IV

La question du Maroc fût-elle demeurée la seule pendante entre la

France et l'Angleterre, qu'elle eût suffi à rendre leurs relations

fort délicates. Mais vers la fin de juillet, au moment même où cette

question éveillait tant d'inquiétudes et de susceptibilités

outre-Manche, une nouvelle y tomba, un peu comme un charbon ardent sur

un baril de poudre; il s'agissait, cette fois encore, d'un incident

survenu dans cette région du Pacifique d'où nous étaient déjà arrivés

tant de contretemps. Étranges complications que celles qui obligent

ainsi l'historien à se transporter si brusquement d'Océanie en

Afrique, puis d'Afrique en Océanie. Naguère, à peine le gouvernement

français s'était-il cru débarrassé de l'affaire de Taïti, que

surgissait celle du Maroc. Cette fois, c'est l'imbroglio océanien qui

renaît et vient non pas succéder, mais s'ajouter au conflit africain:

les deux difficultés se mêlent et s'aggravent l'une l'autre.

Que s'était-il donc passé à Taïti? Lorsque l'amiral Dupetit-Thouars

avait, en novembre 1843, par une mesure que son gouvernement ne devait

pas sanctionner, substitué au protectorat la souveraineté directe de

la France, plusieurs des missionnaires méthodistes avaient pris une

attitude hostile. M. Pritchard, le plus animé et le plus remuant de

tous, amena aussitôt son pavillon de consul et annonça qu'il cessait

ses fonctions. En même temps, il disait aux indigènes et à la reine

Pomaré, toujours dominée et conduite par lui, que l'Angleterre ne

reconnaîtrait pas le nouveau régime, et que ses vaisseaux allaient

venir y mettre fin. Par leurs démarches et leur langage, certains

officiers de la marine britannique semblaient s'associer à ces menées.

Elles eurent le résultat qui était à prévoir: sur plusieurs points, la

fermentation naturelle, produite par notre prise de possession,

tourna bientôt en révolte ouverte. Dans cette situation difficile, le

capitaine de vaisseau Bruat, qui venait de prendre le commandement des

établissements français dans l'Océanie, se montra énergique et habile,

frappant fort au besoin pour maintenir notre autorité, mais sans

provoquer d'incidents qui compliquassent nos relations avec

l'Angleterre. Tous ses sous-ordres n'eurent pas malheureusement la

même prudence. Au commencement de mars 1844, pendant que le commandant

bataillait à l'une des extrémités de l'île, le capitaine de corvette

d'Aubigny, qui le remplaçait dans la capitale, prit occasion d'une

attaque dirigée contre un matelot, pour établir le plus rigoureux état

de siège et faire arrêter, sans éclaircissements préalables, M.

Pritchard qu'il désigna, dans une proclamation pleine de menaces

irritées, comme le seul instigateur de la révolte; l'ancien consul fut

enfermé dans un étroit réduit situé au-dessous d'un blockhaus; privé

de toute communication, même avec sa famille, il ne recevait sa

nourriture que par une trappe du plafond, et, malade, il ne pouvait

consulter son médecin que par le même orifice. M. Bruat, revenu quatre

jours après, jugea que son subordonné avait été trop vite et trop

loin; il se hâta de faire retirer le prisonnier de son cachot et de le

transférer à bord d'une frégate, en recommandant de le traiter avec

beaucoup d'égards. Quelques jours après, il le remit au capitaine d'un

navire anglais, sous la condition qu'il quitterait aussitôt les eaux

de Taïti.

Ce fut ce navire qui, arrivé en Angleterre le 26 juillet 1844, y jeta

brusquement la nouvelle que, dans cette île de Taïti où l'on pensait

déjà avoir eu tant à se plaindre de la France, un ministre de

l'Évangile, un consul d'Angleterre (on ne savait pas que M. Pritchard

avait amené son pavillon), venait d'être brutalement arrêté par les

autorités françaises, enfermé dans un cachot malsain sans aucune forme

de procès, puis expulsé. La victime était là en personne, donnant aux

faits, par son récit, l'aspect le plus révoltant, réclamant de son

gouvernement et de ses compatriotes protection et vengeance. L'effet

fut immense sur des esprits que tant d'incidents avaient déjà rendus

singulièrement nerveux. Toute la presse poussa un cri d'indignation et

demanda la réparation immédiate de l'atteinte portée à l'honneur

britannique. Les journaux whigs, impuissants cette fois à dépasser en

véhémence les journaux tories, accusaient les ministres _guizotés_,

comme ils appelaient Robert Peel et ses collègues, d'avoir provoqué

cette «indignité» par leur patience excessive envers la France. La

colère la moins terrible n'était peut-être pas celle des sociétés

bibliques, des _saints_, qui partout se démenaient et manifestaient en

l'honneur de leur martyr. «Jamais, depuis mon arrivée à Londres,

écrivait notre chargé d'affaires, je n'ai vu un incident de la

politique extérieure faire une telle impression.» Sous le coup de

cette excitation générale, sir Robert Peel perdit tout sang-froid, et,

le 31 juillet, avant d'avoir pu recevoir ni même demander aucune

explication du gouvernement français, il s'exprima ainsi, dans la

Chambre des communes, en réponse à une question de sir Charles Napier:

«Présumant que les rapports reçus sont exacts, je n'hésite pas à dire

qu'un outrage grossier, accompagné d'une grossière indignité (_a gross

outrage accompanied with gross indignity_), a été commis contre

l'Angleterre, dans la personne de son agent.» Il terminait en

exprimant l'espoir que «le gouvernement français prendrait des mesures

immédiates pour faire à ce pays l'ample réparation qu'il avait droit

de demander».

Dès qu'il avait appris les événements de Taïti, M. Guizot avait écrit

à M. de Jarnac qui, en l'absence de M. de Sainte-Aulaire, était alors

notre chargé d'affaires à Londres: «Voici de bien désagréables

nouvelles: tout cela me contrarie vivement.» Le cabinet de Paris

estimait le procédé du capitaine d'Aubigny violent et excessif. Tel

était d'ailleurs le jugement porté, sur les lieux mêmes, par le

commandant Bruat, qui avait pourtant bien sujet d'être irrité contre

M. Pritchard, et qui devait désirer de ne pas charger un camarade:

dans son rapport au ministre, après avoir déclaré que, «dans

l'agitation où se trouvait le pays», l'état de siège et l'arrestation

étaient «nécessaires», il avait ajouté: «Je n'ai dû approuver ni la

forme ni le motif de cette arrestation.» Les autorités françaises

s'étaient donc mises dans leur tort. Mais c'est toujours chose

délicate, de puissance à puissance, que de reconnaître un tort. Ce

l'était plus encore dans l'état de l'esprit public en France. La

précipitation violente avec laquelle le premier ministre anglais

s'était exprimé à la Chambre des communes, ne nous rendait pas les

explications plus aisées. «Vous n'avez pas d'idée, écrivait M. Guizot

à M. de Jarnac, de l'effet qu'ont produit ici les paroles de sir

Robert Peel et de ce qu'elles ont ajouté de difficultés à une

situation bien difficile; le fond de l'affaire a presque disparu

devant un tel langage.» La presse, qui eût été, dans tous les cas,

portée à prendre parti pour des officiers français contre des

prédicants anglais, y apporta dès lors encore plus de passion. Le

_Journal des Débats_ essayait-il timidement d'insinuer qu'il fallait

attendre des renseignements plus complets pour apprécier certains

détails de forme, les autres journaux s'indignaient comme si on leur

proposait de sacrifier l'honneur national. La plupart d'entre eux ne

cachaient pas que ce qui leur plaisait dans la conduite de nos marins,

c'était la mortification qu'en ressentaient nos voisins

d'outre-Manche. Au théâtre, le public battait des mains à tout ce qui

pouvait paraître une allusion contre la Grande-Bretagne; il demandait

l'air de l'opéra de _Charles VI_: «Jamais en France, jamais l'Anglais

ne régnera», et il l'accueillait avec des transports frénétiques. Si

M. Guizot n'eût pas mieux résisté que sir Robert Peel à l'émotion qui

l'entourait, et si, du haut de la tribune française, il eût parlé sur

le même ton, que ne serait-il pas arrivé? Mais plus maître de lui,

plus soucieux des périls extérieurs du pays, et plus dédaigneux de ses

propres embarras intérieurs, il résolut de ne répondre à aucune

interpellation. «Il y a un moment, dit-il, où la discussion porte la

lumière dans les questions de politique étrangère; il y en a d'autres

où elle y mettrait le feu... Convaincu, comme je le suis, que, pour

celle dont il s'agit, il y aurait un inconvénient réel à la débattre

en ce moment, je m'y refuse absolument.» Il renvoya toute explication

à l'époque «où les faits et les droits dont il s'agissait auraient été

éclaircis». Vainement fut-il pressé, à la Chambre des pairs, le 3

août, par le prince de la Moskowa et M. de Montalembert, à la Chambre

des députés, le 5 août, par M. Billault et M. Berryer, il maintint

fermement son droit de se taire. «Si je disais ici ce que je dois

faire ailleurs, déclara-t-il, j'échaufferais les ressentiments que je

veux apaiser.» La session fut close sur ce refus, et le gouvernement

français put dès lors entamer une négociation déjà assez malaisée en

elle-même, sans être encore embarrassé par des discussions

parlementaires[402].

[Note 402: Pour l'histoire des négociations qui vont suivre, j'ai

consulté les documents qui ont été distribués aux Chambres à la fin de

1844, ceux qui ont été cités par M. GUIZOT dans ses _Mémoires_, par M.

de Jarnac dans sa notice sur lord Aberdeen, et aussi quelques

documents inédits, entre autres la correspondance de M. Désages avec

M. de Jarnac.]

«Tenez pour certain, écrivait M. Guizot à M. de Jarnac, qu'ici comme à

Londres, il faut mener cette affaire doucement, et que, si elle

continuait comme elle a commencé, elle nous mènerait nous-mêmes fort

loin.» Lord Aberdeen le comprenait aussi et n'avait aucune envie de

négocier comme sir Robert Peel avait parlé. Sa première démarche fut

même pour nous déclarer, en forme de semi-désaveu, que le premier

ministre «ne reconnaissait la complète exactitude d'aucune des

versions données de ses paroles par les journaux». De plus, il

s'abstint de nous adresser la demande formelle de réparation qu'avait

fait prévoir le langage du premier ministre, et attendit ce que le

gouvernement français offrirait spontanément, voulant lui éviter toute

apparence de céder à une injonction étrangère. Comme, de son côté, M.

Guizot jugeait utile de gagner du temps, dans l'espoir que ce temps

amortirait un peu la vivacité des impressions en France et en

Angleterre, il n'y eut pas d'abord à proprement parler de

communications officielles entre les deux ministres. Ce fut par un

échange d'idées tout officieux qu'ils s'appliquèrent à préparer une

solution amiable. M. Guizot commença par établir un point important,

à savoir que M. Pritchard, par son fait même, n'était plus consul à

Taïti au moment où il avait été arrêté. Lord Aberdeen le reconnut;

mais il ne s'en plaignait pas moins qu'un citoyen anglais, encore

officier de la Reine, puisqu'il avait un brevet de consul dans un

autre archipel, eût été emprisonné et expulsé arbitrairement; il

prétendait qu'une réparation était due de ce chef; il donnait même à

entendre qu'elle devait consister dans le retour momentané de M.

Pritchard à Taïti, et dans l'éloignement de MM. Bruat et d'Aubigny. M.

Guizot maintint, en principe, notre droit d'expulser un étranger, et

affirma, en fait, qu'il y avait eu des raisons d'user de ce droit

contre M. Pritchard; il admit seulement, s'attachant à ne pas dépasser

sur ce point les appréciations de M. Bruat, que les procédés employés

avaient eu quelque chose d'excessif; il se montra disposé à en

témoigner son regret et, dans une certaine mesure, son improbation,

mais rien de plus; quant au retour de M. Pritchard et au rappel de nos

officiers, il déclara qu'il s'y refuserait absolument. L'attitude de

notre ministre témoignait à la fois d'un grand désir d'accord et d'une

volonté très nette de ne rien abandonner de ce qui intéressait la

dignité de son pays. «Tournez et retournez en tous sens cette idée,

écrivait-il le 15 août à M. de Jarnac, qu'il est impossible que la

paix du monde soit troublée par Pritchard, Pomaré et d'Aubigny, sans

aucun vrai ni sérieux motif. Ce serait une honte pour les deux

cabinets. C'est là le cri du bon sens. Donnons à la foule, des deux

côtés de la Manche, le temps de le sentir; elle finira par là. Pour

moi, j'irai aussi loin que me le permettront la justice envers nos

agents et notre dignité. S'il y a de l'humeur à Londres, j'attendrai

qu'elle passe; mais s'il y a un acte d'arrogance, ce ne sera pas moi

qui le subirai.» Il ajoutait, le 18 août: «Je compte pleinement sur le

bon esprit de lord Aberdeen. Nous avons, entre lui et moi, étouffé,

depuis trois ans, bien des germes funestes. J'espère que nous

étoufferons encore celui-ci... Pour mon compte, je ferai, sans hésiter

et quoi qu'il m'en puisse arriver, ce qui me paraîtra juste et

honorable; mais s'il devait y avoir au bout de tout ceci une

faiblesse ou une folie, bien certainement je ne m'en chargerais pas.»

Le chef du _Foreign Office_ n'était pas insensible à de tels appels.

Toutefois, l'excitation des esprits, autour de lui et jusque dans le

sein du cabinet, entravait sa bonne volonté. Impatient de voir arriver

l'offre de réparation dont il nous avait laissé l'initiative, il

écrivait à son ambassadeur à Paris que si la France tardait davantage,

il se verrait à regret dans la nécessité d'exposer officiellement les

motifs pour lesquels l'Angleterre avait droit à cette réparation. Un

autre jour, il racontait à M. de Jarnac comment il avait dû, pour

contenter ses collègues, rédiger une note annonçant à la France que M.

Pritchard allait être ramené à Taïti par un navire anglais. «Elle est

là sur mon bureau, ajoutait-il, mettez-moi en mesure de l'y laisser.»

Il était seul dans le cabinet à se prononcer contre une augmentation

considérable et immédiate des forces maritimes[403], et, s'il

parvenait à faire écarter les mesures d'un apparat provocant, ordre

n'en était pas moins donné aux arsenaux de pousser les armements avec

une grande activité[404]. Aussi ne dissimulait-il pas son anxiété. «Je

ferai tout ce qui sera en mon pouvoir, disait-il à M. de Jarnac, pour

aplanir les voies au Roi et à M. Guizot; mais je suis préparé au

pire.»

[Note 403: Ces armements étaient réclamés notamment par le duc de

Wellington, qui disait «que la disposition des Français était

d'insulter l'Angleterre partout où ils pourraient le faire impunément,

et que le seul moyen de rester en paix avec eux était d'être plus

forts qu'eux sur tous les points du globe». (_The Greville Memoirs,

second part_, t. II, p. 254.)]

[Note 404: Cela résulte d'une conversation du duc de Wellington avec

M. Greville (_ibid._), et est confirmé par le journal intime de lord

Malmesbury, à la date du 2 septembre 1844. (_Mémoires de lord

Malmesbury._)]

Faut-il ajouter que, des deux côtés du détroit, les oppositions,

uniquement occupées d'augmenter les embarras des cabinets, semblaient

s'être donné pour tâche d'échauffer les esprits et de rendre toute

conciliation plus difficile? En France, les journaux accusaient chaque

matin M. Guizot de méditer quelque lâcheté, et ameutaient d'avance

contre cette lâcheté toutes les colères patriotiques. En Angleterre,

ils faisaient une campagne semblable contre lord Aberdeen; le parti

des saints excitait par ses meetings le fanatisme protestant; en

outre, dans le Parlement, qui était encore en session, lord Palmerston

reprochait à son successeur de s'être plus préoccupé de maintenir M.

Guizot au pouvoir que de défendre les grands intérêts de son pays, et,

parcourant le globe entier, il montrait partout «la diminution de

l'influence et de la considération de l'Angleterre[405]». Pour se

défendre, les ministres tories croyaient nécessaire de s'exprimer, sur

la réparation due à leur gouvernement, en des termes qui, pour être

moins brutaux que les premières phrases échappées à sir Robert Peel,

n'en fournissaient pas moins à l'opposition française une arme

aussitôt employée.

[Note 405: Voir notamment le discours de lord Palmerston dans la

séance du 7 août 1844.]

V

Pendant ce temps, sur l'autre théâtre qu'il ne nous faut pas perdre de

vue, le conflit avec le Maroc, loin de s'apaiser, prenait un tour qui

augmentait encore l'agitation de l'opinion anglaise. Par une malheureuse

coïncidence, les deux questions arrivaient au même moment à leur phase

la plus aiguë. Nous avons déjà indiqué que l'attitude expectante où

s'étaient d'abord renfermés le maréchal Bugeaud et le prince de

Joinville était de celles qui ne pouvaient se prolonger beaucoup. Les

jours s'écoulaient, et le gouvernement du Maroc ne faisait aucune

réponse satisfaisante à l'_ultimatum_ de la France. Les démarches du

consul anglais n'obtenaient rien de l'Empereur, soit que celui-ci

partageât le fanatisme de ses sujets, soit qu'il fût impuissant à le

contenir. Les rares communications auxquelles les agents marocains

feignaient de se prêter, n'avaient visiblement d'autre but que de

traîner les choses en longueur, jusqu'à ce que la mauvaise saison

empêchât notre action militaire et surtout maritime; elles se

terminaient d'ailleurs presque toujours par quelque insolence, telle que

la sommation d'évacuer Lalla-Maghnia ou de punir le maréchal Bugeaud.

Cependant, autour d'Oudjda, l'armée marocaine grossissait chaque jour;

le fils de l'Empereur venait en grand appareil se mettre à sa tête, et

l'on se préparait plus ouvertement que jamais à la guerre sainte. De

l'autre côté de la frontière, le maréchal avait assez d'une attente qui

lui paraissait «funeste» et «intolérable». Il s'en exprimait avec une

amertume extrême dans ses lettres au ministre de la guerre. Le prince de

Joinville eût été personnellement plus disposé à continuer encore

quelque temps les moyens dilatoires; mais il était piqué des reproches

du maréchal qui lui écrivait «que la guerre, pour n'être pas déclarée

diplomatiquement, n'en existait pas moins de fait», et qui se plaignait

que, dans de telles circonstances, la flotte demeurât inactive. Aussi,

le 25 juillet, le prince annonça-t-il au ministre de la marine que, se

rangeant par déférence à l'avis du gouverneur général, et voulant

maintenir l'unité de vue et d'action entre les deux commandements, il se

décidait à sortir de sa réserve. En prenant ce grave parti, le jeune

amiral n'était pas en désaccord avec son gouvernement; en effet, le 27

juillet, le ministre, avant même d'avoir reçu la lettre du prince, lui

écrivait «de commencer les hostilités, si la réponse à l'_ultimatum_

n'était pas satisfaisante».

Une fois résolu à agir, le prince de Joinville ne laissa pas les

choses languir. Le 1er août, il était devant Tanger, avec toute son

escadre, composée de 3 vaisseaux, 3 frégates, 4 corvettes et plusieurs

bâtiments de moindre rang, en tout 28 navires de guerre. Il attendit

encore quelques jours, pour être assuré que le consul anglais avait

quitté l'intérieur des terres et était en sûreté. Enfin, le 6 août, en

présence des escadres étrangères, spectatrices du combat, il ouvrit le

feu contre les fortifications. Après deux heures et demie de

canonnade, toutes les batteries étaient éteintes et démantelées. La

ville avait été épargnée, à cause de son caractère semi-européen. Nos

pertes se réduisaient à 16 blessés et 3 morts; l'ennemi avouait 150

morts et 400 blessés.

En apprenant, le 11 août, le bombardement de Tanger, le maréchal

Bugeaud ne put retenir un cri de joie. «Le 14 au plus tard, écrivit-il

au prince de Joinville, j'ai la confiance que nous aurons acquitté la

lettre de change que la flotte vient de tirer sur nous.» Son plan fut

aussitôt arrêté avec une telle précision qu'il l'envoya d'avance au

ministre de la guerre et au commandant de la flotte. L'armée ennemie

était massée au delà d'un petit cours d'eau dont le nom allait devenir

fameux, l'Isly; elle se composait presque entièrement de cavaliers; en

quel nombre? au moins 45,000, ont dit les uns; d'après les autres,

plus de 60,000. Les Français n'étaient que 10,000, mais solides et

avec l'élite des officiers d'Afrique, La Moricière, Bedeau, Cavaignac,

Pélissier, Tartas, Morris, Yusuf, etc. Le maréchal ne s'inquiétait pas

de cette disproportion numérique; il avait des idées très arrêtées sur

l'impuissance des multitudes sans organisation et sans tactique, et,

depuis quelque temps, il ne manquait pas une occasion de développer

cette thèse devant les officiers, les sous-officiers et même les

simples soldats; on sait que ce professorat militaire était dans ses

habitudes et ses goûts. «Ne comptez donc pas les ennemis, disait-il en

terminant ses démonstrations; il est absolument indifférent d'en

combattre 40,000 ou 10,000, pourvu que vous ne les jugiez pas par vos

yeux, mais bien par votre raisonnement qui vous fait comprendre leur

faiblesse. Pénétrez au milieu de cette multitude, vous la fendrez

comme un vaisseau fend les ondes; frappez et marchez, sans regarder

derrière vous: c'est la forêt enchantée; tout disparaîtra avec une

facilité qui vous étonnera vous-mêmes.»

Le 12 août, les troupes furent prévenues qu'elles allaient prendre

l'offensive. Dans la soirée, eut lieu une scène dont le souvenir est

resté profondément gravé chez tous ceux qui y assistèrent[406]. Les

officiers s'étaient réunis, afin d'offrir un punch à ceux de leurs

camarades qui venaient d'arriver de France pour prendre part à la

campagne. La fête se donnait au milieu du camp, dans une sorte

d'enceinte pittoresquement encadrée de lauriers-roses. On causait,

avec une gaieté émue, des événements qui se préparaient. Une seule

chose manquait, la présence du grand chef: celui-ci, très fatigué de

sa journée, était déjà couché. L'interprète, M. Roches, fut dépêché

vers lui. Fort bourré d'abord par celui qu'il réveillait, il le

détermina cependant à venir. Les acclamations qui accueillirent le

maréchal à son arrivée chassèrent toute sa mauvaise humeur. On fit

cercle; de sa haute taille, Bugeaud dominait les quatre cents

officiers qui l'entouraient. «Après-demain, mes amis, s'écria-t-il

d'une voix mâle qui portait au loin, sera une grande journée, je vous

en donne ma parole. Avec ma petite armée, je vais attaquer l'armée du

prince marocain qui s'élève à soixante mille cavaliers. Je voudrais

que ce nombre fût double, fût triple, car plus il y en aura, plus leur

désordre et leur désastre seront grands. Moi, j'ai une armée, lui n'a

qu'une cohue. Je vais vous prédire ce qui se passera. Et d'abord je

veux vous expliquer mon ordre d'attaque. Je donne à ma petite armée la

forme d'une hure de sanglier. Entendez-vous bien? La défense de

gauche, c'est Bedeau; le museau, c'est Pélissier, et moi, je suis

entre les deux oreilles. Qui pourra arrêter notre force de

pénétration? Ah! mes amis, nous entrerons dans l'armée marocaine,

comme un couteau dans du beurre.» Il accompagnait ses explications de

violents gestes des coudes, très expressifs, qui excitaient la gaieté

de l'auditoire. Puis il continua à exposer «l'invincible supériorité

des petits groupes organisés sur les grandes masses dépourvues

d'organisation, à la condition d'une ferme attitude inspirée par la

conscience même de cette supériorité». Spectacle singulier que celui

de ce général démontrant par avance à son armée la victoire qu'il

allait lui faire remporter. Bugeaud apparaissait vraiment grand en de

pareils moments. L'auditoire était transporté d'enthousiasme, aussi

bien les officiers serrés autour du gouverneur, que les soldats

groupés hors de l'enceinte, sur les escarpements de la vallée, tous

fantastiquement éclairés par la lueur des torches, des lanternes en

papier, de couleur et par les flammes des cinquante gamelles de punch.

[Note 406: Voir le récit du général TROCHU dans son livre sur l'_Armée

française en 1867_, celui de M. Léon ROCHES, inséré dans l'ouvrage de

M. D'IDEVILLE sur le _Maréchal Bugeaud_, celui du capitaine BLANC,

dans les _Souvenirs d'un vieux zouave_, et aussi quelques lignes des

_Souvenirs d'un officier d'état-major_, par le général DE MARTIMPREY.]

Le lendemain, 13 août, l'armée, feignant d'aller au fourrage, se

rapprocha de l'ennemi. Le 14, elle se remit en route à deux heures du

matin. La confiance et l'entrain régnaient dans tous les rangs, et les

fantassins saluaient au passage leur chef par de gais propos. Vers six

heures, en débouchant sur une hauteur, on aperçut tout d'un coup les

innombrables tentes des camps marocains qui s'étalaient dans un

périmètre plus vaste que celui de Paris. À cette vue, un hourra

immense sortit de toutes les poitrines. L'armée, formant la fameuse

hure, traversa à gué l'Isly. Cependant, les Marocains étaient montés à

cheval et se précipitaient sur notre phalange, qui fut littéralement

enveloppée d'une nuée de cavaliers. «C'est un lion attaqué par cent

mille chacals», disait un Arabe. Nulle part, notre infanterie ne se

laissa troubler ni entamer; elle attendait les cavaliers à petite

portée, et les arrêtait net par une décharge meurtrière; on les voyait

alors tourbillonner sur eux-mêmes et se rejeter en désordre sur ceux

qui les suivaient. Pendant deux heures, ainsi entourés et assaillis,

les Français avancèrent toujours, conservant leur même ordre; ils

finirent par atteindre la hauteur sur laquelle était le camp. Le

maréchal, se rendant compte que les bandes marocaines étaient

fatiguées et brisées par leurs efforts infructueux, fit sortir ses

escadrons de chasseurs et de spahis qu'il avait gardés jusqu'ici entre

les oreilles de la hure; il en lança une partie contre le camp, tandis

que l'autre précipitait la déroute des cavaliers ennemis. Dès midi, la

victoire était complète. Tout s'était passé comme l'avait prévu le

maréchal. Nous n'avions eu que vingt-sept morts et une centaine de

blessés. Nos adversaires laissaient huit cents cadavres sur le champ

de bataille. Un butin immense, la tente, le parasol et la

correspondance du fils de l'Empereur, dix-huit drapeaux, onze pièces

de canon et jusqu'aux chaînes de fer destinées aux prisonniers

français étaient tombés entre nos mains. Les jours suivants, le

maréchal eût volontiers poursuivi plus avant les restes de l'armée

marocaine; mais ses troupes, épuisées par une chaleur torride,

décimées par les maladies, étaient, pour le moment, incapables d'un

nouvel effort.

Pendant ce temps, la flotte continuait ses opérations. En quittant

Tanger, elle se dirigea au sud, vers Mogador. Cette ville, principal

centre commercial de l'empire, était la propriété particulière du

souverain qui en louait les maisons et trouvait là l'une des sources

les plus claires de son revenu. Arrivée, le 11 août, devant Mogador,

par une mauvaise mer, l'escadre fut, pendant plusieurs jours, empêchée

d'agir. Enfin, le 15, le lendemain de la bataille d'Isly, le

bombardement commença. La résistance fut plus sérieuse qu'à Tanger.

Après un vif combat, les compagnies de débarquement s'emparèrent de la

petite île fortifiée qui fermait l'entrée du port. Le lendemain,

nouvelle descente à terre, pour détruire les défenses de la ville. En

se retirant, le prince laissa 500 hommes solidement établis dans l'île

et quelques-uns de ses bâtiments dans le port.

Neuf jours avaient suffi pour frapper des coups décisifs sur terre et

sur mer. Autant nos chefs militaires s'étaient montrés patients et

prudents avant que fût venue l'heure d'agir, autant ils avaient été

prompts et résolus dans l'action. Des deux façons, ils avaient répondu

aux vues du gouvernement. C'était bien ce qui convenait, d'une part

pour rassurer l'Europe sur nos desseins, de l'autre pour «prouver au

Maroc, suivant le mot du prince de Joinville, qu'il ne fallait pas

jouer avec nous».

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 60 / 93 题