L'ÉPILOGUE DE L'AFFAIRE PRITCHARD.

(Septembre 1844-septembre 1845.)

I. La visite de Louis-Philippe à Windsor.--II. Ouverture de la

session de 1845. Les menées de l'opposition. M. Molé et M. Guizot

à la Chambre des pairs. Le débat de l'adresse à la Chambre des

députés. Le paragraphe relatif à l'affaire Pritchard n'est voté

qu'à huit voix de majorité.--III. Le ministère doit-il se

retirer? Il se décide à rester. Polémiques de la presse de

gauche. La loi des fonds secrets au Palais-Bourbon et au

Luxembourg. Le ministère est vainqueur. Rencontre de M. Guizot et

de M. Thiers. Maladie de M. Guizot.--IV. Les premiers pourparlers

sur l'affaire du droit de visite. Nomination de deux

commissaires, le duc de Broglie et le docteur Lushington.

L'opposition prédit l'insuccès. Le duc de Broglie à Londres. Les

négociations. Le traité du 29 mai 1845.--V. Effet du traité à

Paris et à Londres. Seconde visite de la reine Victoria à Eu.

Succès du cabinet. Discours prononcé par M. Guizot devant ses

électeurs.

I

L'arrangement de l'affaire Pritchard et le traité avec le Maroc

avaient écarté le danger, un moment imminent, d'une rupture entre la

France et l'Angleterre. Mais n'était-il rien resté de tant de soupçons

et d'aigreurs réciproques? Beaucoup d'esprits ne croyaient pas qu'il

pût encore être question d'entente cordiale entre deux gouvernements

qui, tout à l'heure, semblaient sur le point d'en venir aux mains.

C'était la thèse des journaux opposants, de chaque côté du détroit. M.

de Metternich, spectateur éloigné, mais attentif, des choses

d'Occident, se flattait d'être à jamais débarrassé de ce qu'il

appelait «_feu l'entente cordiale_, cette vague formule, morte de sa

mort naturelle[429]». Une visite de Louis-Philippe à Windsor allait

donner tout de suite un démenti à ces appréciations. Vainement

certaines personnes avaient-elles tenté d'inquiéter le Roi sur le

danger de témoigner personnellement à l'Angleterre une amitié peu en

harmonie avec les sentiments qui venaient d'éclater chez son peuple,

il ne voulut pas retarder une démarche annoncée depuis longtemps et

très désirée par la reine Victoria. Il estimait que se refuser à

rendre la visite faite à Eu, serait une offense, et, quelques mois

après le voyage du Czar à Londres, il n'eût pas jugé prudent de

fournir un tel grief à la cour britannique.

[Note 429: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 31.]

Le 8 octobre 1844, Louis-Philippe, accompagné du duc de Montpensier et

de M. Guizot, débarqua à Portsmouth et de là se rendit à Windsor. Un

souverain français sur le sol d'Angleterre, cela ne s'était pas vu

depuis que Jean II y avait été amené prisonnier après la bataille de

Poitiers. Dans le château même de Windsor, tout parlait de la rivalité

séculaire des deux nations; dans les salles s'étalaient les trophées

de Marlborough, de Nelson et de Wellington. De tels souvenirs, un tel

cadre faisaient ressortir davantage encore et l'empressement du royal

visiteur et l'accueil affectueux qui lui était fait[430]. Le vainqueur

de Waterloo avait été envoyé au-devant de lui, avec le prince Albert,

pour lui souhaiter la bienvenue à son débarquement. La Reine, toujours

sous le charme de l'esprit du vieux roi, lui prodigua les marques de

son attachement: entre elle et son hôte, on eût dit une intimité de

famille. Elle voulut lui conférer solennellement cet ordre de la

Jarretière que chacun se rappelait avoir été institué après la

bataille de Crécy. La cour, entraînée par l'exemple de sa souveraine

et séduite aussi par les qualités du Roi, s'associait à ces actes

d'amicale courtoisie. Le peuple anglais lui-même témoignait avec éclat

sa sympathie pour un prince auquel il savait gré d'être libéral et

pacifique. Louis-Philippe se promenait-il un jour dans les environs de

Windsor, partout, sur son passage, il était chaleureusement acclamé,

«beaucoup plus que ne l'avait été l'empereur de Russie», notait la

Reine sur son journal; curieux rapprochement, cette promenade le

conduisait à Twickenham, où il avait séjourné pendant un premier exil,

et à Claremont, où il devait bientôt trouver un nouveau refuge. Les

municipalités saisissaient, avec un empressement fort remarqué, les

occasions de lui rendre leurs hommages. Louis-Philippe, calquant sa

visite sur celle qu'il avait reçue l'année précédente, s'était

appliqué à demeurer exclusivement l'hôte de la Reine, et avait, pour

cette raison, décliné les invitations de la Cité de Londres; alors, on

vit un fait sans précédent dans les annales de cette fière

corporation: tous ses représentants, lord-maire, aldermen, shérifs,

conseillers, se déplacèrent et vinrent apporter en grand appareil,

jusque dans le château de Windsor, une adresse à celui qu'ils

regrettaient de ne pouvoir fêter à Mansion-House. Dans les speeches

qu'il prononçait en pareille circonstance, comme dans ses

conversations de tous les instants, le Roi proclamait avec insistance,

à la vive satisfaction de ses auditeurs, son amour de la paix, son

désir de maintenir l'union entre les deux nations[431]. Le 14 octobre,

quand vint le moment de se séparer, la Reine voulut reconduire son

hôte jusqu'à Portsmouth, où il devait retrouver la frégate le _Gomer_

qui l'avait amené. À mi-route, une forte tempête obligea

Louis-Philippe à modifier son itinéraire et à aller s'embarquer à

Douvres. Par une gracieuse inspiration, la reine Victoria n'en

poursuivit pas moins jusqu'à Portsmouth et se rendit à bord du

_Gomer_; elle daigna même y accepter le déjeuner offert par l'amiral

français, et porta un toast en l'honneur du Roi absent. Nos marins,

qui gardaient cependant plus vives encore que toute autre partie de la

nation les vieilles préventions contre «l'Anglais», témoignèrent, par

la chaleur de leur accueil, combien ils étaient, touchés d'une si

aimable démarche.

[Note 430: Sur les détails de cette visite, voir _The life of the

Prince Consort_, par sir Théodore MARTIN, notamment les fragments du

Journal de la Reine qui y sont cités.]

[Note 431: Nous lisons, à propos d'un de ces entretiens, dans le

Journal de la Reine: «Le Roi est un homme extraordinaire. Il a

beaucoup parlé de nos récentes difficultés et de l'émotion excessive

de la nation anglaise. Il a dit que la nation française ne désirait

pas la guerre, mais que les Français aiment à faire claquer leur fouet

comme les postillons, sans songer aux conséquences. Puis il a dit que

les Français ne savaient pas être de bons négociants comme les

Anglais, et qu'ils ne comprenaient pas la nécessité de la bonne foi

qui donne tant de stabilité à ce pays-ci. «La France, a-t-il ajouté,

ne peut pas faire la guerre à l'Angleterre, «qui est le Triton des

mers; l'Angleterre a le plus grand empire du monde.» Puis, parlant de

l'affaire de Taïti: «Je la voudrais au fond de la mer, dit-il, et

«désirerais beaucoup en être entièrement débarrassé.»--Bien que

Louis-Philippe fût alors très soucieux de plaire à la Reine, je doute

que celle-ci ait bien entendu et exactement rapporté ce qui lui avait

été dit. Elle a dû exagérer et mal comprendre certaines phrases de

politesse. Le Roi n'a pu, en causant avec une souveraine étrangère,

tenir, sur son propre pays, certains des propos qui lui sont ici

attribués.]

Le Roi et M. Guizot revinrent en France, enchantés de leur voyage et

avec le sentiment d'avoir fait quelque chose d'utile à leur politique.

«Je m'applaudis, écrivait Louis-Philippe au roi des Belges, d'avoir

secoué toutes les timidités qui s'inquiétaient de ma résolution de

faire le voyage d'Angleterre... Tout le monde ici s'accorde à trouver

non seulement que l'effet est immense, mais qu'il s'accroît encore

chaque jour. C'est le traitement le plus efficace contre les préjugés

heureusement si battus en Angleterre et si funestes pour le bien-être

des deux pays et la prospérité du monde. J'espère et je crois que nous

sommes ici en bon progrès à cet égard, et j'ai tout lieu de me flatter

que si notre excellente petite reine Victoria, son sage et bon Albert

et ses sages ministres continuent ce qui est en si bon train, nous

viendrons à bout de gagner les convictions des deux nations et de

consolider tout à fait cette précieuse entente cordiale qui est dans

l'intérêt bien entendu de tous[432].» M. Guizot, de son côté,

déclarait, dans une lettre à M. de Barante, «l'effet du voyage

excellent» des deux côtés du détroit. «En Angleterre, ajoutait-il,

nous n'avons, quant à présent, rien à désirer. La disposition est

parfaite et la satisfaction grande. La popularité du Roi dans le

public anglais a réagi sur le cabinet qui était bienveillant, mais

inquiet et timide. Aujourd'hui, il est bien décidé à laisser petites

toutes les petites questions et à maintenir toujours, au-dessus des

incidents, des conflits locaux, des embarras momentanés, la grande

politique de la paix et de la bonne intelligence avec nous.» En France

aussi, M. Guizot croyait «le public content». «J'ai vu moi-même,

disait-il, l'impression à Calais, Boulogne, Montreuil, sur toute notre

route. Vif plaisir de ravoir le Roi en France. Vif et joyeux orgueil

de l'accueil qu'il venait de recevoir en Angleterre et du spectacle

donné en Europe. Vive satisfaction de la consolidation de la paix.

Tout cela était dans tous les discours, dans toutes les conversations,

sur toutes les physionomies[433].»

[Note 432: _Revue rétrospective._]

[Note 433: Lettre du 21 octobre 1844. (_Lettres de M. Guizot à sa

famille et à ses amis_, p. 226 à 228.)]

Quoique en partie exactes, ces observations étaient, en ce qui

concernait la France, un peu optimistes. Le public éprouvait tous les

sentiments notés par M. Guizot, mais, en même temps, par une

contradiction que nous avons plusieurs fois signalée, il prêtait

volontiers l'oreille aux journalistes de gauche qui montraient, dans

cette visite faite au lendemain de l'affaire Pritchard, «le coup de

grâce de la dignité nationale», et qui s'efforçaient de tourner contre

le Roi les hommages reçus par lui en Angleterre. À les entendre, en

effet, ces hommages s'adressaient non à la France, toujours jalousée

et détestée, mais à la personne de Louis-Philippe, et l'on avait soin

d'insinuer que, si celui-ci était populaire outre-Manche, c'était

parce que, dans son royaume, il se mettait en travers du sentiment

national. Plus on approchait de la rentrée des Chambres, plus la

presse travaillait à éveiller ces ombrages. Il était visible que

l'opposition, loin de désarmer, s'apprêtait à exploiter, dans le

Parlement, les derniers incidents de la politique extérieure, et

qu'une partie du public était disposée à lui prêter l'oreille.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 64 / 93 题