IV

On se rappelle les faits qui avaient donné naissance à la question du

droit de visite: le soulèvement inattendu d'opinion provoqué par la

signature de la convention du 20 décembre 1841; le ministère surpris,

reculant peu à peu devant ce soulèvement, ajournant d'abord la

ratification de la convention, puis y renonçant définitivement et

faisant agréer ce refus à l'Angleterre et aux autres puissances;

l'opposition non désarmée, mais, au contraire, encouragée par cette

satisfaction, et, dans la session de 1843, une nouvelle poussée

dirigée, non plus contre le traité de 1841, qui avait disparu, mais

contre ceux de 1831 et de 1833, c'est-à-dire contre le principe même

du droit de visite tel qu'il était appliqué depuis plus de dix ans; le

gouvernement essayant d'abord de résister, déclarant toute revision

des anciens traités dangereuse à demander, impossible à obtenir,

ensuite contraint de céder et acceptant le mandat de poursuivre cette

revision, sous la condition toutefois, expressément stipulée par lui

devant la Chambre, qu'il choisirait son heure et attendrait pour

ouvrir les négociations qu'elles fussent sans péril et eussent chance

de réussir. Cette position prise ou subie, M. Guizot avait usé du

droit qu'il s'était réservé, d'attendre; il s'était gardé de faire à

l'Angleterre des propositions prématurées, mais, en même temps,

n'avait pas perdu de vue l'oeuvre à accomplir, ne manquant pas une

occasion d'en appeler au bon sens et à la bonne foi de lord Aberdeen,

de lui faire comprendre la force des préventions éveillées en France

et la nécessité d'en tenir compte. Tel avait été notamment l'esprit

des conversations que, lors de la visite de la Reine à Eu, il avait

eues avec le chef du _Foreign Office_; il l'avait amené, non sans

doute à accepter telle ou telle solution, mais à reconnaître plus ou

moins explicitement qu'il fallait en chercher une[454].

[Note 454: Voir plus haut, ch. I, § V à VIII, et ch. II, § I, IV, VI

et IX.]

Le terrain ainsi préparé, M. Guizot se hasarda à y faire un pas de

plus; le 6 décembre 1843, il invita son ambassadeur à Londres à

reprendre avec le ministre anglais la conversation commencée à Eu, et

à lui faire savoir notre désir de ne pas tarder davantage à ouvrir

les négociations sur la revision des traités de 1831 et de 1833[455].

Lord Aberdeen, s'inspirant de l'entente cordiale qui venait d'être

inaugurée, répondit: «Vous pouvez écrire à M. Guizot que, plein de

confiance dans la sincérité de sa résolution de travailler à la

suppression de la traite, j'accueillerai toute proposition qui viendra

de lui avec beaucoup de... _prévenance_, et que je l'examinerai avec

la plus grande attention... Mais prenez bien garde de rien ajouter qui

implique une adhésion de ma part à telle ou telle mesure; il s'est

agi, à Eu, entre M. Guizot et moi, de commencer une négociation, non

d'en préjuger l'issue. Je comprends la situation de votre ministère

devant ses Chambres; il doit aussi comprendre la mienne.» Le

secrétaire d'État avait en effet à compter non seulement avec

l'opposition, mais avec ses propres collègues. Le premier mouvement de

sir Robert Peel avait été de refuser tous pourparlers sur ce sujet.

«M. Guizot, disait-il avec humeur, pose des principes très justes,

pour en faire ensuite une application partiale; il parle de

l'amour-propre et de la susceptibilité des assemblées; il sait bien

que l'Angleterre aussi n'est pas un pouvoir absolu, et que son

gouvernement ne peut pas ne pas tenir compte de la fierté et des

passions nationales. Jamais la Chambre des communes ne consentira à

faire des concessions aux exigences de la Chambre des députés.» Lord

Aberdeen parvint cependant à l'amadouer; il lui fit comprendre

l'impossibilité de repousser _à priori_ des propositions qui n'étaient

pas connues, et obtint qu'on ne se refuserait pas à la négociation.

[Note 455: Pour le récit des négociations qui vont suivre, je me suis

principalement servi des documents cités par M. Guizot au tome VI de

ses _Mémoires_, p. 198 et suiv.]

M. Guizot, fidèle à sa tactique expectante, ne se hâta pas de faire

des propositions. «Nous ne sommes pas autrement pressés de pousser

l'affaire, écrivait M. Désages à M. de Jarnac, le 29 janvier 1844. Il

vaut mieux attendre, je crois, pour le cabinet anglais et pour nous,

que le premier feu des parlements respectifs soit épuisé sur la

question des ouvertures générales, et que les préoccupations

parlementaires se dirigent vers d'autres voies[456].» Les difficultés

qui éclatèrent bientôt après sur les affaires de Taïti et du Maroc

furent une raison de plus de retarder l'ouverture de la négociation.

En attendant, notre gouvernement s'occupait de former son dossier; il

faisait faire une enquête par la marine sur les moyens nouveaux qui

pourraient être proposés pour la répression de la traite. À l'automne

de 1844, après l'arrangement de l'incident Pritchard et le traité de

Tanger, les circonstances parurent plus favorables. M. Guizot profita

donc de son voyage à Windsor, au mois d'octobre, pour causer du droit

de visite, non seulement avec lord Aberdeen, mais aussi, sur le

conseil de ce dernier, avec les autres ministres et même avec les

chefs de l'opposition. «Il se peut, leur disait-il, qu'en soi le droit

de visite soit, comme on le pense en Angleterre, le moyen le plus

efficace de réprimer la traite; mais, pour être efficace, il faut

qu'il soit praticable; or, dans l'état des esprits en France, Chambres

et pays, il n'est plus praticable, car, s'il est sérieusement

pratiqué, il suscitera infailliblement des incidents qui amèneront la

rupture entre les deux pays. Faut-il sacrifier à cette question

particulière notre politique générale? Nous croyons, nous, qu'il y a,

pour assurer la répression de la traite, d'autres moyens que le droit

de visite, et des moyens qui, dans la situation actuelle, seront plus

efficaces. Nous vous les proposerons. Refuserez-vous de les examiner

avec nous et de les adopter, si, après examen, ils paraissent plus

efficaces que le droit de visite, qui aujourd'hui ne peut plus

l'être?» Habilement développées, ces considérations avaient une

autorité particulière dans la bouche du ministre qui avait commencé

par risquer sa popularité pour défendre le droit de visite en France.

Aussi firent-elles généralement une sérieuse impression, et M. Guizot

quitta Windsor, convaincu que le moment était enfin venu d'engager

officiellement la négociation préparée avec une si habile patience.

[Note 456: _Documents inédits._]

Le 26 décembre 1844, notre ministre adressa à M. de Sainte-Aulaire

une dépêche qui devait être communiquée au cabinet de Londres;

toujours préoccupé d'amener l'autre partie à la négociation sans lui

faire voir trop tôt quelle en devait être l'issue, il n'entrait pas

dans le détail des moyens de répression à substituer au droit de

visite réciproque; il indiquait seulement, en termes généraux, le but

à atteindre, et proposait que les deux gouvernements nommassent des

commissaires qui se réuniraient à Londres pour rechercher les moyens.

Lord Aberdeen, toujours notre auxiliaire, fit agréer la proposition à

ses collègues. Le résultat dépendait pour beaucoup de la désignation

des commissaires. M. Guizot eut une idée fort heureuse, il s'adressa

au duc de Broglie, et obtint de lui qu'il acceptât cette mission. La

haute considération du personnage, la notoriété de ses convictions

abolitionnistes lui assuraient un crédit particulier auprès du

gouvernement et du public anglais; lord Aberdeen, sir Robert Peel, la

Reine, le prince Albert témoignèrent aussitôt leur satisfaction d'un

tel choix et l'espoir qu'ils en concevaient[457]. De son côté, le

gouvernement britannique nomma pour son commissaire le docteur

Lushington, membre du conseil privé et juge de la Haute Cour

d'amirauté, fort estimé pour sa science et son caractère, à la fois

whig et abolitionniste ardent, et dont l'opinion devait avoir, par

suite, une importance particulière aux yeux des adversaires de la

traite.

[Note 457: M. de Sainte-Aulaire écrivait de Londres à M. de Barante,

le 14 février 1845: «Nous attendons Broglie. L'accueil qui a été fait

ici à son nom est une des plus flatteuses récompenses que puisse

recevoir un homme public.» (Documents inédits.)]

Au moment même où ces désignations préliminaires s'accomplissaient

heureusement dans le huis clos des chancelleries, la session

parlementaire de 1845 s'ouvrait à Paris et à Londres. Les oppositions,

ayant eu vent qu'il se préparait quelque chose, portèrent la question

du droit de visite aux deux tribunes. En France, les ennemis de M.

Guizot partaient toujours de cette idée qu'il ne se tirerait pas de la

négociation où on l'avait forcé à s'engager. À la Chambre des pairs,

M. Molé se complut à montrer le ministre acculé dans une impasse,

aussi incapable de faire céder l'Angleterre que de faire reculer la

Chambre des députés; il se refusa à prendre au sérieux l'expédient des

commissaires, déclara ne rien attendre de leur intervention, et

invoqua «son habitude des affaires», pour prédire leur insuccès. À la

Chambre des députés, M. Thiers le prit sur le même ton, et affecta de

ne voir dans ce qui se faisait qu'une apparence destinée à amuser le

public. «Quand on est embarrassé, disait-il ironiquement, on choisit

des commissaires.» La meilleure défense pour M. Guizot eût été de

révéler l'état exact de la négociation. Mais il eût risqué ainsi d'en

compromettre le résultat; dès le premier jour, lord Aberdeen,

préoccupé des susceptibilités anglaises, l'avait averti d'être très

réservé dans ses explications devant les Chambres. Plus soucieux donc

d'assurer son succès final que de se procurer sur le moment un

avantage de tribune, il se borna à répondre par quelques généralités

et à affirmer qu'un «grand pas» avait été fait en «décidant le

gouvernement anglais à chercher, de concert avec nous, de nouveaux

moyens de réprimer la traite». «On dit, ajouta-t-il, que nous

poursuivons un but impossible. J'espère fermement qu'on se trompe, et

que deux grands gouvernements, pleins d'un bon vouloir réciproque et

fermement décidés à persévérer dans la grande oeuvre qu'ils ont

entreprise en commun, réussiront, en tout cas, à l'accomplir.» Pendant

ce temps, au Parlement anglais, lord Palmerston cherchait, sans

beaucoup de succès, il est vrai, à ameuter les esprits contre toute

idée de toucher aux traités de 1831 et de 1833, déclarant que ce

serait sacrifier l'honneur britannique à M. Guizot. «Instituer une

commission, disait-il, en vue d'examiner si le droit de visite est

essentiel pour la suppression de la traite, est juste aussi

raisonnable que si l'on instituait une commission pour rechercher si

deux et deux font quatre ou s'ils font quelque chose autre.»

Arrivé en Angleterre le 15 mars 1845, le duc de Broglie y fut très

bien accueilli par la cour, les ministres, et même par plusieurs des

principaux whigs, depuis longtemps ses amis[458]. Cette faveur

personnelle pouvait l'aider à surmonter les obstacles; mais elle ne

les supprimait pas. Dans la première audience qu'elle avait donnée à

notre commissaire, la Reine lui avait dit, en faisant allusion à

l'affaire qu'il venait traiter: «Ce sera bien difficile.» Lord

Aberdeen se montra, dès le début, plein de bonne volonté, «plutôt

notre complice que notre adversaire», écrivait le duc de Broglie à M.

Guizot. Mais il était visible que le secrétaire d'État, suspect d'être

trop favorable à la France, ne se croyait pas en mesure, soit

vis-à-vis de l'opposition, soit même vis-à-vis des autres membres du

cabinet, de prendre seul la responsabilité d'une solution. Était-il

pressé par nous, il se retranchait derrière le docteur Lushington. «Je

m'en remets à lui, disait-il, du soin de chercher les expédients, et

j'accepterai tout de lui avec confiance.» C'était donc le docteur

qu'il fallait convaincre. Tant qu'il ne le serait pas, les plus

conciliants n'oseraient pas se dire de notre avis. Lui gagné, les plus

revêches seraient sinon convertis, du moins désarmés. Le duc de

Broglie le comprit, et manoeuvra en conséquence, avec une adresse

souple qu'on ne lui connaissait pas. Il avait affaire, en la personne

du commissaire anglais, à un esprit droit, probe, sensible aux bonnes

raisons, mais un peu entêté, pointilleux, préoccupé de son propre sens

et de son succès personnel. Il ne négligea rien pour ménager ses

préventions, gagner sa confiance et aussi flatter son amour-propre,

car l'honnête docteur n'était pas invulnérable sur ce dernier point.

Ce ne devait pas être sans succès, et le duc pourra bientôt écrire à

M. Guizot: «Le docteur et moi vivons comme deux frères; comme on

l'invite partout à dîner avec moi, il se trouve tout à coup être du

grand monde et fêté dans des salons où il n'avait pas eu jusqu'ici un

accès habituel.»

[Note 458: J'ai eu sous les yeux tous les papiers relatifs à cette

mission du duc de Broglie, dépêches officielles et correspondance

confidentielle. C'est sur ces documents, dont du reste M. Guizot avait

déjà cité plusieurs extraits dans ses _Mémoires_, que j'ai rédigé le

récit qui va suivre.]

La première semaine fut employée à entendre les dépositions de

plusieurs officiers de marine anglais et français sur la traite et sur

les moyens de la réprimer autrement que par le droit de visite. Après

cette enquête, vint le moment vraiment critique, celui où les deux

commissaires se communiquèrent leurs vues. Ces vues parurent d'abord

assez divergentes. Le système proposé par le duc de Broglie consistait

à supprimer définitivement tout droit de visite et à y substituer

l'envoi, sur la côte occidentale d'Afrique, de deux escadres française

et anglaise, composées d'un nombre déterminé de croiseurs et

manoeuvrant de concert; de plus, des traités devaient être conclus

avec les chefs indigènes, afin de pouvoir au besoin agir sur terre. Le

docteur Lushington acceptait l'idée des deux escadres; seulement, il y

mettait une double condition: 1º au lieu d'abolir les conventions de

1831 et de 1833, il se bornait à les suspendre pendant cinq ans, pour

permettre l'essai du nouveau système; au terme du délai, ces

conventions devaient rentrer en vigueur _ipso facto_, si elles

n'étaient pas expressément abrogées du consentement des deux

gouvernements; 2º il établissait formellement le droit de vérifier la

nationalité des bâtiments soupçonnés d'arborer un pavillon qui n'était

pas le leur, droit réclamé depuis longtemps par l'Angleterre, mais

contesté par d'autres puissances, notamment par les États-Unis. Notre

gouvernement jugea ces deux conditions inacceptables. Sur le premier

point, il avait le sentiment que nos Chambres ne seraient satisfaites

que par une abolition définitive du droit de visite. Sur le second

point, sans prétendre poser en principe qu'un négrier ou un pirate

pouvait échapper à toute surveillance en arborant un drapeau autre que

le sien, il ne voulait pas reconnaître expressément à des navires de

guerre étrangers le droit d'arrêter et de visiter, en temps de paix,

nos bâtiments de commerce, sous prétexte de vérifier leur nationalité;

il se rendait compte que ce genre de visite ne paraîtrait pas moins

insupportable que l'autre à l'opinion française, et ne donnerait pas

lieu, dans l'exécution, à de moindres difficultés. Un mois entier

s'écoula en conférences sur ces deux questions, entre le duc de

Broglie d'une part, le docteur Lushington et lord Aberdeen d'autre

part. Inutile de raconter les péripéties diverses par lesquelles on

passa. Il semblait, à certains moments, que la préoccupation où était

forcément chaque partie des préventions de l'esprit public dans son

pays, rendrait l'accord impossible. Mais la bonne foi et la bonne

volonté apportées par les négociateurs finirent par triompher de

toutes les difficultés. On aboutit à une transaction qui était en

réalité tout à notre avantage. Le traité, qui fut signé, le 29 mai

1845, par les plénipotentiaires, organisait d'abord le système des

deux escadres de croiseurs et prévoyait les traités à conclure avec

les chefs indigènes, conformément aux propositions de notre

commissaire; sur les conventions de 1831 et de 1833, il stipulait

qu'elles seraient suspendues pendant dix ans, terme assigné à la durée

du nouveau traité, et qu'au bout de ce temps elles seraient, non pas

remises en vigueur si elles n'étaient abrogées d'un commun accord,

mais, au contraire, considérées comme définitivement abrogées si elles

n'étaient pas, d'un commun accord, remises en vigueur; quant au droit

de vérification de la nationalité des bâtiments, aucune maxime

générale et absolue n'était établie; on s'en référait aux instructions

«fondées sur les principes du droit des gens et sur la pratique

constante des nations maritimes», qui seraient adressées aux

commandants des escadres et dont le texte serait annexé au nouveau

traité.

«La convention est excellente, écrivit aussitôt M. Guizot au duc de

Broglie. On n'est jamais mieux arrivé à son but et de plus loin.» Et

il ajoutait avec une légitime fierté: «À coup sûr, sans lord Aberdeen,

vous et moi, si l'un des trois avait manqué, rien ne se serait fait.»

Il avait raison. Peu d'oeuvres diplomatiques ont été plus sagement

conduites, plus heureuses pour le pays et plus honorables pour ceux

qui y ont pris part. Est-ce à dire que le système imaginé fût

parfaitement efficace contre la traite? À l'épreuve, il ne devait pas

donner grand résultat, d'autant que les stipulations dont on attendait

le plus d'effet, celles qui prévoyaient les traités à faire avec les

chefs indigènes pour atteindre sur terre le commerce des esclaves,

n'ont pu être sérieusement appliquées, par suite du mauvais vouloir du

commandant de la station anglaise. Mais, à vrai dire, ce n'était pas

là le côté principal du problème. Ce qu'on avait voulu résoudre,

c'était moins une question africaine qu'une question européenne. Il

s'agissait avant tout d'écarter la grosse difficulté qui, depuis

plusieurs années, pesait si lourdement sur les rapports de la France

et de l'Angleterre, embarrassait notre politique générale, et pouvait

même un jour mettre la paix en péril. À ce point de vue du moins, le

succès était complet, et la difficulté se trouvait supprimée.

V

Le traité du 29 mai fut connu à Paris dans les premiers jours de juin

1845, au moment même où M. Guizot, relevant de maladie, faisait sa

rentrée dans les Chambres. L'effet parlementaire fut considérable,

d'autant plus considérable que l'opposition avait proclamé à l'avance

ce succès impossible. Tout ce qu'elle avait dit à ce sujet se

retournait maintenant contre elle et faisait davantage ressortir

l'heureuse habileté du cabinet. À gauche et au centre gauche, où,

depuis le commencement de la session, on avait eu le verbe si haut, on

portait maintenant la tête basse et l'on ne savait plus que dire.

Lorsqu'il fallut nommer, dans les bureaux, la commission chargée

d'examiner les crédits demandés pour l'exécution du traité, aucune

contradiction sérieuse n'osa se produire, et les ministériels

l'emportèrent à de grandes majorités. Même embarras et même silence

lors du débat en séance, le 27 juin; le projet fut voté par 243 voix

contre une; les adversaires de parti pris avaient été réduits à

s'abstenir. «Je suis content, écrivait peu après M. Guizot. La session

de nos Chambres finit bien; mes amis sont confiants, mes adversaires

sont découragés[459].» Et M. de Barante confirmait ainsi ce jugement:

«Jamais session ne s'est terminée dans des circonstances plus

heureuses pour un ministère, plus défavorables à l'opposition[460].»

[Note 459: Lettre du 22 juillet 1845. (_Lettres de M. Guizot à sa

famille et à ses amis_, p. 230.)]

[Note 460: Lettre du 1er août 1845. (_Documents inédits._)]

Il fallait s'attendre que le traité ne fît pas une moindre impression

à Londres; seulement cette impression serait-elle aussi favorable au

cabinet anglais qu'elle l'avait été au cabinet français? Ne pouvait-on

pas craindre que les concessions faites à la France ne fournissent aux

adversaires de lord Aberdeen des armes pour attaquer sa politique de

loyale conciliation? En effet, dès le 2 juin, à la première nouvelle

du traité, le _Morning Chronicle_ disait: «M. Guizot ne pouvait

remporter un plus grand triomphe, et quelque amertume que nous inspire

la pusillanimité avec laquelle les ministres anglais se sont laissé

duper, nous sommes forcés de complimenter les Français sur l'habileté

avec laquelle ils ont satisfait les désirs de leurs partis extrêmes.»

Peu de semaines après, le 8 juillet, lord Palmerston soulevait la

question à la Chambre des communes; il constatait avec douleur qu'il

ne restait plus rien du droit de visite, et déplorait la timidité avec

laquelle le gouvernement s'était soumis aux exigences du cabinet de

Paris. Ces attaques cependant n'eurent pas grand écho dans le public

et même parmi les whigs. Le temps, dont M. Guizot s'était fait

habilement un auxiliaire, avait amorti les préventions de l'opinion

anglaise; on y sentait la nécessité d'une solution, dans l'intérêt

même de la répression de la traite, et, quant au choix de cette

solution, on s'en rapportait volontiers à un abolitionniste aussi

notoire que le docteur Lushington. Aussi sir Robert Peel eut-il

facilement raison des critiques de lord Palmerston. Il renvoya à ce

dernier et à sa politique de 1840 la responsabilité du soulèvement qui

s'était produit en France contre le droit de visite, et s'attacha à

démontrer l'efficacité de la nouvelle convention, s'abritant du reste,

sur ce point, derrière les commissaires dont il fit un magnifique

éloge. Il n'y eut pas de vote. Lord Palmerston, reconnaissant

lui-même que le ministère était assuré d'une forte majorité, avait

renoncé à proposer aucune résolution.

La politique de l'entente cordiale qui triomphait ainsi à Paris et à

Londres allait trouver une confirmation nouvelle dans une démarche

personnelle de la reine Victoria. Louis-Philippe, enchanté de ses deux

premières entrevues avec la Reine, en 1843 à Eu, en 1844 à Windsor,

eût vivement désiré qu'une telle rencontre se renouvelât tous les ans,

tantôt d'un côté du canal, tantôt de l'autre[461]. Il n'avait pas

semblé d'abord que ce désir eût chance d'être réalisé en 1845. La

Reine avait résolu d'employer le mois d'août à faire une sorte de

pèlerinage de famille en Saxe, dans le pays de son cher Albert; sur la

route, elle devait rendre au roi de Prusse la visite que celui-ci lui

avait faite à Londres, en janvier 1842. À ces déplacements, on ne

jugeait pas possible d'ajouter un voyage en France qui eût d'ailleurs

témoigné trop clairement la volonté d'ôter toute portée politique aux

politesses faites en Allemagne. Louis-Philippe avait été informé de

cette impossibilité et s'y était résigné, non sans regret. «Je vois

bien, écrivait-il à la reine des Belges, le 12 mai, que, pour cette

année, _we are completely out of the question_[462].» La reine

Victoria se mit en route le 8 août. Après être passée par la Belgique,

et avoir accepté, à Brühl, près de Cologne, l'hospitalité de

Frédéric-Guillaume, qui profita de la circonstance pour évoquer dans

un toast le souvenir de Waterloo[463], elle séjourna quelques

semaines en Saxe, se prenant d'une vive affection pour cette «chère

petite Allemagne[464]» sur laquelle rejaillissait quelque chose de sa

tendresse conjugale. Durant ce temps, l'adroite insistance de la reine

des Belges qui avait accompagné, pendant plusieurs jours, la royale

voyageuse, et aussi le désir de plaire à la France, d'y

contre-balancer l'effet que pouvaient y produire des incidents tels

que le toast à Waterloo, déterminèrent la reine Victoria à modifier

ses projets et à terminer sa tournée par une courte visite au château

d'Eu. Elle y arriva en effet le 8 septembre. Suivant son désir, la

réception garda un caractère absolument intime[465]. Tout s'y passa à

merveille. La Reine fut charmée. Louis-Philippe était radieux. Après

vingt-quatre heures, les deux familles royales se séparèrent plus

attachées que jamais l'une à l'autre. Cette visite, à laquelle on ne

s'attendait pas en Europe, y fut fort remarquée. Au delà du Rhin, on

en ressentit une vive mortification dont la trace se trouve dans la

correspondance de M. de Metternich[466]. En France, au contraire, la

satisfaction fut générale. Venant au lendemain d'un succès de notre

diplomatie, cette démarche ne pouvait avoir, même pour les esprits les

moins bien disposés, qu'une interprétation flatteuse à l'amour-propre

national.

[Note 461: Le Roi s'en était souvent expliqué avec le roi et la reine

des Belges, qui étaient ses intermédiaires habituels avec la cour

d'Angleterre. Il écrivait notamment à la reine des Belges, le 12 mai

1845: «Ce que je désire, c'est que tout s'arrange de manière que nous

puissions nous donner des _cals_ réciproques, _on both sides of the

channel_.» (_Revue rétrospective._)--Lord Palmerston écrivait à son

frère, le 16 mars de la même année: «Louis-Philippe désire que la

Reine vienne le voir à Paris, l'été prochain, et offre de lui rendre

sa visite l'année d'après. Il dit que, dans l'état présent des

relations entre les deux pays, les souverains devraient se rencontrer

tous les ans.» (BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 151.)]

[Note 462: _Revue rétrospective._]

[Note 463: Voici ce toast, qui ne manquait pas d'une certaine

éloquence: «Messieurs, remplissez vos verres! Il y a un mot d'une

inexprimable douceur pour les coeurs britanniques et allemands. Il y a

trente ans, on l'entendit proférer sur les hauteurs de Waterloo par

des voix anglaises et allemandes, après des jours de combat terribles,

pour marquer le glorieux triomphe de nos frères d'armes. Aujourd'hui,

il résonne sur les rives de notre Rhin bien-aimé, au milieu des

bénédictions de la paix qui est le fruit sacré du grand combat: ce

mot, c'est «_Victoria!_» Messieurs, buvez à la santé de S. M. la reine

Victoria et à celle de son auguste consort.»]

[Note 464: Journal de la Reine, cité par sir Théodore MARTIN. (_The

Life of the Prince Consort._)]

[Note 465: Ce fut au cours de cette visite que furent échangées, au

sujet du mariage du duc de Montpensier avec l'infante, soeur de la

reine d'Espagne, des explications importantes sur lesquelles j'aurai à

revenir quand je raconterai les négociations relatives aux mariages

espagnols.]

[Note 466: «Le voyage de la reine d'Angleterre en Allemagne, écrivait

M. de Metternich au comte Apponyi, n'a point eu de succès. Des

circonstances peu dignes d'égards dans d'autres temps que les nôtres

ont contribué à ce fait. Ce qui a fini par effacer les bonnes

impressions,--car, parmi de regrettables, il y en a eu aussi de

bonnes,--c'est la visite à Eu. Cette visite, qui de tout temps avait

été méditée par le roi Louis-Philippe, a été habilement amenée par

l'intermédiaire de la reine des Belges... Sous l'influence de la

famille de Cobourg, les raisons contraires au projet du roi des

Français ont été étouffées..... La visite à Eu n'a été qu'une scène de

la pièce qui se joue et dans laquelle tout le monde, auteur, acteurs

et spectateurs, est mystifié ou mystificateur.» (_Mémoires de M. de

Metternich_, t. VII, p. 102.)--M. de Metternich s'était rencontré avec

la reine Victoria au château de Stolzenfels, sur le Rhin. «J'ai trouvé

le prince, écrit la Reine dans son Journal, notablement plus âgé que

je ne m'y attendais, _dogmatisant beaucoup_, parlant lentement, mais

du reste très aimable.»]

Tous ces événements profitaient au cabinet, dont ils justifiaient la

politique. Sa situation, naguère ébranlée, était maintenant tout à

fait raffermie. Aucune menace à l'intérieur, aucune difficulté

pressante au dehors. Depuis longtemps, M. Guizot n'avait pas connu

semblable tranquillité et sécurité. Après la vie si rude qu'il venait

de mener, après tant de contretemps accumulés, de luttes continues, de

fatigues sans répit, d'angoisses sans cesse renouvelées, le ministre,

qui, aussitôt la session finie, était parti pour sa chère résidence du

Val-Richer, jouissait de ce repos dans le succès. Parfois, cependant,

il consentait à sortir de sa retraite. Ainsi avait-il eu, peu avant la

visite de la reine d'Angleterre, l'occasion de prononcer, à un banquet

offert par ses électeurs normands, un discours qui, dans le silence

relatif des vacances parlementaires, eut un grand retentissement. Ce

qui distinguait ce discours, c'était l'accent particulier de sérénité

victorieuse avec lequel l'orateur parlait des luttes qu'il venait de

soutenir: «Ces luttes si vives, disait-il, quelquefois si rudes, je ne

m'en suis jamais plaint, je ne m'en plaindrai jamais. C'est la

condition de la vie publique dans un pays libre. Des hommes que le

monde honore et à côté desquels je tiendrais à grand honneur que mon

nom fût un jour placé, ont été tout aussi attaqués, tout aussi

injuriés, tout aussi calomniés que moi. Ils n'en ont pas moins

continué à servir leur pays; ils n'en sont pas moins restés entourés

de son regret... Le dirai-je, messieurs? je trouve qu'on est envers

l'opposition, envers les journaux, à la fois trop exigeant et trop

timide. On leur demande une impartialité, une modération, une justice

que ne comportent guère nos situations réciproques et la nature de

notre gouvernement. Ils ont leurs passions, nous avons les nôtres.

Acceptons, tolérons notre liberté mutuelle, au lieu de nous en

plaindre... C'est là une part du mouvement, de l'activité de la vie

politique, et il en résulte, à tout prendre, beaucoup plus de bien que

de mal. Mais, en même temps que j'accepte franchement et sans me

plaindre la liberté de la presse politique, ses écarts, ses

injustices, ses rigueurs, je regarde comme une nécessité et comme un

devoir de conserver avec elle la plus complète indépendance, de ne me

laisser conduire ni par ses avis, ni par le besoin de ses éloges, ni

par la crainte de ses attaques. Je m'applique, en toute occasion, à ne

tenir compte que des choses mêmes, des vrais intérêts de mon pays...

Permettez-moi, messieurs, de vous engager à en faire autant. Vous, mes

amis politiques, lisez les journaux, sans vous irriter ni vous

plaindre de leur rudesse, de leur violence; mais gardez avec eux la

pleine indépendance de votre pensée; jugez les hommes politiques non

d'après ce que ces journaux en disent, mais d'après la connaissance

personnelle que vous en avez.» Pour «faire un essai de cette méthode»,

M. Guizot invitait ses auditeurs à considérer ce qu'il appelait «les

résultats généraux, acquis, évidents» de la politique conservatrice.

Il montrait, au dedans, «le régime constitutionnel se déployant tous

les jours librement et grandement»; au dehors, le gouvernement de la

France non seulement «parfaitement indépendant en Europe», mais

recevant partout les témoignages d'une «grande considération», et

voyant des États constitutionnels se former à son image et sous son

influence, en Belgique, en Espagne, en Grèce. «Tout cela,

s'écriait-il, s'est accompli, tout cela s'accomplit chaque jour, sans

violence, sans guerre. Nous avons réussi à consommer une révolution, à

fonder un gouvernement nouveau, au dedans par la légalité, au dehors

par la paix.» Et alors, se redressant, pour ainsi dire, en face de

cette opinion par laquelle il avait été naguère méconnu, mais à

laquelle, en ce moment, il en imposait par son succès: «Je n'hésite

pas à le dire, messieurs, et je le dis avec un orgueil juste et

permis, car c'est de notre pays lui-même et de notre gouvernement tout

entier que je parle, il y a là de quoi être satisfait et fier.»

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 67 / 93 题