Les nouvelles de ces heureux faits d'armes, arrivant coup sur coup,
firent grand effet en France. Le public fut flatté dans son
amour-propre national; on lui avait tant répété que le gouvernement
n'oserait rien faire! Les journaux de l'opposition eux-mêmes durent
reconnaître que la campagne avait été bien menée; mais ils
prétendirent que le prince de Joinville et le maréchal Bugeaud avaient
agi contre leurs instructions et violenté la lâcheté du ministère.
En Angleterre, au contraire, où l'opinion était déjà si troublée des
événements de Taïti, le canon de notre flotte eut un douloureux
retentissement. Le bombardement de Tanger fut connu vers le 16 août.
L'alarme se manifesta aussitôt très vive[407], et alla grossissant les
jours suivants, bien que les événements plus graves d'Isly et de
Mogador fussent encore ignorés. «On répète, écrivait de Londres M. de
Jarnac, le 22 août, que la paix du monde entier est maintenant à la
merci de chaque incident d'une guerre qui semble placer en conflit
inévitable les intérêts majeurs de la France et de l'Angleterre... Je
ne vois personne qui ne me parle de la situation actuelle avec une
vive appréhension[408].» Sir Robert Peel sentait renaître ses
premières défiances. Se reportant toujours à l'expédition d'Alger en
1830, il exprimait la crainte que les événements du Maroc n'eussent la
même issue. Tous les faux bruits qu'on lui apportait sur nos armements
maritimes trouvaient créance chez lui; voyant un conflit probable et
prochain, il insistait auprès de ses collègues pour que l'Angleterre
s'y préparât sans retard. M. Guizot, surpris et blessé de ces
inquiétudes, rappela comment la France avait été forcée à une guerre
qu'elle eût désiré éviter, et, tout en revendiquant fermement le droit
de ne négliger aucun des moyens qui pouvaient rendre cette guerre
efficace et assurer la sécurité de notre territoire algérien, il
ajouta, pour dissiper les ombrages de sir Robert Peel: «Pas plus
aujourd'hui qu'avant l'explosion de la guerre, nous n'avons aucun
projet, aucune idée d'occupation permanente sur aucune partie du
territoire marocain. Nos succès ne changeront rien à nos intentions,
n'ajouteront rien à nos prétentions.» Lord Aberdeen, demeuré fidèle à
l'entente cordiale, se servait de ces déclarations pour rassurer ses
collègues, mais pas toujours avec succès.
[Note 407: «Voilà le canon de Tanger parti, écrivait M. Désages à M.
de Jarnac, le 15 août 1844. À en juger par la consternation du pauvre
lord Cowley (ambassadeur d'Angleterre à Paris), cela aura grand
retentissement à Londres.» (_Documents inédits._)]
[Note 408: Un fait de presse qui fit alors beaucoup de bruit montre
bien ce qu'il y avait d'animosité contre la France dans certaines
parties de l'opinion anglaise. Le principal journal de Londres, le
_Times_, publia quelques lettres qu'il prétendait avoir été écrites
par des officiers de la flotte britannique, témoins du bombardement de
Tanger, lettres où nos marins et leur chef, «Joinville et sa bande»,
comme on disait, étaient accusés d'avoir déshonoré le pavillon
français par leur incapacité et par leur couardise. L'indignation fut
extrême en France. Les plus sages, tels que le _Journal des Débats_,
déclarèrent que de tels procédés risquaient de rendre vains les
efforts faits pour maintenir la paix. Il est vrai qu'en Angleterre
même, on eut honte de ce genre d'attaques; des protestations
s'élevèrent contre la publication du _Times_. Les autorités navales
s'émurent; une enquête ayant révélé que l'auteur des lettres était le
chapelain du vaisseau le _Warspite_, ce chapelain fut révoqué, et le
commandant de la flotte britannique dans la Méditerranée flétrit sa
conduite par un ordre du jour.]
Ce fut bien pis quand, dans les derniers jours d'août, on apprit, à
Londres, la bataille d'Isly, et surtout l'occupation de Mogador, qui
apparut comme le début d'un établissement sur la terre marocaine. Les
journaux whigs, prompts à exploiter cette alarme jalouse, n'avaient
pas assez d'invectives contre ce ministère qui, depuis trois ans,
suivant l'expression de lord Palmerston, «baisait presque la terre
devant l'allié français». L'une des conséquences de cette émotion fut
de rendre beaucoup plus aiguë, entre les deux cabinets, la question
soulevée par l'arrestation de M. Pritchard. Cela se conçoit. Si les
événements d'Afrique fournissaient aux whigs un prétexte pour attaquer
la politique de lord Aberdeen, il était difficile que le gouvernement
britannique y trouvât un sujet sérieux de réclamation à adresser au
gouvernement français, surtout en présence des assurances formelles
que celui-ci donnait de son absolu désintéressement; de ce côté,
l'Angleterre avait à la fois beaucoup de déplaisir et pas de grief.
Mais ce grief qui lui échappait dans l'affaire du Maroc, ne
croyait-elle pas le posséder dans celle de Taïti, où M. Guizot n'avait
encore offert aucune réparation? On se montra donc, à Londres,
d'autant plus porté à mal prendre ce retard, qu'on était plus mortifié
de ce qui venait de se passer en Afrique. L'attitude fut telle, qu'un
conflit armé semblait possible, quelques-uns même disaient: probable.
Notre chargé d'affaires, le comte de Jarnac, vit le danger et
s'empressa de le signaler à M. Guizot. Dans une dépêche en date du 28
août, il montrait «l'idée s'accréditant, en Angleterre, que, malgré le
désir des deux souverains et des deux cabinets, une rupture était à la
veille d'éclater». Puis il ajoutait: «Il est de mon devoir de le dire
à Votre Excellence, et assurément je ne suis pas le seul à l'en
informer; la guerre, ses conséquences probables, les forces, les
ressources, les alliances respectives des deux pays sont devenues ici
le thème général de la conversation, et les classes qui, par leurs
habitudes et leurs intérêts, seraient le moins portées à admettre ces
formidables éventualités, se prêtent aujourd'hui à les prévoir et à
les discuter... Votre Excellence aura remarqué que le rappel de lord
Cowley a été formellement indiqué, sinon réclamé, ces jours-ci, par le
principal organe de l'opinion publique. Je sais d'ailleurs à ne
pouvoir en douter, que les membres les plus influents du conseil des
ministres se sont vivement émus de cette situation, qu'un changement
complet dans la politique extérieure de la Grande-Bretagne est discuté
chaque jour, que les partis les plus extrêmes, ceux qui rendraient
peut-être impossible le maintien des relations diplomatiques entre les
cours, sont sans cesse passés en revue. J'ai tout lieu de craindre
que, si aucun arrangement des différends actuels ne pouvait être
arrêté, une politique au plus haut point compromettante pour les
relations des deux cours ne saurait longtemps encore tarder à
prévaloir dans le conseil.»
L'opposition française a soutenu après coup que, dans cette
circonstance, notre jeune chargé d'affaires avait manqué de sang-froid
et de clairvoyance, qu'il avait été la dupe de lord Aberdeen, en
prenant au vrai des alarmes systématiquement exagérées, et qu'il avait
cru trop facilement au danger de la guerre. Les témoignages
contemporains anglais, témoignages d'autant moins suspects qu'ils
ressortent de documents intimes, nullement destinés à une publicité
immédiate, justifient M. de Jarnac. Lord Palmerston écrivait à son
frère, le 29 août 1884: «Les esprits les plus tranquilles commencent à
regarder une guerre avec la France comme un événement que toute notre
prudence ne peut pas longtemps empêcher et auquel nous devons nous
préparer sans délai. Dans une telle guerre, le gouvernement recevra
l'appui unanime de la nation entière, et toutes les nouvelles charges
qui pourront devenir nécessaires pour cet objet seront volontiers
supportées[409].» Dira-t-on que lord Palmerston est suspect à cause de
son animosité contre la France? Voici lady Holland, grande amie de
notre pays, fort opposée pour son compte à la guerre, qui constate
avec chagrin, dans une lettre à lady Palmerston, «que tout le monde,
en Angleterre, est résigné à la guerre et est préparé à la supporter,
fût-ce au prix de 10 pour 100 d'_income tax_[410]». Lord Malmesbury,
après avoir rapporté dans son journal intime, toujours à la même
époque, que «l'on faisait des préparatifs militaires dans tous les
arsenaux», ajoutait: «Lord Canning, sous-secrétaire d'État au _Foreign
Office_, m'avait écrit après le bombardement de Tanger que, pendant
plusieurs jours, la guerre avec la France avait été imminente;
l'occupation de Mogador va encore compliquer la situation[411].» Même
impression recueillie dans le journal de M. Charles Greville[412].
Enfin, la reine Victoria écrivait à son cher oncle, le roi des Belges,
combien elle était «affligée et effrayée du nuage menaçant qui planait
sur les relations de l'Angleterre avec la France»; et plus tard, quand
les affaires seront arrangées, elle écrira: «Il est nécessaire que
vous et ceux qui sont à Paris sachiez combien le danger était
imminent[413].»
[Note 409: BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 129.]
[Note 410: Cité par lord Palmerston, à la date du 21 août 1844.
(_Ibid._, p. 132.)]
[Note 411: _Mémoires de lord Malmesbury_, à la date du 2 septembre
1844.]
[Note 412: _The Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 253.]
[Note 413: Lettres de la fin d'août et du commencement de septembre
1844, citées dans la _Vie du Prince consort_.]
Pendant qu'à Londres les choses menaçaient de tourner à une rupture,
en France, on était à la fois inquiet et excité. La Bourse baissait
sur les bruits de guerre, et un observateur de sang-froid notait que
«jamais, sans en excepter peut-être 1840, l'opinion, même celle des
hommes d'ordinaire sages et pacifiques, n'avait été plus montée contré
les Anglais[414]». Les journaux de la gauche faisaient tout pour
augmenter cette excitation. Le moindre ménagement envers la
Grande-Bretagne était dénoncé par eux comme une lâcheté et une
trahison. À voir la façon dont ils donnaient à entendre que le vrai
vaincu n'était pas le Maroc, mais l'Angleterre, on eût dit qu'ils
s'étaient donné mission de fournir aliment aux méfiances de cette
dernière. S'ils voulaient bien assurer les puissances continentales
que, pour le moment, nous ne visions pas la rive gauche du Rhin, ils
avertissaient nos voisins d'outre-Manche que notre ambition se portait
désormais sur le domaine colonial et maritime. Bien plus, le
_National_ discutait ouvertement les chances d'un débarquement sur les
côtes de la Grande-Bretagne, et il soutenait que l'entreprise était
d'un succès facile. Ces articles, aussitôt reproduits et commentés au
delà du détroit, ne contribuaient pas à y calmer les esprits.
[Note 414: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, à la date du 27
août 1844.]
Les chancelleries européennes apercevaient le péril de la situation et
s'en préoccupaient. À Vienne, M. de Metternich, tout en se félicitant
de voir «crouler» l'entente cordiale, contre laquelle il s'était
toujours plu à dogmatiser, se demandait, non sans angoisse, «si la
banqueroute de cette entente cordiale n'entraînerait pas celle de la
paix politique»; en dépit des intentions pacifiques des deux
gouvernements, il trouvait «les choses fort dangereusement
placées[415]». Ce que devaient être les espérances du Czar à
l'approche d'un tel conflit et ses dispositions empressées à soutenir
l'Angleterre contre nous, on peut en avoir idée en se rappelant ce
qu'il était venu faire naguère à Londres. Mêmes sentiments, avec un
peu moins d'impétuosité, à Berlin. Par une coïncidence qui n'était pas
indifférente, le frère du roi de Prusse, celui qui sera plus tard
l'empereur Guillaume Ier et le redoutable ennemi de la France, était
alors l'hôte de la cour de Windsor et nouait avec elle des relations
très intimes. Aussi le _Times_, dans un article menaçant, nous
avertissait-il qu'en cas de guerre, les puissances du Nord seraient
avec l'Angleterre contre la France isolée. M. Bresson, qui était à
cette époque ambassadeur à Madrid, mais qui connaissait bien l'Europe
centrale pour avoir été pendant longtemps ministre à Berlin, écrivait
à M. Guizot, le 2 septembre: «Finissez cette affaire; rentrons dans
des termes convenables avec l'Angleterre. Le reste de l'Europe épie
nos dissentiments, pour se ranger aveuglément et en forcené contre
nous. Je connais bien les puissances allemandes; ne nous faisons pas
d'illusions[416].»
[Note 415: Lettres au comte Apponyi, du 29 et du 30 août 1844.
(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 29 à 31.)]
[Note 416: _Documents inédits._]