Que l'Université se soit défendue et ait tâché de rendre coup sur
coup, quand on a d'abord semblé poursuivre sa déchéance pour cause
d'indignité morale et religieuse, rien là qui doive surprendre. Mais
voici qu'elle se trouve en présence d'une campagne beaucoup moins
blessante pour elle; les catholiques demandent la liberté pour tous.
Ne prendrait-elle pas le beau rôle et ne servirait-elle pas ses vrais
intérêts, en déclarant qu'elle ne combat ni ne craint cette liberté?
Elle n'en fait rien; les nuits du 4 août sont rares dans l'histoire
des privilégiés. Bien au contraire, elle paraît se cramponner à son
monopole avec un égoïsme craintif, à ce point que M. Sainte-Beuve ne
peut s'empêcher de relever le caractère «mesquin» de ce qu'il appelle
ces «anxiétés de pot-au-feu[516]». Une attitude moins justifiable
encore est celle des «libéraux». Ils ne doivent pas ignorer que ce
sont eux qui, sous la Restauration, ont lancé l'idée de la liberté
d'enseignement et qui en ont ensuite inscrit le principe dans la
Charte de 1830. Et cependant, il leur suffit de l'entendre réclamer
par des catholiques, pour la renier. Tous les journaux de gauche ou de
centre gauche, sauf le _Commerce_, organe peu répandu du petit groupe
Tocqueville, et, par intermittence, une feuille radicale, la
_Réforme_, se font, par haine du clergé, les champions du monopole
universitaire dont naguère encore ils se plaisaient à dire du mal.
Quant au _Journal des Débats_, qui persiste en cette question à
marcher avec ses adversaires politiques, il répond allègrement à ceux
qui lui opposent la promesse de la Charte, que les catholiques n'ont
pas qualité pour invoquer cette Charte, faite «non pour eux et par
eux, mais contre eux».
[Note 516: _Chroniques parisiennes_, p. 148, 149.]
Si résolus que fussent les avocats du monopole à braver toute pudeur
libérale, la défensive leur paraissait embarrassante sur ce terrain
constitutionnel. Aussi les voyons-nous tout de suite tâcher d'en
sortir et chercher à prendre l'offensive sur quelque autre sujet. Dans
les séminaires, quand les jeunes clercs sont sur le point de recevoir
le sacerdoce, pour les mettre à même d'exercer le ministère de la
confession, on leur fait étudier une certaine partie de la théologie
morale, celle qui traite des cas de conscience les plus délicats. Là,
comme dans les thèses de droit criminel, il faut, pour définir les
degrés de culpabilité et la gravité des peines, recourir à des
distinctions que l'ignorant superficiel peut être tenté de regarder
comme subtiles. Là, surtout quand il s'agit des péchés contre le
sixième et le neuvième commandement, on est réduit à approfondir les
plaies les plus honteuses de l'âme, ainsi qu'il est fait, dans les
livres de médecine, pour celles du corps: répugnante, mais nécessaire
dissection, qui n'est pas plus immorale dans un cas que dans l'autre.
Les règles de cette science, s'appliquant non à des faits créés par
une imagination dépravée, mais à ceux que fournit l'expérience des
confesseurs, sont exposées dans des ouvrages spéciaux, écrits en latin
pour les mieux soustraire aux mauvaises curiosités. L'un de ces
ouvrages tomba, en 1843, sous les yeux d'un protestant de Strasbourg,
qui y vit prétexte à un petit pamphlet, publié sous ce titre:
_Découvertes d'un bibliophile_. Accusant les professeurs des
séminaires d'excuser le vol, le parjure, l'adultère et jusqu'aux
débauches contre nature, de pervertir la conscience et de corrompre
l'imagination de leurs élèves, il affectait l'effroi d'une pudeur
indignée, à la vue des ignominies où se complaisait l'enseignement
ecclésiastique. Il était facile de se rendre compte que cette
accusation s'appuyait sur des citations audacieusement tronquées et
dénaturées, ou sur des contresens comme on en commet toujours, quand
on veut traiter au pied levé d'une science quelconque dont on ignore
l'ensemble, les principes, la méthode et même la langue. Mais les
champions du monopole universitaire n'y regardaient pas de si près:
voyant là une arme, ils s'en saisirent avec empressement et s'en
servirent avec une passion sans scrupule. Le _Journal des Débats_ ne
fut pas des derniers à exprimer le dégoût que lui inspiraient «les
honteux écarts de l'enseignement ecclésiastique» et la «boue de la
casuistique». Notons en passant que l'un des plus âpres à flétrir ces
distinctions où il prétendait découvrir l'excuse de tous les crimes,
et en particulier du vol, était M. Libri; probablement avait-il déjà
commencé dans nos bibliothèques les soustractions qui devaient lui
attirer peu après une condamnation infamante. Le tapage fut un moment
si fort, qu'on put se demander si la vérité parviendrait jamais à se
faire entendre. Au bout de quelques mois cependant, devant la réaction
du bon sens et du dégoût, nul n'osa plus prolonger cette calomnie. M.
Isambert ayant tenté d'en porter l'écho à la tribune de la Chambre, il
suffit de quelques mots émus du garde des sceaux pour en faire
justice.
La diversion des «cas de conscience» avait donc échoué, et les
adversaires de la liberté d'enseignement eussent risqué de se trouver
à court, sans la ressource d'une autre manoeuvre, moins nouvelle, mais
d'un effet plus sûr. Benjamin Constant disait un jour à M. de
Corcelle: «On a vraiment bien tort de s'embarrasser pour l'opposition;
quand on n'a rien,... eh bien, il reste les Jésuites; je les sonne
comme un valet de chambre, ils arrivent toujours.» Après avoir tenu
tant de place dans les polémiques de la Restauration, ces religieux
avaient fait peu parler d'eux depuis 1830. S'ils continuaient et même
développaient leurs oeuvres de confession et de prédication, c'était
sans bruit. Ils n'enseignaient plus en France, depuis 1828, et leurs
collèges de Brugelette, de Fribourg et du Passage étaient hors
frontières. Ils se défendaient de tout lien avec les partis politiques
et de toute hostilité contre la monarchie de Juillet[517]. Un moment,
en 1838 et 1839, quelques-uns des fauteurs de la coalition essayèrent
de réveiller contre eux les vieilles préventions; la tentative échoua,
et le _Journal des Débats_ railla ceux qui avaient «peur des
Jésuites[518]». Plus tard, quand, à la suite du projet de 1841, la
question de la liberté d'enseignement se trouva soulevée, la Compagnie
de Jésus ne sortit pas de sa prudente réserve, et ne se mêla pas, au
moins ostensiblement, aux polémiques engagées à ce sujet. Et
cependant, voici que, tout à coup, vers 1842, on se remettait, dans la
presse «libérale», à crier: Au Jésuite! comme sous M. de Villèle. Le
_Journal des Débats_ n'était pas le moins ardent à agiter le fantôme
dont il se moquait naguère avec tant de verve. Le pamphlet principal
de M. Génin avait pour titre: _les Jésuites et l'Université_, et, dans
ses _Lettres_, M. Libri se posait cette question: _Y a-t-il encore des
Jésuites?_ Il n'était pas jusqu'aux écoliers qu'on n'eût
l'inconvenance de mêler à ces querelles; dans plusieurs collèges de
Paris, en 1842, on donnait pour sujet de discours français, Arnauld
demandant, devant le Parlement, l'expulsion des Jésuites, les
accablant des accusations les plus violentes et les plus injurieuses,
et faisant, par contre, un éloge enthousiaste de l'Université. Il
semblait que toute la controverse ne portât plus que sur la Compagnie
de Jésus; ce qui faisait dire spirituellement à M. Rossi: «Je ne sais
si l'humilité chrétienne est parmi les vertus de cette congrégation,
mais elle aura quelque peine à ne pas céder aux séductions de
l'orgueil, tellement est grande la place qu'elle a occupée dans nos
débats.» La polémique, du reste, n'est pas plus sérieuse que sous la
Restauration: même façon de transformer les actes les plus simples de
dévotion ou de charité en noirs complots, les humbles demeures des
religieux en redoutables et mystérieuses forteresses. L'archiconfrérie
de Notre-Dame des Victoires, fondée par M. Desgenettes, en dehors des
Jésuites, est présentée comme une terrible société secrète dont les
50,000 affiliés sont les agents de la puissante compagnie. «Rien ne se
fait, dit gravement M. Libri, sans que les Jésuites y prennent part.»
Et il les montre ayant pied dans toutes les classes de la société,
particulièrement dans «le boudoir des jolies femmes», détournant le
produit des quêtes pour former «_les fonds secrets de la
congrégation_»; guerres, révolutions, tout ce qui s'accomplissait dans
le monde est l'oeuvre des Jésuites; ils ont dans leur maison mère, à
Rome, «un immense livre de police qui embrasse le monde entier», et où
est admirablement racontée la biographie de tous les hommes auxquels
ils ont eu affaire. «Un de mes amis a vu le livre», affirme M. Libri.
Ces sottises finissaient par impatienter Henri Heine lui-même: il
raillait ceux qui attribuaient tout aux intrigues des Jésuites et
s'imaginaient sérieusement que, de Rome, le général de la compagnie
dirigeait, par ses sbires déguisés, la réaction dans le monde entier.
«Ce sont, ajoutait-il, des contes pour de grands marmots, de vains
épouvantails, une superstition moderne.» Mais M. Libri n'en était pas
moins tout entier à l'épouvante irritée que lui causait
l'envahissement croissant de cette congrégation. Sa perspicacité ne
laissait échapper aucun signe de cet envahissement; quelques églises
commençaient alors à être chauffées: n'était-ce pas la preuve,
demandait le savant professeur, que la morale relâchée des Jésuites
gagnait et dominait tout le clergé? On a le regret de constater que le
signal de cette triste et souvent bien sotte campagne était parti
d'assez haut. N'était-ce pas le grand maître de l'Université, M.
Villemain, qui, le 30 juin 1842, en pleine Académie, à propos d'un
concours sur Pascal, avait semblé inviter à reprendre les vieilles
polémiques «contre cette société remuante et impérieuse que l'esprit
de gouvernement et l'esprit de liberté repoussent également»?
L'exemple de M. Villemain était suivi, à l'Académie, par M. Mignet,
dans la séance du 8 décembre 1842; à la Sorbonne, l'année suivante,
par M. Lacretelle, ouvrant son cours d'histoire. Les vieilles
préventions parlementaires venaient au secours des rivalités
universitaires, et, en 1843, deux procureurs généraux, M. Dupin, à la
Cour de cassation, M. Borely, à la cour d'Aix, attaquaient les
Jésuites dans leurs discours de rentrée. Enfin, un pair de France,
homme du monde et homme d'esprit, le comte Alexis de Saint-Priest,
publiait un volume d'histoire sur la suppression de l'Ordre au
dix-huitième siècle.
[Note 517: Voir, à ce propos, la note que le P. Guidée, provincial à
Paris, avait fait parvenir au Roi, en 1838, t. III, ch. IX, § VI.]
[Note 518: _Ibid._]
Qu'il y ait eu dans ces attaques une part de préjugés sincères, on ne
peut le contester; toutefois, la façon dont elles ont éclaté de toutes
parts, si subitement et sans prétexte apparent, révèle une tactique
raisonnée ou instinctive. C'est une «ruse de guerre», disait alors
Henri Heine. On avait compris l'avantage de ce mot de «Jésuite», pour
soulever les passions et pour rendre impopulaire la liberté elle-même.
Suivant la parole de M. de Montalembert, «les défenseurs du monopole
faisaient ce qu'on fait dans une place assiégée; ils faisaient une
diversion habile, une sortie vigoureuse». L'arme paraissait si commode
et à elle seule si efficace, qu'on s'en servait contre tous ceux que
l'on voulait combattre. À propos des cas de conscience, avait-on à
parler des ouvrages des abbés Moullet, Soettler, etc., on avait bien
soin de les appeler le «Père» Moullet ou le «Père» Soettler, pour
faire croire qu'ils appartenaient à la Compagnie de Jésus. Tout ce
qu'on reprochait au clergé, dans le présent ou dans le passé, on
l'attribuait à cette compagnie, qui eût pu souvent répondre:
Comment l'aurais-je fait, si je n'étais pas né?
Contrairement aux vues premières de quelques-uns de ceux qui avaient
étourdiment engagé ce combat, ce qu'on s'était trouvé bientôt
attaquer, sous le nom de jésuitisme, c'était le catholicisme lui-même.
Le masque gallican ou janséniste, derrière lequel on cherchait à
dissimuler l'hostilité antichrétienne, était déjà bien usé sous la
Restauration, en dépit de M. de Montlosier ou de M. Cottu, et quoique
la société de cette époque se rattachât encore, par quelques points,
aux traditions d'ancien régime. Mais, après 1830, il ne pouvait plus
tromper personne. Aussi, répondant au _Journal des Débats_, qui
s'était un jour défendu d'avoir attaqué «la religion du pays» et
prétendait n'en vouloir qu'à «la superfétation honteuse du
jésuitisme», une autre feuille ministérielle, le _Globe_, lui disait:
«Soyez donc plus francs et plus hardis; ne lancez plus vos attaques
obliquement; laissez là les épithètes de Jésuites et de casuistes.
Allez droit au but; ayez la hardiesse de votre inconsidération. Osez
dire aux évêques de France: Nos injures sont pour vous.» «Le
jésuitisme, lisons-nous dans la _Revue indépendante_, à la date du 25
mai 1843, n'est ici qu'une vieille formule qui a le mérite de résumer
toutes les haines populaires contre ce qu'il y a de rétrograde et
d'odieux dans les tendances d'une religion dégénérée... Tout le monde
voit bien ce qui est au fond de cette querelle: il s'agit en réalité
de savoir qui l'emportera du catholicisme exclusif ou de la liberté.»
D'ailleurs, qui eût pu conserver quelque doute sur le caractère que
prenait de plus en plus cette lutte, en voyant ce qui se passait alors
dans l'une des principales écoles de l'État?
À la même heure, en 1843, deux professeurs au Collège de France, non
des premiers venus, M. Quinet et M. Michelet, transformaient leurs
cours en une sorte de diatribe haineuse contre les Jésuites. La
surprise fut grande. Le passé de ces deux hommes ne semblait pas les
avoir préparés à ce rôle de pamphlétaire. Les accès de fièvre
révolutionnaire et belliqueuse ressentis par M. Quinet en 1830 et en
1840 avaient été considérés comme des accidents passagers dans une vie
qui paraissait d'ailleurs absorbée par des travaux d'érudition et de
poésie. S'il n'était pas chrétien, il n'avait pas apporté jusqu'ici,
dans les choses religieuses, de passion agressive, et l'on croyait
voir en lui un penseur cherchant le Dieu qu'il souffrait d'avoir
perdu. Du reste, aussi éloigné que possible de toute question pratique
et contemporaine, il vivait plutôt dans les nuages, si peu en quête
des applaudissements vulgaires qu'un de ses amis pouvait dire: «Que
voulez-vous? Quinet a toujours eu un talent particulier pour cacher ce
qu'il fait.» Quant à M. Michelet, bien que n'ayant jamais eu
d'habitudes ni même de convictions religieuses, et n'ayant été baptisé
qu'à dix-huit ans, il avait été quelque temps considéré par les
catholiques, sinon comme un des leurs, du moins comme un allié.
C'était Mgr Frayssinous qui l'avait nommé à l'École normale, comptant
qu'il y contre-balancerait l'influence voltairienne de professeurs
plus «libéraux». On l'avait choisi pour enseigner l'histoire à la
fille du duc de Berry, en attendant qu'on lui donnât pour élève, après
1830, la princesse Clémentine. Nul n'avait semblé goûter plus vivement
cette poésie du christianisme que Chateaubriand venait de révéler à
son siècle; nul n'avait mieux senti le moyen âge, rendu un plus tendre
hommage au rôle maternel de l'Église envers la jeune Europe; nul
n'avait baisé d'une lèvre plus émue la croix du Colisée ou les pierres
de nos cathédrales gothiques. «Toucher au christianisme! s'écriait-il;
ceux-là seuls n'hésiteraient point qui ne le connaissent pas.» Et,
pour exprimer la nature des sentiments que la vieille religion lui
inspirait, il rappelait ce qu'il avait éprouvé auprès du lit de sa
mère malade. Aussi pouvait-il écrire, en 1843: «Les choses les plus
filiales qu'on ait dites sur notre vieille mère l'Église, c'est moi
peut-être qui les ai dites.» Du reste, étranger aux passions et aux
intrigues du dehors, tout entier à ses vieux documents ou à ses élèves
qu'il aimait également, sorte de Bénédictin soucieux de ce qu'il
appelait «sa virginité sauvage», il donnait à tous, par sa personne
comme par ses écrits, l'idée d'un talent dont la note dominante était
une naïveté tendre et enthousiaste; Henri Heine l'appelait alors «le
doux et paisible Michelet, cet homme au caractère placide comme le
clair de lune». Et cependant, à peine ces deux professeurs sont-ils
atteints, avec tant d'autres, par le livre du _Monopole
universitaire_, qu'ils bondissent furieux et deviennent, à
l'étonnement de tous et au regret de leurs amis, les adversaires les
plus vulgairement passionnés du clergé et du catholicisme. Comment
expliquer cette transformation? Peut-être y avait-il eu, dès
l'origine, chez M. Quinet, un fanatisme révolutionnaire et
antichrétien plus profond qu'on ne le croyait; ses lettres, publiées
après sa mort, révèlent en effet, de 1830 à 1843, une sorte de
misanthropie irritée contre le gouvernement et la société, qui
rappelle parfois la correspondance de Lamennais. Quant à M. Michelet,
à côté des tendresses de sa nature littéraire, il avait une
sensibilité douloureuse, venant en partie de la misère et des
blessures d'amour-propre dont il avait souffert pendant son enfance et
souvent même dans son âge mûr; la longue et laborieuse solitude où il
avait vécu sur lui-même, accumulant dans le silence bien des
amertumes, avait ajouté à cette susceptibilité quelque chose de
concentré et une sorte d'exaltation intérieure qui n'attendait qu'une
circonstance pour faire explosion. Il y avait en outre chez lui un
grand orgueil et une vanité plus grande encore. N'est-ce même pas
surtout par là qu'il est tombé? Ne semble-t-il pas qu'à cette époque
le démon l'ait transporté sur la montagne de la tentation, qu'il lui
ait montré à ses pieds et offert, s'il voulait servir des passions
mauvaises, le royaume de la basse popularité? M. Michelet crut trouver
là une revanche des humiliations mondaines dont il avait souffert; il
se laissa séduire, et aussitôt le vertige s'empara de lui.
Ce fut à propos des littératures méridionales de l'Europe, sujet
officiel de son cours, que M. Quinet trouva moyen de faire six leçons
sur les Jésuites ou plutôt contre eux. Prétendant analyser et définir
le jésuitisme, il s'attaqua, avec une violence extrême, aux _Exercices
spirituels_ de saint Ignace; par des citations mal traduites ou
inexactes, il chercha à rendre odieuse et ridicule cette grande
méthode de vie intérieure, et dénonça, dans l'esprit qui en émanait,
une influence mortelle à toute civilisation: «Ou le jésuitisme doit
abolir l'esprit de la France, concluait-il, ou la France doit abolir
l'esprit du jésuitisme.» Cette dernière oeuvre était, à ses yeux, la
mission propre de l'Université et la raison d'être de son monopole.
Estimant que le catholicisme--à cette date il l'appelait encore le
jésuitisme--était incompatible avec la révolution, il voulait que
l'État fondât une religion nouvelle, destinée à rétablir, au-dessus
des divisions actuelles de sectes, l'unité morale de la nation;
l'enseignement public lui paraissait le moyen d'imposer ce nouvel
Évangile aux jeunes générations. M. Quinet devait bientôt laisser voir
que cette religion se confondait, dans sa pensée, avec l'idée
révolutionnaire. Le scandale fut grand de voir de pareilles thèses
professées par un personnage qui se plaisait lui-même à dire: «Je suis
un homme qui enseigne ici publiquement, au nom de l'État.» Fallait-il
s'étonner que l'amphithéâtre du Collège de France ressemblât parfois
plus à la salle d'un club qu'à celle d'un cours? Chaque leçon était
«une bataille», dit un disciple de M. Quinet, M. Chassin. La partie
ardente de la jeunesse catholique, ainsi provoquée, venait protester
contre les outrages que le professeur jetait à ses croyances. «Plus
d'une fois, raconte encore M. Chassin, entendant des cris formidables,
l'administrateur accourut, par les couloirs intérieurs, jusqu'à la
chaire du professeur, et, pâle d'effroi, lui conseilla de lever
immédiatement la séance:--Je ne sais pas, disait-il, si, ce soir, il
subsistera une pierre du Collège de France.» Mais après quelques
scènes de ce genre, les étudiants catholiques, obéissant aux conseils
des chefs de leur parti, notamment du P. de Ravignan, renoncèrent à
ces manifestations. Quant à M. Quinet, au milieu des passions qu'il
soulevait, il apportait une sorte de fanatisme mystique dont on trouve
la trace dans sa correspondance, se croyant un apôtre et presque un
martyr, alors qu'il faisait oeuvre de détestable pamphlétaire.
Encore chez M. Quinet y avait-il une apparence d'enseignement, une
certaine gravité, un plan suivi. Rien de tout cela chez M. Michelet.
Chargé d'un cours d'histoire et de morale, les sujets traités par lui
jusqu'alors ne le conduisaient pas à s'occuper des Jésuites; mais sa
passion fantaisiste dédaigne même la feinte d'une transition. Il
suffit de jeter un regard sur son auditoire pour voir ce qu'est
devenu, avec cet étrange professeur, le vieux Collège de France. Une
foule tapageuse fait queue aux portes et se bouscule pour entrer. Dans
la salle comble, en attendant le maître, on s'interpelle, on crie, on
échange de grossiers lazzi, on chante la _Marseillaise_, _Jamais
l'Anglais ne régnera_, ou des couplets de Béranger dont chaque refrain
est accueilli par un hurlement: À bas les Jésuites! quelquefois des
chants pires encore. Un jeune homme profite d'un intermède pour
déclamer des vers patriotiques; un autre quête pour la Pologne. Enfin,
M. Michelet fait son entrée: tête couverte de grands cheveux déjà
presque blancs, figure longue et fine, bouche un peu contractée,
regard ardent, et, dans toute sa physionomie, quelque chose de fébrile
et de troublé. Il s'assied. Les bras pendants sous la table, il
s'agite, se balance, et commence d'un ton saccadé, en style haché. Il
n'est pas orateur: les mots lui viennent rares et pénibles; souvent il
se gratte le menton, en paraissant attendre l'idée. Sur quoi va porter
la leçon? On ne s'en doute pas. Le sait-il lui-même? Son début est
parfois des plus étranges: tel jour, il parle d'un incident vulgaire
qui a frappé un moment son regard, en venant au Collège de France. Il
veut charmer et amuser ses auditeurs; il veut surtout les flatter et
obtenir leur applaudissement, en faisant écho à leur passion du
moment[519]. Nul moyen d'analyser ces leçons. Il y règne une animosité
violente, une colère furieuse, une sorte de terreur grotesque que tout
révèle, jusqu'au trouble inouï du style et de la composition. Le plus
souvent, le professeur s'attaque aux hypothèses que crée son
imagination, aux perfidies, aux égarements, aux corruptions qu'il
suppose possibles, que dès lors il prend comme réels et sur lesquels
il fonde sa satire et son réquisitoire. Du reste, dans cette vision
maladive, tout défile et se mêle en désordre, passé, avenir et
présent, philosophie, politique, peinture, Pologne, bals du quartier
latin, architecture, façon dont les babies mangent de la bouillie, et
presque toujours il aboutit à parler de soi. «Je suis sûr de ne pas
rester court, disait-il, parce que ce que je raconte, c'est moi.»
C'est lui qui a tout fait, qui a tout vu; il est la personnification
de l'humanité; il est le précurseur d'un nouveau Messie, s'il n'est ce
Messie lui-même. Aussi M. Sainte-Beuve écrit-il, à ce propos, le 28
juillet 1843: «Jamais le _je_ et le _moi_ ne s'est guindé à ce degré.
C'est menaçant.» M. Michelet a la plus haute idée de son oeuvre; à
l'entendre, «chacune de ses leçons est un poème»; il déclare «n'avoir
jamais eu un sentiment plus religieux de sa mission, n'avoir jamais
mieux compris le sacerdoce, le pontificat de l'histoire». Triste
décadence d'un brillant esprit, que rien désormais n'arrêtera plus. Le
cours de 1843 a été une époque décisive et fatale dans la vie de M.
Michelet. L'une des extravagances de sa dernière manière sera de
prétendre distinguer deux François 1er, l'un _avant_, l'autre _après
l'abcès_; deux Louis XIV, l'un _avant_, l'autre _après la fistule_;
comme on l'a dit spirituellement, on serait mieux fondé à distinguer
deux Michelet, l'un _avant_, l'autre _après les Jésuites_. Le second
n'a rien du premier, et prend en quelque sorte plaisir à le
contredire. Le talent même s'est altéré; les défauts sont aggravés, et
les qualités se sont voilées. L'écrivain paraît de plus en plus sous
l'empire d'une folie malsaine dans laquelle un sentiment domine: la
haine satanique du christianisme. Ce fut une des ruines morales et
intellectuelles de ce siècle qui en a tant connu.
[Note 519: Cette recherche lui attire parfois quelque mésaventure. Un
jour, les jeunes gens, en l'attendant, s'étaient mis à chanter une
chanson obscène qui avait pour refrain un mot ignoble, hurlé en
choeur. Sur ce mot, qui a depuis fait son entrée dans la langue
parlementaire, la porte s'ouvre, le silence se fait, et M. Michelet
paraît. N'ayant entendu de loin que le vacarme, il s'imagine qu'on
chantait la _Marseillaise_. Empressé, suivant son usage, de s'unir aux
sentiments des assistants, il commence: «Messieurs, dit-il, au milieu
de ces chants patriotiques...» Un immense éclat de rire couvre sa
voix, et le professeur est obligé de chercher un autre exorde, en face
d'un auditoire rendu, par cet incident, plus tumultueux et plus
inconvenant encore que de coutume.]
Ces cours qui étaient le plus grand désordre des luttes religieuses de
ce temps, eurent du moins un avantage. Désormais, il ne fut plus
possible de soutenir qu'en attaquant les Jésuites, on ne s'en prenait
pas au clergé tout entier et à la religion elle-même. Les deux
professeurs dédaignaient de dissimuler la vraie portée de leurs coups.
M. Michelet en vint bientôt à soutenir que le christianisme était un
obstacle aux progrès de l'humanité, une décadence par rapport non
seulement au paganisme, mais au fétichisme, la «cité du mal», par
opposition à la révolution qui était la «cité du bien», et il
proclamait sa résolution de «détrôner le Christ». Quant à M. Quinet,
un de ses apologistes, M. Chassin, nous le montre, dans son cours,
poursuivant le catholicisme à travers tous les siècles, «se rangeant
du côté de ses grands ennemis du dix-huitième siècle, détrônant
l'Église, et décernant à la révolution française la papauté
universelle et le gouvernement des âmes». Cette franchise brutale
dérangeait bien des tactiques. Au premier moment, tous les partisans
du monopole, depuis le _Journal des Débats_ et la _Revue des Deux
Mondes_ jusqu'au _National_ et à la _Revue indépendante_, avaient
applaudi à la sortie des deux professeurs; mais les habiles et les
prudents ne tardèrent pas à y trouver plus d'embarras que de secours.
Dès l'apparition du livre des _Jésuites_, dans lequel les deux
professeurs avaient réuni leurs leçons de 1843, la _Revue des Deux
Mondes_ disait: «La publication a réussi, le coup a porté, _trop bien
peut-être_.» Un autre fait se dégageait des scandales du Collège de
France, c'est que les passions soulevées s'attaquaient en réalité à la
monarchie de Juillet aussi bien qu'à l'Église catholique. À chaque
incident, à chaque parole des maîtres, à chaque manifestation des
élèves, ce caractère révolutionnaire apparaissait plus marqué et plus
agressif. M. Chassin a loué depuis M. Quinet de ce que, après deux ans
de son enseignement, «la jeunesse des écoles avait cessé d'être
catholique et était devenue républicaine»; il a déclaré, en parlant
des événements de 1848, que «les cours du Collège de France pouvaient
être considérés comme une des causes les plus directes de ce réveil
national et universel»; et il a ajouté, à propos du rôle de M. Quinet,
le 24 février: «Au jour de l'action, il fut à son poste. Il avait, si
j'ose dire, armé les âmes; il devait donc se jeter en personne dans la
bataille... Un des premiers, il entra aux Tuileries, le fusil à la
main. L'alliance conclue par l'idée fut ainsi scellée dans le sang.»
N'y a-t-il pas là une leçon pour les politiques à courte vue qui
s'imaginent que le cri: À bas les Jésuites! ne menace pas l'État, ou
qui même croient habile de détourner de ce côté les passions gênantes
ou redoutables?
La diversion, chaque jour plus violente et plus tapageuse, tentée
contre la Compagnie de Jésus, obligea les catholiques qui avaient pris
d'abord l'offensive contre le monopole universitaire, à se défendre, à
leur tour, sur le terrain où on les attaquait et qui, à raison des
préjugés encore régnants, pouvait paraître peu favorable. M. de
Montalembert avouait plus tard, à la tribune, «l'embarras» que, dans
le premier moment, cette évocation d'un Ordre si impopulaire avait
causé aux catholiques. Toutefois, ils firent vaillamment face à
l'attaque. Journaux, revues, brochures, livres, tout fut employé. Un
écrit effaça tous les autres: ce fut celui que le P. de Ravignan
publia en janvier 1844, sous ce titre: _De l'existence et de
l'institut des Jésuites_. Rare fortune pour cet institut, de posséder
alors dans ses rangs un prédicateur célèbre dont les hommes de tous
les partis étaient les auditeurs assidus et les admirateurs, dont le
chancelier Pasquier faisait l'éloge en pleine Académie; un religieux
dont la vertu en imposait à ce point que personne n'osait l'attaquer.
Qu'un tel homme prît en main la cause des Jésuites et les
personnifiât en quelque sorte devant le monde, au jour du péril,
c'était déjà beaucoup, car son nom, à lui seul, était une force et une
protection; mais de plus son petit livre était, en lui-même,
excellent. Traitant successivement des _Exercices spirituels_ de saint
Ignace, des constitutions, des missions et des doctrines de la
compagnie, il contenait une réfutation brève, simple et forte, de
toutes les accusations portées. Et surtout, quel accent incomparable
avait cette courte apologie, fière sans rien de provocant ni
d'irritant, où l'auteur se défendait sans s'abaisser au rang d'accusé:
mélange singulièrement saisissant de l'humilité du religieux qui parle
par obéissance, avec un absolu détachement de tout ce qui le touche
personnellement, et de la noblesse d'âme du gentilhomme, soucieux de
l'honneur de son drapeau! Et quelle sérénité dans une oeuvre de
polémique! À peine, par moments, un peu d'impatience, à la vue du bon
sens et de la bonne foi si outrageusement méconnus, mais aucune pensée
petite, amère, aucune animosité contre les hommes; toujours cette
politesse du langage qui, chez l'écrivain, était à la fois la marque
de l'homme bien né et la manifestation d'une ardente charité
chrétienne; depuis la première page jusqu'à la dernière, une émotion
où l'on ne sait ce qui domine, de l'amour de la cause que l'auteur
défend, ou de celui des âmes qu'il veut toucher; par places, des cris
du coeur d'une admirable éloquence. Le contraste était grand avec les
oeuvres troublées auxquelles il répondait, et aussi, il faut le dire,
avec quelques-unes de celles par lesquelles avait été défendue
jusqu'alors la cause catholique[520].
[Note 520: De courts extraits donneront l'idée de ce petit livre. Il
débutait ainsi: «La prudence a ses lois, elle a ses bornes. Dans la
vie des hommes, il est des circonstances où les explications les plus
précises deviennent une haute obligation qu'il faut remplir. Je
l'avouerai: depuis surtout que le pouvoir du faux semble reprendre
parmi nous un empire qui paraissait aboli, depuis que des haines
vieillies et des fictions surannées viennent de nouveau corrompre la
sincérité du langage et dénaturer les droits de la justice, j'éprouve
le besoin de le déclarer: je suis Jésuite, c'est-à-dire religieux de
la Compagnie de Jésus... Il y a d'ailleurs, en ce moment, trop
d'ignominies et trop d'outrages à recueillir sous ce nom, pour que je
ne réclame point publiquement ma part d'un pareil héritage. Ce nom est
mon nom; je le dis avec simplicité: les souvenirs de l'Évangile
pourront faire comprendre à plusieurs que je le dise avec joie.» La
fin n'était ni moins noble ni moins touchante: «Que si je devais
succomber dans la lutte, avant de secouer, sur le sol qui m'a vu
naître, la poussière de mes pas, j'irais m'asseoir une dernière fois
au pied de la chaire de Notre-Dame. Et là, portant en moi-même
l'impérissable témoignage de l'équité méconnue, je plaindrais ma
patrie, et je dirais avec tristesse: Il y eut un jour où la vérité lui
fut dite; une voix la proclama, et justice ne fut pas faite; le coeur
manqua pour la faire. Nous laissons derrière nous la Charte violée, la
liberté de conscience opprimée, la justice outragée, une grande
iniquité de plus. Ils ne s'en trouveront pas mieux; mais il y aura un
jour meilleur, et, j'en lis dans mon âme l'infaillible assurance, ce
jour ne se fera pas longtemps attendre. L'histoire ne taira pas la
démarche que je viens de faire; elle laissera tomber sur un siècle
injuste tout le poids de ses inexorables arrêts. Seigneur, vous ne
permettrez pas toujours que l'iniquité triomphe sans retour ici-bas,
et vous ordonnerez à la justice du temps de précéder la justice de
l'éternité.»]
Dans la publication du P. de Ravignan, il y avait plus qu'une belle
parole, il y avait un grand acte. Jusqu'à présent les Jésuites ne
s'étaient défendus que par la vieille méthode, attendant tout de la
tolérance du gouvernement, sollicitée sans bruit, faisant parler d'eux
le moins possible, évitant même de se nommer. En 1838, par exemple,
ils avaient été menacés: nous avons vu alors le provincial de Paris,
le P. Guidée, faire parvenir au Roi un mémoire secret où il trouvait
moyen de justifier son Ordre sans en prononcer une seule fois le nom;
il s'y faisait même un mérite de cette espèce de dissimulation. Tout
autre avait été la tactique inaugurée par Lacordaire avec son _Mémoire
pour le rétablissement des Frères Prêcheurs_, et suivie par M. de
Montalembert, Mgr Parisis et les autres chefs du mouvement catholique,
tactique qui consistait à se défendre par la publicité, par toutes les
armes que fournissaient les libertés modernes, et à s'adresser à
l'opinion plus qu'au gouvernement. Par sa brochure, le P. de Ravignan
s'engage et engage avec lui résolument sa compagnie dans cette voie
libérale. Tout d'abord il se nomme, avec une hardiesse dont la
nouveauté stupéfie ses adversaires[521]. Il n'invoque pas le droit
divin de l'Église; mais le droit public de la France; il s'appuie,
non sur les bulles des papes, mais sur la Charte. «La Charte a-t-elle
proclamé la liberté de conscience, oui ou non?» tel est le fond de son
argumentation. Il se défend d'être hostile aux principes auxquels il
fait appel. «On nous transforme, dit-il, en ennemis des libertés et
des institutions de la France: pourquoi le serions-nous?» Afin de
compléter sa démarche, il publie, en même temps, une lettre et une
consultation de M. de Vatimesnil, qui établissent la situation légale
des congrégations, notamment des Jésuites, et qui déterminent ainsi le
terrain de la résistance judiciaire.
[Note 521: M. Libri écrivait alors: «M. l'abbé de Ravignan s'intitule
publiquement membre de la Compagnie de Jésus, ce qu'on n'avait jamais
osé faire sous la Restauration.» Et M. Cuvillier-Fleury disait dans le
_Journal des Débats_: «Ils ont osé, quatorze ans après la révolution
de Juillet, ce qu'ils n'avaient jamais tenté, même sous la
Restauration; ils se sont nommés.»]
L'effet de ce livre fut immense. Il s'en vendit, dans la seule année
1844, plus de vingt-cinq mille exemplaires: chiffre considérable pour
l'époque. Les adversaires n'osaient l'attaquer directement. Pendant
que Lacordaire proposait, au cercle catholique, «trois salves en
l'honneur du P. de Ravignan», celui-ci recevait l'avis que, dans les
Chambres, «sa brochure avait produit très bon effet, qu'on en avait
beaucoup parlé dans un bon sens, que MM. Pasquier, Molé, de Barante,
Sauzet, Portalis et autres l'approuvaient hautement», que les
ministres eux-mêmes, M. Guizot et M. Martin du Nord, la jugeaient
favorablement[522]. Le premier président, M. Séguier, venait voir
l'auteur pour le féliciter. Il n'était pas jusqu'à M. Royer-Collard,
si imbu de préventions jansénistes, qui ne lui exprimât son
admiration. M. Sainte-Beuve écrivait alors dans la _Revue suisse_:
«C'est le premier écrit sorti des rangs catholiques, durant toute
cette querelle, qui soit digne d'une grande et sainte cause... Il est
de nature à produire beaucoup d'effet; il s'en vend prodigieusement.»
Aussi le P. de Ravignan écrivait-il modestement au Père général: «Dieu
a béni cette publication, malgré l'inconcevable indignité de
l'instrument; pas un blâme encore, que je sache, pas un inconvénient
signalé, au contraire.» Un succès si complet contient une leçon. Il
est dû à deux causes: d'abord la modération et la dignité du ton,
l'esprit large, juste et charitable qui anime l'auteur, sa
préoccupation, non de flatter les passions de ses amis ou de meurtrir
ses adversaires, mais de convaincre et d'attirer tous les hommes
d'entre-deux; ensuite l'avantage du terrain nouveau où il s'est placé,
de la thèse de liberté et de droit moderne sur laquelle il s'est
fondé. Il a pris, pour une défensive devenue nécessaire, les armes
dont les chefs du parti catholique s'étaient servis naguère pour
l'offensive; il l'a fait avec un avantage égal, et il a empêché ainsi
que les partisans du monopole ne trouvassent, par la diversion contre
le jésuitisme, un moyen de réparer l'échec moral subi par eux, sur la
question même de la liberté d'enseignement.
[Note 522: Lettres inédites du R. P. de Ravignan.]