LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT.

I. La paix religieuse sous le ministère du 1er mars et au

commencement du ministère du 29 octobre.--II. Le projet déposé en

1841 sur la liberté d'enseignement. Les évêques, menacés dans

leurs petits séminaires, élèvent la voix. C'est la lutte qui

commence.--III. L'irréligion dans les collèges. M. Cousin et la

philosophie d'État. Attaques des évêques contre cette

philosophie. Livres et brochures contre l'enseignement

universitaire. L'_Univers_ et M. Veuillot. Parmi les catholiques,

certains blâment les excès de la polémique.--IV. M. Cousin et ses

disciples en face de ces attaques. Renaissance du

voltairianisme.--V. M. de Montalembert et le parti catholique. Il

ne veut agir qu'avec les évêques. Difficulté de les amener à ses

idées et à sa tactique. Mgr Parisis. M. de Montalembert secoue la

torpeur des laïques. Il manque parfois un peu de mesure. L'armée

catholique fait bonne figure au commencement de 1844.--VI.

L'Université et ses défenseurs repoussent la liberté. Diversions

tentées par les partisans du monopole. Les «Cas de conscience».

Les Jésuites. Les cours de M. Quinet et de M. Michelet au Collège

de France. Le livre du P. de Ravignan, _De l'existence et de

l'Institut des Jésuites_.--VII. Dispositions du gouvernement. M.

Guizot, M. Martin du Nord et M. Villemain. La majorité. Le Roi.

Ses relations avec Mgr Affre.--VIII. Les bons rapports du

gouvernement avec le clergé sont altérés. Difficultés avec les

évêques. Mécontentement des universitaires. Attitude effacée du

ministère dans les débats soulevés à la Chambre. M. Dupin et M.

de Montalembert.--IX. Le projet de loi déposé en 1844 sur

l'enseignement secondaire. Le rapport du duc de Broglie. La

discussion. Échecs infligés aux universitaires et aux

catholiques.--X. Le rapport de M. Thiers. M. Villemain remplacé

par M. de Salvandy.--XI. L'affaire du _Manuel_ de M. Dupin.

Nouvelles attaques contre les Jésuites.--XII. M. Thiers s'apprête

à interpeller le ministère sur les Jésuites. Le gouvernement

embarrassé recourt à Rome. Mission de M. Rossi. La discussion de

l'interpellation. Les catholiques se préparent à la résistance.

Note du _Moniteur_ annonçant le succès de M. Rossi.--XIII. M.

Rossi à Rome. Le Pape conseille aux Jésuites de faire des

concessions. Équivoque et malentendu.--XIV. Effet produit en

France. Les mesures d'exécution. Tristesse des catholiques.

Était-elle fondée? Apaisement à la fin de 1845. Un discours de M.

Guizot. Les catholiques et la monarchie de Juillet.

I

Tandis que dans la région plus particulièrement politique et

parlementaire se succédaient les événements divers que nous venons de

raconter, des faits graves s'étaient produits dans une autre sphère

qui, depuis 1830, a plus d'une fois déjà attiré notre attention, celle

des questions religieuses. Ces faits peuvent d'autant moins être

négligés qu'à raison même de leur importance, ils finirent par envahir

la scène politique et par devenir l'une des principales préoccupations

de l'opinion, des Chambres et du gouvernement. J'ai dit comment, après

l'explosion antichrétienne qui avait accompagné et suivi la révolution

de 1830, la paix religieuse s'était peu à peu rétablie, et comment,

malgré quelques incertitudes, quelques fausses démarches, quelques

restes de prévention, les relations de l'État avec l'Église s'étaient

rétablies sur un bon pied et tendaient chaque jour à s'améliorer[467].

On eût pu craindre que l'avènement du ministère du 1er mars 1840 ne

marquât un arrêt dans ce progrès si honorable pour la monarchie de

Juillet. Ce ministère n'était-il pas en coquetterie avec la gauche?

L'une des thèses de la coalition dont il prétendait consommer le

triomphe, n'avait-elle pas été de reprocher à M. Molé et à la royauté

leurs faiblesses envers le clergé, et n'était-ce pas l'un des

collègues de M. Thiers, M. Cousin, qui, le 26 décembre 1838, à la

Chambre des pairs, avait dénoncé, avec une solennité tragique, la

«renaissance de la domination ecclésiastique»[468]? Cependant, du 1er

mars au 29 octobre 1840, aucun acte du cabinet ne témoigna d'une

hostilité contre le clergé[469]. Le prélat d'esprit très fin et très

modéré qui représentait la cour de Rome à Paris, Mgr Garibaldi,

écrivait alors à l'un des membres de l'épiscopat français: «Le nouveau

cabinet est assez bien disposé envers la religion. M. Thiers, en qui

se résume tout le ministère, laisse sans doute à désirer sous le

rapport pratique, tout le monde le sait, et, dans le temps où nous

vivons, la plupart des hommes publics sont dans le même cas. Mais M.

Thiers est en admiration devant la religion catholique, considérée

même philosophiquement. Il ne veut pas entendre parler du

protestantisme; il l'appelle une absurdité et une religion bâtarde, et

il ne connaît d'autre christianisme que celui qu'enseigne le

catéchisme. Il professe une grande vénération pour le pape Grégoire

XVI, par qui il a été reçu deux fois avec bienveillance et dont il

parle dans les termes les plus respectueux, disant que, dans sa vie,

il n'a rien éprouvé de pareil, rien de plus saisissant que

l'impression qu'il a reçue en paraissant devant le Pape et en

s'entretenant avec lui.» Ce n'est pas que le diplomate romain fût

pleinement rassuré par ces déclarations. «Il y a dans M. Thiers,

ajoutait-il, beaucoup de talent et une étonnante promptitude

d'intelligence; mais il y a aussi de la témérité, et son esprit est

fort mobile. Il y a de l'élévation et du bon sens; mais l'ambition

gâte tout. Il y a le catholicisme en théorie, mais je ne sais trop

quoi en pratique. Enfin, à un grand sentiment du pouvoir, il joint

beaucoup d'idées révolutionnaires.» Mgr Garibaldi passait ensuite en

revue les autres membres du cabinet, et il concluait en ces termes:

«Je n'ai donc pas d'inquiétude pour les personnes qui composent le

ministère. En les voyant souvent et en cherchant à gagner leur

confiance, on peut continuer, je crois, avec elles, le peu de bien

qu'on a fait jusqu'ici.[470]»

[Note 467: Cf. t. I, liv. I, ch. VII; t. II, ch. VI, § III; ch. XIII;

t. III, ch. IX.]

[Note 468: Cf. t. III, ch. IX, § VI.]

[Note 469: Tout au plus la presse religieuse eut-elle à relever la

décision par laquelle M. Cousin avait mis les _Provinciales_ de Pascal

sur le programme du baccalauréat.]

[Note 470: _Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 244 à

247.]

Le changement de ministère qui s'opéra le 29 octobre 1840 n'était pas

de nature à détruire les espérances de l'internonce. Le principal

ministre, M. Guizot, était, entre tous les hommes d'État de cette

époque, celui qui comprenait le mieux l'importance sociale du

christianisme et en parlait avec le plus d'élévation. C'était lui qui

naguère, au nom de la société en péril, de la philosophie désorientée,

de la politique impuissante, avait jeté à la religion un appel d'une

éloquence désespérée[471]. Il semblait d'ailleurs n'avoir qu'à laisser

faire. Le mouvement de retour vers le catholicisme, qui n'avait pas

été l'une des conséquences les moins inattendues de la révolution de

Juillet, continuait, comme par sa propre impulsion, dans les âmes et

dans la société. En 1841, le succès des conférences du carême, à

Notre-Dame, encourageait le Père de Ravignan à y ajouter une retraite

pendant la semaine sainte, et, l'année suivante, il couronnait ces

exercices en instituant la grande communion des hommes. Dans ce même

temps, le premier fondateur de ces prédications, Lacordaire, menait à

fin une autre oeuvre non moins extraordinaire, la rentrée des moines

sur la terre de France[472]. Dans les premières semaines de 1841, il

put, sous le costume de Dominicain, traverser la France étonnée, mais

généralement sympathique et respectueuse, intéressée par ce que cette

hardiesse avait de vaillant, flattée de la confiance témoignée en sa

tolérance et en sa justice. Arrivé à Paris, il fit plus encore pour

prendre solennellement possession de la liberté qu'il venait de

reconquérir: violentant quelques timidités amies, il parut dans la

chaire de Notre-Dame, avec sa robe blanche et sa tête rasée, ayant

devant lui dix mille hommes, parmi lesquels tous les chefs du

gouvernement et de l'opinion; et alors, sous ce froc du moyen âge, il

prononça, par un contraste voulu, le plus moderne de ses discours,

celui sur «la vocation de la nation française». Après cela, n'était-il

pas fondé à dire, en montrant sa robe: «Je suis une liberté»? Il

venait en effet, par ce coup d'éclat, d'arracher au pays lui-même ce

que les pouvoirs publics n'eussent voulu ni osé accorder du premier

coup; il avait gagné devant l'opinion le procès, non seulement des

Dominicains, mais de tous les Ordres religieux. Les Jésuites, qui

jusqu'alors ne s'étaient établis en France que d'une façon équivoque

et en se prêtant à une sorte de dissimulation convenue, ne furent pas

les derniers à profiter de ce changement: dès l'année suivante, pour

la première fois, en annonçant les conférences du carême, on dit «le

Père de Ravignan» et non plus «l'abbé de Ravignan». Lacordaire,

invité à dîner chez le ministre des cultes, y vint en froc; l'un des

convives, ancien ministre de Charles X, M. Bourdeau, se penchant vers

son voisin, lui dit: «Quel étrange retour des choses de ce monde! Si,

quand j'étais garde des sceaux, j'avais invité un Dominicain à ma

table, le lendemain, la chancellerie eût été brûlée.» M. Isambert

ayant cherché à faire tapage, à la Chambre, de la présence de M.

Martin du Nord, ministre des cultes, au discours du nouveau moine, le

ministre put se borner à répondre en souriant: «Je suis catholique, et

il m'arrive, autant que je le puis, d'en remplir les devoirs; oui, je

l'avoue, je vais à la messe, je vais au sermon; si c'est un crime,

j'en suis coupable.»

[Note 471: Cf. t. III, ch. IX, § VI.]

[Note 472: Sur les débuts de cette oeuvre, voy. t. III, ch. IX, § II.]

En même temps, les bonnes relations du gouvernement et des évêques

apparaissaient à plus d'un signe. À Paris, notamment, Mgr Affre,

appelé en 1840 à la succession de Mgr de Quélen, rétablissait

aussitôt, entre l'archevêché et les Tuileries, les rapports à peu près

interrompus depuis dix ans, et, le 1er janvier 1841, le Roi, tout

heureux de recevoir enfin les félicitations d'un archevêque de Paris,

lui répondait: «Plus la tâche de mon gouvernement est difficile, plus

il a besoin de l'appui moral et du concours de tous ceux qui veulent

le maintien de l'ordre et le règne des lois... C'est cet appui moral

et ce concours de tous les gens de bien qui donneront à mon

gouvernement la force nécessaire à l'accomplissement des devoirs qu'il

est appelé à remplir. Et je mets au premier rang de ces devoirs celui

de faire chérir la religion, de combattre l'immoralité et de montrer

au monde, quoi qu'en aient dit les détracteurs de la France, que le

respect de la religion, de la morale et de la vertu est encore parmi

nous le sentiment de l'immense majorité.» Que de chemin fait depuis ce

lendemain de 1830, où le souverain n'osait même plus prononcer le mot

de «Providence»! Mêmes bons rapports entre le gouvernement de Juillet

et le Pape. Grégoire XVI ne manquait pas une occasion de blâmer ceux

des membres du clergé français qui gardaient encore, à l'égard de la

monarchie nouvelle, une attitude hostile ou boudeuse[473]. Au

commencement de 1842, Mgr de Forbin-Janson, évêque de Nancy, qui

s'était retiré à Rome depuis 1830, avait chez lui, pour quelques

semaines, un de ses parents, M. le marquis de Raigecourt. Un jour,

celui-ci trouva l'évêque très troublé, se promenant de long en large

dans son salon et agitant les bras.--«Qu'avez-vous, monseigneur?--Ah!

si vous saviez, mon ami, ce que le Pape vient de me dire!--Comment

donc?--Il m'a dit, d'un ton très sévère, que j'avais grand tort de ne

pas aller voir Louis-Philippe, et il a ajouté: _È un'ingiuria per la

Santa Sede!_ Son gouvernement a pour nous les meilleurs procédés, et

les évêques de France doivent lui en savoir gré[474].»

[Note 473: Nous avons déjà noté, en 1836 et 1837, le blâme porté par

le Souverain Pontife sur l'attitude de Mgr de Quélen. (Cf. t. III, ch.

IX, § VII.)]

[Note 474: Je tiens le récit de cette anecdote de M. le marquis de

Raigecourt.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 69 / 93 题