III

Quand elle se prétendait victorieuse, l'opposition cherchait à en

imposer au public; après tout, elle n'avait pu faire passer un seul

amendement. Le ministère, cependant, ne pouvait se dissimuler qu'une

majorité aussi réduite était pour lui un échec: le _Journal des

Débats_ n'hésitait pas à prononcer ce mot. Dès lors, se posait une

question délicate: si le cabinet ne devait pas à l'opposition de lui

céder la place, ne se devait-il pas à lui-même de ne pas garder un

pouvoir affaibli? Plusieurs de ses amis, non des moins dévoués, la

princesse de Lieven entre autres[439], lui conseillaient de se

retirer. Leurs motifs étaient sans doute ceux que, peu auparavant, à

la veille de l'ouverture des Chambres, le duc de Broglie exposait dans

une lettre adressée à M. Guizot. «La session prochaine sera rude et

difficile, lui écrivait-il. La majorité de la Chambre veut bien haïr

vos ennemis; elle veut bien que vous les battiez; mais elle s'amuse à

ce jeu-là, et toutes les fois qu'ils reviennent à la charge, fût-ce

pour la dixième fois, non seulement elle les laisse faire, mais elle

s'y prête de très bonne grâce, comme on va au spectacle de la foire.

C'est une habitude qu'il faut lui faire perdre, en lui en laissant, si

cela est nécessaire, supporter les conséquences; sans quoi, vous y

perdrez votre santé et votre réputation. Tout s'use à la longue, et

les hommes plus que tout le reste, dans notre forme de gouvernement.

Il y a quatre ans que vous êtes au ministère; vous avez réussi au delà

de toutes vos espérances; vous n'avez point de rivaux; le moment est

venu pour vous d'être le maître ou de quitter momentanément le

pouvoir. Pour vous, il vaudrait mieux quelque temps d'interruption;...

vous rentreriez promptement, avec des forces nouvelles et une

situation renouvelée. Pour le pays, s'il doit faire encore quelque

sottise et manger un peu de vache enragée, il vaut mieux que ce soit

du vivant du Roi[440].» Cette idée des avantages d'une retraite

momentanée avait gagné jusqu'à certains membres du cabinet. À l'époque

où le duc de Broglie écrivait sa lettre, M. Duchâtel s'exprimait de

même dans une conversation intime avec son ami M. Vitet. «Remarquez

bien, lui disait-il, que si, chaque fois qu'on nous livre bataille,

nous la gagnons, le lendemain c'est à recommencer. Tantôt l'un, tantôt

l'autre attache le grelot; mais, pour le détacher, c'est toujours

notre tour. Ils ont des relais, nous n'en avons pas. Je reconnais que

la fortune nous a presque gâtés depuis quatre ans, à la condition

toutefois de ne jamais nous délivrer d'une difficulté sans nous en

mettre une autre aussitôt sur les bras... C'est un métier de Sisyphe

que nous faisons là. La vie publique n'est pas autre chose, je le

sais; seulement, il y faut du repos. Plus nous durons, plus la corde

se tend. Nos amis ne sont plus ce qu'ils étaient il y a trois ans. Ils

ont perdu ces craintes salutaires, ces souvenirs de 1840, qui les

rendaient vigilants et dociles. Sans un peu de crainte, point de

sagesse. Ils se passent leurs fantaisies, se donnent à nos dépens des

airs d'indépendance, convaincus, quoi qu'ils fassent, que nous devons

durer toujours... Ce que les amis perdent en discipline, les

adversaires le gagnent en hostilité. Plus nous durons, plus ils

s'irritent, ceux-là surtout qui, avant le 1er mars, étaient nos

meilleurs amis; ils nous avaient prédit que nous en avions à peine

pour six mois; je comprends leur mécompte, et qui sait où il peut les

conduire?» Aussi M. Duchâtel en venait-il à se demander s'il ne

vaudrait pas mieux «saisir la première occasion d'un vote un peu

douteux et s'en faire honorablement une porte de sortie». Sa

conclusion était qu'il fallait «en finir, interrompre une lutte

irritante qui lasse le pays, se donner à soi-même un repos bien gagné,

amasser des forces nouvelles, détendre, rajeunir, renouveler la

situation[441]».

[Note 439: _The Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 270.]

[Note 440: Lettre du 30 octobre 1844, publiée par la _Revue

rétrospective_.]

[Note 441: _Le Comte Duchâtel_, par M. VITET.]

Nul doute qu'en présence du vote du 27 janvier, les considérations

exposées par le duc de Broglie ne fussent revenues à l'esprit de M.

Guizot; quant à M. Duchâtel, il avait dû reconnaître là «l'occasion»

appelée par lui quelques semaines auparavant. Et cependant, le

premier, après quarante-huit heures d'incertitude, renonça à donner sa

démission; quant au second, il fut, dit-on, dès le premier jour,

d'avis de rester[442]. Ne sourions pas et ne songeons pas au bûcheron

de la fable qui invoque la mort et n'en veut plus dès qu'elle se

montre. Sans nier la part qu'a pu avoir, dans la décision prise, cet

attachement au pouvoir, aussi naturel à l'homme, paraît-il, que

l'attachement à la vie, il est facile d'y discerner des motifs d'un

ordre plus élevé. Au dehors, les ministres se croyaient sur le point

de recueillir, dans d'importantes questions, celles du droit de visite

et du mariage de la reine d'Espagne, les fruits de cette entente

cordiale jusque-là si méconnue; il leur en coûtait d'y renoncer, pour

eux et pour leur pays. À l'intérieur, ils s'inquiétaient sincèrement

des aventures où un ministère, obligé de s'appuyer sur la gauche et

de faire procéder à des élections générales, pouvait jeter la

monarchie. Ils croyaient que le meilleur moyen de servir les vrais

intérêts de la nation était, non d'avoir égard à l'ennui que lui

causait la longue durée de leur administration, mais de lui assurer un

peu de cette stabilité dont au fond elle avait surtout besoin. Enfin,

ils connaissaient assez le tempérament de la majorité conservatrice,

formée et maintenue par eux avec tant de peine, pour douter qu'elle

fût en état de résister aux manoeuvres dissolvantes d'un cabinet

centre gauche, et qu'une fois décomposée et dispersée, il y eût chance

de la reformer; ils savaient bien qu'elle n'avait rien de pareil à ces

partis anglais aussi compacts dans l'opposition qu'au pouvoir. L'idée

médiocre qu'ils se faisaient ainsi de la solidité de leurs propres

troupes les rendait assez incrédules à l'espoir de rentrée prochaine

dont les flattaient les partisans de la démission, et ils écoutaient

plus volontiers les esprits «positifs» qui qualifiaient un tel espoir

de «rêverie» et qui conseillaient de garder la position tant qu'on

avait chance de s'y maintenir[443].

[Note 442: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 443: Ceux qui conseillaient de rester étaient appelés, dans

certains milieux ministériels, les amis _sérieux_, par opposition aux

amis _romanesques_ qui poussaient à la démission. (_Journal inédit du

baron de Viel-Castel._)]

Au premier rang de ces esprits positifs était le Roi. Une démission

lui eût presque fait l'effet d'une désertion. «On verra ce que c'est

qu'un ministre qui ne veut pas s'en aller», avait-il dit en appelant

M. Guizot à remplacer M. Thiers. Jusqu'alors, sa prévision n'avait pas

reçu de démenti; il s'en félicitait et comptait bien sur la même

ténacité dans l'avenir. Ses sentiments, en pareille matière,

apparaissent dans une lettre que, l'année suivante, il écrivait à son

gendre le roi des Belges, aux prises avec une crise ministérielle. «Ce

qui gâte toutes nos affaires, lui disait-il, c'est qu'en général nos

hommes politiques ont une surabondance de courage et d'audace quand

ils sont dans l'opposition, tandis que, dans le ministère, ils sont

_feigherzig_ et toujours prêts à tout lâcher, en disant au Roi:

Tire-t'en, Pierre, mon ami, comme dans la chanson. Il faut trouver un

Guizot pour obvier à ces maux, un homme qui sache tenir tête à ses

adversaires, et qui sache aussi secouer ses amis, lorsqu'ils

s'effrayent et qu'ils viennent le tirer par les basques de son habit

pour le faire tomber à la renverse, quand les adversaires n'ont pas

réussi à le faire tomber sur le nez; et c'est parce que Guizot a eu le

nerf de résister à tous ces ébranlements, qu'il a déjà six ans de

ministère passés et une jolie perspective d'avenir. Je conviens que la

denrée est rare[444].»

[Note 444: _Revue rétrospective._]

Le Roi n'était pas le seul à peser sur les ministres pour les

détourner d'abandonner la partie. La majorité même qui avait amené la

crise par son défaut de consistance, n'eut pas plutôt entendu parler

de démission, qu'elle en fut toute troublée. Dès le surlendemain du

fameux vote, les conservateurs les plus considérables, MM. Hartmann,

Delessert, de Salvandy, Bignon, Jacqueminot, les maréchaux Sébastiani

et Bugeaud provoquèrent une réunion à laquelle assistèrent ou

adhérèrent 217 députés, et qui, par suite, comprenait plusieurs des

défectionnaires du 27 janvier. Il y fut décidé à l'unanimité qu'une

démarche serait faite auprès du cabinet pour lui demander de rester

aux affaires et de maintenir sa politique. En conséquence, une

députation se rendit chez le maréchal Soult et chez M. Guizot. Les

ministres, dont le parti était déjà pris, ne firent pas difficulté de

se rendre au voeu de la majorité. Seulement, il fut entendu que la loi

des fonds secrets serait immédiatement présentée, et qu'à cette

occasion, la Chambre serait mise en demeure d'émettre un vote de

confiance qui ne laissât plus place à aucune équivoque.

Furieux de voir que le ministère, déclaré par eux bel et bien mort,

prétendait être encore vivant, les journaux de gauche redoublèrent de

violence. Ce n'est pas sans une sorte de stupéfaction qu'on relit

après coup les déclamations alors courantes sur cette affaire

Pritchard qui paraît aujourd'hui si insignifiante, et qu'on mesure

ainsi le grossissement de ce que M. Guizot a appelé justement le

microscope parlementaire. Dans cette violence, tout n'était pas

entraînement de passion; il y avait beaucoup de calcul; on se flattait

d'intimider par là une partie de la majorité. Dès le 29 janvier, les

journaux de gauche publièrent, sous ce titre: _Députés du parti

Pritchard_, la liste des 213 conservateurs qui avaient voté le

paragraphe de l'adresse; ils avaient reconstitué cette liste en dépit

du caractère secret du scrutin, et annonçaient l'intention de la

reproduire à des époques déterminées. «Notre but n'est pas un mystère,

disaient-ils; c'est une table de proscription que nous dressons en vue

des élections prochaines.» Peut-être était-ce dépasser le but. Ces

menaces, habilement soulignées et commentées par le _Journal des

Débats_, montraient aux 213 «proscrits» qu'ils n'avaient plus à

attendre aucun ménagement de la part de la gauche, et que leur sort

était irrévocablement lié à celui du ministère. La colère ou tout au

moins la peur redonna du courage à ceux qu'on s'était flatté de

terroriser. «L'irritation est grande entre les partis, notait un

observateur bien placé pour savoir ce qui se passait chez les

ministériels, plus grande qu'on ne l'avait vue depuis bien longtemps.

Les conservateurs, loin d'être effrayés par les menaces, en sont

devenus plus animés, je dirai presque plus violents[445].» Le

ministère d'ailleurs ne s'abandonnait pas, et, pour en imposer à ses

partisans, il révoquait deux fonctionnaires considérables, M. Drouyn

de Lhuys, directeur au ministère des affaires étrangères, et le comte

Alexis de Saint-Priest, ministre de France à Copenhague, qui avaient,

l'un comme député, l'autre comme pair, hautement pris parti pour

l'opposition.

[Note 445: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

Ce fut le 20 février 1845 que commença à la Chambre des députés le

débat attendu sur les fonds secrets. Bien que la question de confiance

y fût nettement et solennellement posée, il n'eut pas grande ampleur;

il ne prit que deux séances, encore la première fut-elle presque

entièrement occupée par des récriminations sur la révocation de MM.

Drouyn de Lhuys et de Saint-Priest. Évidemment chacun avait le

sentiment que, sur les grands sujets, tout avait été dit lors de

l'adresse. Entre M. Billault, le seul orateur important de

l'opposition qui prit la parole, et M. Guizot, la contestation porta

principalement sur la question parlementaire. Le premier soutint que

le cabinet n'avait plus une majorité suffisante pour gouverner. Le

ministre répondit que c'était, au contraire, l'opposition qui n'avait

pas de majorité du tout, et il en donna pour preuve que ses véritables

chefs, M. Odilon Barrot et M. Thiers, déclinaient, en ce moment, toute

prétention ministérielle. «Savez-vous, demandait-il, ce qui arrivera

si le cabinet succombe? C'est que vous n'aurez pas, à sa place, sur

ces bancs, un pouvoir vainqueur. Vous aurez deux pouvoirs, un pouvoir

protecteur et un pouvoir protégé. Vous aurez un pouvoir protégé,

cherchant sa force, mendiant son pain, tantôt à droite, tantôt à

gauche... Est-ce de là qu'on attend de la force et de la dignité pour

le pouvoir et pour la Chambre?» Il termina par ces paroles: «Quel que

soit le vote de la Chambre, nous garderons notre opinion. Seulement,

si ce vote nous est contraire, nous dirons: Qu'une nouvelle expérience

se fasse; que la France voie encore une fois ce que peut lui valoir,

pour sa dignité comme pour sa sécurité, pour son influence au dehors

comme pour sa prospérité au dedans, une politique incertaine, protégée

par l'opposition.» Le vote était attendu avec anxiété. En dehors des

discours prononcés à la tribune et des polémiques de presse, de grands

efforts avaient été faits, des deux côtés, pour travailler

individuellement chacun des cinquante ou soixante députés supposés

douteux. M. Molé, fort habile en ce genre de propagande, et M. de

Montalivet, qui s'affichait de plus en plus ouvertement contre M.

Guizot, s'y étaient employés activement. Ils se flattaient d'avoir

réussi, et, dans leur entourage, on annonçait que le cabinet serait en

minorité de 10 voix. Ce fut au contraire l'opposition qui se trouva en

minorité de 24 voix: elle ne réunit que 205 suffrages contre 229.

La loi des fonds secrets fut aussitôt portée à la Chambre des pairs,

où elle vint en discussion dans les premiers jours de mars. M. Molé

ne pouvait se flatter de trouver au Luxembourg la revanche de l'échec

subi par ses alliés au Palais-Bourbon. Toutefois, il intervint à

plusieurs reprises dans le débat, se posant plus ouvertement encore

que lors de l'adresse en compétiteur de M. Guizot. Rassurer le centre

tout en donnant des gages à la gauche, telle fut la double tâche à

laquelle il employa d'abord l'habileté de sa parole. Pour rassurer le

centre, il protesta n'avoir pas changé de principes, être toujours

conservateur, et se défendit même de faire en cette circonstance acte

d'opposition. Pour donner des gages à la gauche, il se proclama homme

de progrès, sans préciser, il est vrai, quel progrès il se chargerait

d'accomplir; il se défendit d'être de ces ministres qui cherchent leur

salut dans l'immobilité et s'imaginent que «durer, c'est gouverner»;

il déclara ne pas admettre qu'on divisât le pays et le Parlement en

deux partis absolus et tranchés, à la façon des whigs et des tories;

suivant lui, une telle division n'était pas conforme à l'état des

esprits, dans un siècle de tolérance et d'indifférence. Cela dit pour

justifier la situation qu'il avait prise, il passa à l'offensive

contre le cabinet en fonction. Il le montra «protégé, depuis quatre

ans, par une majorité qu'il ne conservait qu'à force de lui céder, ne

faisant autre chose que de courir après le nombre qui lui échappait,

réduit à n'avoir pas d'avis toutes les fois qu'il n'avait pas son

existence à défendre, laissant affaiblir, amoindrir de plus en plus

entre ses mains ce pouvoir qu'il mettait tant d'efforts à conserver».

Contre M. Guizot personnellement, les traits étaient nombreux et

parfois assez aiguisés; l'orateur se plaisait surtout à évoquer les

souvenirs de la coalition. Le ministre n'était pas homme à laisser une

telle attaque sans réponse. Au reproche de stérilité, il opposa la

comparaison de la situation extérieure et intérieure de 1840 avec

celle de 1845. Sur les dispositions du parti conservateur, il argua

contre son contradicteur de la démarche solennelle faite par ce parti

pour demander au cabinet de ne pas se retirer. Puis, revenant à sa

thèse favorite, il exposa comment M. Molé, au pouvoir, serait obligé

de gagner beaucoup de terrain à gauche pour compenser celui qu'il

perdrait au centre, et comment il ne pourrait le faire qu'au prix d'un

changement de politique: il en conclut que seul le cabinet actuel

était en état de maintenir l'intégrité de la politique conservatrice

et du parti conservateur. Lui aussi, il fit un retour sur la

coalition. «Plusieurs, dit-il, trouvaient que l'honorable préopinant

avait eu, en 1839, la bonne fortune d'une chute heureuse et honorable;

ils trouvent aujourd'hui qu'il gâte, qu'il perd cette bonne fortune;

ils s'en étonnent et s'en affligent.» Commencée par ce dialogue

singulièrement aigre entre les deux principaux adversaires, la

discussion se prolongea pendant trois jours, un jour de plus qu'à la

Chambre des députés. Plus elle avançait, plus le ton en devenait

irrité. D'autres ministres intervinrent, notamment M. de Salvandy qui

venait de remplacer M. Villemain au ministère de l'instruction

publique. M. Molé, fort piqué de se voir combattu par un de ses

anciens collègues du 15 avril, se laissa aller à prononcer sur lui ces

paroles blessantes: «Après la ligne de conduite que je lui ai vu

suivre depuis deux ans, après le langage que je lui ai entendu tenir,

je suis bien plus tenté de le plaindre que de le blâmer.» Le vote ne

faisait aucun doute: toutefois on remarqua que l'opposition réunit 44

voix, cinq de plus que lors de l'adresse; à la Chambre des pairs, ce

chiffre était relativement assez élevé.

Pour n'être pas considérable et éclatante, la victoire du ministère

n'en était pas moins réelle. Vainement les journaux opposants

affectaient-ils de le traiter toujours de moribond et déclaraient-ils

que «la majorité obtenue par lui sur les fonds secrets pouvait lui

servir de prétexte pour garder le pouvoir, mais ne lui donnait pas la

force suffisante pour l'exercer[446]»; vainement avaient-ils trop

souvent occasion de le montrer sans autorité efficace sur la Chambre,

réduit à laisser mutiler les lois d'affaires qu'il avait présentées,

il n'en était pas moins certain que cette même Chambre avait manifesté

la volonté très nette de lui conserver la direction des affaires, et

surtout de ne pas la laisser prendre à ses compétiteurs. M. Guizot

écrivait au duc de Broglie, le 18 mars 1845: «La situation devient non

pas plus facile, mais plus ferme. Le parti conservateur est de plus en

plus décidé, ce qui ne l'empêchera pas de faire encore je ne sais

quelles bévues; mais le fond est bon et restera bon. Quelle oeuvre

nous avons entreprise! Et pourtant il le faut, et j'espère toujours

que nous réussirons. Mais le fardeau est bien lourd. Plus je vais,

plus je sens le sacrifice que j'ai fait, en ne me retirant pas au

premier mauvais vote. J'y aurais gagné du repos et beaucoup de cet

honneur extérieur et superficiel qui a bien son prix. Mais j'aurais,

sans raison suffisante, livré ma cause à de très mauvaises chances et

mon parti à une désorganisation infaillible. Quoi qu'il m'en coûte,

j'ai encore assez de force et de vertu pour ne pas regretter d'être

resté sur la brèche.» Le ministre ajoutait, le 31 mars, dans une

lettre adressée au même correspondant: «Je crois toujours que j'irai

jusqu'au bout, tantôt laissant aller les petites choses, tantôt

livrant bataille sur les grandes[447].»

[Note 446: Veut-on un spécimen des déclamations de la presse de gauche

sur ce sujet? Le _Siècle_ disait du ministère, le 26 février 1845:

«C'est un gladiateur épuisé qui perd du sang à chaque pas, et dont la

main défaillante, cherchant à maintenir l'appareil qui couvre la plaie

sans la guérir, ajuste les plis de son manteau, souillé dans l'arène.

Il demande en vain la vie ou la mort; son imperceptible et

inconcevable majorité, qu'il salue tristement, le condamne à une lente

agonie.»]

[Note 447: _Documents inédits._]

Quant à M. Molé, il n'avait retiré de sa campagne ni réel profit, car

le ministère était toujours debout, ni grand honneur, car ses anciens

amis eux-mêmes étaient étonnés, attristés, scandalisés presque, de le

voir engagé dans une opposition si acharnée et si personnelle, avec

des alliances si suspectes. «Les conservateurs, écrivait un témoin,

sont maintenant presque aussi irrités contre lui qu'ils l'étaient

contre M. Guizot du temps de la coalition[448].» Le Roi ne cachait pas

son mécontentement[449]. La bonne impression que les cabinets

européens avaient gardée du ministère du 15 avril en était altérée, et

M. de Metternich entre autres s'exprimait très sévèrement[450].

Ajoutons que la façon dont M. Molé s'était mis en avant et avait fait

de la lutte politique du moment une sorte de duel entre lui et le

ministre des affaires étrangères, avait pour curieuse conséquence,

sinon de rapprocher M. Guizot de M. Thiers, du moins de détendre un

peu leurs rapports personnels. Peu après la discussion des fonds

secrets à la Chambre des pairs, M. Thiers, se trouvant en visite chez

madame de Lieven, qui avait désiré l'entretenir sur un passage de son

histoire, remarqua qu'après son entrée, la princesse donnait ordre de

tenir la porte fermée pour tout le monde. Il réclama aussitôt et

déclara avec insistance n'avoir aucune objection à rencontrer M.

Guizot. Juste à ce moment, le ministre arriva. À la vue de M. Thiers,

il fut d'abord stupéfait. Madame de Lieven se mit à rire. M. Thiers,

puis M. Guizot en firent autant. L'hilarité finie, la princesse

expliqua la cause de la visite, et la conversation porta, pendant

quelque temps, sur l'_Histoire du Consulat_. Après une pause, la

maîtresse de la maison s'adressa à M. Thiers: «J'avais, lui dit-elle,

un message à vous faire de la part de M. Guizot: c'était de vous faire

observer qu'il s'est mieux comporté avec vous que vous ne l'avez fait

avec lui. Vous lui aviez jeté Molé dans les jambes, et lui vous a

débarrassé de Molé. Maintenant, il n'y a plus que deux possibilités

politiques: vous et lui.»--«C'est vrai, confirma M. Guizot, je l'avais

chargée de vous dire cela.» M. Thiers répondit sur le même ton, et

alors s'engagea, entre les deux adversaires, sur toutes les questions

politiques, une conversation fort intéressante pour celle qui en était

l'unique témoin, conversation pleine de liberté, de franchise et de

bonne grâce; les interlocuteurs s'accordèrent sur tous les points,

sauf sur celui de la paix et de la guerre, M. Guizot maintenant que la

paix pouvait être conservée, M. Thiers insistant sur ce qu'un jour ou

l'autre elle serait nécessairement rompue. On se quitta en termes fort

courtois[451].

[Note 448: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

[Note 449: _Ibid._]

[Note 450: Lettre au comte Apponyi, du 15 mars 1845. (_Mémoires de M.

de Metternich_, t. VII, p. 91, 92.)]

[Note 451: Cet épisode est raconté par M. Greville, qui en tenait le

récit de la princesse de Lieven elle-même. (_The Greville Memoirs,

second part_, vol. II, p. 278 et p. 287, 288.)]

La vie si rude que M. Guizot menait depuis plus de quatre ans, sans

un moment de répit, épuisait ses forces. Déjà, l'été précédent, il

avait souffert de crises hépathiques assez violentes. Le voyage à

Windsor lui avait été une distraction salutaire. «C'est un bon cordial

que le succès», écrivait-il à ce propos, le 21 octobre 1844. Mais,

vers la fin d'avril 1845, à la suite des fatigues de la session, sous

le coup d'irritations et d'anxiétés que son sang-froid apparent ne

l'avait pas empêché de ressentir, la maladie revint si forte, qu'il

fut, cette fois, obligé de prendre un congé et de se retirer au

Val-Richer. L'intérim de son ministère fut confié à M. Duchâtel.

Beaucoup se flattaient que M. Guizot était définitivement hors de

combat, ou qu'en tout cas on allait s'habituer à marcher sans lui. Ce

dernier sentiment n'était pas étranger à certains conservateurs et

même peut-être à tel ou tel membre du cabinet qui s'imaginait grandir

personnellement par la disparition d'un collègue si éclatant et si

absorbant. L'épreuve, au contraire, se trouva tourner à la confusion

de ceux qui croyaient pouvoir se passer facilement de M. Guizot.

Celui-ci n'était pas éloigné depuis quelques jours que M. de

Viel-Castel notait, le 1er mai, sur son journal intime: «Les dernières

séances de la Chambre des députés ont déjà suffi pour démontrer tout

ce que le ministère perd de force et de dignité par le fait de

l'absence de M. Guizot. Les journaux de l'opposition en triomphent.

Ils accablent M. Duchâtel de sarcasmes méprisants, et, pour rabaisser

plus complètement les ministres restants, ils ne craignent pas

d'exalter déjà celui qui s'est retiré momentanément. Le

_Constitutionnel_ dit qu'on va voir ce que c'est qu'une plate

politique platement défendue. Le _National_ prétend que M. Duchâtel

reproduit les idées de M. Guizot, comme Scarron reproduit Virgile. Le

_Courrier_, ce mortel ennemi de M. Guizot, dit qu'il n'a jamais paru

plus grand que depuis qu'on voit à l'oeuvre ceux qui essayent de

prendre sa place[452].» Le jeune prince Albert de Broglie écrivait au

duc son père, alors en mission à Londres: «La Chambre est fort

désorganisée en ce moment. L'amiral de Mackau (ministre de la marine)

a été très malheureux hier dans une réponse à M. Barrot... Le vaisseau

du ministère a l'air tout désemparé; mais les batteries de

l'opposition ne sont pas bien servies non plus.» Il ajoutait dans une

autre lettre, peu de temps après: «Vous voyez la situation trop en

noir. M. Guizot se remet très rapidement. Cette retraite, d'où il

conduit tout, comme le dieu dans les nuages, et qui fait sentir son

absence à la Chambre, le grandit plutôt dans l'opinion.» Quand donc,

après environ cinq semaines de congé, dans les premiers jours de juin,

le ministre des affaires étrangères revint à son poste, son prestige

parut en quelque sorte renouvelé et rajeuni. Au dehors, d'ailleurs,

des événements heureux lui venaient au secours, apportant enfin la

justification de l'entente cordiale et en faisant recueillir les

profits. Par un juste retour, cette politique étrangère, dont les

accidents avaient tant de fois ébranlé la situation du ministre,

servait maintenant à la raffermir. Nous ne faisons pas seulement

allusion à ce qui se passait en Espagne et en Grèce, où, comme nous le

verrons plus tard, notre influence se trouvait, depuis quelque temps,

avoir repris le dessus et où le pouvoir était passé aux chefs des

«partis français[453]». Mais à ce moment précis, notre diplomatie

remportait à Londres un succès plus remarquable et plus décisif

encore; elle résolvait, d'une façon pleinement satisfaisante, ce

problème du droit de visite, dont l'opposition avait tant de fois

annoncé que M. Guizot ne pourrait jamais se tirer.

[Note 452: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

[Note 453: Je remets à plus tard l'exposé de ces affaires d'Espagne et

de Grèce, afin de ne pas le morceler.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 66 / 93 题