TAÏTI ET LE MAROC.

(Février-septembre 1844.)

I. Le protectorat de la France sur les îles de la Société. Le

protectorat est changé en prise de possession. Le gouvernement

français ne ratifie pas cette prise de possession. Il est

violemment critiqué dans la Chambre et dans la presse.--II.

Impression produite en Angleterre. Voyage du Czar à

Londres.--III. Abd el-Kader sur la frontière du Maroc. Attaques

des Marocains. Envoi d'une escadre sous les ordres du prince de

Joinville. Instructions adressées au prince et au maréchal

Bugeaud. Attitude de l'Angleterre. Impatience du maréchal et

réserve du prince.--IV. Incident Pritchard. Grande émotion en

Angleterre et en France. Négociations entre les deux cabinets.

Excitation croissante de l'opinion des deux côtés du détroit.--V.

Bombardement de Tanger. Bataille d'Isly. Bombardement de Mogador

et occupation de l'île qui ferme le port de cette ville.--VI.

Effet produit par ces faits d'armes en Angleterre. Un conflit

avec la France paraît menaçant. Attitude de l'Europe.--VII. Le

gouvernement français comprend la nécessité d'en finir.

Arrangement de l'affaire Pritchard et traité avec le Maroc.

Attaques des oppositions en France et en Angleterre. Injustice de

ces attaques.

I

À peine l'entente cordiale venait-elle, en janvier et février 1844,

d'être solennellement proclamée et ratifiée dans les parlements de

France et d'Angleterre, qu'avant même la fin de ce mois de février, la

nouvelle d'un incident survenu aux antipodes menaçait de ranimer, de

chaque côté du détroit, les méfiances et les irritations mal éteintes

de 1840. C'était, semblait-il, la loi rigoureuse imposée à M. Guizot

et comme le prix dont la Providence lui faisait payer sa longue vie

ministérielle, de ne pouvoir jamais se reposer sur un succès:

aussitôt qu'il se flattait d'être sorti d'une difficulté, une autre

surgissait, remettant tout en question et l'obligeant à recommencer la

même lutte.

Pour comprendre quel était l'incident qui arrivait à la traverse de

l'entente cordiale, il convient de reprendre les faits d'un peu plus

haut. Le gouvernement du roi Louis-Philippe s'était rendu compte que

la question de l'équilibre entre les puissances, autrefois

circonscrite sur un coin du globe, se posait maintenant dans toutes

les parties du monde, et que, dès lors, la France devait penser à se

faire sa place jusque dans les régions les plus éloignées. Non sans

doute qu'il voulût se lancer à la légère dans une politique de guerres

et de conquêtes coloniales; il estimait qu'en ce genre c'était bien

assez de l'Algérie, et il avait récemment décliné des invitations

pressantes de tenter une entreprise sur Madagascar. Mais, à défaut de

vastes établissements territoriaux, il cherchait à créer, près des

grandes terres ou au milieu des grandes mers qui s'ouvraient à

l'action européenne, des stations où notre commerce pût trouver un

appui et notre marine un refuge. L'Afrique attira tout d'abord son

attention: nous y avions déjà pied par l'Algérie, le Sénégal et l'île

Bourbon. De 1841 à 1844, non sans exciter la mauvaise humeur de

l'Angleterre, des établissements fortifiés furent créés à l'embouchure

des principaux fleuves du golfe de Guinée, et possession fut prise, au

nord du canal de Mozambique, des îles de Mayotte et de Nossi Bé. Il y

avait aussi quelque chose à faire dans cette Océanie que, depuis un

siècle, nos navigateurs avaient tant de fois explorée. Dès la fin de

1839, on avait songé à s'installer dans la Nouvelle-Zélande; il fallut

y renoncer; les Anglais, prévenus de notre dessein, nous avaient

devancés. En 1841, l'amiral Dupetit-Thouars reçut mission d'occuper

les îles Marquises, ce qu'il fit en 1842. S'il s'en fût tenu là,

aucune difficulté ne se serait produite, et l'opinion publique en

Europe eût à peu près ignoré cet incident lointain. Mais l'amiral,

homme d'initiative hardie, voulut faire davantage. À peu de distance

des Marquises, se trouvait un autre archipel plus considérable et plus

connu; c'étaient les îles de la Société et, parmi elles, la charmante

Taïti, qu'on appelait «la reine des mers du Sud». De longue date,

l'influence anglaise y était prépondérante. Des missionnaires

méthodistes, à la fois prédicants et trafiquants, soutenus par la

puissante «société des missions de Londres», s'étaient emparés de

l'esprit de la reine Pomaré et gouvernaient sous son nom, fort jaloux

de leur autorité et ne se gênant pas pour maltraiter les prêtres ou

les marins français qui s'aventuraient dans ces régions. Le plus

important d'entre eux, investi par lord Palmerston des fonctions de

consul d'Angleterre, était un nommé Pritchard, personnage remuant,

retors, sournois, opiniâtre, avide de domination, pénétré jusqu'à la

moelle de tout ce que l'orgueil anglais et le fanatisme protestant

peuvent contenir d'animosité contre la France et contre le

catholicisme. À Londres, dans le monde religieux et dans celui des

affaires, on s'était habitué à considérer les îles de la Société comme

dépendant moralement de l'Angleterre. Aucun lien officiel cependant ne

les y rattachait. Deux fois, le gouvernement britannique avait refusé

le protectorat qui lui était offert. Estimait-il que l'état de choses

existant lui donnait autant d'influence, avec moins de charges et de

responsabilité? Ce fut vers cet archipel que l'amiral Dupetit-Thouars,

agissant absolument en dehors de ses instructions, se dirigea, après

avoir pris possession des îles Marquises; déjà, quelques années

auparavant, il y avait paru pour soutenir les réclamations de nos

nationaux; ayant appris que de nouvelles vexations avaient été, depuis

lors, infligées à des Français, il voulut profiter de ce qu'il était

en force dans ces parages, pour les réprimer. Il le prit sur un ton

assez haut avec la reine Pomaré, et lui demanda un compte sévère de

ces vexations. La reine, fort gênée d'avoir à rendre ce compte et fort

effrayée de ce qu'il pourrait lui en coûter, privée d'ailleurs des

conseils de M. Pritchard, alors absent, trouva que le meilleur moyen

de sortir d'embarras était d'offrir de se placer sous le protectorat

de la France. L'amiral, qui avait lui-même fait suggérer cette offre,

l'accepta aussitôt, sous la seule réserve de la ratification du Roi,

et un traité fut passé à la date du 9 septembre 1842.

Le cabinet de Paris n'apprit pas sans déplaisir une entreprise qu'il

n'avait ni ordonnée ni prévue. Il n'entrait pas dans sa politique

d'ajouter aux difficultés qui venaient de surgir au sujet du droit de

visite, une nouvelle cause de froissement avec l'Angleterre.

Volontiers il eût refusé ce protectorat. Mais l'influence française ne

serait-elle pas gravement compromise dans l'océan Pacifique, si elle y

débutait par une reculade? Et de plus, ne serait-ce pas fournir une

nouvelle arme à cette opposition, déjà si empressée à dénoncer les

prétendues faiblesses du Roi et de M. Guizot envers l'Angleterre? Le

17 avril 1843, le cabinet se décida donc, assez à contre-coeur, à

accepter le protectorat. L'émotion fut vive à Londres: des meetings

furent provoqués par le parti des Saints, des démarches faites auprès

des ministres. Mais, après tout, l'Angleterre s'était refusée à

acquérir aucun droit sur Taïti, et la reine Pomaré avait usé de son

indépendance. Lord Aberdeen ne put le contester et se borna à

demander, en faveur des missionnaires anglais, certaines assurances

que notre cabinet s'empressa de lui donner très complètes. Cette

satisfaction obtenue, le secrétaire d'État, sans «reconnaître»

expressément notre protectorat, déclara «ne pas le mettre en

question», et enjoignit à ses agents de ne «soulever» à ce sujet

aucune «difficulté». En France, le public s'occupa peu de cette

affaire et s'y intéressa encore moins. «Je vous assure, écrivait alors

M. Désages à M. de Jarnac, qu'on n'est pas fort engoué, à Paris, de

toutes ces occupations polynésiennes. Parce que les Anglais mangeaient

du sauvage, nos gens étaient jaloux et voulaient en manger. Ils s'en

dégoûteront bientôt, pour peu qu'on leur en serve encore. C'est un

très drôle de pays que le nôtre[374].» Quant à l'opposition, ne

trouvant pas moyen d'accuser le ministère de couardise, elle lui

reprocha sa témérité, contesta l'opportunité des établissements

océaniens et chercha à les restreindre: il fallut, pour obtenir le

vote des crédits nécessaires, qu'un long discours de M. Guizot

expliquât et justifiât l'entreprise[375].

[Note 374: Lettre du 30 mais 1843. (_Document inédits._)]

[Note 375: Séances des 10-12 juin 1843.]

Telle était la situation, et personne ne pensait plus à cette affaire,

quand, vers le 17 février 1844, arriva la nouvelle que l'amiral

Dupetit-Thouars, revenu à Taïti, en novembre 1843, après quatorze mois

d'absence, avait soulevé une question de pavillon au moins douteuse,

et saisi le prétexte du refus opposé à ses exigences par la reine

Pomaré, pour prononcer sa déchéance et substituer au protectorat une

prise de possession directe des îles de la Société. Que s'était-il

donc passé qui pût expliquer cet acte violent? L'amiral arguait des

intrigues contre le protectorat, fomentées par les missionnaires

protestants et appuyées par certains officiers de la marine anglaise;

il se plaignait que la reine, surtout depuis le retour de M.

Pritchard, fût retombée sous des influences hostiles à la France. Cela

était vrai. Mais, malgré tout, le protectorat subsistait et n'avait

rencontré aucune résistance matérielle; la reine protestait de sa

volonté de s'y soumettre; quant aux agents anglais, les instructions

envoyées de Londres leur enjoignaient de prendre une attitude plus

correcte. Ces difficultés et ces mauvaises volontés ne dépassaient

donc pas ce qu'on devait prévoir dans une entreprise de ce genre et ce

qu'on pouvait surmonter avec un peu de patience et d'adroite fermeté.

L'amiral n'en avait pas jugé ainsi. Ne considérant que le théâtre

particulier où il agissait, il avait cru un acte de force nécessaire

pour grandir le prestige de la France au regard des indigènes et pour

rabattre l'orgueil anglais. Il savait bien que, cette fois encore, il

agissait sans instruction: mais il jugeait bon de forcer un peu la

main à un gouvernement que les journaux disaient si timide, et il

s'imaginait ainsi répondre au sentiment national[376].

[Note 376: À ce propos, le chancelier Pasquier écrivait à M. de

Barante, le 14 septembre 1844: «Nos marins, à présent, ont toujours en

vue ces malheureux journaux dont ils prennent les excitations pour la

voix de la France entière, et, grâce à cette grossière erreur, ils

croiraient volontiers que le premier coup de canon tiré par eux serait

la résurrection de toutes les gloires qui se sont ensevelies dans

celles de l'Empire. Le défunt amiral Lalande a donné un bien funeste

exemple, par la correspondance que, pendant sa station dans les mers

de Grèce, il a entretenue avec un ou deux journalistes; il en a été

payé par des salves d'éloges auxquelles tous ses semblables, en grade

et en position, aspirent maintenant, comme moyen de monter plus haut

encore.» (_Documents inédits._)]

«C'est une tuile qui tombe sur la tête du cabinet», écrivit le duc de

Broglie, à la nouvelle de ce qui s'était passé à Taïti[377]. À quelque

parti que s'arrêtât le gouvernement, les difficultés étaient grandes.

S'il ratifiait l'annexion, il ne pouvait se faire illusion sur la

façon dont elle serait prise par l'Angleterre qui, l'année précédente,

avait eu tant de peine à laisser passer le simple protectorat;

l'émotion s'y manifestait tout de suite si vive, que lord Aberdeen

n'obtenait pas sans peine de ses collègues qu'ils attendissent la

décision du gouvernement français, avant de prononcer quelque parole

irritante. La possession de Taïti valait-elle pour nous le sacrifice

de cette entente cordiale, proclamée naguère un si heureux événement?

D'autre part, il n'y avait pas plus à se faire illusion sur l'effet

que produirait en France le désaveu de l'amiral; sans doute

l'opposition s'était montrée, en 1843, très froide pour nos

établissements océaniens; mais du moment où elle trouverait un

prétexte à accuser le ministère d'avoir peur de l'Angleterre, elle ne

manquerait certainement pas de le saisir: le langage de ses journaux

le faisait déjà pressentir[378]. Le ministère pesa toutes ces

difficultés, et, après délibération, se conformant à l'avis très

arrêté du Roi, il décida de ne pas ratifier l'acte de l'amiral

Dupetit-Thouars. Le 26 février 1844, le _Moniteur_ publia une note qui

se terminait ainsi: «Le Roi, de l'avis de son conseil, ne trouvant

pas, dans les faits rapportés, des motifs suffisants pour déroger au

traité du 9 septembre 1842, a ordonné l'exécution pure et simple de

ce traité et l'établissement du protectorat français dans l'île de

Taïti.»

[Note 377: _Documents inédits._]

[Note 378: Le duc de Broglie écrivait, le 24 février 1844: «Les

journaux de l'opposition ont hésité quelque temps pour voir de quel

côté pencherait le ministère. Ne pouvant rester aussi longtemps

incertains que lui, ils ont pris leur parti pour la gloire, et vont

lui faire une obligation de poursuivre sa marche triomphante dans

l'océan Pacifique.» (_Documents inédits._)]

L'explosion de la presse de gauche dépassa en violence ce qu'on

pouvait attendre. Phénomène plus grave encore et qui s'était déjà

produit lors de l'affaire du droit de visite, l'émotion gagna le grand

public, et le parti conservateur lui-même parut troublé. Le reproche

de reculer devant l'Angleterre se trouvait faire un effet terrible.

C'est que la blessure du 15 juillet 1840 était toujours à vif. Et

même, comme nous l'avons pressenti, l'éclat avec lequel le

rapprochement des deux cabinets avait été proclamé, portait la nation

à se montrer d'autant plus susceptible que son gouvernement lui

paraissait suspect de ne pas l'être assez. Les adversaires de M.

Guizot estimèrent qu'un tel état des esprits leur offrait l'occasion

de prendre la revanche de leurs échecs. Ils convinrent donc aussitôt

d'une attaque dans laquelle devaient se réunir toutes les nuances de

l'opposition. M. Molé réclama pour un de ses amis de la Chambre des

députés, M. de Carné, l'honneur de déposer l'interpellation et de

porter les premiers coups. La bataille s'annonçait très vive. Du côté

du ministère, on n'était pas sans inquiétude, et le duc de Broglie

écrivait à son fils: «La majorité est mécontente, hargneuse et

intimidée[379].»

[Note 379: Lettre du 29 février 1844. (_Documents inédits._)]

La discussion s'ouvrit le 29 février 1844. Elle ne sembla pas d'abord

bien tourner pour le gouvernement. Vainement M. Guizot déployait-il

toute son éloquence, exposait-il les faits en détail pour prouver

«l'erreur» de l'amiral Dupetit-Thouars, et repoussait-il avec émotion

le reproche de pusillanimité; ses adversaires touchaient des cordes

faciles à faire vibrer, en dénonçant les intrigues de l'Angleterre et

en s'indignant de voir frapper un marin coupable d'avoir «porté haut

la susceptibilité pour l'honneur national», tandis que le ministre

qui, dans l'affaire du droit de visite, avait «méconnu la dignité du

pavillon français», restait à sa place. À la fin du second jour,

l'opposition se croyait assurée du succès. M. Guizot, effrayé,

demanda le renvoi au lendemain. Dans la soirée, de grands efforts

furent faits pour éclairer les députés sur les conséquences du vote

qu'ils allaient émettre. Chez la duchesse d'Albufera, où il y avait

réception, M. de Rothschild allait de l'un à l'autre, disant: «Vous

voulez la guerre; eh bien, vous l'aurez... Dans peu de jours, on se

tirera des coups de canon[380].» L'avertissement fit réfléchir, et le

lendemain, à la reprise des débats, la majorité parut raffermie. Au

vote, malgré le scrutin secret réclamé par les amis de M. Molé,

l'ordre du jour de blâme fut repoussé par 233 voix contre 187: 46 voix

de majorité! les plus optimistes n'en espéraient pas tant. Il est vrai

que M. Guizot, en repoussant hautement tout blâme direct ou indirect,

et en posant sur ce point la question de cabinet, avait jugé prudent

de déclarer qu'il ne sollicitait pas une approbation formelle de sa

conduite. «C'est un acte qui commence, ajoutait-il; l'avenir montrera

si nous avons eu pleinement raison de l'accomplir; nous restons dans

notre responsabilité, la Chambre reste dans son droit de critique;

nous ne demandons rien de plus.»

[Note 380: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

Battue au Parlement, l'opposition ne baissa pas de ton dans la presse.

Les journaux semblaient chercher, chaque jour, une épithète plus

flétrissante à accoler au nom des ministres. Le _National_ ouvrit une

souscription pour offrir une épée d'honneur à l'amiral Dupetit-Thouars;

deux cents élèves de l'École polytechnique étant venus souscrire dans

les bureaux du journal, l'école fut consignée pendant quinze jours. Le

prince de Joinville, alors âgé de vingt-six ans, déjà contre-amiral,

avait conquis dans la marine un prestige semblable à celui de son jeune

frère le duc d'Aumale dans l'armée de terre; esprit brillant, vif, de

feu pour tout ce qui lui paraissait intéresser la grandeur de la France,

il crut devoir choisir ce moment pour publier sur l'_État des forces

navales de la France_ une note non signée, mais dont tout le monde

savait qu'il était l'auteur; supposant une guerre avec l'Angleterre,

tout en se défendant de la vouloir, il établissait l'insuffisance de

notre flotte et dénonçait la négligence de l'administration de la marine

qu'il accusait de s'être endormie et d'avoir endormi le pays. Il est

d'usage, en France, et encore plus en Angleterre, de pousser de temps à

autre de pareils cris d'alarme[381]: mais, dans le cas présent, les

circonstances générales et la qualité de l'auteur donnaient à l'incident

une gravité particulière. Les adversaires du cabinet s'emparèrent

aussitôt de cette publication, à ce point que le gouvernement jugea

nécessaire de faire adresser au jeune amiral une remontrance par le

_Journal des Débats_[382].

[Note 381: Quelques mois plus tard, lord Palmerston jetait, au delà de

la Manche, un cri d'alarme tout semblable, et il écrivait, le 10

novembre 1844, à son frère: «Si la rupture avait éclaté, les Français

auraient pu frapper quelque coup dangereux, avant que nous eussions

été en mesure de nous défendre contre eux.» (BULWER, _Life of

Palmerston_, t. III, p. 142.)]

[Note 382: Dans son article, le _Journal des Débats_ dénonçait la

manoeuvre par laquelle on prétendait exploiter «contre le gouvernement

du Roi» un «entraînement naturel à l'âge du prince et particulier,

dit-on, à son caractère»; il parlait de «popularité trompeuse», de

«triomphe suspect»; puis, montrant ce qu'avait d'incorrect cet appel à

la publicité fait par un officier général et par un prince: «On ne

peut pas, disait-il, être à la fois sur les marches d'un trône et sur

la brèche de la polémique quotidienne.»]

Pendant ce temps, dans les deux Chambres, l'opposition saisissait,

inventait tous les prétextes de rouvrir des discussions sur la

malheureuse affaire de Taïti, plutôt pour fatiguer le cabinet et

entretenir l'agitation, que dans l'espoir de faire revenir la majorité

sur son vote. «Vous dites, lui répondait M. Guizot, que vous ne vous

laisserez pas décourager. Ne croyez pas que nous nous laissions

décourager davantage[383].» Les violences auxquelles le ministre se

heurtait ne le troublaient pas: c'était seulement pour lui une

occasion d'exprimer, une fois de plus, ce mépris hautain qui n'était

pas la forme la moins saisissante de son éloquence. «J'aime mieux,

disait-il, subir, en passant, certains dégoûts, que les ramasser de ma

propre main pour les renvoyer à ceux qui me les jettent[384].» Loin,

du reste, d'abaisser le drapeau de l'entente cordiale, il le tenait

plus droit et plus haut que jamais. «Nous donnons, s'écriait-il en

finissant l'un de ses discours, le spectacle de la paix sincère et

sérieuse entre deux grandes nations fières et jalouses. C'est là un

spectacle qui fait l'orgueil de notre temps et l'orgueil du cabinet

qui n'a fait à ce grand résultat aucun sacrifice qui puisse être

regardé comme une atteinte réelle aux intérêts du pays. Messieurs, si,

pour obtenir de tels résultats, il fallait savoir être patient et

attendre longtemps la justice du pays, nous saurions nous y résigner

et attendre; mais la justice du pays ne nous a pas un moment manqué;

c'est elle qui nous a encouragés et soutenus dans cette difficile

carrière; nous attendrons avec désir, mais avec patience, la justice

de l'opposition[385].»

[Note 383: Discours du 13 avril 1844.]

[Note 384: Discours du 19 avril 1844.]

[Note 385: Discours du 28 mai 1844.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 57 / 93 题