II

Le désaveu si nettement et si promptement prononcé par le gouvernement

français avait dissipé les humeurs et les méfiances du cabinet de

Londres. Tandis que sir Robert Peel s'empressait de rendre hommage à

notre loyale modération, lord Aberdeen ne rencontrait plus chez ses

collègues d'objection aux mesures qu'il voulait prendre pour retirer

de Taïti les agents compromettants: M. Pritchard, entre autres, fut

nommé à un consulat fort éloigné de là, dans les îles des Amis. En

même temps, le secrétaire d'État mesurait son langage public de façon

à ne pas aggraver les embarras parlementaires de M. Guizot. Dès le 1er

mars 1844, il disait, en réponse à une question de lord Brougham: «Je

crois devoir déclarer que ce désaveu a été absolument un acte

volontaire et spontané du cabinet français. Je n'ai pas écrit au

représentant du gouvernement de Sa Majesté à Paris, et pas un mot de

remontrance n'a été prononcé par l'ambassadeur lui-même... Je fais

cette déclaration de la manière la plus explicite, mais je m'attends à

voir les ministres du roi des Français attaqués par le parti de la

guerre et accusés d'avoir fléchi devant l'Angleterre. Le parti de la

guerre ne manquera pas de profiter de cette occasion, de même que je

sais parfaitement que tout ce que j'aurai fait, comme ce que je

n'aurai pas fait, sera interprété, en Angleterre, par les amis du

parti de la guerre français, comme un acte de soumission basse et

lâche à la France. Mais le parti de la guerre mérite aussi peu

d'attention en France qu'il en obtient heureusement peu en

Angleterre.»

Toutefois, si le cabinet britannique ne pouvait qu'être satisfait de

la conduite de notre gouvernement, il se demandait, en présence de

l'excitation des esprits en France et de divers symptômes dont la

«note» du prince de Joinville ne lui paraissait pas le moins

inquiétant, si le pouvoir ne risquait pas de tomber, d'un jour à

l'autre, aux mains du parti que lord Aberdeen appelait «le parti de la

guerre», et il prenait ses précautions en conséquence. Il était bien

résolu, dans ce cas, à refaire contre la France la coalition de 1840.

Lord Wellington, entre autres, ne s'en cachait pas dans ses

conversations avec les diplomates étrangers. De là, dans la pratique

de l'entente cordiale, une certaine réserve; plus que jamais, le

cabinet britannique se préoccupait de ne pas sacrifier à cette entente

les bons rapports avec les puissances continentales, notamment avec la

Prusse qu'il comblait de témoignages d'amitié et qu'il appelait

«l'alliée naturelle» de l'Angleterre[386].

[Note 386: Dépêches de M. de Bunsen, citées par HILLEBRAND,

_Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. 583, 584.]

Les ennemis de la France en Europe voyaient cette situation et

tâchaient d'en profiter. Ainsi s'explique la visite retentissante,

soudaine, impétueuse, que le Czar vint faire alors à la reine

Victoria. Depuis quelques mois déjà, il laissait pressentir ce voyage,

mais pour un avenir plus ou moins éloigné, quand, à la fin de mai

1844, évidemment déterminé par ce qui lui revenait des rapports de

l'Angleterre et de la France, il se décida si brusquement que la cour

de Windsor n'eut que quarante-huit heures pour se préparer à le

recevoir. Du reste, comme l'écrivait M. Guizot, Nicolas «aimait les

surprises et les effets de ce genre». Courtiser l'Angleterre pour la

détacher de la France, tel était son dessein. Il reprenait avec plus

d'éclat l'effort tenté, deux ans auparavant, par Frédéric-Guillaume

IV. Aussi, à Berlin, s'intéressait-on tout particulièrement à la

démarche du Czar. De cette ville où il était alors en congé,

l'ambassadeur de Prusse à Londres, M. de Bunsen, écrivait à sa femme:

«Ce voyage aura des résultats immenses. Tout est dans la main de

Dieu... Que veut l'Empereur? Premièrement, être désagréable au roi

Louis-Philippe. Deuxièmement, imiter le roi Frédéric-Guillaume IV dans

sa galanterie princière envers la souveraine des îles. Troisièmement,

disposer favorablement la reine Victoria, Peel, Wellington, et les

éloigner de la France... Pourquoi? Pour nulle autre chose que

celle-ci: pour des plans qui intéressent un prochain avenir et au

sujet desquels il ne voudrait pas voir l'Angleterre et la France sur

une même ligne[387].» À Paris, sans être aussi bien informé, on

pressentait ces mauvais desseins. «Ce voyage a donné ici fort à

penser, écrivait à une de ses amies d'outre-Manche un homme politique

de la gauche, M. Léon Faucher. Quand nous voyons apparaître les

corbeaux, nous croyons qu'ils accourent à la curée... Pour l'empereur

Nicolas du moins, _there is some plot in it..._ Pour séduire

Palmerston, l'on avait envoyé M. de Brunnow; pour séduire Peel, ce

n'est pas trop de l'Empereur lui-même[388].» M. Guizot affectait une

indifférence dédaigneuse, mais, évidemment, il était préoccupé. «Soyez

réservé, avec une nuance de froideur, écrivait-il à son ambassadeur à

Londres. Les malveillants ou seulement les malicieux voudraient bien

ici que nous prissions de ce voyage quelque ombrage ou du moins

quelque humeur. Il n'en sera rien... L'Empereur vient à Londres, parce

que la Reine est venue à Eu. Nous ne le trouvons pas difficile en fait

de revanche[389]...»

[Note 387: _Mémoires de Bunsen_, cités par M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER

dans son étude sur le _Conseiller de la reine Victoria_.]

[Note 388: Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p.

150.]

[Note 389: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 208.]

Arrivé en Angleterre, le 1er juin, Nicolas n'épargna rien pour gagner

l'affection de la Reine, pour inspirer confiance aux ministres, pour

séduire la nation, aussi bien la foule que l'aristocratie. Une fois

dans sa vie, l'autocrate superbe se faisait courtisan, gardant dans ce

rôle nouveau sa grande mine, y obtenant de véritables succès, succès,

il est vrai, plus de curiosité et d'étonnement que de sympathie

profonde, mais parfois gâtant ses effets par un certain manque de

mesure: tel le jour où il disait à la Reine: «Je prie Votre Majesté de

considérer toutes mes troupes comme lui appartenant.» Propos dont il

faisait ressortir encore plus l'énormité asiatique, en le rapportant

lui-même à plusieurs officiers anglais. Est-ce parce qu'il devinait le

sourire un peu incrédule que ses interlocuteurs avaient parfois peine

à retenir, qu'il répétait à tout venant: «Je sais qu'on me prend pour

un comédien, mais rien n'est plus faux; je suis sincère, je dis ce que

je pense, et je tiens parole[390].» Ces caresses à l'Angleterre se

doublaient toujours d'un coup de griffe contre la France. Dans ses

conversations avec sir Robert Peel et lord Aberdeen, le Czar, tout

entier à sa passion, parlait parfois si haut, criait si fort, qu'on le

priait de s'éloigner des fenêtres ouvertes et de se retirer en un

endroit où il ne pût être entendu du dehors. En venait-il à parler de

Louis-Philippe: «Personnellement, disait-il, je ne serai jamais son

ami.» Sur M. Guizot: «Je ne l'aime pas du tout. Je l'aime moins encore

que Thiers; celui-ci est un fanfaron, mais il est franc; il est bien

moins nuisible, bien moins dangereux que Guizot.» Sur les Français en

général: «Je fais grand cas de l'opinion des Anglais; mais ce que les

Français disent de moi, je n'en prends nul souci, je crache dessus.»

Les ministres britanniques écoutaient ces violences, sans y adhérer,

mais aussi sans les contredire; il n'entrait pas dans leur jeu de

détruire des préventions qui empêchaient cette alliance franco-russe,

toujours fort redoutée à Londres. Néanmoins, sir Robert Peel ne laisse

pas ignorer au Czar «qu'un des principaux désirs de sa politique était

de voir le trône de France, après la mort de Louis-Philippe, passer

sans convulsion au plus proche héritier légitime de la dynastie

d'Orléans». Nicolas ne combattit pas directement cette idée, mais il

exposait les raisons pour lesquelles on ne pouvait compter ni sur la

tranquillité intérieure de la France ni sur la durée de son entente

avec l'Angleterre. «La première bourrasque dans les Chambres

françaises emportera cette entente, dit-il. Louis-Philippe essayera de

résister, et, s'il ne se sent pas assez fort, il se mettra à la tête

du mouvement, pour sauver sa popularité.»

[Note 390: C'est principalement aux Mémoires du baron de Stockmar que

nous empruntons ces détails et ceux qui vont suivre sur les

conversations du Czar.]

Malgré ses protestations répétées «qu'il n'était pas venu avec des

vues politiques», le Czar mettait volontiers la conversation sur la

question d'Orient, préoccupation dominante de la diplomatie russe. «La

Turquie est en train de mourir, disait-il. Nous pouvons chercher les

moyens de lui sauver la vie: nous n'y réussirons pas. Elle mourra...

Ce sera un moment critique.» Il affirmait «ne pas vouloir un pouce de

son territoire», et croire aussi au désintéressement de l'Angleterre.

Alors revenait son idée fixe. «Dans cette crise, déclarait-il, je ne

redouterai que la France. Que voudra-t-elle? Je la redoute sur bien

des points: en Afrique, dans la Méditerranée, en Orient même. Vous

souvenez-vous de l'expédition d'Ancône? Pourquoi n'en ferait-elle pas

une semblable à Candie, à Smyrne?» Et il montrait alors cette

intervention de la France mettant le feu aux poudres, amenant une

conflagration générale. «On ne peut, ajoutait-il, stipuler maintenant

sur ce qu'on fera de la Turquie après sa mort...; mais il est

nécessaire de considérer, honnêtement, raisonnablement, le cas

possible de cette chute; il est nécessaire de s'entendre sur des idées

justes, d'établir un accord loyal en toute sincérité.» En réalité, son

dernier mot, son arrière-pensée persistante était un nouveau traité du

15 juillet 1840, une entente à quatre, en dehors de la France, sur le

partage de l'empire ottoman. Il tâtait le terrain; ne pouvant encore

poser les bases d'une telle convention, il en lançait au moins l'idée

et tâchait de la faire accepter. Y réussit-il? Dans les explications

que lord Aberdeen donna tout de suite à M. Guizot sur la visite

impériale, il lui affirma que le Czar, tout en causant longuement de

l'Orient, n'avait rien obtenu du cabinet anglais, mieux encore, qu'il

ne lui avait rien proposé[391]. La sincérité habituelle du secrétaire

d'État donne confiance dans sa parole: celle-ci paraît d'ailleurs

confirmée par une lettre intime de la reine Victoria au roi des

Belges, où nous lisons: «L'Empereur n'a absolument rien demandé[392].»

Et cependant ces assertions sont difficiles à concilier avec un

document, demeuré longtemps secret et publié, en 1854, lors de la

guerre de Crimée. Il s'agit d'un _memorandum_ qui fut envoyé à

Londres, à la fin de juin 1844, par M. de Nesselrode, et dans lequel

le chancelier russe résumait les conversations de son souverain avec

le cabinet anglais. Outre les déclarations déjà connues du Czar sur le

maintien désirable du _statu quo_ en Orient, sur la probabilité d'une

catastrophe, sur l'utilité d'un accord entre l'Angleterre et la Russie

pour parer aux dangers de cette catastrophe, ce document contenait

l'affirmation précise et réitérée, non que les conditions de cette

entente fussent d'ores et déjà fixées, mais que le «principe» en était

«arrêté» et qu'il y avait, entre les deux gouvernements, «engagement

éventuel de se concerter s'il arrivait quelque chose d'imprévu en

Turquie»; le _memorandum_ ne dissimulait pas que ce concert se ferait

en dehors de la France; il indiquait même expressément que la Russie

et l'Autriche étant déjà d'accord, l'adhésion de l'Angleterre

suffirait pour que la France «fût dans la nécessité de suivre». Ce

n'était pas absolument ce que lord Aberdeen communiquait à M. Guizot.

Y avait-il donc, de la part du ministre anglais, en 1844,

dissimulation à notre égard? Ou bien le gouvernement russe, en croyant

avoir obtenu cet «engagement éventuel», était-il sous l'empire d'une

illusion volontaire ou non? En tout cas, s'il y avait illusion, on ne

jugea pas utile, à Londres, de la dissiper; on y reçut le

_memorandum_, sans faire aucune objection[393]. Nicolas se crut donc

autorisé à compter qu'en cas de crise orientale, il s'entendrait

facilement avec l'Angleterre contre nous ou du moins en dehors de

nous. Cette impression persistait chez lui à la veille de la guerre de

Crimée et ne fut pas pour peu dans la témérité provocante avec

laquelle le Czar se conduisit alors envers la France, dans le

sans-gêne avec lequel, au commencement de 1853, il proposa à l'envoyé

de la reine Victoria une entente pour le partage de l'empire ottoman,

laissant voir que, ce marché fait, il se moquerait de ce qu'on

pourrait penser à Paris. Aussi sa déception fut-elle terrible, quand

il vit, au contraire, les deux puissances occidentales unies et armées

contre la Russie.

[Note 391: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 212.]

[Note 392: Cité dans _The Life of the Prince Consort_, par sir

Théodore MARTIN.]

[Note 393: S'il faut en croire une assertion formelle de lord

Malmesbury dans ses _Mémoires_ (vol. I, p. 402), il y aurait eu plus

encore. Cet homme d'État a consigné en effet sur son journal, à la

date du 3 juin 1853, qu'en 1844, un _memorandum_ secret avait été

signé, à Londres, par le Czar d'une part, par Robert Peel, Wellington

et Aberdeen d'autre part; il avait pour objet d'assurer à la Russie,

sans consulter la France, son protectorat sur les Lieux saints et sur

la religion grecque en Turquie. L'existence de cette pièce, connue

seulement de la Reine, était révélée à chaque nouveau ministre des

affaires étrangères lors de son entrée en fonction. C'était ainsi que

lord Malmesbury l'avait connue, lorsqu'il avait été chargé du _foreign

office_, peu avant de raconter ces faits dans son journal. L'assertion

est précise et paraît fort autorisée. Je sais cependant qu'en

Angleterre des personnes bien placées pour connaître les faits, et

particulièrement pour avoir été informées de tous les actes de lord

Aberdeen, ne croient pas à l'existence d'un _memorandum_ signé par les

ministres anglais. À leur avis, lord Malmesbury avait dû faire une

confusion avec le _memorandum_ de M. de Nesselrode. Les éléments nous

manquent, en France, pour éclaircir cet incident. C'est aux historiens

anglais qu'il appartient de le faire.]

Nicolas ne devait donc pas retirer, dans l'avenir, le fruit qu'il

espérait de sa démarche. Avait-il du moins réussi, dans le présent, à

détruire ou seulement à ébranler l'entente cordiale des deux

puissances occidentales? Sans doute les ministres anglais ne cachaient

pas la satisfaction que leur causaient la visite et les avances du

Czar: il leur était agréable d'être ainsi courtisés, et les

dispositions de la Russie leur paraissaient un en-cas fort utile pour

le jour où un revirement parlementaire changerait la politique

française. Mais ils n'en désiraient pas moins, pour le moment,

continuer l'entente cordiale; ils se sentaient même d'autant mieux à

l'aise pour l'afficher que, désormais, on ne pouvait plus, autour

d'eux, les accuser d'y sacrifier les bons rapports avec les autres

puissances continentales. Quant à la reine Victoria, nous connaissons

ses impressions, par ses lettres au roi des Belges et par son

journal[394]: d'abord assez prévenue contre le Czar et ayant appris sa

visite avec ennui, tant d'efforts pour lui plaire ne l'avaient pas

trouvée insensible. «Certainement, écrivait-elle, cette visite est un

grand événement et un grand compliment: le peuple ici en est très

flatté.» Elle croyait découvrir en Nicolas, à défaut de l'étendue et

de la culture d'esprit qui l'avaient tant intéressée chez

Louis-Philippe, certaines qualités de coeur, une sincérité, une

chaleur dans les affections de famille, qu'elle «ne pouvait s'empêcher

d'aimer». Et puis, elle se prenait de compassion pour le fond de

tristesse qu'elle apercevait derrière ce masque superbe[395]. Mais, si

séduite ou touchée qu'elle pût être, la Reine, comme ses ministres,

souhaitait vivement que cet incident ne changeât rien aux relations

amicales nouées avec la cour de France. Elle était fort préoccupée de

la pensée que le bruit fait autour du voyage impérial pouvait

détourner Louis-Philippe de lui rendre à Windsor, comme il en avait

annoncé l'intention, la visite qu'elle lui avait faite à Eu. Aussi,

dans la lettre même où elle racontait au roi des Belges ses

impressions sur son hôte, elle ajoutait: «J'espère que vous

persuaderez au Roi (Louis-Philippe) de venir tout de même au mois de

septembre. Notre intention et notre politique n'ont rien d'exclusif;

nous tenons à être en bons termes avec tous. Et pourquoi pas? nous

n'en faisons pas mystère.» Louis-Philippe était sans doute fort

désireux de répondre au voeu de la Reine. Mais avant qu'il pût le

faire, d'autres difficultés plus graves encore allaient mettre en

péril l'entente cordiale. Cette fois, ce n'est plus en Océanie, c'est

en Afrique qu'il faut porter nos regards.

[Note 394: _The Life of H. R. H. the Prince Consort_, par sir Théodore

MARTIN.]

[Note 395: La Reine écrivait le 4 juin 1844: «L'Empereur fait à Albert

et à moi l'impression d'un homme qui n'est pas heureux et sur lequel

son immense puissance et sa position pèsent lourdement et

péniblement.» Elle ajoutait un peu plus tard: «Il n'est pas heureux,

et ce fond de tristesse qui se lit sur ses traits nous faisait parfois

de la peine. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne peux pas m'empêcher

de le plaindre.»]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 58 / 93 题