III

Ceux des évêques qui, subissant l'entraînement d'une polémique une

fois engagée, se hasardèrent bientôt à regarder au delà de leurs

petits séminaires, furent tout d'abord amenés à examiner la valeur

morale et religieuse de cette éducation universitaire à laquelle on

paraissait ne vouloir permettre aucune concurrence, et surtout aucune

concurrence ecclésiastique. Telle fut la première forme du débat: ce

n'était pas la moins délicate ni la moins irritante. Mais fallait-il

s'étonner que des prélats, préoccupés par état du soin des âmes,

envisageassent la question à ce point de vue? On ne peut nier que plus

d'un fait ne fût de nature à émouvoir leur sollicitude. «L'éducation

religieuse n'existe réellement pas dans les collèges, écrivait alors

un protestant. Je me souviens avec terreur de ce que j'étais au sortir

de cette éducation nationale. Je me souviens de ce qu'étaient tous

ceux de mes camarades avec lesquels j'avais des relations... Nous

n'avions pas même les plus faibles commencements de la foi et de la

vie évangélique[478].» M. Sainte-Beuve s'exprimait ainsi, en 1843: «En

masse, les professeurs de l'Université, sans être hostiles à la

religion, ne sont pas religieux. Les élèves le sentent, et de toute

cette atmosphère ils sortent, non pas nourris d'irréligion, mais

indifférents... Quoi qu'on puisse dire pour ou contre, en louant ou en

blâmant, on ne sort guère chrétien des écoles de l'Université[479].»

[Note 478: A. DE GASPARIN, _les Intérêts généraux du protestantisme en

France_.]

[Note 479: _Chroniques parisiennes_, p. 100 et 122.]

Sans doute c'était le mal du temps, plus encore que la faute de tels

ou tels hommes et surtout de tel ou tel gouvernement. L'Université

était l'image de la société, telle que l'avaient faite le dix-huitième

siècle et la Révolution. L'état des collèges n'avait pas été meilleur

sous la Restauration, au temps de Mgr Frayssinous; peut-être même

avait-il été pire, et la religion s'y était-elle trouvée plus

impopulaire, à raison même des efforts tentés par les Bourbons pour la

protéger[480]. Mais, en dehors de ce mal général du temps sur lequel

il était plus naturel de gémir qu'il n'était aisé d'y remédier, un

fait nouveau, survenu depuis 1830, donnait particulièrement prise aux

critiques de l'épiscopat. L'enseignement philosophique de

l'Université, par lequel devaient passer tous les aspirants au

baccalauréat, s'était émancipé de la religion, à laquelle il avait été

jusque-là plus ou moins subordonné, et était passé sous l'autorité

d'une école, ou pour mieux dire d'un homme: cet homme était M. Cousin.

À défaut de la religion d'État supprimée par la Charte de 1830, on

avait une philosophie d'État. Un régime politique ne vit pas seulement

de lois constitutionnelles, administratives ou économiques; il lui

faut une doctrine. Le choix de cette doctrine est chose grave pour

lui, pour sa force morale, pour l'action qu'il exercera sur les

esprits, pour la trace qu'il laissera dans la vie de la nation. Si la

monarchie de Juillet apparaît liée à la philosophie «éclectique»,

c'est moins par une préférence voulue et réfléchie de sa part, que par

l'effet des circonstances. Bien que M. Cousin n'eût été

personnellement pour rien dans le soulèvement de juillet 1830,

l'importance acquise par lui dans le mouvement libéral de la

Restauration, l'habitude où l'on était, depuis quinze ans, de le voir

marcher à la tête des générations nouvelles[481], l'avaient placé

naturellement au premier rang des vainqueurs, de ceux qui devaient

avoir part aux dépouilles. Avide de «paraître» et de «faire du

bruit», de nature absorbante, encombrante et dominante, d'une

personnalité presque naïve, il n'était pas homme à se laisser oublier

et eût plutôt joué des coudes pour se pousser en avant et se faire une

place plus large. Il n'imita pas tant d'autres professeurs ou

écrivains qui cherchèrent alors fortune dans la région banale de la

politique proprement dite; loin de songer à quitter la philosophie, il

persista plus que jamais à en faire «sa carrière[482]»; seulement, il

voulut y jouer un rôle nouveau. Ce n'est plus le professeur éloquent,

hardi, parfois téméraire, «promoteur et agitateur dans l'ordre des

idées». Maintenant, la conquête est accomplie; M. Cousin prétend

l'organiser et s'y établir en maître. Dans ce dessein, il s'installe à

tous les hauts postes lui donnant pouvoir sur les hommes et les

choses: il est à la fois l'un des huit du conseil royal de

l'instruction publique où il représente seul la philosophie, directeur

de l'École normale, président perpétuel du jury d'agrégation de

philosophie, membre très agissant de l'Académie française et de

l'Académie des sciences morales, pair de France. De ces postes, il

rédige, entièrement à sa guise, les programmes de l'enseignement

philosophique auxquels il fait subir une sorte de laïcisation[483], et

surtout il règne sur les maîtres qui sont sous sa main, à sa merci,

dans toutes les phases de leur carrière, comme élèves de l'École

normale, candidats à l'agrégation, professeurs, aspirants aux

distinctions académiques. Les ministres passent, M. Cousin reste,

exerçant ce gouvernement doctrinal, cette dictature spirituelle, dont

on eût cherché vainement l'analogue sous un autre régime. Il avait

fini par se considérer comme le chef d'une sorte de «religion

philosophique officielle», d'une «église laïque» ayant reçu du

gouvernement et de la société de 1830, pour former les jeunes âmes,

une autorité et une mission semblables à celles qui étaient contenues

dans la parole du Christ aux apôtres: _Ite et docete_. Naturelle de la

part d'une Église qui se croit en possession de la vérité absolue,

cette prétention se comprend plus difficilement de la part d'un homme

qui, après avoir remué beaucoup d'idées, était loin d'être arrivé, sur

tous les points, à quelque chose de fixe[484]. Mais s'il y avait

hésitation dans la doctrine, il n'y en avait pas dans le commandement.

Ces professeurs que M. Cousin dirigeait, il les appelait son

«régiment». Il les surveillait tous dans leurs moindres actes,

connaissait le dossier de chacun. Admirable pour secouer, soutenir,

pousser ceux qui avaient du talent, mais à condition qu'ils fussent

dociles et se laissassent tyranniser, il était impitoyable jusqu'à la

cruauté pour les médiocres, les maladroits ou les indépendants[485].

Il ne comprenait pas qu'on se plaignît. La philosophie n'était-elle

pas libre, puisqu'il l'avait émancipée de l'Église? Il fallait, à la

vérité, obéir à M. Cousin. Mais celui-ci n'était-il pas un philosophe?

ou, pour mieux dire, n'était-il pas la philosophie elle-même?

[Note 480: On peut voir, dans un mémoire rédigé, peu avant la

révolution de Juillet, par les aumôniers des collèges de Paris, des

détails navrants sur ce sujet et, pour ainsi dire, la statistique des

naufrages dans lesquels périssaient les âmes des jeunes collégiens. M.

Foisset a donné des extraits de ce mémoire, dans la _Vie du P.

Lacordaire_ (t. I, p. 86 à 91).]

[Note 481: Sur M. Cousin avant 1830, voir ce que j'en ai dit dans le

_Parti libéral sous la Restauration_, p. 233.]

[Note 482: Dès 1828, à l'époque où l'avènement du ministère Martignac

eût pu lui donner l'occasion d'un rôle politique, il avait écrit à M.

Hegel: «J'ai pris mon parti. Non, je ne veux pas entrer dans les

affaires: ma carrière est la philosophie, l'enseignement,

l'instruction publique. Je l'ai déclaré une fois pour toutes à mes

amis, et je soutiendrai ma résolution. J'ai commencé, dans mon pays,

un mouvement philosophique qui n'est pas sans importance; j'y veux,

avec le temps, attacher mon nom; voilà toute mon ambition; j'ai

celle-là, je n'en ai pas d'autre. Je désire, avec le temps, affermir,

élargir, améliorer ma situation dans l'instruction publique, mais

seulement dans l'instruction publique.»]

[Note 483: Voir l'étude curieuse où M. Janet fait honneur à M. Cousin

d'avoir été, en cette circonstance, le précurseur des laïcisateurs de

nos jours, et où il compare son oeuvre à celle qui a fait établir dans

les écoles primaires un enseignement moral indépendant de toute

doctrine religieuse.]

[Note 484: M. Cousin avait conscience de la mobilité de son esprit.

Plus tard, quand on donna son nom à une rue: «J'accepte, dit-il

spirituellement, parce que c'est une rue et non une place.»]

[Note 485: Pour se faire une idée de ce régime, il n'est même pas

besoin d'écouter les plaintes des victimes; il suffit de prêter

l'oreille aux confidences de ceux qui passaient pour être les

protégés. Voir, à ce sujet, le très piquant volume de M. Jules Simon

sur _Victor Cousin_.]

Cette domination, si rude pour ceux qui y étaient soumis, était-elle

du moins rassurante pour les catholiques? Sans doute c'est l'honneur

de M. Cousin d'avoir été le promoteur d'une réaction contre le

sensualisme du dix-huitième siècle et d'avoir répudié l'impiété

haineuse ou ricanante du voltairianisme. Aussi exigeait-il de ses

professeurs qu'ils enseignassent, sur l'immortalité de l'âme, sur la

liberté humaine, sur la morale, sur la création, les doctrines

spiritualistes; il leur recommandait d'être respectueux pour la

religion, de ne pas se «faire d'affaires» avec le clergé, et leur

donnait volontiers des leçons de diplomatie pratique sur la façon de

se conduire avec les évêques et les aumôniers, de leur échapper sans

les offusquer. Mais, si étroitement surveillés qu'ils fussent, ces

jeunes maîtres, presque tous incroyants et sachant que leur chef ne

l'était pas moins qu'eux, laissaient parfois percer dans leur

enseignement ou en tout cas ne cachaient pas dans leurs travaux

personnels l'irréligion qui était le fond de leur âme. Les livres

mêmes de M. Cousin contenaient, à côté de ce spiritualisme que le

christianisme pouvait reconnaître comme un allié, plus d'une doctrine

inquiétante. Il était facile d'y discerner des velléités de panthéisme

et surtout un rationalisme qui n'acceptait ni le surnaturel ni la

révélation divine. Si le catholicisme n'y était plus raillé ou

insulté, la politesse qu'on lui témoignait était assez dédaigneuse. On

affectait de voir en lui «la plus belle», mais «la dernière des

religions», une institution utile pour la partie de l'humanité qui ne

sait pas encore réfléchir, mais inférieure à la philosophie et

destinée à être remplacée par elle à mesure que les intelligences se

développeraient: idée que trahissait cette phrase souvent citée de M.

Cousin: «La philosophie est patiente... Heureuse de voir les masses,

le peuple, c'est-à-dire à peu près le genre humain tout entier, entre

les bras du christianisme, elle se contente de leur tendre doucement

la main et de les aider à s'élever plus haut encore.»

Il eût fallu n'avoir aucune notion de ce qu'est une Église convaincue

de la divinité de son institution et de l'infaillibilité de sa

doctrine, pour croire qu'elle pouvait reconnaître à la philosophie la

suprématie que celle-ci réclamait, et se contenter, à côté d'elle,

au-dessous d'elle, du domaine abaissé et rétréci où on la tolérait

avec une bienveillance hautaine et transitoire. Du moment donc où l'on

avait provoqué les évêques à la lutte, rien de surprenant de les voir

s'en prendre surtout à cette philosophie d'État, lui demander compte

de son enseignement dans les collèges, et imputer à ses lacunes ou à

ses erreurs l'irréligion des jeunes générations élevées par elle.

L'évêque de Chartres, Mgr Clausel de Montals, prélat de la vieille

école, gallican et royaliste, dont l'âge n'avait pas attiédi l'ardeur,

fut l'un des premiers à élever ces plaintes; il multiplia les lettres

et les réponses, les accusations et les apologies, s'attaquant, avec

une véhémence croissante, à MM. Cousin, Jouffroy, Damiron ou autres

chefs de l'école éclectique. La discussion ainsi engagée, beaucoup

d'autres prélats y intervinrent: pour ne citer que les principaux,

c'étaient l'archevêque de Paris, Mgr Affre, qui combattait le

rationalisme universitaire d'un ton posé, faisant largement la part de

la raison, et parlant des personnes avec une courtoisie parfaite;

l'évêque de Belley, Mgr Devie, qui, indigné de faits graves signalés

dans plusieurs collèges, employait le langage singulièrement énergique

des Écritures, pour détourner «les fidèles d'envoyer leurs enfants

dans ces _écoles de pestilence_»; l'archevêque de Toulouse, Mgr

d'Astros, qui dénonçait et réfutait, dans un mandement, les doctrines

manifestement antichrétiennes d'un professeur à la faculté de cette

ville, M. Gatien Arnould; le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon,

qui en venait à menacer publiquement de retirer les aumôniers des

collèges, et les évêques de Châlons, de Langres et de Perpignan, qui

s'associaient à cette démarche.

En dénonçant d'aussi haut les dangers de l'enseignement universitaire au

point de vue religieux, les évêques donnaient à la polémique catholique

une direction qui ne pouvait manquer d'être suivie. Prêtres et laïques

se jetèrent avec ardeur dans cette controverse, qui devint chaque jour

plus passionnée. Pour quelques ouvrages de doctrine, écrits avec une

convenance parfaite, tels que l'_Essai sur le panthéisme_, de l'abbé

Maret, il y en eut beaucoup d'autres qui tenaient davantage du pamphlet.

Tel fut _le Monopole universitaire, destructeur de la religion et des

lois_, livre d'abord anonyme, très violent de forme et de fond, et qui

fit alors grand tapage; plus tard, l'abbé des Garets y apposa son nom;

mais il n'en était pas le véritable, ou tout au moins l'unique auteur.

Quelques écrits du même goût suivirent, entre autres le _Simple coup

d'oeil_ de l'abbé Védrine et le _Miroir des collèges_. On ne saurait

mettre tout à fait sur le même rang le _Mémoire à consulter_ de l'abbé

Combalot, bien qu'il ressemblât plus à l'imprécation d'un prophète de

l'ancienne loi, qu'à la discussion d'un prêtre de la nouvelle. Beaucoup

de catholiques considérables n'étaient pas les derniers à déplorer le

ton que prenait ainsi la polémique; de ce nombre était le P. de

Ravignan, approuvé en ce point par le général de son Ordre, le P.

Roothaan[486]. Mgr Affre estima même nécessaire de blâmer publiquement

plusieurs de ces écrits, notamment le _Monopole universitaire_; il se

plaignit que l'auteur «eût confondu des hommes dont il aurait dû séparer

la cause, fait des citations dont l'exactitude matérielle ne

garantissait pas toujours l'exactitude quant au sens, et pris un ton

injurieux, ce qui était une manière fort peu chrétienne de défendre le

christianisme[487]». Mais, peu de jours après, un journal qui, quoique

encore contesté, commençait à prendre une réelle importance dans le

monde religieux, l'_Univers_, publiait deux documents: le premier était

une protestation dans laquelle l'abbé des Garets déclarait «ne pouvoir

accepter le blâme» de l'archevêque de Paris; le second, une lettre par

laquelle l'évêque de Chartres louait le pamphlet en question, critiquait

la démarche de son métropolitain et croyait devoir informer le public

que ce titre de métropolitain n'était qu'une «prééminence honorifique,

n'entraînant point de supériorité quant à l'enseignement». Mgr Affre fut

fort ému de cet incident: il en demeura, dit un de ses biographes, «pâle

et défait pendant plusieurs jours».

[Note 486: _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. II, p.

272 à 274.]

[Note 487: _Observations sur la controverse élevée au sujet de la

liberté d'enseignement_, par Mgr AFFRE (1843).]

Nous venons de nommer l'_Univers_. Ce journal jouait en effet un rôle

considérable dans l'attaque dirigée contre l'enseignement

universitaire; nul n'a porté à cet enseignement des coups plus rudes;

nul aussi n'a plus contribué à donner à la polémique un tour violent,

amer et personnel. Fondé, peu après 1830, par l'abbé Migne, il avait

eu successivement plusieurs rédacteurs en chef, sans obtenir grand

succès; mais, au moment même où la lutte s'échauffait contre

l'Université, il lui arriva un collaborateur, ancien journaliste

ministériel, converti de la veille au catholicisme; ce nouveau venu,

malgré la résistance de certains patrons du journal, en devint

aussitôt le maître par le droit d'un talent supérieur: désormais on

put dire que l'_Univers_ était M. Louis Veuillot. Son entrée en scène

donnait aux catholiques ce qu'ils n'avaient plus dans la presse

quotidienne, depuis l'_Avenir_: un polémiste, alerte, vigoureux, tel

qu'aucun autre journal n'en possédait à cette époque; un écrivain-né,

dont la langue pleine de trait et de nerf et dont la verve de franc

jet avaient, on l'a remarqué avec raison, quelque chose du parler des

servantes de Molière; un satirique habile, implacable à saisir et, au

besoin, à créer les ridicules, se servant, au nom de la religion, de

cette ironie dont elle avait eu si souvent à souffrir; un batailleur

courageux, hardi à prendre l'offensive, se faisant détester, mais

écouter et craindre, donnant à un parti jusqu'alors humilié le plaisir

de tenir à son tour le verbe haut, d'avoir le dernier mot, et

quelquefois le meilleur, dans les altercations de la presse.

L'avantage était grand, et nous ne prétendons certes pas en rabaisser

le prix. Mais, si brillante qu'elle fût, la médaille n'avait-elle pas

un revers?

Déjà sous la Restauration, Lamennais avait introduit dans la polémique

religieuse des habitudes de violence, de sarcasme et d'outrage[488].

M. Veuillot fut, sous ce rapport, son héritier direct. La nature même

de son talent le portait à cette violence. Ces esprits de race

gauloise, chez lesquels déborde si naturellement la sève des écrivains

du seizième siècle et en qui l'on croit reconnaître parfois la

descendance littéraire de Rabelais, ont peine à sacrifier aux

convenances mondaines ou même à la charité chrétienne la tentation et

le plaisir d'un mot bien trouvé, d'une mordante raillerie, d'une

caricature amusante et meurtrière, d'une invective vivement troussée.

Plus la lutte s'anime, plus on risque de voir le tempérament

l'emporter: chez eux, ce n'est pas tant la colère qu'une sorte

d'enivrement d'artiste; ils en veulent moins à la victime qu'ils ne se

complaisent dans l'art avec lequel elle est exécutée. M. Veuillot

était ainsi conduit, un peu aux dépens du prochain, à se reprendre aux

jouissances batailleuses dont il avait acquis naguère l'habitude dans

le journalisme profane, trouvant dans l'ardeur très sincère de sa foi

nouvelle, non une leçon de douceur, mais une raison de se livrer à ces

polémiques avec une conscience plus tranquille et plus satisfaite. Ne

connaissait-on pas déjà, aux siècles de foi profonde et rude, de ces

convertis qui s'imaginaient donner la mesure de leur dévouement à

l'Église par le degré de vigueur avec lequel ils maltraitaient les

infidèles, ou même parfois ceux qui n'étaient pas fidèles à leur

guise? Lacordaire était d'un sentiment différent quand il déclarait

que le premier devoir de «l'homme converti» était «d'avoir pitié»;

autrement, ajoutait-il, «ce serait comme si le centurion du Calvaire,

en reconnaissant Jésus-Christ, se fût fait bourreau, au lieu de se

frapper la poitrine».

[Note 488: Voir, sur l'influence de Lamennais à ce point de vue, ce

que j'en ai dit dans mon étude sur l'Extrême droite sous la

Restauration (_Royalistes et Républicains_).]

Ce genre de polémique n'était pas sans éveiller plus d'une alarme et

d'une répugnance dans les parties élevées du public religieux,

principalement chez les évêques. Mgr Affre surtout en était fort

mécontent; conseils, menaces de désaveu, essais de comité de

direction, il avait recours à tout pour tâcher d'obtenir de

l'_Univers_ un peu plus de modération[489]. Le nonce, dans ses

conversations avec M. Guizot, exprimait aussi ses regrets et sa

désapprobation[490]. Mais rien de tout cela n'arrêtait M. Veuillot;

qui parlait avec une impatience dédaigneuse de ceux qui

«s'accrochaient à ses vêtements pour le retenir[491]». Il avait

compris d'ailleurs que, derrière cette élite de délicats, était une

foule au goût moins fin et à la passion plus violente, qu'au-dessous

de l'aristocratie épiscopale, il y avait la grande démocratie

cléricale, ces fils de paysans qui, en si grand nombre, occupent et

honorent aujourd'hui les presbytères de nos campagnes ou même de nos

villes. Cette race forte, saine et féconde, dans laquelle on est

heureux de voir l'Église se recruter, n'est raffinée ni par nature ni

par éducation; elle préférait la verve agressive du nouveau journal à

la sagesse somnolente du vieil et respectable _Ami de la religion_ ou

à l'impartialité un peu terne du _Journal des villes et campagnes_, et

trouvait, avec plaisir, dans ces rudes représailles de la plume, la

revanche d'humiliations injustement subies, la consolation de

déchéances douloureusement senties. C'est à ces masses profondes du

clergé populaire que M. Veuillot s'adressait directement, en quelque

sorte par-dessus la tête des évêques; c'est sur elles qu'il

s'appuyait. Entre elles et lui, s'établit bientôt une étroite

communication et comme une action réciproque. Ce rôle joué par la

presse religieuse était un fait grave dans l'histoire de l'Église de

France; on assistait à l'avènement d'une puissance nouvelle dont on ne

voyait pas bien la place dans la hiérarchie de la société catholique,

et dont le danger n'échappait pas aux intéressés clairvoyants, surtout

aux évêques[492].

[Note 489: FOISSET, _Vie du P. Lacordaire_, t. II, p. 95 et suiv.]

[Note 490: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]

[Note 491: _Univers_, 25 mai 1843.]

[Note 492: Telle a été, pendant plusieurs années, la préoccupation des

prélats les plus éclairés. Le désordre qui pouvait en résulter a été

signalé, quelques années plus tard, en 1853, dans un écrit fameux de

Mgr Guibert, depuis archevêque de Paris. (_Oeuvres pastorales_, t. I,

p. 356 et suiv.)]

C'était ce qu'on serait presque tenté d'appeler le côté

révolutionnaire de l'homme qui a, toute sa vie, avec autant de passion

que de sincérité, combattu et maudit la révolution. Cette

contradiction apparente ne tenait-elle pas en partie à l'origine même

de l'écrivain? Question plus personnelle, plus intime, mais que M.

Veuillot nous a, en quelque sorte, invités à aborder, en publiant sur

soi un livre dont l'accent rappelle parfois les confessions des

grands convertis[493]. Il nous a raconté, avec une franchise qui ne

lui coûtait ni ne le rabaissait, la douloureuse et émouvante histoire

de ses premières années. Il nous a fait connaître comment, fils

d'ouvriers honorables, mais sans instruction et sans religion, il

avait reçu ses premières impressions, enfant, dans les pauvres leçons

et les exemples détestables de l'école mutuelle, «l'infâme école

mutuelle», a-t-il écrit, puis au milieu des propos cyniques d'une

étude d'avoué où il était petit clerc; jeune homme, dans les

polémiques violentes du journalisme, où il avait été jeté presque sans

préparation, et où chacun, disait-il, n'avait guère d'autre «foi» que

celle de ses «besoins» et de ses «intérêts». Il n'avait pas gardé de

ce qu'il appelait ces «mauvais chemins» un seul souvenir pur, tendre

et consolant, fût-ce celui de sa première communion, et n'en avait

remporté, au contraire, que des sentiments de mépris amer pour les

hommes, de révolte irritée contre la société: sentiments d'autant plus

profonds et douloureux qu'ils s'étaient gravés dans une âme d'enfant.

On en peut juger au seul accent avec lequel il rappelait l'effet

produit sur lui par cette «société sans entrailles et sans

intelligence» à laquelle «il ne devait rien», par le spectacle «des

oppressions, des distances iniques et injurieuses du hasard de la

naissance, heureux pour d'autres, insupportable pour lui». Si radicale

qu'eût été sa conversion, si renversant qu'eût été le coup de la grâce

sur ce nouveau chemin de Damas, si entier que fût son dévouement à sa

foi nouvelle et son désir d'y conformer désormais sa conduite, tout le

vieil homme avait-il été détruit chez lui? Le pli imprimé à cette

intelligence, dès le jeune âge, avait-il été complètement effacé? Qui

sait s'il ne faudrait pas remonter jusque-là pour trouver l'origine de

certaines notes qui rendaient, par exemple, les âpretés de M. Veuillot

fort différentes des vivacités de M. de Montalembert? Quand le

rédacteur de l'_Univers_ maltraitait si fort les hommes de 1830 et les

lettrés de l'Université, on était parfois tenté de se demander si, à

côté du chrétien néophyte qui se faisait un pieux devoir d'immoler

les voltairiens sur ses nouveaux autels, il n'y avait pas aussi, à son

insu, quelque chose du démocrate d'origine, de l'ancien

révolutionnaire par éducation et par souffrance, qui se plaisait à

frapper sur les bourgeois. Il était équitable, croyons-nous,

d'indiquer cette explication: elle est, dans une certaine mesure, une

excuse pour M. Veuillot, innocent après tout du malheur de son premier

âge, et les souvenirs douloureux qu'il a été le premier à faire

connaître, en inspirant compassion pour l'enfant, ne peuvent

qu'adoucir le jugement porté sur l'homme.

[Note 493: _Rome et Lorette._ Voir notamment l'Introduction.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 71 / 93 题