III

On se rappelle comment Abd el-Kader, partout vaincu et pourchassé,

avait été contraint, au commencement de 1844, de se réfugier sur la

frontière du Maroc. Pour continuer la lutte, il ne lui restait plus

qu'une ressource, obtenir le concours de cet empire. Le terrain lui

était favorable, aussi bien à cause du fanatisme de la population que

de l'état anarchique du gouvernement, l'une facile à entraîner,

l'autre à dominer. Depuis longtemps, nous avions de ce côté des

difficultés de frontière: il avait fallu nous défendre contre des

incursions et contre des chicanes. Sous l'influence d'Abd el-Kader,

ces incursions devinrent plus menaçantes, ces chicanes plus

insolentes. Il nous revenait que l'on commençait à prêcher la guerre

sainte chez les tribus marocaines, et que des rassemblements armés se

formaient autour d'Oudjda, la ville la plus proche de notre

territoire. La Moricière, qui commandait dans la province d'Oran,

voyait le danger grossir. Tout en restant sur la défensive et en

évitant soigneusement ce qui eût pu provoquer la guerre ouverte

désirée par l'émir, il prenait ses précautions; ainsi, vers la fin

d'avril 1844, pour surveiller et protéger la frontière, il établissait

un poste fortifié à Lalla-Maghnia, à l'ouest de Tlemcen, entre cette

ville et Oudjda. Les autorités marocaines réclamèrent contre cet

établissement; réclamation sans fondement aucun et qui trahissait un

parti pris de querelle, car le territoire de Lalla-Maghnia, du temps

des Turcs, avait toujours fait partie de la régence. La Moricière

répondit avec autant de fermeté que de calme et continua

l'installation du nouveau poste. Chaque jour, la situation devenait

plus tendue. Enfin, le 30 mai 1844, sans autre avis préalable, un

corps nombreux de cavaliers marocains, conduit, disait-on, par un

personnage de la famille impériale, vint attaquer La Moricière dans

son camp. Le général était sur ses gardes. Après un vif combat, il

repoussa les assaillants, leur infligea des pertes sérieuses, mais se

borna à les poursuivre jusqu'à la frontière. Cette attaque ouverte

créait une situation nouvelle. Averti et appelé par La Moricière, le

maréchal Bugeaud se dirigea aussitôt, avec quelques renforts, vers

Lalla-Maghnia. En chemin, il manda au ministre de la guerre que son

intention était de mettre fin à un état «équivoque», dangereux pour

l'Algérie, et d'obliger les autorités marocaines à choisir entre une

paix sérieuse ou une guerre ouverte. «J'aime mieux la guerre ouverte

sur la frontière, disait-il, que la guerre des conspirations et des

insurrections derrière moi. S'il faut faire la guerre, nous la ferons

avec vigueur, car j'ai de bons soldats, et, à la première affaire, les

Marocains me verront sur leur territoire. Je vous avoue que si j'eusse

été à la place de M. le général de La Moricière, je n'aurais pas été

si modéré.»

La nouvelle du combat du 30 mai, arrivée à Paris au moment où le

gouvernement se félicitait d'être sorti des ennuis de Taïti, lui causa

une vive contrariété. Comme le maréchal Bugeaud, le ministère

comprenait l'impossibilité de garder plus longtemps une attitude

purement passive en présence de telles agressions. Mais, mieux que

lui, il se rendait compte des embarras que cette affaire pouvait nous

attirer en Europe. Le voisinage de Gibraltar, d'anciens traités, des

relations commerciales assez actives, rendaient le cabinet de Londres

fort attentif à ce qui touchait le Maroc; il prenait facilement

ombrage de toute intervention des autres États en ces parages, et ses

inquiétudes augmentaient encore quand il s'agissait de la puissance

qu'il avait vue déjà, avec tant de déplaisir, s'établir en Algérie. Il

nous fallait donc, d'une part, parler et au besoin frapper assez fort

pour mettre les Marocains à la raison; d'autre part, ménager les

susceptibilités anglaises, afin que l'entente cordiale, à peine sauvée

des périls que lui avaient fait courir les incidents du Pacifique, ne

succombât pas dans cette nouvelle épreuve. Par la manière dont il prit

tout de suite position, le gouvernement montra qu'il ne perdait de vue

aucune des faces du problème. Dès le 12 juin, M. Guizot donna ordre à

notre consul général à Tanger d'adresser «les plus vives

représentations» au gouvernement marocain. «Est-ce la paix ou la

guerre que veut ce gouvernement? demandait notre ministre. Si c'est la

guerre, nous en aurions un sincère regret, mais nous ne la craignons

pas. Si c'est la paix, qu'il le prouve en nous accordant les

satisfactions qui nous sont dues.» Suivait l'énumération de ces

satisfactions: elles sont intéressantes à noter, car l'_ultimatum_,

ainsi formulé dès le premier jour, devait être maintenu à peu près

sans changement jusqu'au dernier; c'était la dispersion des troupes

réunies sur la frontière, le châtiment des chefs coupables, le renvoi

d'Abd el-Kader, enfin la délimitation des territoires conformément à

l'état de choses existant du temps des Turcs. M. Guizot protestait

d'ailleurs que la France «n'avait absolument aucune intention de

prendre un pouce de territoire marocain, et ne désirait que vivre en

paix avec l'Empereur»; mais il se disait résolu à «ne pas souffrir que

le Maroc devînt, pour Abd el-Kader, un repaire inviolable d'où

partiraient des agressions semblables à celle qui venait d'avoir

lieu». En vue d'appuyer cette démarche diplomatique, des renforts

furent envoyés au maréchal Bugeaud, et, mesure plus grave au point de

vue de l'effet européen, une division navale, commandée par le prince

de Joinville, reçut ordre de se rendre sur les côtes du Maroc. Le

choix d'un tel commandant, au lendemain de la publication de la note

sur l'_État des forces navales de la France_, avait quelque chose

d'assez hardi; mais M. Guizot avait causé à fond avec le prince et

s'était assuré de la façon dont il comprendrait sa mission. «Quand il

y a une occupation sérieuse à donner à des princes jeunes et capables,

écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire, il faut la leur donner; c'est

quand ils ne font rien qu'ils ont des fantaisies[396].» Les

instructions remises aux commandants de mer et de terre rappelaient

avec insistance que, pour le moment, il s'agissait d'intimider plutôt

que de frapper; c'était seulement au cas de nouvelle attaque ou de

rejet de notre _ultimatum_, que la guerre devait commencer.

[Note 396: Cette pièce et presque toutes celles que nous citerons ou

auxquelles nous ferons allusion dans la suite de ce paragraphe, ont

été publiées alors par le gouvernement, pour être distribuées aux

Chambres. Nous les compléterons avec d'autres documents cités par M.

Guizot dans ses _Mémoires_.

Quelques mois plus tard, à la tribune de la Chambre, M. Guizot,

parlant du choix du prince de Joinville, disait: «Il n'y a aucun de

vous, messieurs, qui ne se rappelle le bruit, je dirai l'abus qu'on a

fait de la note de M. le prince de Joinville sur les forces navales de

la France. On a voulu y voir, y faire voir un acte, une velléité du

moins, de malveillance pour le cabinet, d'hostilité pour l'Angleterre.

On avait fait ainsi au noble prince une situation délicate. Nous avons

pensé qu'il était de notre devoir de lui fournir la première occasion

de montrer à la fois son dévouement au pays, à l'honneur et à la

dignité du pays, et en même temps son intelligence de la politique qui

convient au pays.» (Discours du 21 janvier 1845.)]

Outre-Manche, les mesures prises par le gouvernement français, surtout

la démonstration navale et le choix du prince de Joinville causèrent

une vive émotion. Les Anglais s'imaginèrent aussitôt,--et le chef du

cabinet, sir Robert Peel, ne fut pas le moins prompt à concevoir ce

soupçon,--que les choses tourneraient comme lors de la querelle avec

le dey d'Alger, et que, partis sous prétexte de venger une injure,

nous finirions par entreprendre une conquête. Inquiétude assez

naturelle, mais en fait bien mal fondée. Depuis longtemps, par la

seule considération des intérêts français, le gouvernement du roi

Louis-Philippe était fort décidé à se tenir en garde contre cette

tentation des agrandissements successifs qu'éprouve toute nation

civilisée établie en pays barbare; c'était à son corps défendant qu'il

avait été amené peu à peu à conquérir toute l'Algérie; il trouvait que

c'était bien assez et entendait ne pas se laisser entraîner au delà

des limites de l'ancienne régence; au Maroc comme à Tunis, il ne

désirait que le maintien du _statu quo_[397].

[Note 397: Le 30 septembre 1843, à propos de difficultés qui s'étaient

produites avec quelques tribus tunisiennes de la frontière, le roi

Louis-Philippe écrivait au maréchal Soult: «En vérité, nous avons déjà

assez de territoires et de tribus à soumettre, sans chercher à en

augmenter l'étendue et le nombre.» (_Documents inédits._)]

M. Guizot s'efforça de dissiper les soupçons de l'Angleterre, en

faisant connaître à notre ambassadeur à Londres nos intentions en

cette affaire et les instructions envoyées à nos agents. «Vous voilà

bien au courant, disait-il en terminant à M. de Sainte-Aulaire: que

lord Aberdeen le soit comme vous... En présence de tant de méfiances

aveugles, ce que nous avons de mieux à faire, je crois, c'est de nous

tout dire. Pour mon compte, je n'y manquerai jamais, et j'espère que

lord Aberdeen en fera toujours autant.» Ce langage sensé et loyal fit

effet sur le chef du _Foreign Office_, qui reconnut la justice de

notre cause, la droiture de nos vues, et amena ses collègues plus

soupçonneux à les reconnaître également. Sir Robert Peel lui-même

déclara, le 25 juin, à la Chambre des communes, que le cabinet de

Paris avait donné au gouvernement de la Reine des «explications

complètes» sur les faits du passé comme sur ses intentions d'avenir,

et que ces explications étaient «satisfaisantes». Efficace contre

l'opposition anglaise, cette réponse fournit à l'opposition française

le prétexte d'une assez méchante chicane: les orateurs et les journaux

de la gauche et de l'extrême droite affectèrent d'en conclure qu'il

avait été donné connaissance au cabinet de Londres des instructions

militaires envoyées au prince de Joinville et au maréchal Bugeaud, et

ils s'en indignèrent comme d'un manque de convenance patriotique[398].

M. Guizot n'eut pas de peine à établir qu'on abusait des paroles de

sir Robert Peel, que celui-ci avait reçu communication, non des

instructions militaires, mais de la substance des instructions

politiques. N'était-il donc pas naturel et conforme à l'usage, au

début d'une guerre, d'éclairer et de rassurer les autres puissances,

et particulièrement les puissances amies, sur les intentions qu'on y

apportait? Pour prouver d'ailleurs qu'il n'y avait eu là aucune

confidence déplacée, le ministre répéta, à la tribune, ce qu'il avait

dit dans le huis clos des chancelleries, saisissant volontiers cette

occasion de donner à tous, par une déclaration solennelle et publique,

une nouvelle garantie de la modération et du désintéressement de la

France.

[Note 398: Débats du 5 juillet 1844 à la Chambre des députés, et du 10

juillet à la Chambre des pairs.]

En réponse à la communication qui lui avait été donnée, lord

Aberdeen, rendant confiance pour confiance, nous fit connaître les

instructions qu'il adressait à ses propres agents; elles contenaient

ordre au consul d'Angleterre à Tanger d'aller trouver l'empereur du

Maroc et de le presser de nous donner satisfaction. Sans le demander

formellement, le ministre britannique eût été bien aise de transformer

cette intervention toute spontanée de sa part en une médiation

acceptée des deux parties; mais notre gouvernement ne s'y prêta pas:

il ne suffisait pas à la France d'obtenir justice; il lui fallait

montrer qu'elle avait la volonté et la force de se faire justice

elle-même[399]. Lord Aberdeen n'en témoigna pas d'humeur et persista

dans son attitude conciliante. Se méfiant de l'esprit de rivalité

jalouse qui animait la marine anglaise, il rappela aux commandants des

navires en croisière sur la côte marocaine «qu'en envoyant ces

navires, le gouvernement de la Reine n'avait pas l'intention de prêter

appui au Maroc dans sa résistance aux demandes justes de la France»,

et il invita ces officiers à user au contraire de leur influence pour

appuyer ces demandes. Il prescrivit en outre que le nombre des

bâtiments anglais dans les eaux du Maroc ne fût jamais supérieur ni

même égal à celui des bâtiments français.

[Note 399: M. Désages écrivait à M. de Jarnac, le 8 juillet 1844:

«L'opinion repousse de bien loin toute idée de médiation réelle ou

apparente. Nous désirons sincèrement que l'influence anglaise au Maroc

s'emploie à faire entendre raison aux Marocains: nous serons heureux

qu'elle atteigne ce but; mais nous devons et voulons laisser au

cabinet de Londres la libre et entière appréciation des moyens propres

à y conduire. Aucun concert, aucune discussion ne doit s'établir entre

Paris et Londres à cet égard.»]

Pendant ce temps, que se passait-il en Afrique? Que faisaient le

maréchal Bugeaud et le prince de Joinville? Le premier, arrivé à

Lalla-Maghnia le 12 juin, essaya d'abord des négociations, et, le 15,

le général Bedeau s'aboucha avec le caïd d'Oudjda; cette entrevue ne

fit que mettre en lumière les mauvais desseins de ceux auxquels nous

témoignions des dispositions si conciliantes, et se termina par des

coups de fusil. Le gouverneur cependant ne commença pas la guerre; il

se borna à saisir toutes les occasions que lui fournissaient les

agressions des Marocains, pour les frapper rudement, ne se refusant

pas parfois de pousser une pointe hors du territoire français pour

rabattre un peu tant d'insolence, mais rentrant aussitôt après dans

ses lignes. Si le maréchal se contenait ainsi par obéissance aux

ordres réitérés qui lui venaient de Paris, ce n'était qu'en frémissant

et en maugréant. À la vue des camps qui se formaient et grossissaient

de l'autre côté de la frontière, au bruit des cris de guerre sainte

qui arrivaient jusqu'à lui, il aspirait impatiemment à prendre

l'offensive et rêvait même d'une expédition à Fez[400]. Par un

contraste inattendu, le jeune amiral, dont la nomination à la tête de

la flotte française avait paru à plusieurs une imprudence, entrait

plus complètement que le maréchal dans la politique réservée du

cabinet. Après s'être montré une première fois devant Tanger, le

prince de Joinville s'était retiré à Cadix, pour laisser aux

influences pacifiques le temps d'agir au Maroc, et particulièrement

pour attendre le résultat des démarches du consul anglais. «Tout ce

qu'on fera de démonstrations et de menaces, écrivait-il le 10 juillet

au ministre de la marine, ne pourra que servir les projets de nos

ennemis... Pour moi, à moins que le maréchal Bugeaud, poussé à bout,

ne déclare la guerre, ou à moins d'ordres contraires du gouvernement,

je suis bien décidé à ne pas paraître sur les côtes du Maroc. Je ferai

en sorte que l'on me sache dans le voisinage, prêt à agir si la

démence des habitants du Maroc nous y forçait; mais j'éviterai de

donner par ma présence un nouvel aliment à l'excitation des esprits.»

Cette prudence ne lui faisait pas oublier le soin de notre influence

et de notre dignité, et il ajoutait: «Un seul cas me ferait passer

par-dessus toutes ces considérations, c'est celui où une escadre

anglaise viendrait sur les côtes du Maroc... Il est essentiel que

cette affaire ne soit pas traitée sous le canon d'une escadre

étrangère.» Quelques jours plus tard, en effet, au bruit que les

vaisseaux de la Reine arrivaient devant Tanger, il appareillait

aussitôt; mais les Anglais n'ayant fait que passer, il reprit son

poste d'observation. «J'étais sûr, écrivait M. Guizot à M. de Jarnac,

que M. le prince de Joinville jugerait avec beaucoup de sagacité et

agirait avec beaucoup de prudence; je ne me suis pas trompé.» Par

contre, le maréchal Bugeaud trouvait cette prudence excessive, et il

l'écrivait sans ménagement au prince, qui était peu habitué à recevoir

de tels reproches et nullement disposé à les mériter.

[Note 400: Le Roi était fort préoccupé des idées qui traversaient à ce

sujet l'esprit du maréchal Bugeaud. (Lettres du roi Louis-Philippe au

maréchal Soult, en juillet 1844. _Documents inédits._)]

Ainsi vers la fin de juillet de 1844, grâce à la patience de la

France, la guerre n'était pas encore ouvertement déclarée; mais il

était visible que cette patience touchait à son terme, et que si

l'obstination fanatique du Maroc persistait, force nous serait de

recourir aux grands moyens. On s'en rendait bien compte outre-Manche,

et la préoccupation y devenait chaque jour plus vive. À la Chambre des

communes, l'opposition dénonçait, avec une véhémence croissante, la

faiblesse du cabinet tory envers la France, et ces attaques trouvaient

écho dans l'opinion. Le cabinet en était troublé et sentait renaître à

notre endroit ses méfiances de la première heure. Certains ministres

commençaient à parler des armements à faire en vue d'un conflit

possible. Lord Aberdeen, tout en tâchant de calmer ses collègues, ne

manquait pas une occasion de répéter à notre représentant que «c'était

la plus grosse question qui se fût élevée entre les deux puissances,

depuis 1830». Et il ajoutait: «Je veux éviter le plus possible de

susciter des difficultés extérieures à M. Guizot, ou de prévoir les

extrémités, même les plus inévitables; mais de vous à moi, soyez sûr

que l'occupation définitive d'un point quelconque de l'empire marocain

par la France serait forcément un _casus belli_, et que, dans la

mesure même où vous paraîtriez prendre pied définitivement, nous

serions contraints de faire des démonstrations de guerre

proportionnelles[401].»

[Note 401: Dépêche de M. de Jarnac, en date du 29 juillet 1844.

(Notice sur lord Aberdeen, par M. DE JARNAC.)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 59 / 93 题