IV

En présence de l'accusation, parfois grave, souvent violente, portée

contre eux au nom de la religion, quelle fut l'attitude des

représentants de l'enseignement officiel? Ils témoignèrent une grande

surprise et se posèrent presque en persécutés, tout au moins en

pacifiques que des voisins contraignaient à la lutte par leur esprit

d'empiétement et de querelle. Ils oubliaient que le conflit était

principalement imputable à ceux qui avaient, depuis dix ans,

obstinément entravé l'exécution de la promesse de la Charte. M. Cousin

surtout affecta des airs d'innocence méconnue et indignée. On

l'entendit affirmer, à la tribune du Luxembourg, avec la solennité

émue de sa parole, qu'il «ne s'enseignait aucune proposition qui pût

directement ou indirectement porter atteinte à la religion

catholique». En même temps, sentant bien quelles armes ses anciens

écrits fournissaient à ses adversaires, il commença à leur faire subir

une sorte de revision et multiplia les éditions nouvelles, les

préfaces, pour effacer, voiler ou expliquer d'une façon anodine ce

qu'il avait pu dire de compromettant, notamment sur le panthéisme.

Peut-être, dans ce travail, obéissait-il non seulement à une

préoccupation de tactique, aux nécessités de sa situation officielle,

mais aussi à cet attrait qui devait, dans la dernière partie de sa

vie, le rapprocher de la vérité religieuse, sans, il est vrai, l'y

faire jamais entrer complètement. Mais, sur le moment, les spectateurs

les moins suspects de partialité catholique ne considéraient pas sans

sourire cette évolution qui leur paraissait plus prudente que sérieuse

et sincère. M. Sainte-Beuve déclarait «un peu impatientantes» ces

pieuses «inclinaisons de tête» du philosophe, et voyait là du

«charlatanisme[494]»; Henri Heine lui reprochait son «hypocrisie» et

son «jésuitisme[495]»; quant à Proudhon, plus brutal, il trouvait

cette conduite «indigne» et «ignoble[496]». M. Cousin d'ailleurs avait

du malheur: tandis qu'il tâchait de convaincre les autres et peut-être

lui-même de l'orthodoxie de sa doctrine, ses plus chers disciples,

soit dans leur enseignement, soit dans leurs écrits et jusque dans

leurs réponses aux critiques des écrivains religieux, laissaient voir

le scepticisme qui était au fond et surtout au terme de cette

doctrine, et trahissaient leur hostilité dédaigneuse à l'égard de

cette Église si savamment caressée par leur maître. Chaque jour, les

catholiques aux aguets pouvaient relever quelque fait de ce genre.

[Note 494: _Chroniques parisiennes_, p. 53.]

[Note 495: Lettre du 8 juillet 1843, adressée à la _Gazette

d'Augsbourg_. (_Lutèce_, p. 386.)]

[Note 496: Lettre du 9 mai 1842. (_Correspondance de Proudhon._)]

Si la tactique de M. Cousin était ainsi dérangée par ses disciples,

qu'était-ce quand la parole était prise par les indépendants de

l'Université! M. Génin, professeur de faculté, polémiste dur et

passionné,--des écrits duquel M. Sainte-Beuve disait alors: «C'est

âcre, violent et du pur dix-huitième siècle»,--raillait «les hommages

d'une sincérité suspecte» rendus par l'éclectisme à la religion, et

avouait, proclamait l'antinomie de la philosophie et du catholicisme.

M. Quinet, professeur au Collège de France, parlait de même et

«félicitait l'Église de s'être lassée la première de la trêve menteuse

qu'on avait achetée si chèrement de part et d'autre». M. Libri,

réfugié italien, de vive intelligence et de petite moralité, alors en

grande faveur dans le monde universitaire, et devenu, presque coup sur

coup, membre de l'Institut, professeur à la Faculté des sciences et

au Collège de France, membre du conseil académique de Paris, officier

de la Légion d'honneur, publiait des lettres sur le _Clergé et la

liberté d'enseignement_, qui étaient le plus perfide et le plus

haineux des pamphlets contre le catholicisme. Dans toutes ces

publications, c'était le vieux voltairianisme qui relevait la tête. À

tort ou à raison, on prêtait à M. Thiers ce mot: «Il est temps de

mettre la main de Voltaire sur ces gens-là.» Il n'était pas jusqu'à

l'Académie française qu'on ne mêlât aussi, un peu par surprise, à

cette mise en scène voltairienne. En juin 1842, sur la proposition de

M. Dupaty, elle mettait, au concours «l'éloge» de Voltaire; cette

résolution, combattue par M. Molé et M. de Salvandy, avait été appuyée

par M. Mignet et même par M. Cousin, oublieux, en cette circonstance,

des prudences de sa tactique. L'émotion fut vive, et chacun y vit une

manifestation. Pour en atténuer le caractère, l'Académie substitua

après coup, dans le programme du concours, le mot de «discours» à

celui d'«éloge».

Le plus grand nombre des journaux, dont les rédacteurs étaient souvent

d'anciens professeurs ou même des professeurs en fonction, prenaient

la défense de l'Université, et ils le faisaient en partant en guerre

contre le catholicisme. Ce n'était pas seulement le langage de la

presse de gauche ou du centre gauche, du _National_, où écrivait M.

Génin, du _Courrier français_, qui déclarait que «le clergé était un

ennemi devant lequel il ne fallait jamais poser les armes», du

_Constitutionnel_, rédigé encore à cette époque par les survivants du

dix-huitième siècle; c'était aussi celui de la principale feuille

conservatrice, de l'organe attitré du ministère et de la cour:

obéissant moins aux inspirations de ses patrons politiques qu'aux

ressentiments propres de plusieurs de ses rédacteurs, universitaires

personnellement atteints par les plaintes des catholiques, le _Journal

des Débats_ faisait chorus sur ce sujet avec les feuilles contre

lesquelles il défendait chaque jour la monarchie; il se distinguait

même, entre toutes, par la vivacité de sa polémique antireligieuse,

notamment par une sorte d'aptitude à reproduire le vieil accent

voltairien. «Voltaire, s'écriait-il, désormais, c'est notre épée,

c'est notre bouclier!» Seul de toute la presse, il obtint cet honneur

qu'un évêque crut devoir ordonner des prières en réparation d'un de

ses articles[497].

[Note 497: Un observateur qui n'était pas favorable aux réclamations

du clergé, M. de Viel-Castel, notait alors sur son journal intime: «Le

_Journal des Débats_ se distingue par l'ardeur, la passion

voltairienne avec laquelle il attaque le clergé. C'est tout au plus

s'il a la précaution de mêler à ses arguments et à ses épigrammes

quelques protestations banales et vagues en faveur de la religion. Il

ramasse avec soin tout ce qui lui paraît propre à discréditer, à

ridiculiser le catholicisme.» (_Documents inédits._) Aussi M. de

Tocqueville, après avoir constaté que tous les journaux étaient «dans

un paroxysme de vraie fureur contre le clergé et contre la religion

elle-même», ajoutait que, sur ce point, «les journaux du gouvernement

étaient peut-être pires que ceux de l'opposition». (Lettre du 6

décembre 1843.)]

Nous voilà bien au delà des limites prudentes dans lesquelles M.

Cousin aurait voulu d'abord renfermer la justification de

l'Université. Aussi l'un de ses disciples les plus autorisés, M.

Saisset, finissait-il par pousser un cri d'alarme sur ce qu'il

appelait la _Renaissance du voltairianisme_[498]. Il prenait sans

doute beaucoup de précautions oratoires, déclarait absoudre pleinement

le voltairianisme dans le passé et «ne sentir pour lui qu'une juste

reconnaissance»; il «n'admettait aucune vérité surnaturelle» et ne

reconnaissait «d'autre source de vérité, parmi les hommes, que la

raison»; mais il s'effrayait de voir que des alliés plus logiques et

plus impatients concluaient à la destruction immédiate des

institutions religieuses; il confessait, d'une façon assez naïve, la

terreur ressentie par la philosophie officielle, à la vue des

responsabilités qui, dans ce cas, pèseraient sur elle, et il finissait

par proclamer qu'elle serait «incapable de se charger à elle seule du

ministère spirituel dans les sociétés modernes». Les indépendants

avaient beau jeu contre M. Saisset. Après l'avoir traité de «jésuite»,

M. Génin montrait comment, au fond, le défenseur de l'éclectisme

n'était pas plus chrétien que ceux qu'il blâmait; comment il voyait,

ainsi qu'eux, dans le christianisme, une religion fausse; comment

enfin sa thèse aboutissait à «écraser la vérité dangereuse, pour

prêter la main à une imposture utile». Une telle polémique n'était pas

faite pour déplaire aux catholiques: ceux-ci y trouvaient la

confirmation de ce qu'ils avaient toujours dit sur la négation

religieuse qui faisait le fond de la philosophie officielle. Et

n'étaient-ils pas fondés à demander de quel droit cette philosophie,

si épouvantée à la pensée de recueillir la succession de la religion

détruite, prétendait, après un tel aveu d'impuissance, former seule

les jeunes intelligences et refuser aux ministres de cette religion la

liberté de prendre part à l'enseignement? Entre leurs adversaires de

droite et leurs alliés de gauche, la situation des doctrinaires de

l'Université devenait de moins en moins tenable.

[Note 498: _Revue des Deux Mondes_ du 1er février 1845.]

V

Jusqu'à présent, nous n'avons vu dans la polémique provoquée par le

projet de 1841 que le procès fait par l'Église de France à

l'enseignement universitaire. Peut-être, pour réveiller les

consciences de leur torpeur, était-il nécessaire que la lutte

commençât ainsi. Des dissertations d'un caractère plus politique ou

plus savant sur la liberté pour tous ou sur les vertus de la

concurrence, n'eussent probablement pas produit, à ce moment, les

mêmes résultats. Toutefois, ce genre de débat n'était pas sans

inconvénient: il semblait conclure à une accusation d'indignité,

portée par le clergé contre l'Université. On blessait et l'on

soulevait ainsi un redoutable esprit de corps. La lutte courait risque

de s'irriter et de se rapetisser dans des querelles de personnes qui

ont d'ordinaire assez mauvaise apparence et sont peu propres à gagner

la sympathie des spectateurs. Il importait donc que la discussion ne

demeurât pas renfermée sur ce terrain un peu étroit et dangereux.

Ici apparaît l'action du jeune pair qui avait, dès 1830, à vingt ans,

prononcé le serment d'Annibal contre le monopole universitaire, et

qui, depuis 1835, attendait l'occasion de faire reprendre aux

catholiques position dans la vie publique: on a nommé M. de

Montalembert[499]. Il n'a été pour rien dans l'émotion ressentie par

les évêques, à la vue des dispositions du projet de 1841, relatives

aux petits séminaires; mais il s'en empare aussitôt, afin d'amener le

clergé et les fidèles sur le terrain, nouveau pour eux, où il veut les

voir se placer. Quelle conclusion doit-on tirer de l'insuffisance

religieuse de l'enseignement universitaire? Faut-il s'attacher à

modifier et à améliorer cet enseignement? M. de Montalembert met les

catholiques en garde contre une telle illusion. Il ne croit pas que

l'Université puisse «représenter autre chose que l'indifférence en

matière de religion»: il «ne lui en fait pas crime; c'est le résultat

de l'état social». Seulement, il n'admet pas qu'une telle éducation

soit imposée à ceux qui se préoccupent de conserver la foi de leurs

enfants. Sa conclusion, c'est la liberté d'enseignement, la même,

déclare-t-il, dont on jouit pour l'instruction primaire, la liberté

pour tous; il désavoue hautement, devant ses adversaires, la moindre

arrière-pensée de monopole pour le clergé, et il montre à ses amis

combien il serait «impossible» de «vouloir refaire de la France un

État catholique, telle qu'elle l'a été depuis Clovis jusqu'à Louis

XIV[500]». S'il parle donc, lui aussi, du caractère antichrétien de

l'enseignement universitaire, ce n'est pas pour se perdre en

controverses sur les doctrines philosophiques, ni en récriminations

irritées ou plaintives contre les personnes, c'est uniquement pour y

trouver la raison qui doit pousser les catholiques à invoquer la

liberté.

[Note 499: Sur les débuts de M. de Montalembert, cf. liv. I, ch. IX,

et liv. III, ch. IX, § III et VII.]

[Note 500: Voir les discours prononcés par M. de Montalembert à la

Chambre des pairs, le 1er mars et le 6 juin 1842.]

Cette liberté d'enseignement, si nécessaire, M. de Montalembert estime

qu'il ne faut pas l'attendre humblement de la bienveillance du

gouvernement. «Depuis trop longtemps, dit-il, les catholiques

français ont l'habitude de compter sur tout, excepté sur eux-mêmes...

La liberté ne se reçoit pas, elle se conquiert.» Il sait quelles

ressources on peut trouver dans les institutions dont la France est en

possession; il connaît la vertu de cette atmosphère dans laquelle un

monopole et une injustice ne peuvent longtemps se maintenir, la

sonorité qu'ont à cette époque toute protestation et toute plainte

publiques, cette logique qui s'impose aux plus réfractaires et par

laquelle la liberté appelle nécessairement la liberté. Aussi

engage-t-il ses coreligionnaires à se servir de ces institutions, au

lieu de conserver à leur égard «une défiance absurde ou une

indifférence coupable». Avec la presse, la tribune et le

pétitionnement, que ne peuvent-ils pas faire? Les catholiques

d'Irlande et de Belgique, voilà l'exemple qu'il ne se lasse pas de

leur proposer. Il leur rappelle comment, par les seules armes de la

liberté, O'Connell et Félix de Mérode ont donné à la cause religieuse

des succès et une popularité jusque-là inconnus. Ou bien il leur offre

encore comme modèle la ligue formidable qui vient d'être fondée par

Cobden, contre les _corn laws_, et qui, à ce moment même, remue toute

l'Angleterre. Lui aussi, il veut créer une «ligue» et soulever une

«agitation». Trop souvent, dit-il, les catholiques français ont été «à

la queue d'autres partis»; qu'ils constituent eux-mêmes un parti;

qu'au lieu de continuer à être «catholiques _après tout_», ils soient

«catholiques _avant tout_», ayant pour programme exclusif auquel tout

serait subordonné, la liberté de l'enseignement. Si, à eux seuls, ils

ne sont qu'une minorité, ils forment du moins presque partout

l'appoint d'où dépend la majorité; qu'ils se portent du côté où l'on

donnera un gage à leur cause. C'est sans doute se séparer du

gouvernement et des partis existants; mais, ajoute M. de Montalembert,

on ne comptera avec les catholiques que du jour où ils seront pour

tous «ce qu'on appelle, en style parlementaire, un embarras

sérieux[501]».

[Note 501: Voir notamment la brochure sur le _Devoir des catholiques

dans la question de la liberté d'enseignement_. 1843.]

Cette idée d'un «parti catholique» était nouvelle en France, et il

eût fallu remonter jusqu'à la Ligue pour trouver un précédent. Elle a

été fort discutée depuis lors, surtout quand on a pu craindre qu'elle

n'eût des applications de nature à lui faire quelque tort.

Interprétée, en effet, comme certains semblaient disposés à le faire,

elle n'eût tendu à rien moins qu'à fausser complètement le rôle des

catholiques dans la vie publique, en les réduisant à un état permanent

de minorité étroite, exclusive, étrangère en quelque sorte aux

préoccupations du reste du pays, et elle eût produit ainsi un résultat

diamétralement opposé à celui-là même qu'avait poursuivi M. de

Montalembert. Dans la pensée de son fondateur, l'existence de ce parti

était un fait accidentel, passager, anormal, qui tenait aux conditions

de la société politique de 1830, et particulièrement à cette

circonstance qu'aucun des deux grands partis qui se disputaient le

pouvoir et l'influence, ne paraissait alors disposé à appuyer, ou

seulement à écouter les revendications des croyants; on se trouvait en

face de conservateurs qui se méfiaient de la religion, au lieu d'y

chercher le fondement de toute politique conservatrice; de libéraux

qui ne comprenaient pas que la liberté religieuse était la plus sacrée

de toutes les libertés. Les catholiques se croyaient autorisés à

profiter de l'isolement où on les laissait, pour s'organiser à part,

avec une sorte d'égoïsme que justifiait l'indifférence ou l'hostilité

des autres. Mais n'était-il pas évident que cette conduite ne devait

point survivre aux conditions exceptionnelles qui l'avaient motivée?

M. de Montalembert l'a compris lui-même, quand, après 1848, il s'est

trouvé en face d'un parti conservateur que des désenchantements et des

terreurs salutaires avaient guéri de ses préventions antireligieuses,

et quand il a vu engager sous ses yeux une bataille où était en jeu

l'existence de la société. Il ne s'est plus posé alors en chef d'un

parti distinct et isolé, presque indifférent à ce qui n'était pas son

programme particulier: il s'est mêlé à ceux-là mêmes qu'il combattait

la veille, pour former avec eux «le grand parti de l'ordre», ne

réclamant que l'honneur de combattre à l'avant-garde, de donner et de

recevoir les premiers coups. En faisant ainsi largement son devoir de

citoyen, il a rencontré d'ailleurs, comme par surcroît, le succès de

sa cause spéciale. En effet, si l'existence du parti catholique avait

été nécessaire pour poser la question de la liberté d'enseignement,

l'attitude différente prise après la révolution de Février a permis

seule de la résoudre, en rapprochant ceux qui pouvaient former une

majorité, et en les amenant à ces transactions qui doivent, à leur

heure, remplacer les revendications exclusives et les aveugles

résistances.

Lorsqu'il appelait les catholiques à combattre par la liberté et pour

la liberté, M. de Montalembert reprenait une des idées de l'_Avenir_.

Seulement, l'_Avenir_ avait procédé comme les entreprises

révolutionnaires, agitant toutes les questions à la fois, proposant

des solutions extrêmes, prodiguant, comme à plaisir, les formules

inquiétantes ou irritantes, faisant table rase du passé, pour

réorganiser, d'un seul coup et sur des bases absolument nouvelles, les

rapports de l'Église et de l'État. Cette fois, M. de Montalembert s'en

tient à une question précise, soulevée par les événements eux-mêmes,

admirablement choisie pour intéresser toutes les consciences et faire

faire aux catholiques, sans trop d'alarme, l'expérience d'une tactique

libérale; il ne touche au problème plus large de la situation de

l'Église en face de la société moderne, que dans la mesure où les

faits l'imposent, sans l'étendre témérairement et sans sortir des

conclusions pratiques, simples et limitées.

Il était un point surtout par lequel la nouvelle campagne entendait se

distinguer de celle de Lamennais: ce dernier avait échoué, pour avoir

agi en dehors des évêques; M. de Montalembert était résolu à ne rien

tenter qu'avec leur concours. L'obtenir n'était pas une petite

affaire; il ne s'agissait de rien moins que d'opérer une véritable

révolution dans les idées et les habitudes du haut clergé. Nous avons

déjà eu occasion de noter à quel point le principe même de la liberté

de l'enseignement était d'abord étranger aux chefs de l'Église de

France. En 1841, bien que leurs idées commençassent dès lors à

s'élargir, bien peu nombreux avaient été ceux qui, en protestant

contre le projet de M. Villemain, étaient sortis de la question

particulière des petits séminaires, pour exprimer le voeu d'une

liberté générale, et encore ne l'avaient-ils fait que d'une façon

accessoire et en laissant voir qu'ils seraient prêts à transiger si

l'on améliorait la situation de leurs écoles ecclésiastiques. De

l'autre camp, on était tout disposé à leur offrir quelque marché de ce

genre. M. de Montalembert devait donc les mettre en garde contre ce

piège, intéresser leur conscience et leur honneur à ne pas accepter le

partage humiliant et funeste par lequel, pour assurer tant bien que

mal l'éducation des prêtres, ils sacrifieraient celle des laïques. Le

jeune fondateur du parti catholique demandait plus encore aux évêques:

il les poussait à en appeler directement, ouvertement à l'opinion, des

hésitations ou des résistances du gouvernement, à prendre part à

l'agitation légale qu'il voulait provoquer. C'était un rôle auquel

l'épiscopat ne semblait guère préparé par ses antécédents. Sous

l'Empire, l'Église de France, encore meurtrie de la persécution

révolutionnaire, éblouie par les bienfaits du Concordat, «n'avait eu

que juste le courage nécessaire pour ne pas sacrifier à la

toute-puissance du maître du monde la majesté et la liberté du

Souverain Pontife[502]». Sous la Restauration, elle n'avait pas songé

à s'adresser à d'autres qu'aux princes qu'elle aimait et dans lesquels

seuls elle espérait. Après 1830, l'embarras de son impopularité,

l'instinct des périls auxquels l'aurait exposée, en un pareil moment,

la moindre apparence d'intrusion dans la politique, lui avaient

inspiré une sorte de timidité patiente, attristée plus souvent

qu'irritée. Ces habitudes gênaient l'ardeur de M. de Montalembert, qui

parfois était disposé à les qualifier sévèrement. Il y avait bien là

quelque faiblesse, tout au moins un défaut d'éducation: il faudrait se

garder cependant de trop blâmer l'hésitation des évêques avant de se

jeter ouvertement dans des agitations qui, pour avoir un motif

religieux, n'en risquaient pas moins de devenir ou de paraître des

luttes de parti; elle était après tout conforme à l'esprit de

l'Église, et il valait mieux, en pareil cas, pécher par excès, que par

défaut de prudence. Tel était notamment le sentiment très prononcé de

Mgr Affre. Si le nouvel archevêque de Paris était dégagé des attaches

politiques du vieux clergé, il partageait ses répugnances pour les

éclats de la vie publique moderne; il avait gardé, de Saint-Sulpice,

cette maxime que «le bien ne fait pas de bruit, et que le bruit ne

fait pas de bien». Son esprit plus solide et plus sensé que brillant,

sa nature froide, tout, jusqu'à son défaut d'extérieur et sa gaucherie

de manières, semblait peu fait pour lui donner le goût d'agir à la

façon du P. Lacordaire ou de M. de Montalembert. Aussi le voit-on, au

début des luttes pour la liberté d'enseignement, recommander à ses

collègues non l'abstention, mais le secret. «On ne pense

pas,--écrivait-il en 1843, dans une note confidentielle, communiquée à

tous les évêques de France,--qu'il soit à propos de publier aucune

critique de l'Université par la voie des mandements ou même de la

presse. On croit que des lettres, dans le sens de ces observations,

seraient le seul moyen à employer, du moins en commençant, peut-être

toujours[503].» Détail piquant, bien fait pour montrer ce qu'avait

d'un peu puéril une telle recherche du secret sous un régime de presse

libre, cette note «confidentielle» tombait, peu de temps après, aux

mains des adversaires de la cause religieuse et était imprimée dans

les pamphlets de MM. Libri et Génin. Une autre fois, l'archevêque,

mettant en pratique ses propres conseils, adressait, de concert avec

ses suffragants, un mémoire secret au Roi[504]; quelques jours ne

s'étaient pas écoulés, qu'à son grand déplaisir il retrouvait le

mémoire en tête des colonnes de l'_Univers_. Une autre nouveauté, non

moins que la publicité, troublait les habitudes, inquiétait la

prudence de plusieurs évêques et de Mgr Affre en particulier: pour la

première fois, il était question que des laïques partageassent en

quelque sorte avec l'épiscopat la direction de la défense religieuse,

et y eussent même le rôle le plus en vue, l'initiative prépondérante;

c'étaient eux notamment qui devaient composer le comité, aux mains

duquel serait concentrée toute l'action. Certains prélats étaient

tentés de voir là une atteinte à l'organisation de l'Église, et l'un

des plus respectés, l'archevêque de Rouen, Mgr Blanquart de Bailleul,

allait jusqu'à écrire que «les laïques n'avaient pas mission de

défendre la religion». Du côté du gouvernement, on n'ignorait pas ces

répugnances d'une partie du clergé pour la campagne publique et laïque

entreprise par M. de Montalembert. Le ministre des cultes, dans sa

correspondance avec les évêques, touchait volontiers cette corde: il

leur donnait à entendre que les choses iraient bien mieux, que les

solutions satisfaisantes seraient plus vite trouvées, si l'on n'avait

affaire qu'à la «sagesse» et à la «prudence» de l'épiscopat; tout

était compromis, ajoutait-il, par l'action tapageuse, irritante, du

«parti religieux».

[Note 502: _Testament_ du P. LACORDAIRE.]

[Note 503: Voir le texte complet de cette note, dans la _Vie de Mgr

Devie_, par l'abbé COGNAT, t. II, p. 405 et suiv.]

[Note 504: _Actes épiscopaux_, t. I, p. 9 et suiv.]

M. de Montalembert n'avait donc pas peu à faire pour amener les

évêques à ses idées et à ses procédés. Il s'y employa, avec une ardeur

extrême, par ses démarches et ses écrits. À lui seul, toutefois,

serait-il parvenu à opérer cette conversion? Il eut la fortune de

rencontrer dans les rangs mêmes de l'épiscopat un très utile et très

puissant allié. Rien n'avait fait pressentir le rôle qu'allait jouer

Mgr Parisis. Nommé évêque de Langres à quarante ans, en 1834, il

s'était d'abord renfermé dans son ministère pastoral; il passait

plutôt pour être peu favorable aux idées nouvelles, et, lors des

premières prédications de Lacordaire, il s'était montré «l'un de ses

plus chauds adversaires[505]». Mais, en 1843, un voyage en Belgique,

où il entre en rapport avec l'évêque de Liège[506], lui fait

comprendre, par une sorte de révélation, le rôle qui convient à

l'Église dans la société moderne. À peine de retour en France, il

commence la publication de brochures qui vont se succéder sans

interruption et avec un retentissement croissant, à chaque incident, à

chaque phase de la lutte. L'attitude qu'il y prend est, sur tous les

points, celle que conseillait M. de Montalembert. Tout d'abord, il

s'attache à enlever au débat ce caractère de querelle entre le clergé

et l'Université, que les premières protestations des évêques tendaient

trop à lui donner. «On s'obstine, dit-il dès son premier écrit, à

répéter que nous ne défendons que la cause du clergé; il faut bien

faire voir que nous défendons la cause de tous, même la cause de ceux

contre qui nous réclamons.» Il n'invoque pas le droit divin des

successeurs des apôtres, mais la liberté promise à tous les Français:

c'est comme citoyen qu'il réclame ce qu'on a refusé à ceux qui se

présentaient comme prêtres. Conduit à examiner l'attitude du clergé

dans la France nouvelle, il désavoue toute arrière-pensée légitimiste.

La société telle que les siècles l'ont faite, il l'accepte, la mettant

seulement en demeure d'appliquer les principes qu'elle a posés en

dehors de l'Église et quelquefois contre elle, cherchant et trouvant

dans les libertés qu'elle a établies le moyen de défendre la cause

religieuse. Il estime que, dans les circonstances actuelles, «tout

bien pesé, nos institutions libérales, malgré leurs abus, sont les

meilleures et pour l'État et pour l'Église», que «la publicité et la

liberté sont plus favorables à la vérité et à la vertu que le régime

contraire», et que, dès lors, «les catholiques doivent accepter, bénir

et soutenir, chacun pour sa part, les institutions libérales qui

règnent aujourd'hui sur la France[507]». Bien loin d'hésiter à prendre

part à l'agitation légale que recommande M. de Montalembert, l'évêque

de Langres répond, avec force, dans son _Second Examen_, à ceux qui,

du dedans ou du dehors, blâment une telle conduite comme inconvenante

et téméraire: c'est dans le même dessein qu'il publiera plus tard une

brochure spéciale, sous ce titre: _Du silence et de la publicité_. Il

se charge aussi de rassurer ceux des évêques qui s'effarouchent de

l'intervention des laïques; en 1844, il écrit, sur ce sujet, deux

lettres publiques à M. de Montalembert[508]; il l'engage

solennellement à «persévérer dans la voie où il est courageusement

entré», et lui déclare qu'il est «tout ensemble le centre et l'âme de

l'action catholique dans toute la France».

[Note 505: _Correspondance du P. Lacordaire avec Mme Swetchine_, p.

392.]

[Note 506: Ce prélat avait publié, en 1840, sous ce titre: _Exposé des

vrais principes sur l'instruction publique_, un livre qui avait exercé

une influence considérable en Belgique.]

[Note 507: C'est la thèse que Mgr Parisis devait développer _ex

professo_, dans un livre paru en 1847 et intitulé: _Cas de conscience

à propos des libertés exercées ou réclamées par les catholiques, ou

accord de la doctrine catholique avec la forme des gouvernements

modernes_. Ce livre a été depuis retiré du commerce.]

[Note 508: Lettres du 25 mai et du 15 août 1844.]

À si peu de distance de la Restauration, presque au lendemain de la

condamnation de l'_Avenir_, une telle attitude et un tel langage sont,

de la part d'un évêque français, choses singulièrement nouvelles.

L'effet est considérable. Au début des controverses, en 1841 et 1842,

le vieil évêque de Chartres, par l'ardeur et la fréquence de ses

écrits sur la question philosophique, avait paru être à la tête du

clergé militant. Mais on sent bientôt que la note si différente de

l'évêque de Langres est la vraie, la mieux appropriée à l'état des

esprits et des institutions; que sa parole plus froide, aussi ferme,

mais moins désolée, plus politique et pour ainsi dire moins cléricale,

est bien autrement efficace. À sa suite, les autres prélats n'hésitent

plus à s'engager sur le terrain où les appelle M. de Montalembert.

Leurs manifestations publiques sont chaque année plus nombreuses, plus

résolues, plus hardiment libérales[509]. Quel changement dans leur

langage, depuis les protestations contre le projet de 1841! «Nous ne

parlerons même pas, Sire, de nos petits séminaires,--lisons-nous dans

un mémoire adressé au Roi, en 1844, par les évêques de la province de

Paris,--parce que la question n'est plus là aujourd'hui. Elle y était

encore il y a trois ans; elle n'était même presque que là pour nous.

Moins éclairés sur le véritable état des choses, nous ne pensions

guère qu'à stipuler les intérêts de nos écoles cléricales. Maintenant,

nous demandons davantage, parce que l'expérience s'est accrue, parce

que la lumière s'est faite[510].»

[Note 509: Voir, à la fin du tome II des _Actes épiscopaux relatifs au

projet de loi sur l'instruction secondaire_, la liste des écrits

d'évêques publiés de la fin de 1841 au commencement de 1844. Or,

tandis qu'en 1842 il y en avait 8, dont 5 de l'évêque de Chartres, on

en compte 24 en 1843, et 5 dans le seul mois de janvier 1844. Ce sera

bien autre chose quand le projet de 1844 aura été déposé.]

[Note 510: _Recueil des actes épiscopaux relatifs au projet sur

l'instruction secondaire_, t. I, p. 29 (1845).]

Il est d'autant plus précieux à M. de Montalembert d'avoir gagné le

plein concours des évêques, qu'il lui faut d'autre part lutter contre

la mollesse des catholiques laïques. Eux non plus n'ont pas pris dans

le passé l'habitude des résistances publiques. Un esprit de

conservation mal comprise les a plutôt accoutumés à une sorte de

docilité, ou, tout au moins, de résignation silencieuse. Par une

humilité bizarre, que l'Évangile ne commandait pas, ils semblent avoir

accepté que l'activité, la parole bruyante, l'influence, le pouvoir

soient généralement du côté de leurs adversaires. Combien d'entre eux,

d'ailleurs, sont empêchés par le respect humain de se poser

ouvertement en chrétiens! «Les catholiques en France, écrit alors M.

de Montalembert, sont nombreux, riches, estimés; il ne leur manque

qu'une seule chose, c'est le courage.» Et ailleurs: «Jusqu'à présent,

dans la vie sociale et politique, _être catholique_ a voulu dire

rester en dehors de tout, se donner le moins de peine possible et se

confier à Dieu pour le reste.» Pour secouer cette torpeur des laïques,

comme tout à l'heure pour écarter les scrupules des évêques, M. de

Montalembert déploie une activité et une énergie passionnées. Ses

colères contre les pusillanimes sont terribles. Il a de ces cris, on

dirait presque de ces gestes comme en trouvent les capitaines-nés pour

enlever en pleine bataille les soldats hésitants. Pas un instant il ne

laisse languir le combat. À la fin de 1842, une maladie de madame de

Montalembert l'oblige à quitter la France et même l'Europe, pendant

deux années. Ni la préoccupation d'une santé si chère ni la distance

ne refroidissent un moment son zèle. Il stimule, dirige de loin ses

amis. De Madère, il lance, vers la fin de 1843, cette fameuse

brochure sur le _Devoir des catholiques dans la question de la liberté

d'enseignement_, qui est vraiment le manifeste et contient tout le

programme du nouveau parti.

M. de Montalembert était un incomparable agitateur. Mais, dans son

horreur des tièdes et des timides, prenait-il toujours garde de ne pas

aller trop vite et trop loin? En donnant aux catholiques militants une

vie propre, une organisation à part, l'habitude de se sentir les

coudes et de ne plus être mêlés aux indifférents ou aux ennemis, ne

risquait-il pas de les séparer trop du reste de la société et de leur

donner un peu l'apparence d'une secte excentrique et batailleuse? Ce

qui lui paraissait nécessaire pour entraîner ses troupes, ne

pouvait-il pas quelquefois irriter ses adversaires, ou, ce qui était

plus fâcheux, effaroucher les spectateurs des régions moyennes? Pour

relever ses coreligionnaires de leur attitude trop humiliée,

n'était-il pas tenté de pousser la fierté jusqu'à la provocation, le

mépris du respect humain jusqu'à la bravade? S'il avait répudié les

erreurs de l'_Avenir_, n'en conservait-il pas certaines habitudes

d'esprit, un goût de véhémence dans la forme et des exigences trop

absolues dans le fond? «Je ne suis qu'un soldat, écrivait-il, tout au

plus un chef d'avant-garde[511].» Lui-même pressentait qu'un jour

viendrait où il faudrait d'autres qualités. «Dans toutes les grandes

affaires de ce bas monde, disait-il, il y a deux espèces d'hommes: les

hommes de bataille et les hommes de transaction, les soldats qui

gagnent les victoires et les diplomates qui concluent les traités, qui

reviennent chargés de décorations et d'honneurs, pour voir passer les

soldats aux Invalides[512].» Les meilleurs amis de M. de Montalembert

avaient parfois le sentiment qu'il manquait un peu de mesure.

Lacordaire, par exemple, ne lui cachait pas dans ses lettres qu'il

trouvait la guerre contre l'Université conduite d'une façon «un peu

âpre et égoïste»; il se préoccupait beaucoup «des tièdes, des

indifférents, des politiques et de la masse flottante». N'allait-on

pas les effrayer, les aliéner? Ne faudrait-il pas leur montrer

davantage «le désir de la paix et l'esprit de conciliation»? Il

craignait aussi qu'on ne prît une attitude trop hostile envers le

pouvoir, et il souhaitait qu'à cet égard on «rentrât dans la voie de

conciliation suivie depuis 1830[513]». M. Ozanam, dont la position

était assez délicate entre l'Université, à laquelle il appartenait, et

les amis dont il partageait la foi et les aspirations, était également

disposé à trouver qu'on avait commencé la bataille un peu vite et

qu'on la menait un peu rudement. Seulement, hâtons-nous d'ajouter que,

jusque dans ses exagérations, la polémique de M. de Montalembert

conservait un caractère particulier de dignité aristocratique, de

sincérité vaillante, pure et désintéressée. Les coups qu'il portait,

si violents fussent-ils, étaient comme les coups de lance que les

chevaliers se donnaient dans les tournois: pour coûter parfois la vie

à l'adversaire, ils ne révélaient aucune passion basse chez les

champions. Aussi, ceux-là mêmes qu'il attaquait, pour peu qu'ils

eussent l'âme haute, ne se défendaient pas d'éprouver à son égard

estime et sympathie. Tel était notamment M. Guizot. En pleine

bataille, il remerciait l'orateur catholique de ce que «son opposition

était une opposition qui avait le sentiment de l'honneur et pour ses

adversaires et pour elle-même»; il ajoutait, non sans mélancolie:

«Nous n'y sommes pas accoutumés, depuis quelque temps.»

[Note 511: Lettre du 7 juillet 1844.]

[Note 512: _Du devoir des catholiques dans les élections_ (1846).--M.

Thiers, causant un jour avec Mgr Dupanloup, lui disait: «M. de

Montalembert est un grand guerrier; M. de Falloux est un grand homme

d'État.»]

[Note 513: Lettres diverses, citées par M. de Montalembert et par M.

Foisset, dans leurs ouvrages sur le P. Lacordaire.]

Quoi qu'il en soit d'ailleurs des défauts qui pouvaient se mêler à de

si belles et si grandes qualités, les résultats obtenus étaient

considérables. À voir le nouveau parti catholique tel qu'il se

présentait au commencement de 1844, force est de reconnaître que,

depuis 1841, il y a eu transformation complète. L'armée réunie et mise

en mouvement par M. de Montalembert faisait vraiment bonne figure.

Les spectateurs peu bienveillants, M. Sainte-Beuve par exemple, en

étaient frappés[514]. Presque tout l'épiscopat combattait décidément à

côté du leader laïque, sur son terrain et avec ses armes. Le clergé

paroissial protestait publiquement contre ceux qui cherchaient à le

séparer des évêques. De nombreuses brochures, des écrits de divers

genres révélaient l'activité et l'élan des esprits: tous, grâce à

Dieu, ne ressemblaient pas à ceux qu'il nous a fallu blâmer; bientôt

même les publications du P. de Ravignan et de l'abbé Dupanloup

allaient donner à la polémique catholique un accent dont la dignité

s'imposerait aux adversaires eux-mêmes. Les journaux religieux étaient

tous d'accord, à commencer par l'_Univers_, pour servir, suivant la

parole de Lacordaire, «la liberté religieuse sous les drapeaux de la

liberté civile». On commençait à faire circuler et signer des

pétitions. Un conseil de jurisconsultes était constitué. La direction

du mouvement se concentrait aux mains d'un comité composé de laïques

et présidé par le comte de Montalembert. Derrière ce comité se

groupaient tous les catholiques agissants. Les légitimistes, qui

avaient été d'abord en méfiance à l'égard de la nouvelle école

religieuse, venaient presque tous, avec un intelligent et généreux

oubli des ressentiments passés, prendre rang dans l'armée catholique,

et l'un des signataires des ordonnances de 1828, M. de Vatimesnil,

acceptait noblement, à côté et au-dessous de M. de Montalembert, la

vice-présidence du «comité pour la liberté religieuse». Au même

moment, comme pour augmenter encore l'éclat et la popularité de la

cause catholique, les prédications de Notre-Dame, qui avaient été le

point de départ du mouvement, recevaient un nouveau développement:

vers la fin de 1843, le P. Lacordaire remontait, à côté du P. de

Ravignan, dans cette chaire qu'il avait quittée en 1836 et où, cinq

ans après, il n'avait paru qu'en passant; les hommes de ce temps

avaient ainsi cette fortune d'entendre le Dominicain pendant l'Avent

et le Jésuite pendant le Carême, tous deux attirant des foules chaque

jour plus nombreuses, plus émues, plus conquises. Les stations de

Paris ne suffisaient pas au zèle des deux apôtres; ils allaient

remuer, par leur parole, les grandes villes de province, et

l'enthousiasme public y prenait parfois des proportions et un

caractère plus extraordinaires encore. N'y avait-il pas de quoi

frapper ceux qui se rappelaient quelles étaient en France, peu

d'années auparavant, les humiliations du catholicisme? Aussi

comprend-on que l'un des hommes qui avaient le plus contribué à ce

changement, Lacordaire, s'écriât alors avec une émotion

reconnaissante: «Quelle différence entre 1834 et 1844!... Ce que nous

avons gagné, dans cette dernière campagne, en vérité, en force, en

avenir, est à peine croyable... Je ne crois pas que l'histoire

ecclésiastique présente nulle part une aussi surprenante péripétie. Où

allons-nous donc, et qu'est-ce que Dieu prépare[515]?» Les catholiques

se sentaient à l'une de ces heures de grands espoirs, pendant

lesquelles on est heureux d'avoir vécu, dussent-elles être suivies

plus tard de douloureuses déceptions.

[Note 514: _Chroniques parisiennes_, p. 117, 118.]

[Note 515: Lettres de mai et juin 1844.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 72 / 93 题