XVII

Est-ce donc sur cette doléance amère et découragée qu'il nous faut

quitter le maréchal, en 1844, au terme de la première phase de son

commandement? Ce serait, à notre tour, donner à des incidents

secondaires une importance exagérée et commettre ainsi la faute que

nous reprochions tout à l'heure au gouverneur. Si vives qu'elles

fussent, ces bouffées de tristesse ou de colère étaient passagères et

traversaient son imagination, plutôt qu'elles ne pénétraient au fond

de son âme. Il eût été fort désagréablement surpris, si on l'avait

pris au mot et si on lui avait désigné un successeur. Le sentiment qui

dominait alors chez lui et qui se trahissait au milieu même de ses

plaintes, c'était la satisfaction de l'oeuvre accomplie, la conscience

de la gloire acquise. Rien de plus légitime que ce sentiment. En

effet, les résultats obtenus, dont on pouvait mesurer l'importance en

comparant l'Algérie de 1844 et celle de 1840, ces résultats étaient

vraiment son oeuvre. Partout apparaissaient sa pensée, sa volonté, sa

main. Sans doute il a été secondé. Son armée a été à la hauteur de sa

tâche; mais c'est lui qui lui a donné confiance, a exalté son énergie

et l'a rendue capable d'efforts que d'autres n'auraient pas obtenus.

Certaines idées heureuses lui ont été suggérées par ses lieutenants;

beaucoup des victoires ont été remportées par eux; mais c'est lui qui,

de toutes les idées,--soit qu'elles fussent tirées de son fonds, soit

qu'elles fussent empruntées à d'autres après avoir été passées au

crible de son imperturbable bon sens,--a fait un plan d'ensemble;

c'est lui qui a présidé à l'exécution, donnant l'impulsion générale,

ayant l'oeil à tout, presque constamment en campagne, gardant à sa

disposition un bâtiment sous vapeur qui pouvait le transporter en

vingt-quatre heures d'une province à l'autre, inspirant, surveillant

ce qu'il était empêché de faire lui-même; c'est lui qui a assuré

l'unité d'efforts si multiples et les a fait tous concourir à

l'accomplissement du dessein qu'il avait d'abord conçu et dont il ne

s'est pas écarté un moment; c'est lui, en un mot, qui a eu le premier

rôle. Ses lieutenants d'ailleurs l'ont reconnu. En 1850, plusieurs des

généraux africains, La Moricière, Bedeau, Cavaignac, étaient réunis

dans un dîner avec des hommes politiques, MM. de Tocqueville, de

Beaumont, de Corcelle, Dufaure. Ce dernier profita d'une telle

rencontre pour demander à ces généraux quel était, à leur avis,

l'homme qui avait le plus fait pour l'établissement de la France en

Algérie et que l'on pouvait considérer comme le fondateur de cette

colonie. Cavaignac répondit: «Je prends la parole au nom de tous mes

camarades, sans crainte d'être contredit par eux. C'est au maréchal

Bugeaud qu'on doit la réussite de cette grande entreprise. Nous avons

tous été formés à son école, et nos services se recommandaient des

siens.» Les autres généraux confirmèrent ce témoignage, si honorable

et pour celui à qui il était rendu et pour ceux qui le rendaient[369].

[Note 369: Ce fait m'a été rapporté par M. de Corcelle, qui était l'un

des convives.]

Cette primauté du gouverneur une fois constatée, il convient de faire

et de faire large la part de ses lieutenants. Ils furent pour beaucoup

dans le succès. Entre plusieurs qui méritent cet éloge, quelques-uns

ont été plus particulièrement en lumière; leurs noms ressortent de

l'ensemble même de notre récit. La campagne audacieuse et décisive de

La Moricière autour de Mascara, les vigoureuses expéditions de

Changarnier dans la région du Chélif et son admirable combat de

l'Oued-Fodda, les sages et habiles manoeuvres de Bedeau autour de

Tlemcen, l'éclatant fait d'armes du duc d'Aumale dans la poursuite de

la smala assurent à ces généraux une gloire propre qui n'est pas

seulement le reflet de celle de leur chef. L'histoire se plaît à les

placer à côté de lui et à proclamer que tous furent de grands

serviteurs de la France. Elle efface ainsi, par cette communauté

d'hommages, toute trace des petites querelles qui ont pu diviser

quelques-uns d'entre eux.

Dans cette énumération de ceux auxquels la France doit l'Algérie,

n'oublions pas non plus la foule des héros anonymes qui donnaient leur

peine, leur santé, leur vie, sans espoir d'occuper d'eux leur pays et

encore moins la postérité. Le soldat a été admirable en Afrique.

C'était une rude vie que la sienne. Il y a eu sans doute des guerres

plus sanglantes; il n'y en a pas eu qui exigeât de chaque homme une

plus grande dépense d'énergie morale et physique. Le danger n'existait

pas seulement le jour des batailles; il était de toutes les minutes;

pas un rocher, pas une broussaille qui ne pût recéler une embuscade.

Et ce danger était, si je puis ainsi parler, moins collectif, plus

personnel que dans les grandes guerres. «Il faut à nos hommes,

écrivait un officier, une bravoure, un courage individuel, un

sentiment de leur force, qui ne sont pas nécessaires en Europe, où,

groupés par masses, ils sont encadrés dans d'autres masses. Ici,

quinze ou vingt soldats déployés dans un bois, parmi des rochers, sur

un terrain quelconque, sont appelés souvent à tenir en échec quatre ou

cinq cents Arabes; s'ils ne possédaient, à un suprême degré, le

sentiment de leur devoir et la confiance en leur valeur,

pourraient-ils tenir ferme contre un ennemi qui, par ses cris, ses

mouvements, sa fusillade, essaye de les épouvanter[370]?» Le champ de

bataille était moins meurtrier qu'en Europe, mais l'hôpital l'était

davantage, surtout au début, avant que l'expérience de tous et

l'énergique sollicitude du gouverneur général eussent appris aux

hommes à se mieux préserver des maladies. Enfin, ce qui était

peut-être plus difficile pour le soldat que d'affronter le péril dans

l'excitation d'une heure de combat, c'était de supporter la fatigue

des longues marches, à travers un pays sans routes, sans villes, sans

villages, au milieu de montagnes effroyablement tourmentées ou sur le

sable aride du désert, tantôt sous un soleil torride, tantôt dans la

boue et la neige, portant une charge énorme sur le dos, déguenillé,

sans souliers, n'ayant souvent pour nourriture que les grains des

silos, pour abri que la voûte du ciel, sans cesse harcelé par un

ennemi invisible, et cela pendant des semaines et des mois. «Si

l'armée d'Afrique n'a pas versé autant de sang que sous l'Empire,

disait à la tribune le maréchal Bugeaud, en revanche elle a répandu

beaucoup plus de sueurs, car je ne crois pas qu'aucune armée se soit

fatiguée autant que celle-ci[371].» Les jeunes recrues, arrivant de

France, avaient de la peine à supporter un tel régime, et elles

passaient quelquefois par des crises de démoralisation[372]. Mais les

régiments faits à cette vie, bien entraînés, endurcis, ayant évacué

sur l'hôpital ou renvoyé au dépôt les éléments physiquement ou

moralement trop faibles, ne comptant plus guère que des soldats de

vingt-deux à vingt-sept ans, avec une proportion considérable de

remplaçants, formaient des troupes hors ligne. On ne saurait notamment

se faire une idée du savoir-faire pour le bivouac ou le combat, de la

résistance à la fatigue, de l'audace et de la fermeté dans le péril,

qu'avaient acquis les escadrons des chasseurs d'Afrique, le régiment

des zouaves, ou certains bataillons d'élite organisés par La Moricière

dans sa division. C'est d'un de ces bataillons qu'écrivait M. de

Montagnac: «J'aurai, dans ma vie militaire, un souvenir qu'aucun autre

ne pourra effacer: c'est d'avoir commandé, une fois, des soldats comme

je n'en verrai probablement jamais, et d'avoir pu apprécier la dose

d'énergie, de courage, de résignation qu'on peut trouver chez de

pareils hommes, lorsqu'ils ont été faits au danger, trempés au feu et

rompus à toutes les privations[373].»

[Note 370: _Lettres d'un soldat_, p. 316.]

[Note 371: Discours du 24 janvier 1845.--Déjà, en novembre 1841, le

gouverneur avait écrit à M. Guizot: «On devrait savoir que nous ne

pouvons pas avoir en Afrique des batailles d'Austerlitz, et que le

plus grand mérite, dans cette guerre, ne consiste pas à gagner des

victoires, mais à supporter, avec patience et fermeté, les fatigues,

les intempéries et les privations. Sous ce rapport, nous avons

dépassé, je crois, tout ce qui a eu lieu jusqu'ici.»]

[Note 372: Le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud fut employé avec ses

zouaves, en juillet 1841, à une expédition de ravitaillement dirigée

de Mostaganem sur Mascara. La colonne se composait principalement de

jeunes troupes de ligne arrivées récemment de France. La chaleur était

effroyable; les Arabes suivaient la petite armée et massacraient les

traînards. Saint-Arnaud dépeint ainsi à son frère le spectacle dont il

a été témoin: «J'ai vu là, frère, tout ce que la faiblesse et la

démoralisation ont de plus hideux. J'ai vu des masses d'hommes jeter

leurs armes, leurs sacs, se coucher et attendre la mort, une mort

certaine, infâme. À force d'exhortations, ils se levaient, marchaient

cent pas, et, accablés de chaleur, de fatigue, affaiblis par la

dyssenterie et la fièvre, ils retombaient encore et, pour échapper à

mes investigations, allaient se coucher, en dehors de ma route, sous

les buissons et dans les ravins. J'y allais, je les débarrassais de

leurs fusils, de leurs sacs, je les faisais traîner par mes zouaves;

j'en ai fait monter sur mon cheval, jusqu'à ce que j'eusse sous la

main les sous-officiers de cavalerie, seuls moyens de transport que

nous ayons eus à l'arrière-garde... J'en ai vu beaucoup me demander en

pleurant de les tuer, pour ne pas mourir de la main des Arabes; j'en

ai vu presser, avec une volupté frénétique, le canon de leur fusil, en

cherchant à le placer dans leur bouche. Eh bien, frère, pas un n'est

resté en arrière, pas un ne s'est tué; beaucoup sont morts asphyxiés,

mais ce n'est pas ma faute.» Et Saint-Arnaud ajoutait: «Non, pour les

épaulettes de général, je ne voudrais pas recommencer la vie que j'ai

faite, dix heures de suite, le 2 juillet.»]

[Note 373: _Lettres d'un soldat_, p. 277.]

N'était-ce donc pas une rare fortune pour la France de pouvoir se

faire une telle armée? Le 17 avril 1842, la division de Mascara

arrivait à Oran, pour se reposer, pendant quelques jours, des fatigues

de sa fameuse campagne d'hiver. Avant d'entrer dans la ville, La

Moricière la fit défiler devant lui. Les hommes barbus, noircis par le

hâle, vêtus à la diable, mais d'une allure superbe sous leurs

haillons, marchaient d'un pas alerte, en dépit de la longueur de la

route qu'ils avaient faite et du gros butin qu'ils portaient, presque

tous, étrangement échafaudé sur leurs sacs. En les contemplant, leur

jeune chef, qui les avait formés, ne pouvait retenir un sourire

d'orgueil. Le soir, au milieu de son état-major, en étant venu à

parler de l'émotion de ce spectacle: «Quel malheur, s'écria-t-il, de

ne pouvoir montrer de tels soldats sur un champ de bataille

d'Europe!»--«Peut-être n'est-ce pas un malheur», osa dire un jeune

aide de camp que le général goûtait fort et auquel il laissait son

franc parler. C'était le capitaine Trochu, et, à l'appui de son

interruption, il exposa les raisons pour lesquelles il ne croyait pas

notre armée bien préparée, par la vie d'Afrique, à l'éventualité

qu'appelait son chef. La Moricière, surpris, scandalisé même, riposta

avec véhémence, et la discussion continua assez vive. Le capitaine

Trochu n'était pas alors seul de son avis; vers le même temps, le

général de Castellane écrivait de France au général Changarnier:

«L'Algérie n'est plus une bonne école de guerre.» Toutefois, en 1842,

cette opinion avait un air de paradoxe. Le sentiment général était

plutôt celui de La Moricière. On rapportait ce mot du duc d'Orléans:

«Si nous avions une guerre en Europe, je formerais mon avant-garde des

régiments tirés d'Afrique.» Autant les profits économiques de la

colonie paraissaient encore douteux, autant chacun se croyait assuré

des avantages qu'y trouvait notre éducation militaire; on disait

couramment que l'armée d'Afrique était le meilleur produit,

quelques-uns ajoutaient: le seul produit que la France pouvait espérer

retirer du sol africain. Depuis cette époque, la controverse ébauchée

dans le salon du commandant d'Oran s'est continuée et développée.

Seulement, un revirement semble s'être fait dans les esprits: personne

aujourd'hui ne prétend plus que l'Algérie ait été une conquête

stérile, et beaucoup en sont venus à croire que notre armée y a plus

perdu que gagné. Cette dernière thèse est soutenue notamment, dans des

écrits d'un grand éclat, par l'ancien capitaine Trochu, devenu l'un de

nos généraux les plus en vue. Il n'appartient pas à un profane de

juger un tel débat: toutefois, il lui sera peut-être permis

d'indiquer, avec grande réserve, quelques conclusions qui sortent des

faits mêmes.

D'abord, après ce qui a été dit tout à l'heure, une vérité semble

incontestable: c'est que, par la vie qu'il menait, par les qualités

que cette vie exigeait et développait, le soldat acquérait en Algérie

une singulière trempe physique et morale; le général Trochu a été le

premier à reconnaître «qu'à un certain débraillé près, la guerre

d'Afrique nous faisait d'excellents soldats». N'en peut-on pas dire

autant des officiers? Plus que dans toute autre campagne, ils

prenaient une très large part des fatigues et des périls. Cette guerre

avait pour eux un autre avantage. L'avancement étant très lent dans

les armées modernes, les officiers d'ordinaire arrivent trop tard à

l'exercice du commandement, et, longtemps encadrés dans de grandes

masses à mouvements uniformes, ils s'habituent personnellement à un

rôle un peu passif. L'Afrique, au contraire, leur fournissait mille

occasions d'acquérir et de développer cette qualité d'initiative si

précieuse dans la guerre et si conforme au génie de notre race. Avec

des troupes dispersées, morcelées, sans communications promptes et

faciles entre les différentes colonnes ou même entre les petits

détachements, en face d'un ennemi partout présent et attaquant

toujours à l'improviste, le gouverneur ou ses principaux lieutenants

ne pouvaient tout prévoir à l'avance, tout ordonner de loin, tout

diriger sur place; dès lors, il n'était pas de colonels, de

capitaines, parfois même de simples sergents qui ne pussent être

amenés à assumer toutes les responsabilités, à prendre toutes les

décisions d'un commandant en chef. Ainsi s'exerçaient-ils, sur un

théâtre petit, mais difficile, en face d'un adversaire barbare, mais

rusé et brave, à faire oeuvre de tactique, à tirer parti du terrain, à

remuer les hommes, à veiller à leurs besoins physiques, à soutenir

leur moral, à montrer de la présence d'esprit, du sang-froid et de la

prévoyance. Toutefois, s'il faut en croire le général Trochu, cette

vie qui semblait si profitable à nos officiers, leur était, à un autre

point de vue, souvent nuisible. «Le commandement fut conduit, a-t-il

écrit, à l'invention et à l'application journalière de la fameuse et

traditionnelle formule du _débrouillez-vous_, qui était à l'armée

d'Afrique sans danger notable pour l'ensemble des affaires militaires,

mais qui devait être plus tard si fatale à nos généraux dans la

préparation et dans la conduite de la grande guerre en Europe.» On

perdit de vue la nécessité des prévisions exactes, des préparations

méticuleuses, des ordres détaillés et précis. Le germe de ce défaut

était déjà et depuis longtemps dans la nature française; ne le

retrouverait-on pas chez les brillants vaincus de Crécy, de Poitiers

et d'Azincourt? La guerre d'Afrique ne l'a donc pas créé: seulement,

elle a pu contribuer à le développer. Dans le même ordre d'idées, le

général Trochu a signalé un autre inconvénient: les généraux sortaient

d'Algérie sans avoir aucune notion du maniement des immenses armées

modernes et de toutes les opérations si compliquées qui s'y

rattachent; or, bien que n'ayant pu ainsi apprendre qu'une partie de

la guerre, ils s'imaginaient l'avoir apprise tout entière, et, pour

avoir razzié quelques tribus ou culbuté les réguliers d'Abd el-Kader,

ils se voyaient devenus d'ores et déjà des capitaines complets; ils se

le disaient même si haut entre eux, que le public finissait par le

croire, et là, ajoute-t-on, aurait été l'origine des illusions qui

devaient aboutir, en 1870, à de si terribles mécomptes. Peut-être

est-ce pousser les conséquences bien loin: à chercher les causes de

nos récents désastres, on en trouverait facilement ailleurs de plus

proches, de plus directes et de plus agissantes. En tout cas, si

l'infatuation dont on parle a été le fait de quelques officiers à vue

courte et présomptueuse, rien n'indique qu'elle ait existé chez les

hommes vraiment supérieurs, les seuls en passe de devenir de vrais

chefs d'armée: ceux-ci se rendaient compte, sans nul doute, que la

guerre européenne différait de la guerre d'Afrique, et l'on se demande

en quoi le fait d'avoir heureusement pratiqué l'une, les aurait

empêchés de se préparer et de se former à l'autre.

On le voit, ma conclusion n'est pas absolue. Je suis le premier à

déclarer que la guerre d'Afrique était, pour notre armée, une école

incomplète; j'admets que, mal comprise, elle pouvait, sur certains

points, devenir une école dangereuse; mais je crois que, par d'autres

côtés, elle a été une école bienfaisante. La part du bien l'a-t-elle

emporté sur le mal? Question toujours délicate à laquelle on voudrait

laisser les faits répondre. Qu'a valu l'armée formée en Afrique,

quand, quelques années plus tard, elle a été mise à l'épreuve d'une

grande guerre? C'est elle que nous retrouvons en Crimée; elle n'a pas

encore eu le temps de subir les influences qui devaient, peu après, la

modifier si gravement. Eh bien, de l'aveu des Anglais qui l'ont vue de

près et qui ne sont pas d'ordinaire pour nous des juges bienveillants,

jamais la France n'avait eu une plus belle armée. Et encore faut-il

faire observer qu'elle ne se présentait pas avec tous ses avantages,

puisque les plus illustres des Africains, ceux qui semblaient le mieux

préparés aux commandements supérieurs, avaient été enlevés à leurs

soldats, le maréchal Bugeaud par la mort, le duc d'Aumale, les

généraux de La Moricière, Changarnier et Bedeau par l'exil politique,

en cette circonstance aussi néfaste que la mort. Voilà, semble-t-il,

la réponse des faits. N'oublions pas, d'ailleurs, comment se pose la

question. On n'a pas à se demander si l'armée eût trouvé une école

plus complète dans une grande guerre; la paix régnait, pour longtemps

encore, dans l'Europe fatiguée des secousses du commencement du

siècle, et personne ne saurait le regretter. Il s'agit de savoir ce

qui valait mieux pour notre éducation militaire: se battre en Algérie

ou ne pas se battre du tout. Ainsi posée, la question ne semble même

plus fournir matière à la discussion. Nos officiers, tels qu'on les

connaissait alors, n'eussent pas appris théoriquement à la caserne ce

qu'on reproche à la guerre d'Afrique de ne leur avoir pas pratiquement

enseigné. Et ils auraient perdu l'occasion que ce champ de bataille

permanent leur offrait de se former aux vertus militaires, par

l'effort accompli, par la fatigue supportée, par le péril affronté,

par le sang répandu; occasion d'autant plus précieuse que l'air

ambiant était alors plus amollissant et que notre société bourgeoise,

industrielle, financière et matérialiste était plus occupée de

bien-être, plus réfractaire à l'idée même du sacrifice.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 55 / 93 题