À l'heure où la paix religieuse semblait ainsi définitivement acquise,
où des deux côtés on en voulait sincèrement le maintien, un conflit
s'éleva tout à coup, conflit grave qui devait, pendant plusieurs
années, mettre aux prises les catholiques et le gouvernement de
Juillet. La liberté de l'enseignement en fut l'occasion[475]. Promise
par la Charte, elle avait été établie en 1833 pour l'instruction
primaire. Une tentative avait été faite, en 1836, pour l'instruction
secondaire, tentative loyale, mais qui n'avait malheureusement pas
réussi[476]. Cet échec, bien qu'imputable uniquement aux adversaires
du clergé, n'avait pas cependant fait sortir ce dernier de son
attitude pacifique. À cette époque, d'ailleurs, l'idée de la liberté
d'enseignement n'était encore dans le monde religieux qu'une thèse
d'avant-garde, suspecte à plusieurs pour avoir figuré sur le programme
du journal _l'Avenir_. Pendant les deux ou trois années qui suivirent,
les ministères, absorbés par des crises parlementaires incessantes, ne
songèrent guère à exécuter la promesse de la Charte. Ce fut seulement
en 1839 que l'on commença, du côté des catholiques, à parler un peu de
cette liberté, si longtemps ajournée. Encore ceux d'entre eux qui s'en
occupaient le plus ne pensaient-ils pas à entreprendre une campagne
d'opposition; ils tâchaient d'arriver, par des négociations
pacifiques, à une transaction entre le clergé et l'Université. M. de
Montalembert fut mêlé assez activement aux pourparlers engagés, en
1839 et en 1840, avec MM. Villemain et Cousin qui s'étaient succédé au
ministère de l'instruction publique. L'esprit de conciliation, qui
paraissait régner de part et d'autre, avait fait un moment espérer le
succès; mais, chaque fois, les ministres tombèrent avant que rien fût
conclu. Ces négociations furent reprises lorsque le cabinet du 29
octobre 1840 fut constitué et sorti de ses premières difficultés. Les
réclamations des catholiques, sans avoir pris encore de caractère
hostile, devenaient plus pressantes. Enfin, en 1841, un nouveau projet
de loi fut déposé.
[Note 475: En 1880, certains incidents de la politique contemporaine
m'avaient amené à détacher par avance, des notes réunies pour
l'histoire de la monarchie de Juillet, une étude particulière sur les
luttes de la liberté d'enseignement de 1841 à 1848. (Cf. _L'Église et
l'État sous la monarchie de Juillet_, 1 vol. in-12, Librairie Plon.)
Je ne puis aujourd'hui, sous le prétexte que je l'ai déjà traitée
ailleurs, omettre une question aussi importante. On ne s'étonnera donc
pas de retrouver ici une partie de ce qu'on a pu déjà lire dans cette
première étude: on le retrouvera, d'ailleurs, concentré, complété et
surtout mis au point d'une histoire générale.]
[Note 476: Cf. t. III, ch. IX, § IV.]
Ne fallait-il pas s'attendre à quelque chose d'aussi satisfaisant pour
le moins que le projet de 1836? N'était-on pas plus loin encore des
préjugés et des passions de 1830? L'auteur de ce projet de 1836, M.
Guizot, n'était-il pas le principal membre du cabinet du 29 octobre?
Et cependant ces espérances, qui semblaient si fondées, furent
trompées. L'exposé des motifs contestait jusqu'au principe de la
liberté promise par la Charte. Quant à la loi elle-même, par les
exigences de grades et par les autres conditions compliquées,
gênantes, parfois blessantes, imposées aux concurrents de
l'Université, elle rendait à peu près illusoire la liberté
nominalement concédée. Il semblait que ce projet fût marqué du vice le
plus propre à détruire l'effet d'une réforme libérale, le manque de
sincérité. Comment expliquer une pareille déception? M. Guizot,
absorbé par la direction des affaires extérieures alors si graves,
avait eu le tort de laisser tout faire par le ministre de
l'instruction publique, M. Villemain. Celui-ci, moins homme d'État que
professeur, d'un esprit plus vif que large, partageait les préventions
de l'Université contre l'enseignement libre, et c'était sous
l'influence d'un esprit de corps fort étroit qu'il avait rédigé son
projet; non qu'il songeât à ouvrir les hostilités contre le clergé;
mais, connaissant imparfaitement les choses et les hommes du monde
ecclésiastique, il ne s'était pas rendu compte à l'avance de l'effet
qu'il allait produire. Dans cet acte qui devait avoir de fâcheuses et
lointaines conséquences, qui commençait la guerre là où la paix était
si désirable et semblait si désirée, il y eut, non seulement chez M.
Guizot, mais même chez M. Villemain, plus d'inadvertance que de
malveillance.
Et encore, si le projet n'avait fait que soumettre l'enseignement
libre à des conditions trop rigoureuses, l'opposition n'eût peut-être
pas été bien bruyante, tant on était alors, du côté des catholiques,
peu disposé à livrer bataille. Mais le ministre avait commis la faute
de toucher aux petits séminaires, dont j'ai déjà eu occasion
d'indiquer la situation particulière[477]: son projet leur enlevait
l'espèce de privilège, chèrement acheté, qui les avait laissés
jusqu'ici sous la direction exclusive de l'épiscopat; il les
soumettait au droit commun fort peu libéral de la loi nouvelle et les
plaçait sous la juridiction de l'Université. Les évêques estimèrent,
non sans raison, que ce régime compromettait l'existence des écoles
ecclésiastiques et leur rendait notamment à peu près impossible de
trouver des professeurs. Ils se voyaient ainsi attaqués sur le
terrain étroit, modeste, strictement enclos, qu'on leur avait réservé
en dehors du large domaine de l'Université. Jusqu'alors ils s'étaient
tenus à l'écart des polémiques relatives à la liberté d'enseignement;
d'ailleurs, par un reste de cette intimidation qui, au lendemain de
1830, avait empêché qu'aucune soutane se montrât dans les rues, ils
répugnaient à toute démarche qui les eût fait sortir du sanctuaire.
Mais, cette fois, se voyant menacés dans ce sanctuaire même, ils ne
purent se contenir. Spontanément, sans y être poussés par aucun homme
politique, par aucun journal, la plupart laissèrent échapper un cri
public d'alarme et de protestation. Les feuilles religieuses se
trouvèrent remplies, pendant plusieurs mois, des lettres que plus de
cinquante prélats adressèrent, l'un après l'autre, au gouvernement,
presque toutes d'un ton grave et triste, quelques-unes d'un accent
plus vif et presque comminatoire. Ébranlé par cette plainte générale
de l'épiscopat, mal accueilli d'ailleurs par la commission de la
Chambre plus libérale que le ministre, non soutenu par le gouvernement
qu'un tel orage surprenait et désappointait, le projet fut retiré,
avant d'avoir été même l'objet d'un rapport.
[Note 477: Cf. t. III, ch. IX, § IV.]
Les conséquences de cette tentative maladroite et malheureuse devaient
survivre au retrait de la loi; sans le vouloir et sans s'en douter, on
avait fait sortir l'Église de France de l'expectative muette,
patiente, presque confiante, où, malgré le rejet du projet de 1836,
elle s'était renfermée depuis dix ans; on avait fait naître
l'agitation dans une région naguère calme et silencieuse. Qui peut
dire où elle s'arrêtera? Pour apprendre à combattre en faveur des
intérêts généraux, il faut, d'ordinaire, avoir été frappé dans ses
intérêts particuliers. C'est un peu ce qui est arrivé aux évêques.
Pour le moment, leurs protestations contre le projet de 1841 portent
presque exclusivement sur les dispositions relatives à leurs petits
séminaires; à peine, sous forme de prétérition timide, indiquent-elles
les défauts du projet en ce qui concerne les établissements libres;
quelques prélats même déclarent, comme l'archevêque de Tours, que
cette dernière question n'est pas de leur ressort. Mais attendez: le
champ de bataille ne tardera pas à s'élargir.