais qu'une coterie.»

La lutte qui avait éclaté n'était pas de nature à le faire changer

d'avis. Ce n'est pas ce haut esprit qui s'effrayait ou s'effarouchait

de voir les catholiques et même les évêques user des armes de la

liberté. À la différence de la plupart de ses contemporains, il

comprenait les griefs du clergé, la gravité des questions soulevées;

il se plaisait à considérer et à saluer, dans ces débats, quelque

chose de plus vrai, de plus profond, de plus élevé que ce qui agitait

les partis politiques au milieu desquels il était condamné chaque jour

à manoeuvrer. Aussi rendait-il hommage à la «sincérité» de

l'opposition des catholiques, et déclarait-il leur émotion «digne d'un

grand respect», alors même qu'elle conduisait à des démarches, selon

lui, excessives. Bien plus, comme il l'avouera plus tard, ses

sympathies étaient au fond avec eux, et, au plus fort de la lutte, il

éprouvait à leur égard comme un sentiment d'envie. On lui attribuait

l'inspiration du _Globe_ qui blâmait alors sévèrement l'attitude du

_Journal des Débats_ en matière religieuse. Même sur les Jésuites, il

avait l'esprit libre et large; il était allé souvent entendre, à

Notre-Dame, le P. de Ravignan, pour lequel il ressentait estime et

sympathie; plus d'une fois, il eut avec lui des entretiens où il

aimait à se montrer supérieur aux préjugés régnants[524].

[Note 524: _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. I, p.

265 à 269.]

M. Guizot trouvait-il les mêmes dispositions chez ses collègues, entre

autres chez le ministre des cultes et chez celui de l'instruction

publique que leurs attributions appelaient à s'occuper plus

spécialement des questions discutées? M. Martin du Nord eût été, en

temps ordinaire, le plus aimable des ministres: bien intentionné,

déférent envers ceux qu'il appelait _ses_ évêques, _son_ clergé,

gracieux même pour les Jésuites, désirant sincèrement le bien de la

religion et proclamant sa foi à la tribune. Mais cet avocat disert,

ancienne célébrité d'un barreau de province, manquait un peu des vues

hautes et du caractère ferme qui font l'homme d'État. Surpris et

troublé des graves problèmes qu'on soulevait devant lui, il eût

volontiers étouffé l'attaque comme la défense. On ne savait ce qui

agissait le plus sur lui, de la crainte d'attrister les évêques ou de

celle de braver leurs adversaires. Il n'eût pas fait obstacle à une

politique largement libérale, mais il n'était pas homme à en prendre

l'initiative. Néanmoins les prélats rendaient volontiers hommage à ses

bonnes intentions. Ils se plaignaient plus vivement de M. Villemain

qui leur paraissait être, dans le cabinet, le principal obstacle à la

politique de conciliation désirée par M. Guizot. Ce n'était pas que le

ministre de l'instruction publique fût animé de passions

antireligieuses. Dans une note confidentielle adressée à ses

collègues, Mgr Affre faisait, au contraire, remarquer que M. Villemain

se distinguait, entre les hommes politiques de l'époque, par ses

habitudes privées de vie chrétienne, et que, comme ministre, il avait

fait, dans le choix des livres ou des professeurs, des efforts

sincères pour rendre l'enseignement officiel plus religieux[525].

Mais l'esprit de corps universitaire qu'il avait apporté au pouvoir

s'était encore échauffé depuis au feu de tant de polémiques. Lui et M.

Cousin, tout en se jalousant et se détestant, l'un chatouilleux,

ombrageux, inquiet, l'autre violent, impétueux, passionné, se

disputaient l'honneur de personnifier la corporation enseignante. «M.

Villemain, disait une feuille de gauche, est bien plutôt le grand

maître de l'Université qu'il n'est le ministre de l'instruction

publique. Au lieu de se considérer comme le grand pontife de

l'enseignement universel, il est resté le général du corps enseignant

laïque, le supérieur du couvent universitaire. Ainsi l'ont fait ses

antécédents, ses habitudes d'esprit, la situation actuelle des choses

et la difficulté de s'élever à la hauteur de son personnage[526].»

Nous avons déjà eu, du reste, l'occasion de remarquer que M.

Villemain, tout en étant le plus ingénieux des littérateurs, avait

moins encore que M. Martin du Nord les qualités de l'homme

d'État[527]. Joignez à cela cette susceptibilité craintive et

irritable qui est souvent le mal des hommes de lettres, et que les

polémistes catholiques ne ménageaient pas toujours assez. Très

sensible à la louange, encore plus aux critiques, le ministre de

l'instruction publique avait été fort ému de l'accueil, pour lui

inattendu, qui avait été fait à son projet de 1841. De là ce je ne

sais quoi d'aigri et d'agité avec lequel il se mêlait à la lutte.

Quant aux autres membres du cabinet, ils ne paraissaient pas s'occuper

de cette question d'enseignement dont ils ne comprenaient pas encore

l'importance.

[Note 525: _Vie de Mgr Devie_, par M. l'abbé COGNAT, t. II, p.

416.--M. Villemain écrivait à Mgr Mathieu, le 14 janvier 1844: «Je

connais la douceur du nom de Jésus-Christ et je le fais aimer à mes

petits-enfants. Les âpretés de la vie publique, loin de détourner de

Celui qui console, y ramènent le coeur.» (_Vie du cardinal Mathieu_,

par Mgr BESSON, t. I, p. 317.)]

[Note 526: _Courrier français_ du 12 février 1844.]

[Note 527: Voir t. III, ch. I, § III.]

Cet état d'esprit des ministres n'était pas le seul obstacle auquel se

heurtait la bonne volonté de M. Guizot: il y en avait un plus

embarrassant encore, c'était le sentiment régnant dans le Parlement,

non seulement à gauche, où, sauf de rares exceptions, tout le monde

repoussait une liberté qui pouvait profiter à la religion, mais aussi

dans la majorité conservatrice, où le plus grand nombre, par fidélité

à la mauvaise tradition de 1830, répugnait à laisser prendre au

clergé plus d'action sur la société. Parmi ceux qui naguère s'étaient

montrés bienveillants pour l'Église, plusieurs l'avaient crue vaincue

et réduite pour toujours à l'état d'une cliente affaiblie, timide,

qu'ils étaient alors flattés d'avoir sous leur protection. Mais la

voir relever la tête, l'entendre parler un langage fier, mâle, hardi,

cela les surprenait, les choquait et réveillait leurs vieilles

préventions. Ils ne parvenaient pas d'ailleurs à comprendre les

sentiments et les besoins au nom desquels parlaient les évêques.

«Voilà de singulières querelles pour notre temps», écrivait l'un

d'eux. Arborer le drapeau religieux, dix ans après la révolution de

Juillet, leur paraissait une sorte de bizarrerie inexplicable, un

éclat de mauvais goût, absolument comme si, dans un salon, ceux-là

venaient tout à coup à parler bruyamment que leur situation obligeait

à garder un silence modeste. On ne s'expliquait pas le rôle de M. de

Montalembert. «Que veut-il? disait-on. Où cela peut-il le mener? Il ne

tiendrait qu'à lui d'être ambassadeur en Belgique, et il se rend

impossible de gaieté de coeur.» Aussi, en 1843, lorsque les bureaux de

la Chambre des députés furent saisis d'une très modeste proposition,

déposée par M. de Carné et tendant seulement à supprimer le certificat

d'études, ne se trouva-t-il que deux bureaux sur neuf qui autorisèrent

la lecture du projet; des ministériels s'étaient unis aux hommes de

gauche, pour refuser même de l'examiner.

M. Guizot ne croyait pas possible d'aller à l'encontre de ces

préventions. Aux catholiques qui se plaignaient, il répondait avec

mélancolie: «Mais mettez-vous donc à ma place!» Attristé de ne pouvoir

faire ce qu'il eût voulu, il gardait en ces questions une réserve qui

ne convenait guère à son rôle de ministre dirigeant. Du 29 octobre

1840 au mois d'avril 1844, il ne prit pas une seule fois la parole

dans les débats qui s'engagèrent sur la liberté d'enseignement ou

autre sujet religieux. Il laissa au ministre des cultes et à celui de

l'instruction publique le soin d'y représenter le gouvernement, ce

qu'ils firent avec des différences d'accent qui à elles seules

eussent suffi pour révéler qu'il n'y avait eu, sur ce point, ni

attitude concertée ni impulsion donnée. Y aurait-il eu moyen, avec un

peu de décision et de volonté, de dominer, de redresser une opinion

qui n'était pas possédée par des passions bien profondes? Question

délicate, qu'on doit se garder de trancher légèrement. En tout cas, M.

Guizot ne paraît pas l'avoir essayé. Il n'avait pas l'habitude, on le

sait, de violenter cette majorité dont il craignait toujours le

démembrement, et plus d'une fois déjà, nous l'avons vu ainsi amené à

suivre une politique qui n'était pas vraiment la sienne.

L'état d'esprit de M. Guizot et de ses collègues n'est pas le seul

qu'il soit intéressant de connaître. Au-dessus du ministère était le

Roi, qui, par son activité d'esprit, son sens politique si aiguisé,

méritait d'exercer et exerçait en effet une action considérable sur la

marche des affaires. Quelle était son opinion sur les questions

soulevées par les réclamations des catholiques? Louis-Philippe était

personnellement un homme du dix-huitième siècle: il en avait à la fois

le scepticisme et la sensibilité. Mais, chez lui, le politique, par

instinct et par expérience, sentait très vivement l'intérêt du

gouvernement à vivre en paix avec le clergé. De concert avec ses

ministères successifs, il s'était appliqué à remettre sur un bon pied

les rapports des deux pouvoirs. Nous l'avons entendu, dès 1830, dire

cette parole si juste dans sa vive familiarité: «Il ne faut jamais

mettre le doigt dans les affaires de l'Église; il y reste.» N'eût-il

pas eu cette raison politique de craindre les conflits, qu'il les eût

évités pour ne pas attrister la reine Marie-Amélie. «Ne me faites pas

d'affaires avec cette bonne reine», répétait-il souvent à M. Cousin

quand celui-ci était son ministre. Seulement, s'il avait l'esprit trop

fin pour ne pas voir les embarras et les périls d'une lutte avec le

catholicisme, il ne se rendait peut-être pas aussi bien compte de

l'efficacité et de la nécessité sociale de la religion; et surtout, il

ne savait pas toujours discerner à quelles conditions on pouvait

satisfaire les consciences. Il y avait là des idées et des sentiments

qui lui étaient étrangers. Pas plus que certains députés de la

majorité, il ne comprenait l'attitude de M. de Montalembert, et il

avait coutume de demander quand le jeune pair entrerait dans les

Ordres. La vraie portée de la lutte pour la liberté d'enseignement lui

échappait, et il l'appelait parfois «une querelle de cuistres et de

bedeaux». Ce n'est pas qu'il fût porté à prendre parti pour les

«cuistres» contre les «bedeaux». Les prétentions de la philosophie

inquiétaient son bon sens, et, dans le monde universitaire, on se

plaignait généralement que «le parti prêtre fût soutenu par le

château». D'autre part cependant, le Roi se méfiait de l'enseignement

du clergé: il craignait que, des collèges ecclésiastiques, les enfants

ne sortissent «carlistes». En somme, pour le moment, sa pensée ne se

dégageait pas nettement. On sait d'ailleurs qu'il était dans la nature

de cet esprit pourtant si brillant et si étendu, dans les habitudes de

ce politique par certains côtés si consommé, de ne pas prendre

volontiers parti sur les questions de principes, mais de louvoyer au

milieu des faits avec une souplesse patiente et avisée, multipliant au

besoin les inconséquences pour éviter les conflits. Rien chez lui de

cette jeunesse chevaleresque, parfois un peu naïve et téméraire, qui

se plaît à poser les grandes questions. Il aimait mieux tourner une

difficulté que de l'aborder de front, ajourner un problème que de

tenter de le résoudre. D'ailleurs, il croyait peu à la puissance du

bien et beaucoup à celle du mal; il pensait qu'à combattre le mal de

front, on risquait de se faire briser, et que le meilleur moyen de lui

échapper était de ruser avec lui, en le cajolant. Ainsi l'avons-nous

vu, au début, en user avec l'esprit révolutionnaire. Peut-être

était-il disposé à traiter de même la passion antireligieuse, si

celle-ci se montrait trop menaçante; non pas sans doute qu'il la

partageât ou voulût lui céder; mais il estimait que c'était la seule

manière, sinon de détruire, au moins de limiter son action

malfaisante. Était-ce une tactique heureuse ou nécessaire dans les

matières purement politiques? En tout cas, s'il était des questions où

les expédients fussent insuffisants, où les courtes habiletés ne

pussent prévenir les conflits, ni les petites caresses faire oublier

les légitimes griefs, c'étaient celles qui intéressaient la conscience

religieuse. Le Roi devait en faire l'expérience, parfois non sans

surprise ni déplaisir; à ce point de vue, ses rapports avec Mgr Affre

sont assez curieux à étudier.

Louis-Philippe avait été très ennuyé de l'opposition de Mgr de Quélen.

Quand il fut question de lui trouver un successeur, fidèle à sa

pratique constante dans les choix d'évêques, il voulut avant tout un

prêtre justement considéré; mais il ne lui déplut pas d'appeler à ce

siège élevé un personnage sans patronage et sans clientèle, que ne

désignaient ni un grand nom, ni un talent hors ligne, ni une haute

situation. Jugeant des choses ecclésiastiques par ce qui se passait

dans la politique, il comptait ainsi, non pas pouvoir exercer sur le

nouveau prélat une pression qui n'était pas dans ses desseins, mais

lui en imposer, l'avoir dans sa main. Mgr Affre fut tout de suite fort

attiré aux Tuileries, où il était aimablement accueilli. Le Roi se

plaisait à ces bons rapports auxquels ne l'avait pas habitué la

bouderie hautaine de Mgr de Quélen. Tel soir, par exemple, pendant une

grande réception, il tenait le prélat assis à ses côtés sur un canapé,

et répétait à tous ceux qui venaient le saluer: «Je cause avec mon

cher archevêque.» Il se livrait avec lui à toute l'abondance de sa

conversation, s'étendant sur le bien qu'il voulait au catholicisme:

«Ah! si je n'étais pas là, s'écriait-il, tout serait bouleversé. Que

deviendriez-vous? Que deviendrait la religion?» Il le consultait sur

les choix épiscopaux. «Il est délicieux, disait-il, notre cher

archevêque: comme il juge bien les hommes[528]!» Mgr Affre se prêtait

à ces effusions avec une gravité peu souple. Nullement hostile à

l'établissement de Juillet, fort mal vu pour cette raison du parti

légitimiste, opposé par goût à toute démarche téméraire, plus que

personne il désirait un accord entre le clergé et la monarchie de

1830. Mais il ne se payait pas de caresses auxquelles sa nature droite

et un peu fruste était moins sensible qu'une autre; nul n'était plus

éloigné de se réduire au rôle d'un prélat de cour qui éviterait avant

tout de paraître gênant. Aussi, quand, après le projet de 1841, la

question d'enseignement fut mise à l'ordre du jour, voulut-il user des

relations que lui avait permises la faveur royale, pour aborder ce

sujet. Ce n'était pas l'affaire du souverain, qui croyait pouvoir

passer à côté de la question sans prendre parti. Aux premiers mots de

l'archevêque, il changea la conversation. Plusieurs fois, le prélat

revint au sujet loin duquel l'entraînaient les digressions calculées

de son interlocuteur. Tout à coup Louis-Philippe lui dit: «Monsieur

l'archevêque, vous allez prononcer entre ma femme et moi. Combien

faut-il de cierges à un mariage? Je soutiens que six cierges

suffisent; ma femme prétend qu'on en doit mettre douze. Je me rappelle

fort bien qu'à mon mariage, c'était dans la chambre de mon beau-père,

il n'y avait que six cierges.» Ces mots étaient dits avec cette

bonhomie caressante, légèrement narquoise, qui était un des grands

artifices du prince. «Il importe peu, répondit Mgr Affre d'un ton à la

fois courtois et sérieux, que l'on allume six cierges ou douze cierges

à un mariage, mais veuillez m'entendre sur une question plus

grave.»--«Comment, monsieur l'archevêque! ceci est très grave, reprit

en souriant le Roi; il y a division dans mon ménage: ma femme prétend

avoir raison, je soutiens qu'elle a tort.» Sans répliquer, le prélat

poursuivit sa défense de la liberté d'enseignement. Louis-Philippe

l'interrompit: «Mais mes cierges, monsieur l'archevêque, mes cierges?»

Son accent commençait à témoigner d'une certaine impatience. Mgr Affre

ne se troubla pas et continua comme s'il ne se fût aperçu de rien. Le

Roi alors, s'emportant: «Tenez, s'écria-t-il, je ne veux pas de votre

liberté d'enseignement; je n'aime pas les collèges ecclésiastiques; on

y apprend trop aux enfants le verset du _Magnificat: Deposuit potentes

de sede_.» L'archevêque se leva et, après avoir salué, se retira. La

dernière parole du Roi était moins l'expression réfléchie de sa pensée

qu'une boutade comme il lui en échappait souvent dans l'intempérance

de sa conversation: seulement, ce qui était vrai, c'est qu'il désirait

gagner du temps et retarder le moment de se prononcer. L'archevêque

revint, d'autres jours, à la charge; il ne fut pas plus heureux;

Louis-Philippe ripostait en lui demandant «quelle différence il y

avait entre _Dominus vobiscum_ et _pax tecum_»; il se mettait à lui

raconter l'histoire de sa première communion, des anecdotes de son

exil, ou bien parlait sur tout autre sujet avec une imperturbable

volubilité; puis il terminait ainsi son monologue: «Allons, bonjour,

monsieur l'archevêque, bonjour.» Du reste, il était toujours fort

gracieux avec le prélat, qu'il pensait avoir à la fois séduit et

éconduit, comme il avait fait de tant d'hommes politiques. C'était là

où il se trompait: quand on traite avec des hommes de foi, on peut les

contredire; on ne leur fait pas, par de pareils moyens, perdre de vue

ce qu'ils considèrent comme un devoir. Puisqu'on ne voulait pas

l'entendre dans des conversations secrètes, Mgr Affre se résolut à

parler publiquement. Le 1er mai 1842, présentant ses hommages au

souverain, à l'occasion de sa fête, il exprima, d'ailleurs en termes

réservés et convenables, le voeu du clergé de pouvoir «travailler plus

librement à former le coeur et l'esprit de la jeunesse». Le Roi fut

mécontent. «Où ai-je été prendre ce M. Affre? dit-il. C'est une pierre

brute des montagnes. Je la briserais, si je n'en craignais les

éclats.» De cette date commencèrent, entre le souverain et le prélat,

des rapports assez tendus. Un jour, Mgr Affre terminait ainsi

l'entretien auquel avait donné lieu l'un des incidents de la lutte:

«Permettez-moi d'ajouter, Sire, que le gouvernement gagnerait beaucoup

dans l'estime de tous, en laissant à l'Église son indépendance.» Le

Roi se leva, croisa les bras et s'écria: «Ainsi je suis un persécuteur

de l'Église!»--«Non, Sire, reprit l'archevêque; mais je maintiens que

le gouvernement serait plus aimé, s'il ne contrariait pas notre action

par de fréquentes et inutiles tracasseries.»--«Allons, bonjour,

monsieur l'archevêque, bonjour.» Plus tard même, Louis-Philippe, que

l'âge rendait plus irritable et plus impérieux, devait se laisser

aller à des paroles véhémentes et comminatoires, où il y avait du

reste plus de calcul que de colère et surtout que d'animosité

efficace: «Je lui ai fait une peur de chien», disait-il après une

scène de ce genre; mais, pour rien au monde, il n'eût mis la moindre

de ses menaces à exécution. Il se trompait sur l'effet d'une telle

attitude: son interlocuteur sortait des Tuileries moins intimidé

qu'attristé. «Ces gens-là, disait-il, ne voient dans la religion

qu'une machine gouvernementale; ils ne se doutent pas que nous avons

une conscience.» Le résultat le plus clair fut que Mgr Affre, d'abord

si bien disposé pour le régime de Juillet, s'en éloigna peu à peu.

Malgré toute son habileté, le vieux roi se trouvait n'avoir contenté

ni les universitaires ni le clergé.

[Note 528: Ces détails et ceux que nous ajoutons plus loin sont

rapportés dans la _Vie de Mgr Affre_, par M. CRUICE, mort depuis

évêque de Marseille.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 74 / 93 题