Il ne fallait pas, en effet, laisser se prolonger davantage un tel
état de choses. Nos ministres le comprenaient. Il leur paraissait
d'ailleurs que les succès obtenus en Afrique permettaient d'être
conciliant, et que la victoire rendait la modération plus facile. Le
Roi les poussait fort dans ce sens; depuis longtemps, il aspirait à en
finir avec ce qu'il appelait «les tristes bêtises de Taïti», à sortir
«du guêpier du Maroc», et à «mettre au _requiem_ ces malheureux
incidents[417]».
[Note 417: Expressions employées par le Roi dans une lettre au
maréchal Soult, en date du 14 août 1844 (_Documents inédits_), et dans
une lettre au roi des Belges, non datée, mais qui doit être du 1er ou
du 2 septembre. (_Revue rétrospective._)]
Tout d'abord, résolution fut prise de ne pas retarder davantage, dans
l'affaire Pritchard, la communication officielle que le cabinet
anglais attendait depuis plus d'un mois. Seulement, quelle
satisfaction le cabinet français allait-il offrir pour les torts de
forme que, d'accord avec M. Bruat, il avait reconnus et regrettés dès
le premier jour? Malgré son esprit de conciliation, il persistait à
ne pas vouloir entendre parler des mesures suggérées par lord
Aberdeen, c'est-à-dire du retour de M. Pritchard et de l'éloignement
des officiers français. Il lui fallait trouver quelque autre solution
dont se contentât l'Angleterre et qui fût plus acceptable pour la
France. Ainsi fut-il amené à reprendre une idée qui s'était fait jour,
un moment, à Londres, dans les premiers pourparlers, mais qui avait
été aussitôt rejetée dans l'ombre, celle d'une indemnité allouée à M.
Pritchard. Il jugeait, non sans raison, beaucoup moins coûteux de
payer les torts commis, avec quelques écus qu'avec la disgrâce de nos
officiers. Un dédommagement accordé de ce chef laissait entiers le
droit de la France et l'honneur de ses agents. Comme M. Guizot l'a
écrit lui-même plus tard, on ne pouvait refuser davantage et accorder
moins. On devait même craindre que l'Angleterre ne jugeât pas
suffisante une satisfaction si inférieure à celle qu'elle avait
désirée. Sa décision prise, le cabinet français ne perdit pas un
instant. M. Guizot adressa à M. de Jarnac deux dépêches, destinées à
être communiquées à lord Aberdeen. Dans la première, datée du 29 août
1844, il commençait par affirmer très nettement que les autorités
françaises avaient eu le droit de renvoyer M. Pritchard, et que
celui-ci, par sa conduite, avait mérité ce renvoi; seulement, il
exprimait son «regret» et son «improbation» au sujet de «certaines
circonstances qui avaient précédé l'expulsion». Il protestait de sa
volonté d'assurer à tous les missionnaires la liberté dont ils avaient
besoin, mais ne se déclarait pas moins résolu à «maintenir et à faire
respecter les droits de la France». Il terminait en témoignant la
«confiance que, pleins l'un pour l'autre d'une juste estime, les deux
gouvernements avaient le même désir d'inspirer à leurs agents les
sentiments qui les animaient eux-mêmes, et de leur interdire tous les
actes qui pourraient compromettre les rapports des deux États». Dans
la seconde dépêche, datée du 2 septembre, M. Guizot, rappelant «son
regret et son improbation de certaines circonstances qui avaient
précédé le renvoi de M. Pritchard», se disait «disposé à lui accorder,
à raison des dommages et des souffrances que ces circonstances
avaient pu lui faire éprouver, une équitable indemnité». Quant à la
fixation du chiffre, le ministre proposait d'en remettre le soin aux
commandants des stations française et anglaise dans l'océan Pacifique.
On le voit, de ces deux pièces il ressortait très clairement que
l'indemnité était offerte, non pour l'expulsion dont on maintenait au
contraire la légitimité, mais pour quelques «circonstances» fâcheuses
qui l'avaient précédée.
Aussitôt nos propositions arrivées à Londres, le cabinet anglais se
réunit pour en délibérer. Il trouvait sans doute la satisfaction
«mince» (_slender_); mais divers motifs le déterminèrent à n'y pas
regarder de trop près: lui aussi sentait le besoin d'en finir; il
souhaitait vivement annoncer l'arrangement, dans le discours de
clôture de la session qui allait être prononcé le 5 septembre; il se
rendait compte combien serait déraisonnable une guerre pour un si
petit sujet; enfin, à ce moment même, les affaires d'Irlande prenaient
une tournure qui lui faisait désirer de ne pas se mettre un autre
embarras sur les bras[418]. Ajoutons que l'influence de lord Aberdeen
s'exerçait, comme toujours, dans le sens de la conciliation; M. Guizot
lui avait fait savoir d'avance qu'en cas de refus, se trouvant placé
entre des concessions qu'il ne voudrait pas faire et la guerre, il ne
resterait pas au pouvoir. «Alors, avait répondu le secrétaire d'État,
je n'aurais point à choisir; nous nous retirerions ensemble, et notre
politique succomberait avec nous[419].» Le cabinet tory se prononça
donc pour l'acceptation pure et simple des offres françaises.
Interrogé dans la dernière séance de la Chambre des communes, le 5
septembre, sir Robert Peel déclara que l'affaire de Taïti venait de se
terminer «de la manière la plus amicale et la plus satisfaisante». Il
refusa néanmoins d'en dire plus long et de faire connaître les
conditions de l'arrangement; il craignait évidemment que l'opposition
ne profitât de ce que la clôture de la session n'était pas encore
prononcée, pour exploiter contre le cabinet le désappointement que ces
conditions devaient causer au public. Quelques heures après, le
discours de la Reine, prononçant la prorogation du Parlement, se borna
également à faire connaître que les difficultés élevées entre les deux
gouvernements avaient été «heureusement écartées, grâce à leur esprit
de justice et de modération». Le lendemain, 6 septembre, par une
dépêche adressée à son ambassadeur à Paris, lord Aberdeen annonça
officiellement au gouvernement français l'acceptation de ses offres;
il se déclarait entièrement satisfait et n'élevait aucune objection
sur la façon dont M. Guizot avait posé la question et revendiqué les
droits des autorités françaises; tout au plus faisait-il observer que
M. Pritchard «niait la vérité des allégations portées contre lui»,
mais en se gardant bien de prendre cette négation à son compte. Tout
révélait chez le ministre anglais la volonté de ne laisser aucune
trace du conflit. «Ma conviction, écrivait-il, est que le désir
sincère des deux gouvernements de cultiver l'entente la meilleure et
la plus cordiale, rend presque impossible que des incidents de cette
nature, s'ils sont vus sans passion et traités dans un esprit de
justice et de modération, puissent jamais aboutir autrement qu'à une
issue amicale et heureuse.»
[Note 418: _The Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 253, 254.]
[Note 419: Lettre de M. de Jarnac à M. Guizot, en date du 29 août
1844.]
Le gouvernement français ne s'était pas montré moins pressé de mettre
fin à la guerre avec le Maroc. En même temps qu'il proposait à Londres
une solution de l'affaire Pritchard, il écrivait, le 30 août, aux agents
diplomatiques qui assistaient le prince de Joinville,--c'étaient M. de
Nion, consul à Tanger, et le duc de Glücksberg, fils du duc Decazes,
alors secrétaire d'ambassade à Madrid,--de se transporter immédiatement
devant Tanger et de faire savoir à l'empereur du Maroc que nous étions
prêts à traiter avec lui sur les bases de l'_ultimatum_ signifié avant
l'ouverture des hostilités; on n'en a pas oublié les quatre conditions:
dispersion des troupes rassemblées sur la frontière; châtiment des
auteurs des agressions commises sur notre territoire; expulsion d'Abd
el-Kader; délimitation de la frontière telle qu'elle existait du temps
des Turcs. M. Guizot eut soin d'aviser aussitôt le gouvernement anglais
de cette démarche. Ainsi les succès de nos armes ne faisaient rien
ajouter aux premières demandes. Il ne manquait pas de gens pour
conseiller de se montrer plus exigeant, de réclamer, par exemple, une
indemnité pour les frais de la guerre, la remise d'Abd el-Kader entre
nos mains, et l'occupation, jusqu'à complète exécution du traité, de
quelque partie du territoire ennemi. Rien sans doute n'eût été plus
justifié; mais il fallait songer aux conséquences. Il était à prévoir
que l'Empereur repousserait ces conditions[420]. En admettant même qu'il
les acceptât, il ne trouverait le moyen ni de réunir l'argent ni de
s'emparer de l'émir; force nous serait d'aller prendre nous-mêmes la
rançon et l'otage qu'on ne voudrait ou qu'on ne pourrait pas nous
livrer. C'était donc, dans tous les cas, prolonger indéfiniment la
guerre, ce que notre gouvernement désirait éviter, non seulement par
préoccupation de ses relations avec l'Angleterre, mais parce qu'en
elle-même cette guerre présentait des difficultés nullement en rapport
avec les avantages qu'on prétendait en tirer. Il ne fallait pas oublier
qu'au lendemain de la bataille d'Isly, notre armée était épuisée par la
chaleur et incapable d'un effort de plus. Les obstacles venant du climat
et du sol n'étaient pas les seuls à prévoir. En frappant de nouveaux
coups, nous risquions de faire crouler le pouvoir déjà peu solide de
l'empereur Abd er-Raman, et alors, dans l'anarchie qui suivrait, aux
prises avec des populations insaisissables, comment en finirions-nous?
Ne serions-nous pas attirés dans l'engrenage d'une nouvelle conquête
dont nous ne voulions pas? Ou bien, si cette crise portait Abd el-Kader
à la place d'Abd er-Raman, substitution dont on commençait à parler chez
les plus fanatiques de nos adversaires, y gagnerions-nous? Si l'on avait
jugé nécessaire de donner une leçon à l'empereur, on ne voulait pas
l'abattre; bien au contraire, la leçon donnée, on avait intérêt à le
rassurer, à le raffermir, à lui prouver qu'il pouvait et devait vivre
avec nous en ami. Tels furent les motifs, très réfléchis et après tout
fort raisonnables, pour lesquels, en posant les conditions du traité à
conclure, le cabinet français résolut de se montrer très peu exigeant,
de se contenter du possible et de l'indispensable. Même à ces
conditions, était-il assuré d'en finir tout de suite? Obtiendrait-il de
Fez une réponse nette et prompte? Trouverait-il seulement des
négociateurs ayant pouvoir et volonté de traiter? Ne devait-il pas
s'attendre aux lenteurs cauteleuses qui sont l'habitude de ces sortes de
gouvernements et qui, dans le cas particulier, pouvaient être un calcul?
[Note 420: «J'ai la conviction, écrivait le maréchal Bugeaud au prince
de Joinville, que l'empereur s'exposerait plutôt à continuer une
mauvaise guerre que de donner un seul million. Je sais qu'il est
sordidement intéressé. Quant à Abd el-Kader, il ne pourrait pas le
livrer, sans se faire honnir par tout son peuple.»]
Les choses marchèrent avec une rapidité inespérée. Dès le 3 septembre,
avant l'arrivée des instructions de M. Guizot, le prince de Joinville
fut avisé que l'empereur demandait la paix et se déclarait prêt à nous
donner satisfaction. S'étant assuré des pouvoirs de ceux qui lui
transmettaient cette demande, le prince, assisté de M. de Nion et du
duc de Glücksberg, se rendit devant Tanger, le 10 septembre, et fit
signifier aux plénipotentiaires marocains un traité tout rédigé et
conforme à notre _ultimatum_[421]; ce traité devait être accepté
immédiatement, sans discussion, sinon la guerre continuerait. En deux
heures tout fut signé. Le prince prit alors sur lui d'ordonner
l'évacuation immédiate de l'île de Mogador. Dans sa façon de faire la
paix, il montrait le même mélange de prudence et de décision, dont il
avait fait preuve dans l'action. «Guerre forte, paix généreuse et
douce», c'est par ces mots que, quelques jours après, le roi
Louis-Philippe résumait la conduite de son gouvernement.
[Note 421: Ce traité différait cependant de l'_ultimatum_ en un point,
c'est qu'il stipulait la mise hors la loi d'Abd el-Kader, au lieu de
son expulsion. En conséquence de cette mise hors la loi, sorte
d'excommunication religieuse autant que politique, les Marocains
s'engageaient à poursuivre à main armée l'émir sur leur territoire,
jusqu'à ce qu'il fût expulsé ou tombé entre leurs mains; dans ce
dernier cas, il serait transporté dans une ville du littoral de
l'Ouest, et les deux gouvernements se concerteraient sur les mesures à
prendre. Rien de mieux, si l'on eût pu compter sur l'exécution
sérieuse de ces engagements.]
Les deux questions étaient donc résolues à quelques jours de distance,
et, par suite, tous les dangers qu'elles avaient paru un moment
soulever, se trouvaient dissipés. Le gouvernement français s'en
félicitait vivement. «Nous voilà hors de deux grosses affaires,
mandait M. Guizot au maréchal Soult; le 18 septembre. J'espère que
vous aurez été content de la manière dont elles se sont terminées. Le
cabinet reste, je crois, en bonne position. On se fortifie par les
difficultés qu'on a vaincues[422].» La satisfaction du gouvernement
anglais n'était pas moins vive. «L'heureuse fin de nos difficultés
avec la France est une bénédiction», écrivait, le 14 septembre, la
reine Victoria au roi des Belges[423]. Mais pendant que tel était le
sentiment des pouvoirs responsables, les oppositions irresponsables,
des deux côtés du détroit, affectaient de se plaindre d'autant plus
haut qu'elles se savaient maintenant garanties contre tout danger de
guerre par la sagesse des cabinets. À Londres, les journaux de lord
Palmerston dénonçaient, avec colère, «la poltronnerie qui régnait au
_Foreign Office_». «La France, disaient-ils, sait maintenant qu'elle
peut nous braver.» Ils se complaisaient à faire ressortir que, dans
l'affaire de Taïti, lord Aberdeen «s'était humblement contenté de
l'ombre d'une excuse», et que le capitaine d'Aubigny sortait de là
sans le moindre désagrément. «Nous avalons une insulte,
concluaient-ils, et reculons devant une querelle.» À Paris, M. Guizot
n'était pas mieux traité. Sans doute la presse de gauche, qui avait
jusqu'au dernier moment soutenu que notre ministre n'oserait pas
refuser le rappel de M. d'Aubigny, fut d'abord un peu déconcertée
quand elle sut les conditions toutes différentes de l'arrangement
conclu dans l'affaire Pritchard; elle se laissa même aller à railler
la mesquinerie de la satisfaction dont avait dû se contenter le
cabinet anglais; mais cela ne dura pas, et elle eut bientôt découvert
que l'octroi d'une indemnité était plus déshonorant encore que ne
l'aurait été le rappel des officiers. «On comprend, disait-elle aux
ministres, que lord Aberdeen ait été facile sur le reste, du moment où
il vous imprimait cette honte sur le front.» De même, pour le Maroc,
ces journaux, un moment surpris par l'heureuse promptitude des
négociations, ne tardèrent pas à dénoncer la précipitation avec
laquelle le gouvernement avait «offert humblement la paix» et «bâclé»
un traité digne, selon eux, d'être comparé à celui de la Tafna. À les
entendre, au lieu d'obtenir le prix de nos victoires, le dédommagement
de nos sacrifices, on s'était contenté de belles paroles, de vaines
promesses, sans prendre aucune garantie de leur exécution, bien plus,
en renonçant, par l'évacuation hâtive de Mogador, au moyen de
contrainte que nous possédions déjà, et tout cela par obéissance
craintive aux ordres et aux menaces de l'étranger. En France comme en
Angleterre, ce langage de la presse n'était pas sans action sur le
public dont il caressait certains ressentiments, et l'on devait dès
lors prévoir que les oppositions parlementaires trouveraient là, pour
la prochaine session, un de leurs meilleurs terrains d'attaque. Au
fond, cependant, les deux nations étaient satisfaites. En dépit des
bravades auxquelles elles s'étaient plus ou moins associées, elles
avaient eu très peur de la guerre[424] et se sentaient fort soulagées
de la voir écartée. En France notamment, ceux-là mêmes qui ne
semblaient pas fâchés d'entendre reprocher à M. Guizot son manque de
fierté, eussent été implacables pour le ministère qui aurait laissé
rompre la paix. M. de Barante, après avoir analysé cet état d'esprit
avec sa perspicacité habituelle, concluait ainsi: «La solution de nos
difficultés avec l'Angleterre est un grand sujet de contentement non
seulement dans la région de la cour et du ministère, mais dans
l'opinion générale[425].»
[Note 422: _Documents inédits._]
[Note 423: Cité dans la _Vie du Prince consort_.]
[Note 424: Le duc de Broglie écrivait le 5 septembre 1844: «De ce
côté-ci de la Manche, tout le monde meurt de peur, au milieu des
bravades et des cris de victoire, et le parti conservateur tout entier
supplie M. Guizot de se montrer complaisant, tandis que le parti
Thiers le pousse dans le même sens, en lui disant que c'est sa faute.»
(_Documents inédits._)]
[Note 425: Lettre du 25 septembre 1844, adressée à M. d'Houdetot. Voir
aussi une lettre du 5 septembre. (_Documents inédits._)]
En tout cas, à regarder aujourd'hui les choses de haut et de loin,
l'histoire n'hésite pas. Entre ces oppositions qui, par calcul de
parti, ont grossi et envenimé des accidents secondaires, parfois même
insignifiants, de la politique extérieure, au point d'en faire des
questions dangereuses, qui ont risqué de jeter leur pays dans la
guerre afin de renverser ou seulement d'embarrasser un cabinet,--et
ces gouvernements qui, dédaigneux de la popularité, plus soucieux du
péril public que du leur propre, se sont mis en travers des
irritations passagères, des entraînements irréfléchis de l'opinion,
pour sauvegarder les intérêts supérieurs et permanents de leurs
nations,--la postérité donne hautement raison aux gouvernements. Et,
pour ne parler que de la France qui nous occupe particulièrement, nous
ne parvenons pas à trouver coupable de faiblesse le cabinet qui, dans
l'affaire du Maroc, a écarté toute médiation étrangère, s'est fait
justice à main armée, a bombardé Tanger et Mogador devant la flotte
anglaise, et a dicté seul la paix à l'empereur vaincu; le cabinet qui,
dans l'affaire de Taïti, a refusé toutes les satisfactions de principe
et de personnes désirées à Londres et s'est borné à offrir, pour des
torts incontestables, un léger dédommagement pécuniaire[426]. Sans
doute, en traitant ces affaires, nos ministres se sont préoccupés de
ménager l'Angleterre avec laquelle ils tenaient à bien vivre, et de ne
pas compromettre la paix européenne qui leur paraissait importer plus
à la France que tels petits avantages en Afrique ou en Océanie. Qui
peut s'en étonner et leur en faire un reproche? Au contraire, quelle
condamnation paraîtrait assez sévère contre les hommes d'État qui
eussent laissé sortir une grande guerre, d'accidents aussi secondaires
que les incursions des fanatiques marocains, aussi misérables que la
querelle avec le révérend Pritchard? Au plus aigu de la crise, le roi
Louis-Philippe, qui était pour beaucoup dans la politique suivie par
son gouvernement, écrivait au roi des Belges: «Je n'ai pas de patience
pour la manière dont on magnifie si souvent des bagatelles en _casus
belli_. Ah! malheureux que vous êtes! Si vous saviez comme moi ce que
c'est que _bellum_, vous vous garderiez bien d'étendre, comme vous le
faites, le triste catalogue des _casus belli_ que vous ne trouvez
jamais assez nombreux pour satisfaire les passions populaires et votre
coupable soif de popularité[427].» Cette lettre n'a été connue
qu'après la révolution de Février. Si quelque indiscrétion l'avait
fait publier au moment où elle a été écrite, il est probable que
l'opposition eût feint d'y trouver un patriotisme trop timide.
Aujourd'hui, il n'est pas à craindre que ce langage ne soit pas
compris; les générations nouvelles n'ignorent plus «ce que c'est que
_bellum_».
[Note 426: En fait, l'indemnité n'a jamais été payée à M. Pritchard.]
[Note 427: _Revue rétrospective._]
Le 18 décembre 1849, Louis-Philippe, réfugié en Angleterre, faisait à
l'homme d'État qui avait présidé le cabinet anglais en 1844, l'honneur
de visiter son manoir. Au moment où il se retirait, sir Robert Peel,
alors guéri par l'expérience des velléités de méfiance qui lui avaient
parfois traversé l'esprit pendant son ministère, lui adressa ces
nobles paroles: «Sire, nous vous avons dû la paix du monde; chef d'une
nation justement susceptible, justement fière de sa gloire militaire,
vous avez su atteindre ce grand but de la paix, sans jamais sacrifier
aucun intérêt de la France, sans jamais laisser porter aucune atteinte
à son honneur dont vous étiez plus jaloux que personne. C'est surtout
aux hommes qui ont siégé dans les conseils de la couronne britannique
qu'il appartient de le proclamer[428].» Au milieu des tristesses de
l'exil et en face de la mort prochaine, le vieux roi déchu a dû
trouver, dans cet hommage d'un étranger, la consolation de tant
d'injustices françaises. Il pressentait que l'histoire s'approprierait
les paroles de sir Robert Peel.
[Note 428: _Sir Robert Peel_, par M. GUIZOT.]