XVI

Depuis que le général Bugeaud a mis le pied sur la terre d'Afrique, au

mois de février 1841, nous l'y avons vu déployer une telle activité,

que, tout occupés à le suivre, nous n'avons pas, un seul moment,

détourné notre attention de ce théâtre. Avons-nous donc oublié que le

sort de l'Algérie ne se décidait pas seulement sur place, qu'il

dépendait aussi d'une lutte engagée sur un tout autre terrain, en

France, dans le parlement, et que là notre colonie naissante était

habituée à rencontrer des adversaires non moins redoutables que les

Arabes? Nous ne l'avons pas oublié: mais le gouverneur général avait

si bien pris possession de toute l'initiative, il avait tellement tout

attiré à soi et tout fait partir de soi, qu'à vrai dire, dans cette

entreprise, le parlement ne dirigeait plus, il suivait. Pour s'en

rendre compte, il suffit de jeter un rapide regard sur les débats

auxquels les affaires algériennes donnaient lieu, chaque année, dans

la Chambre des députés, à l'occasion des crédits supplémentaires, et

particulièrement sur les rapports que faisaient les commissions

chargées d'examiner ces crédits[360].

[Note 360: Cf. séances des 14 et 15 avril 1841, des 4 et 5 avril 1842,

des 23, 24 et 25 mai 1843, des 5 et 6 juin 1844.]

Au commencement de 1841, avant que le général Bugeaud eût encore pu

agir, les adversaires de l'Algérie avaient le verbe haut à la tribune

et ne craignaient pas d'y parler d'évacuation; si la commission des

crédits, dans son rapport, n'était pas allée jusque-là, elle se

refusait du moins à tout ce qui eût impliqué un projet d'occupation

permanente dans l'intérieur des terres; quant au ministère, il ne

croyait pas pouvoir lutter de front contre cette commission, et il

n'obtenait le vote des crédits contestés qu'en déclarant la question

de l'étendue et du caractère de l'occupation absolument réservée. Mais

les années suivantes, à mesure qu'en Afrique la conquête se développe

et s'affermit, un changement se produit à Paris, par contre-coup, dans

l'attitude du ministère et dans celle de la commission des crédits. Le

ministère ose dire ce qu'il veut; en 1842, il parle d'occuper certains

postes; en 1843, il allonge la liste de ces postes, sans dépasser

encore la seconde ligne, celle de l'intérieur du Tell; en 1844, il

fait un pas de plus, avoue et défend les établissements fondés sur la

limite du petit désert. Les commissions, de leur côté, si peu

favorables qu'elles soient par tradition à l'Algérie, sont obligées de

rendre hommage au gouverneur général et à ses succès, hommage

visiblement contraint et maussade en 1842, plus chaleureux en 1843 et

en 1844; forcées également d'accepter le fait accompli des

occupations, elles voudraient sans doute le limiter; chaque fois,

elles tâchent d'obtenir qu'on s'arrête où l'on est, ou tout au moins

qu'on aille moins vite; mais elles ne sont pas de force à lutter

contre l'impulsion victorieuse partie de l'Algérie, et lorsqu'elles

proposent une réduction de crédits, en 1842 comme en 1844, la Chambre,

visiblement pressée par l'opinion, leur donne tort.

Tout occupé qu'il fût de ce qui se passait sous ses yeux en Afrique,

le général Bugeaud suivait de loin, avec une attention passionnée, les

péripéties de la question algérienne en France. Il ne se contentait

pas d'y exercer une action indirecte, mais décisive, par ses succès

mêmes, qui enhardissaient les partisans de la colonie, décidaient les

hésitants, désarmaient ou discréditaient les adversaires. Il

prétendait y intervenir d'une façon plus directe; comme l'a dit M.

Guizot, «il se croyait engagé, à la fois, sur deux champs de bataille,

sur celui de la discussion publique à la tribune ou dans la presse, en

France, aussi bien que sur celui de la guerre, en Afrique, et il

voulait, en toute occasion, faire acte de présence et de vaillance

sur les deux».

Tout d'abord, il se préoccupe d'éclairer le ministère, de le stimuler,

au besoin même de le redresser. C'est avec M. Guizot qu'il est le plus

en confiance et s'épanche le plus volontiers. C'est sur lui qu'il

compte pour être son avocat dans le conseil des ministres et auprès du

Roi[361]. Dès la fin de 1841, il échangeait avec lui de longues

lettres où les diverses faces du problème algérien étaient examinées.

Ayant cru remarquer chez le ministre quelques doutes sur la

possibilité d'obtenir «la soumission complète des Arabes», il les

relève aussitôt. «Je suis assuré de cette soumission, dit-il, pourvu

que nous sachions persévérer.» La correspondance continue les années

suivantes. M. Guizot était tout disposé à seconder l'homme qu'il avait

fait appeler à la tête de l'Algérie. «J'ai joui de vos succès auxquels

j'avais cru d'avance, parce que j'ai confiance en vous, lui écrit-il

le 20 septembre 1842. Je vous ai soutenu dans le conseil et ailleurs,

toutes les fois que l'occasion s'en est présentée. Tenez pour certain

que mon amitié vous est acquise, que je vous la garderai fidèlement et

que je serai toujours charmé de vous la prouver.» Et le général

Bugeaud lui répond, le 18 octobre: «Oui, je compte sur vous, de loin

comme de près, et je m'honore de l'amitié dont vous me donnez

l'assurance.»

[Note 361: Sur la correspondance du général Bugeaud avec M. Guizot,

voyez les _Mémoires_ de ce dernier, t. VI, p. 387 et suiv., et t. VII,

p. 135 et suiv.]

Avec d'autres membres du cabinet, particulièrement avec le ministre de

la guerre, le gouverneur général était loin d'entretenir des relations

aussi cordiales. Il croyait le maréchal Soult hostile à sa personne et

froid pour l'Algérie, mettait à sa charge les mauvaises volontés,

souvent trop réelles, des bureaux de la guerre, se plaignait qu'il le

défendît mollement devant la Chambre et ne lui accordât pas les

récompenses auxquelles avaient droit ses officiers ou ses soldats, se

figurait même parfois qu'il voulait le dégoûter de son poste et qu'il

lui avait, sous main, préparé quelque successeur. L'imagination

facilement inquiète du gouverneur l'égarait. Si le maréchal Soult,

comme beaucoup d'autres, n'avait que tardivement pris goût à notre

entreprise en Afrique, il s'en occupait maintenant avec intérêt et

était sérieusement décidé à la faire réussir, en poussant la conquête

avec vigueur[362]; seulement, il redoutait les difficultés

parlementaires dont il se tirait mal, et, sans rien abandonner du

fond, il n'était pas disposé à braver les préjugés de la Chambre et à

brusquer ses hésitations, autant que l'eût désiré le général Bugeaud.

Loin de vouloir écarter ce dernier, il appréciait sa façon de mener la

guerre et se félicitait de ses succès; seulement, il eût aimé à y

avoir plus de part; il eût désiré que sa direction supérieure fût à la

fois plus réelle et plus visible; il était offusqué de l'indépendance

ombrageuse, de l'humeur absolue, de l'importance gênante de ce

prétendu subordonné qui se conduisait à peu près comme s'il avait reçu

d'avance une sorte de blanc-seing, et qui ne paraissait reconnaître à

son supérieur hiérarchique d'autre rôle que de lui fournir les moyens

d'action nécessaires ou de le couvrir devant le parlement. Depuis si

longtemps habitué à être un personnage considérable et illustre,

maréchal de France dès 1804, il avait peine à se laisser ainsi effacer

par celui qui, à cette date, n'était encore qu'un obscur vélite de la

garde impériale.

[Note 362: Lors de l'envoi du général Bugeaud en Algérie, il lui avait

donné les instructions suivantes: «Prendre une offensive hardie; faire

une guerre énergique, poussée à fond, en vue d'amener l'entière

soumission des Arabes et de préparer les voies à la colonisation qui,

seule, après la conquête, peut nous maintenir en possession du

territoire soumis par nos armes.»]

Ces dispositions réciproques amenèrent plus d'un froissement entre

deux hommes également susceptibles, et dont aucun n'avait reçu, de son

éducation première, ce tact, ce savoir-vivre qui apprend à ménager les

susceptibilités d'autrui. En 1842, divers indices donnèrent à penser

au gouverneur général qu'il était question de réduire l'effectif de

l'armée d'Afrique: cet effectif, notablement supérieur au chiffre

autorisé par la loi de finances, avait fourni prétexte à beaucoup de

critiques, de la part des députés comme des journaux, et le ministre

de la guerre, ennuyé de ces critiques, avait invité le gouverneur à

se restreindre au strict nécessaire. Fort ému, le général Bugeaud ne

se contenta pas d'adresser confidentiellement au gouvernement des

observations du reste très fortes et très fondées; il en appela à

l'opinion, par une brochure signée de son nom, où il combattait

vivement toute idée de réduction. Le maréchal Soult, choqué de cette

opposition publique faite par son subordonné à un dessein que celui-ci

lui supposait, manifesta son mécontentement. Le général Bugeaud, à son

tour, surpris et blessé de ce blâme, ne parut pas comprendre

l'incorrection de sa conduite. Dans cet incident, c'était le général

Bugeaud qui avait manqué de déférence envers le maréchal Soult;

d'autres fois, c'était le maréchal qui manquait d'égards envers le

général; témoin ce qui se passa lors de l'élévation de ce dernier au

maréchalat, en 1843. Contrairement aux promesses faites, cette

élévation subit des retards qui irritèrent le gouverneur à ce point

qu'il menaça de donner sa démission; de plus, lorsque la nomination

fut faite, le ministre de la guerre, par maladresse ou par rudesse

hautaine, annonça au nouveau dignitaire qu'une «condition» y était

mise, c'était qu'il exerçât encore ses fonctions en Algérie pendant un

an. Le mot de «condition» fit bondir Bugeaud, qui répondit au ministre

en termes pleins d'amertume. Dans ces regrettables conflits, M. Guizot

intervenait généralement comme pacificateur, pansant les blessures

respectives, mais sans pouvoir corriger les caractères.

Le gouverneur général ne se préoccupait pas seulement des dispositions

des ministres; il s'inquiétait aussi de vaincre ou de prévenir les

résistances et les hésitations de la Chambre. Tous les moyens d'action

que les circonstances lui offraient pour atteindre ce but, il les

saisissait avec empressement. Au printemps de 1841, un député de la

gauche, d'esprit droit et éclairé, M. de Corcelle, avait entrepris,

avec deux de ses amis, M. de Tocqueville et M. de Beaumont, un voyage

d'étude en Algérie. M. de Tocqueville étant tombé malade et M. de

Beaumont étant resté avec lui pour le soigner, M. de Corcelle se

trouva seul accompagner le général Bugeaud, dans sa première

expédition contre Mascara, assistant à ses combats et campant à ses

côtés. Un rapprochement s'opéra ainsi entre deux hommes que la

politique avait jusqu'alors séparés; le député se prit d'admiration

pour le général; le général donna son estime au député[363]. On ne

s'en tint pas là. Une correspondance assidue fit suite aux

conversations du bivouac. Le gouverneur trouvait en M. de Corcelle,

qui avait, à défaut d'influence, une grande considération dans son

parti, un utile intermédiaire auprès de ce monde de la gauche où il

avait personnellement peu d'accès. Il recevait par lui d'utiles

informations sur les dispositions des députés. En outre, toutes les

fois qu'il avait quelque vérité à mettre en lumière, quelque

prévention à dissiper, quelque erreur à redresser, il lui écrivait

longuement, prenant au besoin pour cela sur ses nuits; il savait que

sa lettre serait fidèlement communiquée et commentée; c'était sa façon

de prendre part à ces conversations de couloirs qui ont parfois autant

d'action sur les votes que les discussions en séance publique.

[Note 363: Quelque temps après, le général Bugeaud écrivait à M. de

Corcelle: «Votre lettre m'a renforcé dans l'opinion que vous êtes bien

l'homme le plus loyal et le plus généreux qu'il y ait au monde.»

(_Documents inédits._)]

Telle cependant que nous connaissons la nature du général Bugeaud, il

ne pouvait pas se contenter de ces moyens discrets, de cette

propagande à voix basse. À défaut de la tribune, où sa présence

obligatoire en Algérie ne lui permettait plus de monter, il usait

fréquemment, impétueusement, de la presse, non par l'entremise

d'écrivains officieux, mais par lui-même, montrant ainsi qu'il avait

le tempérament d'un de ces journalistes dont il disait volontiers tant

de mal. Que de fois les feuilles d'Alger publiaient des notes ou même

de longs articles de polémique qu'il avait écrits ou dictés dans son

cabinet ou sous sa tente, et dont non seulement les idées, mais le

tour trahissait l'auteur[364]! Parfois même, il ne prenait pas la

peine de se masquer pour descendre dans cette arène où les personnages

de son importance hésitent d'ordinaire à se commettre; il s'y jetait à

visage découvert, tout entier aux entraînements, aux emportements de

sa nature batailleuse. Ce genre de lutte ne lui était pas sain; il n'y

gardait pas le sang-froid qui faisait sa force sur les vrais champs de

bataille. Trouve-t-il, dans le _Siècle_, la lettre d'un député qui

critique la façon dont sont dirigées les affaires algériennes;

aussitôt il prend feu et envoie au journal une réplique véhémente,

trop véhémente, il devait le reconnaître lui-même. «Je le

confesse,--écrit-il à ce propos à M. de Corcelle qui lui avait adressé

d'amicales représentations,--je n'ai pas été assez modéré. Que

voulez-vous? j'ai les défauts de mes qualités; j'ai l'âme trop

vive[365].» Plus d'une fois, il aura à faire une confession semblable,

et toujours il donnera la même explication, invoquera la même excuse:

«J'avoue, écrira-t-il plus tard, que je suis très impressionnable aux

injustices. Mon humeur militante me fait riposter à l'instant même.

Quand j'ai le sentiment d'avoir bien fait et que je me vois jugé

faussement, à de grandes distances, je ne suis pas toujours maître de

mes mouvements... C'est cette ardeur de caractère et de tempérament

qui m'a fait triompher des Arabes. Je ne leur ai jamais permis de

mordre impunément ma queue et mes flancs. Mais je conviens que, dans

les relations sociales et parlementaires, il ne faut pas agir toujours

ainsi[366].» Il en convenait, mais ne s'amendait pas.

[Note 364: Lisez, par exemple, dans le _Moniteur algérien_ du 25

décembre 1843, un article de trois colonnes, signé: _Un touriste_.

C'est la prétendue conversation du «touriste» avec un officier qui lui

démontre comment la guerre était nécessaire et comment elle n'avait pu

se faire qu'avec des razzias. Le touriste était arrivé plein de

préventions contre «ces barbares razzias, condamnées par tous les

philanthropes et par toutes les âmes sensibles en France». L'officier

lui répond: «Qu'est-ce que la guerre en Europe et partout? N'est-ce

que la destruction des armées belligérantes? Non, c'est aussi une

attaque aux intérêts des peuples... On s'empare des grandes villes,

des centres de population et de commerce, de la navigation des fleuves

et des grandes routes; à la première guerre, on s'emparera des chemins

de fer. C'est en mettant la main sur tous ces grands intérêts que l'on

fait capituler les nations et qu'on fait la guerre. Avions-nous des

intérêts semblables à saisir en Afrique? Les villes, fort clairsemées,

ne sont que de misérables bourgades dont les habitants sont étrangers

au peuple arabe, qui les méprise; point de routes, point de

navigation, point de capitale, point de centre enfin... L'intérêt

agricole, que l'on néglige en Europe, est le seul vraiment que l'on

puisse blesser en Afrique. Il y est plus difficile à saisir que

partout ailleurs; car on ne trouve, chez les Arabes du moins, ni

villages ni fermes; ce peuple vit sous la tente, et toutes ses

richesses mobilières peuvent être transportées par les bêtes de somme

dont il dispose... Dès que nos colonnes se mettaient en mouvement, le

vide s'opérait devant nous: les villages se chargeaient sur les

chameaux, les mulets, les boeufs, et fuyaient avec les femmes et les

enfants... Il nous a fallu longtemps pour agir de manière à atteindre

les populations fugitives. Nous l'avons pu enfin, et, de ce moment,

vous avez vu commencer et progresser la pacification. C'est donc à la

razzia, qui vous faisait horreur, que nous devons tous nos progrès,

particulièrement cette sécurité qui vous a permis de visiter si

paisiblement une grande partie de l'Algérie.» Suivait une comparaison

entre la razzia algérienne et le bombardement européen, tout à

l'avantage de la première, présentée comme beaucoup moins cruelle.

Naturellement, le touriste finit par se déclarer convaincu et un peu

honteux des critiques qu'il avait faites. «Je fis des excuses à

l'officier, dit-il, et lui promis que la loyauté et l'humanité de

l'armée d'Afrique n'auraient pas de plus ardent défenseur que

moi.»--Peu après, le 28 avril 1844, le maréchal Bugeaud écrivait à M.

de Corcelle: «Je ne puis pas me résoudre à ménager la sottise de nos

philanthropes; je leur ai prouvé, dans le _Moniteur algérien_ du 25

décembre, que la razzia était un moyen de guerre indispensable...

S'ils ne veulent pas me comprendre, tant pis pour eux, car cela prouve

qu'ils sont des sots.» (_Documents inédits._)]

[Note 365: Lettre du 27 juillet 1843. (_Documents inédits._)]

[Note 366: Lettres du 8 juillet et du 28 septembre 1845. (_Documents

inédits._)]

À la vérité, la presse, qui depuis longtemps était en mauvais termes

avec lui, semblait avoir pris à tâche de piquer sans cesse ce taureau

si facile à exciter. Elle affectait de ne pas croire aux succès

obtenus, se scandalisait des procédés employés, et, toutes les fois

qu'il y avait un léger échec, un retour offensif de l'émir, elle

semblait se plaire à les grossir, à en tirer argument pour inquiéter

et décourager l'opinion. Quant au gouverneur, oubliant qu'un grand

esprit, dans une grande situation, doit savoir distinguer les choses

importantes des secondaires, ne s'attacher qu'aux premières et ne pas

s'embarrasser des autres, il ne pouvait prendre sur lui de dédaigner

ces attaques, si misérables qu'elles fussent. Il y ripostait souvent,

en souffrait toujours. Singulier état d'esprit: nul homme n'a plus

méprisé la presse, et nul ne s'est plus inquiété d'elle. Un soir,

causant avec quelques intimes: «Vous tous, mes amis, leur dit-il, vous

me croyez très heureux. Je devrais l'être en effet, et, cependant, je

ne le suis pas. Ces maudits journaux empoisonnent mon existence; ils

me calomnient, dénaturent mes actes, changent le bien en mal. Je sais

bien que l'on me dira que j'ai grand tort de me chagriner de

pareilles criailleries: mais empêcheriez-vous le lion piqué par un

moucheron de rugir? On ne commencera à me connaître, à m'apprécier,

que lorsque je ne serai plus[367].» Tel était le trouble douloureux où

il était ainsi jeté que, par moments, des tentations de découragement

lui traversaient l'esprit. Au printemps de 1844, à l'heure de son plus

grand succès et de son plus grand prestige, il se figure, sur on ne

sait quel bruit de presse ou de coulisses parlementaires, qu'il se

forme contre lui toute une conspiration d'injustice et d'ingratitude.

À quoi bon rester plus longtemps en Afrique? se demande-t-il en

écrivant à son confident M. de Corcelle; et il continue en ces termes:

«N'ayant plus à redouter le feu des Arabes, j'y serai sous les feux

croisés de toutes les idées fausses, de tous les préjugés, de toutes

les critiques de France. Il en serait de ceci comme il en a été de la

majorité à la Chambre des députés. Tant que l'émeute a grondé, on

s'est rallié autour de Casimir Périer et du ministère du 11 octobre;

dès que la situation a été plus calme, on s'est divisé et on a

attaqué. Je puis quitter à présent, avec la plus grande somme de

gloire qu'il soit possible d'obtenir en ce siècle. J'ai vaincu et

soumis les Arabes; j'ai refoulé Abd el-Kader dans un petit coin

montagneux sur la frontière du Maroc; j'ai mis en mouvement la

colonisation; j'ai inspiré une confiance qui a fait arriver de la

population et des capitaux; j'ai triplé le revenu en trois ans; j'ai

fondé le système de guerre et d'occupation qui est aujourd'hui dans la

conviction de toute l'armée; j'ai organisé l'administration des Arabes

qui se laissent gouverner aujourd'hui mieux que les Européens. Que me

resterait-il donc à faire qui valût cela! Vous voyez que je dois

quitter sans regret aucun. Je ne me plaindrai même pas que l'on garde

certaines ordonnances pour le joyeux avènement d'un jeune prince que

j'aime et que j'estime. Rentré en France, j'y servirai mieux peut-être

la cause d'Afrique qu'en restant ici. On me croira un peu mieux,

parce que je ne serai plus orfèvre, et je pourrai, j'espère, faire

adopter quelques idées justes, ce qui jusqu'ici a été fort

difficile[368].»

[Note 367: Cette conversation a été rapportée par M. Lapasset, qui y

assistait. (_Le Maréchal Bugeaud_, par M. D'IDEVILLE, t. III, p. 46 et

47.)]

[Note 368: Lettre du 14 mars 1844. (_Documents inédits._)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 54 / 93 题