II

La session s'ouvrit le 26 décembre 1844. Le discours du trône aborda

hardiment les questions brûlantes. Sur l'affaire du Maroc, il célébra

«la paix aussi prompte que la victoire», et montra l'Algérie

profitant de ce que nous avions ainsi «prouvé à la fois notre

puissance et notre modération». Sur l'affaire Pritchard, le Roi

s'exprimait ainsi: «Mon gouvernement était engagé avec celui de la

reine de la Grande-Bretagne dans des discussions qui pouvaient faire

craindre que les rapports des deux États n'en fussent altérés. Un

mutuel esprit de bon vouloir et d'équité a maintenu, entre la France

et l'Angleterre, cet heureux accord qui garantit le repos du monde.»

Venait ensuite un paragraphe où Louis-Philippe s'étendait avec

complaisance sur son voyage à Windsor, et témoignait du «prix qu'il

attachait à l'intimité» des deux cours. Comme on le voit, la politique

de l'entente cordiale ne se dissimulait pas. Certains journaux lui

reprochaient même de se montrer provocante.

De son côté, l'opposition était fort animée. Divers symptômes lui

faisaient croire qu'elle tenait enfin l'occasion, vainement cherchée

par elle depuis plus de quatre ans, de jeter bas M. Guizot. Lors de la

nomination du bureau de la Chambre des députés, les candidats

ministériels ne l'emportèrent que péniblement. Non seulement M. Molé,

mais aussi M. Dupin et même M. de Montalivet se prononçaient hautement

contre le cabinet, et ne devait-on pas supposer que de tels

personnages entraîneraient avec eux une partie des conservateurs[434]?

Pour ébranler ces derniers, les meneurs exploitaient surtout

l'attitude de M. de Montalivet. Ils insinuaient que l'intendant de la

liste civile, que «l'homme du Roi» ne se fût pas ainsi déclaré, s'il

n'eût été autorisé d'en haut expressément ou tacitement; ils

ajoutaient qu'aux Tuileries on était fatigué de M. Guizot et qu'on y

sentait la nécessité d'un nouveau relais. Les journaux racontaient

tout haut que, mécontent de l'accueil assez froid fait à son discours,

Louis-Philippe avait dit, au sortir de la séance d'ouverture: «J'aime

bien mon ministère, mais je voudrais cependant avoir des ministres

dont la présence à mes côtés n'empêchât pas de crier: Vive le Roi!» Y

avait-il quelque chose de vrai dans ces récits et de fondé dans ces

insinuations? Qu'en prévision d'un vote qui eût mis M. Guizot et ses

collègues en minorité, le souverain se préoccupât d'empêcher que sa

politique intérieure et extérieure n'en fût trop altérée, le fait

n'aurait rien d'étonnant. Sous ce rapport, il pouvait ne pas lui

déplaire que M. de Montalivet se conduisit de façon à être le ministre

de l'intérieur de la future administration, tandis que M. Molé y

dirigerait la politique étrangère. Mais s'il croyait devoir prendre

des précautions en vue d'une crise possible, il était loin de la

désirer ou seulement d'y être résigné d'avance. Aussi voulut-il

démentir lui-même les bruits que les ennemis du cabinet cherchaient à

répandre: le jour où le bureau nouvellement élu de la Chambre lui fut

présenté, il dit à l'un des vice-présidents, M. Debelleyme, qui avait

failli être battu par M. Billault: «Monsieur, je suis enchanté que

vous ayez été nommé; j'aurais désiré que ce fût à une plus grande

majorité, et ceux qui ont cru le contraire ont joué le rôle de dupes.»

Le propos, aussitôt répété, produisit son effet. Est-ce pour cela que,

peu de jours après, lors de la nomination de la commission de

l'adresse, la majorité parut raffermie, et que les commissaires élus

par les bureaux furent tous, sauf un, des ministériels?

[Note 434: «À chaque instant, raconte l'un des chefs du centre gauche,

nous rencontrions à la salle des conférences, à la buvette, des

députés flottants qui, après s'être assurés d'un regard circulaire

qu'on ne les voyait pas, venaient à nous et nous serraient la main

avec une parole ou un geste fort significatif.» (_Notes inédites de M.

Duvergier de Hauranne._)]

Cette élection remonta le courage un peu ébranlé des amis de M.

Guizot[435], mais sans abattre la confiance de ses adversaires.

Ceux-ci paraissaient même considérer la succession du cabinet comme

déjà ouverte et s'inquiétaient de la partager. M. Thiers, ne se

croyant pas actuellement possible, déclara laisser la place à M. Molé,

auquel il promettait, pour un an, sinon l'appui, du moins la

neutralité bienveillante de l'opposition; il lui demanda seulement de

ne pas s'en tenir, comme les années précédentes, à des manoeuvres de

couloirs, mais de se compromettre en prononçant, à la Chambre des

pairs, un discours d'opposition. M. Molé entrait vivement dans ce

rôle de président du conseil en expectative; s'occupant dès lors de

choisir ses futurs collègues, il proposait des portefeuilles à divers

personnages, à M. de Rémusat qui refusait, à M. Billault qui acceptait

d'abord avec empressement, mais ensuite élevait des objections dès

qu'apparaissait l'intention de réserver le ministère de l'intérieur à

M. de Montalivet. Se heurtait-il à ces résistances, l'ancien ministre

du 15 avril allait aussitôt implorer le secours de M. Thiers, qui,

moitié sérieux, moitié goguenard, invitait ses amis à faciliter cette

nouvelle coalition[436]. Quelque chose de ces démarches transpira dans

le public, et ce fut une occasion pour le _Journal des Débats_ de

dénoncer, avec colère et non sans quelque alarme, ce qu'il appelait

«l'intrigue».

[Note 435: «La majorité conservatrice est ralliée, disait à ce propos

le _Journal des Débats_; la situation est rétablie.» (2 janvier

1845.)]

[Note 436: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

La discussion de l'adresse à la Chambre des pairs s'ouvrit le 13

janvier 1845. M. Molé prit le premier la parole. Tout,--l'importance

du personnage, le silence qu'il avait gardé depuis quatre ans, ce que

l'on entrevoyait des combinaisons ébauchées dans la coulisse,--faisait

de ce discours un événement. La tâche de l'orateur n'était pas aussi

simple que l'eût été celle d'un homme de gauche. Il avait trop le

respect de soi et le souci de demeurer, aux yeux du Roi et de

l'Europe, le ministre possible du lendemain, pour prendre à son compte

les déclamations des journaux contre l'entente cordiale. Aussi

reprocha-t-il à M. Guizot moins d'avoir eu une mauvaise politique que

de l'avoir maladroitement appliquée. «Si j'essayais, dit-il, de

caractériser par un seul mot la politique de M. le ministre des

affaires étrangères, je dirais qu'elle est _partout_ et _toujours_ une

politique _à outrance_, à outrance même dans ses faiblesses.... Ainsi

M. le ministre des affaires étrangères veut la paix, et toute la

France, toutes les opinions la veulent avec lui, autant que lui; et

cependant il en parle de telle manière, il montre tant d'ardeur,

d'entraînement à la maintenir, il donne à croire qu'il ferait dans ce

dessein de tels sacrifices, que les plus pacifiques ne croiraient pas

pouvoir se dire aussi pacifiques que lui. Il veut l'alliance anglaise,

et je ne pense pas qu'il y ait en France un ami de son pays, un homme

sensé, surtout un esprit politique, qui ne la veuille, n'en sente

l'importance autant que lui; mais, sans le vouloir et sans le savoir,

il en exagère les conséquences, et il en parle de façon à la

compromettre, à susciter contre elle la susceptibilité nationale, à

donner aux Français contre cette alliance, dont, en 1830, je crois

avoir jeté les fondements, des préventions qui, si elles ne cessaient,

pourraient devenir un sérieux embarras dans l'avenir.» M. Molé

justifiait ce reproche général, en invoquant l'affaire du droit de

visite et celle de Taïti: à l'entendre, dans la première. M. Guizot

avait provoqué lui-même, par la signature de la convention de 1841,

une réaction qu'il ne savait plus comment apaiser, et il se trouvait

acculé à une impasse; dans la seconde, les désagréments et les périls

de l'incident Pritchard étaient venus de ce que le gouvernement avait

ordonné étourdiment ces occupations océaniennes, qu'il se trouvait

maintenant aussi embarrassé de maintenir que d'abandonner. La

conclusion était que le ministre avait accumulé autour de lui des

difficultés dont il n'était pas en état de sortir.

Dans sa réponse, M. Guizot prit tout de suite avantage de ce que M.

Molé «admettait au fond toute la politique du cabinet», de ce qu'il

«n'indiquait même pas, pour les questions à traiter, de solutions

différentes», et de ce qu'il se bornait à critiquer certaines erreurs

de conduite. Ces erreurs auraient-elles été en effet commises, disait

le ministre, y avait-il là de quoi justifier un acte d'opposition

aussi grave? Puis, déchirant vivement les voiles dont le préopinant

avait enveloppé ses prétentions ministérielles, il lui demanda sans

ménagement ce qu'il serait au pouvoir. Aurait-il cette situation si

nette, si simple et si forte de l'administration actuelle, appelée aux

affaires pour raffermir la paix et soutenue par une majorité animée

des mêmes sentiments? «Il entrerait au pouvoir, continuait M. Guizot,

pour pratiquer, pour maintenir la bonne politique, en la dégageant de

ce qu'il appelle nos fautes; mais il y entrerait par l'impulsion et

avec l'appui de tous les hommes qui n'ont pas cessé de combattre cette

politique... Il ne faut pas beaucoup de réflexion ni beaucoup

d'expérience pour comprendre que c'est là une situation radicalement

fausse et impuissante... Vous vous trouveriez entre une portion

considérable, importante, du parti conservateur, mécontente, méfiante,

irritée, et des oppositions exigeantes qui auraient bien le droit de

vous demander quelque chose pour l'appui qu'elles auraient prêté à

votre avènement... Vous auriez beau faire, beau vouloir, à l'instant

même, la bonne politique serait, entre vos mains, énervée, abaissée,

compromise.» Le ministre terminait en se défendant d'avoir mis en

péril l'alliance anglaise. Ceux qui la mettent en péril, disait-il, ce

sont d'abord les opposants qui travaillent à grossir et à envenimer

toutes les difficultés; ce sont ensuite ceux qui «accueillent à moitié

ou ne repoussent qu'à moitié» ces opposants. «Nous les combattons les

uns et les autres, ajoutait M. Guizot.

Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants,

Et les autres, pour être aux méchants complaisants

Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses

Que le vice fait naître aux âmes vertueuses.»

M. Molé, fort sensible à la rudesse de cette riposte, répliqua avec

amertume. «Cessez, dit-il au ministre, de parler des ambitions

personnelles qui vous attaquent, et dont vous ne pouvez prendre ici

l'idée que dans vos propres souvenirs. Si vous pouviez juger du fond

des coeurs autrement que par le vôtre, vous sauriez mieux les

intentions qui m'animent et les motifs qui m'ont décidé à signaler au

pays les embarras que vous lui avez donnés... Vous avez cru que je ne

vous dirais pas ce que je pensais de votre politique. Eh bien, je vous

l'ai dit en toute conscience... Les questions si graves que vous

croyez ou que vous dites terminées sont encore toutes vives... Elles

vous donneront de mauvais moments. Surmontez-les, c'est ce que je

demande, et permettez-moi de dire les gros mots: Ce n'est pas votre

place que j'ambitionne; ce que je voudrais, c'est que vous pussiez

tirer la France des difficultés qu'elle vous doit.»

Commencée par cette sorte de duel, la discussion devint, les jours

suivants, une mêlée plus générale. Divers orateurs insistèrent sur les

questions que M. Molé avait marquées comme les principaux points

d'attaque; ils y ajoutèrent celle du Maroc, dont l'ancien ministre du

15 avril n'avait presque rien dit, n'approuvant pas sans doute sur ce

point les critiques de l'opposition. Le ministère se défendit

habilement et fortement. Plusieurs orateurs lui vinrent au secours,

entre autres le duc de Broglie qui justifia le traité de Tanger dans

un très remarquable discours; rarement la raison politique avait parlé

un langage aussi net, aussi lumineux, aussi élevé, aussi convaincant.

D'ailleurs, bien que cette discussion eût une vivacité et une étendue

inaccoutumées dans la Chambre des pairs, l'issue n'en faisait doute

pour personne: au vote, la minorité opposante fut de 39 voix, la

majorité de 114.

C'était maintenant le tour de la Chambre des députés. Le projet

d'adresse, préparé par la commission, contenait une approbation très

nette de la politique ministérielle. Sur la tactique à suivre pour y

faire échec, une divergence se produisit entre les meneurs de

l'ancienne opposition et les amis de M. Molé. Les premiers désiraient

procéder, comme lors de la fameuse coalition de 1839, par une suite

d'amendements portant sur chacun des paragraphes de l'adresse. Les

seconds, afin de moins effaroucher les timides, demandaient au

contraire qu'on se bornât à exprimer un regret sur l'ensemble de la

politique suivie. On transigea: il fut convenu que M. de Carné

présenterait d'abord un amendement général qui serait appuyé par la

gauche; mais celle-ci se réserva de présenter ensuite, s'il y avait

lieu, des amendements successifs que les amis de M. Molé s'engageaient

aussi à soutenir[437].

[Note 437: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

À peine la discussion fut-elle ouverte, le 20 janvier 1845, qu'on vit

se précipiter à l'attaque les nouveaux coalisés, MM. Thiers, Billault,

de Tocqueville, de Beaumont, Marie, à côté de MM. Dupin, Saint-Marc

Girardin, de Carné. Le Maroc, Taïti et le droit de visite, tels

étaient d'ordinaire les trois points traités. Le cabinet était accusé

d'imprévoyance et de faiblesse, imprévoyance à laisser ou même à faire

naître les questions périlleuses entre la France et l'Angleterre,

faiblesse au milieu des complications qui en sortaient. Non cependant

que ces divers opposants fussent d'accord sur la politique à suivre.

Les uns attaquaient tout le «système» appliqué jusqu'alors, et c'était

pour y mettre fin qu'ils cherchaient à jeter bas le ministère; les

autres prétendaient ne vouloir changer ce ministère que pour sauver le

«système» compromis par lui. Les premiers se défendaient d'être les

adversaires de l'alliance britannique et se plaignaient qu'on l'eût

mise en péril; les seconds, dénonçant dans l'Angleterre l'ennemie

perfide et obstinée de la France, s'indignaient qu'on se fût rapproché

d'elle. Tous ne s'en trouvaient pas moins réunis pour irriter

l'amour-propre national et pour dénoncer avec véhémence le

gouvernement qui sacrifiait honteusement à l'étranger les droits, les

intérêts, la dignité du pays.

Secondé par plusieurs députés de la majorité, notamment MM. de

Peyramont et Hébert, et par deux de ses collègues du cabinet, MM.

Duchâtel et Dumon, M. Guizot fit tête avec vigueur à cette redoutable

attaque. Sa défense consista surtout à exposer les faits et les

négociations tels que nous les connaissons. Il se fit honneur de

l'entente cordiale: à elle seule, disait-il, on devait que les

incidents les plus délicats, les plus graves, n'eussent pas «abouti à

la rupture ni même au refroidissement des relations des deux pays».

Puis, après avoir rappelé comment la France, si inquiète au moment de

la crise, avait été satisfaite de la voir terminée et avait salué avec

joie les résultats du voyage du Roi en Angleterre: «Messieurs,

s'écria-t-il, il y a loin de cette région haute et vraie à l'arène

inférieure et confuse des prétentions, des agitations, des luttes de

partis, de coteries, de personnes, à travers lesquelles on nous traîne

depuis un mois. Dans laquelle de ces deux régions se placera la

Chambre?... Donnera-t-elle raison au premier jugement public qui a

éclaté, qui régnait il y a deux mois? Ou bien laissera-t-elle

obscurcir sa vue et fausser son jugement par les nuages que les

partis, les coteries, les intérêts personnels essayent d'élever autour

de nous? C'est la question que le débat actuel va décider.»

Dans cette première phase de la discussion, la Chambre se trouvait en

présence de l'amendement de M. de Carné, qui exprimait, d'une façon

générale, le regret qu'une «conduite prévoyante et ferme» n'eût pas

«prévenu ou terminé, d'une façon plus satisfaisante», les

complications récemment survenues dans la politique étrangère. Sur le

désir exprimé par les amis de M. Molé qui promettaient, à ce prix, des

défections nombreuses dans la majorité, le scrutin secret fut demandé.

L'amendement n'en fut pas moins repoussé, le 23 janvier, par 225 voix

contre 197; la majorité pour le cabinet était de 28 voix. Grand

désappointement parmi les adversaires de M. Guizot qui se

reprochaient, une fois de plus, d'avoir fait quelque fond sur

l'influence de M. Molé. Parmi les ministériels, joie d'autant plus

vive qu'on avait été plus inquiet. Toutefois la bataille n'était pas

finie. En dépit du préjugé défavorable résultant de ce premier vote,

la gauche et le centre gauche résolurent de recommencer la campagne

pour leur compte et de présenter les amendements qu'ils avaient

préparés sur chaque paragraphe de l'adresse.

Le 24 janvier, à l'appui du premier de ces amendements, relatif au

Maroc, divers orateurs renouvelèrent contre le gouvernement

l'accusation d'avoir conclu précipitamment un traité dérisoire, et de

l'avoir fait par faiblesse envers l'Angleterre. M. Guizot, estimant,

non sans raison, que justice avait été déjà faite de ces critiques par

ses discours antérieurs et par celui du duc de Broglie, ne remonta pas

à la tribune. Il y fut d'ailleurs suppléé par le maréchal Bugeaud.

L'intervention de ce dernier fit d'autant plus d'effet que, dans ses

conversations, il n'avait pas toujours bien parlé des négociations de

Tanger[438]. On rapportait de lui quelques boutades que les opposants

invoquaient à l'appui de leurs critiques. Mais, une fois à la tribune,

en face de ces opposants, le maréchal se retrouva homme de

gouvernement. Il confessa que, tout d'abord, plus préoccupé de

l'Algérie que des affaires générales, il n'avait pas été entièrement

satisfait du traité; mais il ajouta que, depuis, les événements et ses

propres réflexions l'avaient mis en doute sur sa première impression,

et porté à approuver la modération du gouvernement. Il semblait qu'un

tel témoignage dût être décisif. Néanmoins, l'amendement ne fut rejeté

par assis et levé qu'après une épreuve douteuse.

[Note 438: Le maréchal avait eu, sur ce sujet, un langage au moins

assez variable et assez incertain. Avant le traité, le 3 septembre

1844, il reprochait au prince de Joinville d'exiger trop du Maroc.

«Dans notre situation vis-à-vis de la jalouse Angleterre, écrivait-il,

nous devons nous montrer faciles.» (D'IDEVILLE, _le Maréchal Bugeaud_,

t. II, p. 543.) Le traité fait, il se plaint qu'on n'ait pas assez

obtenu. «Applaudissez, vous tout seul, écrit-il au général de La

Moricière, car moi, je n'applaudis pas le moins du monde.» (KELLER,

_le Général de La Moricière_, t. I, p. 365.) Il écrit dans le même

sens à M. Guizot. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 176.) Mais, le

29 décembre 1844, il mande du Périgord à M. de Corcelle: «Je me

contente de vous dire que les résultats généraux sont bons, et que

s'il eût été possible d'obtenir davantage, ce n'eût été qu'aux dépens

d'un retard dans la conclusion. Ce retard aurait pu compliquer en

Europe certaines questions.» (_Documents inédits._)]

À gauche, ce résultat parut de bon augure pour l'amendement suivant

qui portait sur l'affaire Pritchard. C'était le point où l'on croyait

avoir le plus de chance de faire brèche, les journaux étant parvenus à

faire un je ne sais quoi d'énorme et de scandaleux de l'indemnité

accordée au turbulent missionnaire. L'attaque fut soutenue à la

tribune, le 25 janvier, par M. Odilon Barrot, dont la véhémence

oratoire était particulièrement à l'aise au milieu de ces généralités

sur l'indépendance et la dignité nationales, et par M. Dufaure, tout

armé de sa puissante dialectique. «Vous avez dit, répétaient à l'envi

les orateurs en s'adressant au ministère, que M. Pritchard voulait

détruire notre établissement; il a fait massacrer nos soldats; et

vous, à la face de l'Europe, vous donnez une indemnité à M.

Pritchard!» M. Guizot ne crut pas pouvoir se taire, comme lors de

l'amendement précédent. Reprenant l'exposé des faits, il montra que,

s'il avait fait des concessions, l'Angleterre en avait fait également,

et que la transaction à laquelle on était ainsi arrivé était

préférable à la rupture qui n'eût pu sans cela être évitée. Sa

conclusion fut nette et fière: «Nous n'avons, dit-il, aucun regret de

ce que nous avons fait; nous n'avons pas hésité, nous n'hésiterions

pas davantage aujourd'hui... Nous sommes convaincus que nous faisons,

depuis quatre ans, de la bonne politique, de la politique honnête,

utile au pays et moralement grande... Mais cette politique est

difficile, très difficile; elle a bien des préventions, bien des

passions à surmonter sur ces bancs, hors de ces bancs. Elle a besoin,

pour réussir, du concours net et ferme des grands pouvoirs de l'État.

Si ce concours, je ne dis pas nous manquait complètement, mais s'il

n'était pas suffisamment ferme pour que cette politique pût être

continuée avec succès, nous ne consentirions pas à nous en charger.»

Au vote par assis et levé, cette fois encore, la première épreuve fut

douteuse; à la seconde, malgré les réclamations de la gauche, le

bureau déclara l'amendement rejeté.

L'opposition ne se tint pas pour battue. Elle n'avait pu obtenir le

blâme de l'arrangement conclu dans l'affaire Pritchard. Ne

pouvait-elle pas du moins empêcher l'approbation «satisfaite» contenue

dans le paragraphe de l'adresse? Ce fut ce qu'elle tenta dans la

séance du 27 janvier. D'un ton impérieux, menaçant, M. Billault montra

aux députés l'impopularité électorale qu'ils encourraient, en

s'associant à un tel acte par un éloge aussi précis. «Je supplie la

Chambre, s'écria-t-il, de prendre la seule attitude qui me semble

digne dans cette affaire, le silence et, puisque malheureusement elle

ne peut faire mieux, la résignation.»--«Savez-vous, répondit vivement

un des ministres, M. Dumon, ce que l'on propose à la Chambre? c'est de

n'avoir point de politique, point d'avis sur les grandes affaires du

pays, d'abdiquer... Je l'adjure solennellement de dire son avis avec

netteté, avec franchise, comme il convient à son indépendance et sans

s'inquiéter des influences extérieures dont on l'a menacée. Je lui

demande d'affermir ou de renverser la politique du gouvernement.» Le

vote eut lieu au milieu d'une grande agitation. 205 voix repoussèrent

le paragraphe, 213 l'adoptèrent: s'il y avait encore une majorité pour

le ministère, elle était singulièrement réduite; cela tenait à ce que

douze ou quinze membres du centre s'étaient abstenus. À la

proclamation du résultat, l'opposition éclata en applaudissements, en

cris de triomphe, en trépignements de joie. Feignant de croire qu'elle

avait entièrement gagné la bataille, elle retira aussitôt tous les

amendements présentés par elle sur les paragraphes suivants. Enfin, au

vote sur l'ensemble, elle s'abstint, dans l'espoir que l'on ne

réunirait pas les 230 votants nécessaires à la validité du scrutin;

cette tactique avait été conseillée par M. Thiers; mais toute la

gauche n'obéit pas à la consigne: 249 députés prirent part au vote, et

l'adresse se trouva adoptée par 216 voix contre 33.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 65 / 93 题