Est-ce donc sur cette doléance amère et découragée qu'il nous faut
quitter le maréchal, en 1844, au terme de la première phase de son
commandement? Ce serait, à notre tour, donner à des incidents
secondaires une importance exagérée et commettre ainsi la faute que
nous reprochions tout à l'heure au gouverneur. Si vives qu'elles
fussent, ces bouffées de tristesse ou de colère étaient passagères et
traversaient son imagination, plutôt qu'elles ne pénétraient au fond
de son âme. Il eût été fort désagréablement surpris, si on l'avait
pris au mot et si on lui avait désigné un successeur. Le sentiment qui
dominait alors chez lui et qui se trahissait au milieu même de ses
plaintes, c'était la satisfaction de l'oeuvre accomplie, la conscience
de la gloire acquise. Rien de plus légitime que ce sentiment. En
effet, les résultats obtenus, dont on pouvait mesurer l'importance en
comparant l'Algérie de 1844 et celle de 1840, ces résultats étaient
vraiment son oeuvre. Partout apparaissaient sa pensée, sa volonté, sa
main. Sans doute il a été secondé. Son armée a été à la hauteur de sa
tâche; mais c'est lui qui lui a donné confiance, a exalté son énergie
et l'a rendue capable d'efforts que d'autres n'auraient pas obtenus.
Certaines idées heureuses lui ont été suggérées par ses lieutenants;
beaucoup des victoires ont été remportées par eux; mais c'est lui qui,
de toutes les idées,--soit qu'elles fussent tirées de son fonds, soit
qu'elles fussent empruntées à d'autres après avoir été passées au
crible de son imperturbable bon sens,--a fait un plan d'ensemble;
c'est lui qui a présidé à l'exécution, donnant l'impulsion générale,
ayant l'oeil à tout, presque constamment en campagne, gardant à sa
disposition un bâtiment sous vapeur qui pouvait le transporter en
vingt-quatre heures d'une province à l'autre, inspirant, surveillant
ce qu'il était empêché de faire lui-même; c'est lui qui a assuré
l'unité d'efforts si multiples et les a fait tous concourir à
l'accomplissement du dessein qu'il avait d'abord conçu et dont il ne
s'est pas écarté un moment; c'est lui, en un mot, qui a eu le premier
rôle. Ses lieutenants d'ailleurs l'ont reconnu. En 1850, plusieurs des
généraux africains, La Moricière, Bedeau, Cavaignac, étaient réunis
dans un dîner avec des hommes politiques, MM. de Tocqueville, de
Beaumont, de Corcelle, Dufaure. Ce dernier profita d'une telle
rencontre pour demander à ces généraux quel était, à leur avis,
l'homme qui avait le plus fait pour l'établissement de la France en
Algérie et que l'on pouvait considérer comme le fondateur de cette
colonie. Cavaignac répondit: «Je prends la parole au nom de tous mes
camarades, sans crainte d'être contredit par eux. C'est au maréchal
Bugeaud qu'on doit la réussite de cette grande entreprise. Nous avons
tous été formés à son école, et nos services se recommandaient des
siens.» Les autres généraux confirmèrent ce témoignage, si honorable
et pour celui à qui il était rendu et pour ceux qui le rendaient[369].
[Note 369: Ce fait m'a été rapporté par M. de Corcelle, qui était l'un
des convives.]
Cette primauté du gouverneur une fois constatée, il convient de faire
et de faire large la part de ses lieutenants. Ils furent pour beaucoup
dans le succès. Entre plusieurs qui méritent cet éloge, quelques-uns
ont été plus particulièrement en lumière; leurs noms ressortent de
l'ensemble même de notre récit. La campagne audacieuse et décisive de
La Moricière autour de Mascara, les vigoureuses expéditions de
Changarnier dans la région du Chélif et son admirable combat de
l'Oued-Fodda, les sages et habiles manoeuvres de Bedeau autour de
Tlemcen, l'éclatant fait d'armes du duc d'Aumale dans la poursuite de
la smala assurent à ces généraux une gloire propre qui n'est pas
seulement le reflet de celle de leur chef. L'histoire se plaît à les
placer à côté de lui et à proclamer que tous furent de grands
serviteurs de la France. Elle efface ainsi, par cette communauté
d'hommages, toute trace des petites querelles qui ont pu diviser
quelques-uns d'entre eux.
Dans cette énumération de ceux auxquels la France doit l'Algérie,
n'oublions pas non plus la foule des héros anonymes qui donnaient leur
peine, leur santé, leur vie, sans espoir d'occuper d'eux leur pays et
encore moins la postérité. Le soldat a été admirable en Afrique.
C'était une rude vie que la sienne. Il y a eu sans doute des guerres
plus sanglantes; il n'y en a pas eu qui exigeât de chaque homme une
plus grande dépense d'énergie morale et physique. Le danger n'existait
pas seulement le jour des batailles; il était de toutes les minutes;
pas un rocher, pas une broussaille qui ne pût recéler une embuscade.
Et ce danger était, si je puis ainsi parler, moins collectif, plus
personnel que dans les grandes guerres. «Il faut à nos hommes,
écrivait un officier, une bravoure, un courage individuel, un
sentiment de leur force, qui ne sont pas nécessaires en Europe, où,
groupés par masses, ils sont encadrés dans d'autres masses. Ici,
quinze ou vingt soldats déployés dans un bois, parmi des rochers, sur
un terrain quelconque, sont appelés souvent à tenir en échec quatre ou
cinq cents Arabes; s'ils ne possédaient, à un suprême degré, le
sentiment de leur devoir et la confiance en leur valeur,
pourraient-ils tenir ferme contre un ennemi qui, par ses cris, ses
mouvements, sa fusillade, essaye de les épouvanter[370]?» Le champ de
bataille était moins meurtrier qu'en Europe, mais l'hôpital l'était
davantage, surtout au début, avant que l'expérience de tous et
l'énergique sollicitude du gouverneur général eussent appris aux
hommes à se mieux préserver des maladies. Enfin, ce qui était
peut-être plus difficile pour le soldat que d'affronter le péril dans
l'excitation d'une heure de combat, c'était de supporter la fatigue
des longues marches, à travers un pays sans routes, sans villes, sans
villages, au milieu de montagnes effroyablement tourmentées ou sur le
sable aride du désert, tantôt sous un soleil torride, tantôt dans la
boue et la neige, portant une charge énorme sur le dos, déguenillé,
sans souliers, n'ayant souvent pour nourriture que les grains des
silos, pour abri que la voûte du ciel, sans cesse harcelé par un
ennemi invisible, et cela pendant des semaines et des mois. «Si
l'armée d'Afrique n'a pas versé autant de sang que sous l'Empire,
disait à la tribune le maréchal Bugeaud, en revanche elle a répandu
beaucoup plus de sueurs, car je ne crois pas qu'aucune armée se soit
fatiguée autant que celle-ci[371].» Les jeunes recrues, arrivant de
France, avaient de la peine à supporter un tel régime, et elles
passaient quelquefois par des crises de démoralisation[372]. Mais les
régiments faits à cette vie, bien entraînés, endurcis, ayant évacué
sur l'hôpital ou renvoyé au dépôt les éléments physiquement ou
moralement trop faibles, ne comptant plus guère que des soldats de
vingt-deux à vingt-sept ans, avec une proportion considérable de
remplaçants, formaient des troupes hors ligne. On ne saurait notamment
se faire une idée du savoir-faire pour le bivouac ou le combat, de la
résistance à la fatigue, de l'audace et de la fermeté dans le péril,
qu'avaient acquis les escadrons des chasseurs d'Afrique, le régiment
des zouaves, ou certains bataillons d'élite organisés par La Moricière
dans sa division. C'est d'un de ces bataillons qu'écrivait M. de
Montagnac: «J'aurai, dans ma vie militaire, un souvenir qu'aucun autre
ne pourra effacer: c'est d'avoir commandé, une fois, des soldats comme
je n'en verrai probablement jamais, et d'avoir pu apprécier la dose
d'énergie, de courage, de résignation qu'on peut trouver chez de
pareils hommes, lorsqu'ils ont été faits au danger, trempés au feu et
rompus à toutes les privations[373].»
[Note 370: _Lettres d'un soldat_, p. 316.]
[Note 371: Discours du 24 janvier 1845.--Déjà, en novembre 1841, le
gouverneur avait écrit à M. Guizot: «On devrait savoir que nous ne
pouvons pas avoir en Afrique des batailles d'Austerlitz, et que le
plus grand mérite, dans cette guerre, ne consiste pas à gagner des
victoires, mais à supporter, avec patience et fermeté, les fatigues,
les intempéries et les privations. Sous ce rapport, nous avons
dépassé, je crois, tout ce qui a eu lieu jusqu'ici.»]
[Note 372: Le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud fut employé avec ses
zouaves, en juillet 1841, à une expédition de ravitaillement dirigée
de Mostaganem sur Mascara. La colonne se composait principalement de
jeunes troupes de ligne arrivées récemment de France. La chaleur était
effroyable; les Arabes suivaient la petite armée et massacraient les
traînards. Saint-Arnaud dépeint ainsi à son frère le spectacle dont il
a été témoin: «J'ai vu là, frère, tout ce que la faiblesse et la
démoralisation ont de plus hideux. J'ai vu des masses d'hommes jeter
leurs armes, leurs sacs, se coucher et attendre la mort, une mort
certaine, infâme. À force d'exhortations, ils se levaient, marchaient
cent pas, et, accablés de chaleur, de fatigue, affaiblis par la
dyssenterie et la fièvre, ils retombaient encore et, pour échapper à
mes investigations, allaient se coucher, en dehors de ma route, sous
les buissons et dans les ravins. J'y allais, je les débarrassais de
leurs fusils, de leurs sacs, je les faisais traîner par mes zouaves;
j'en ai fait monter sur mon cheval, jusqu'à ce que j'eusse sous la
main les sous-officiers de cavalerie, seuls moyens de transport que
nous ayons eus à l'arrière-garde... J'en ai vu beaucoup me demander en
pleurant de les tuer, pour ne pas mourir de la main des Arabes; j'en
ai vu presser, avec une volupté frénétique, le canon de leur fusil, en
cherchant à le placer dans leur bouche. Eh bien, frère, pas un n'est
resté en arrière, pas un ne s'est tué; beaucoup sont morts asphyxiés,
mais ce n'est pas ma faute.» Et Saint-Arnaud ajoutait: «Non, pour les
épaulettes de général, je ne voudrais pas recommencer la vie que j'ai
faite, dix heures de suite, le 2 juillet.»]
[Note 373: _Lettres d'un soldat_, p. 277.]
N'était-ce donc pas une rare fortune pour la France de pouvoir se
faire une telle armée? Le 17 avril 1842, la division de Mascara
arrivait à Oran, pour se reposer, pendant quelques jours, des fatigues
de sa fameuse campagne d'hiver. Avant d'entrer dans la ville, La
Moricière la fit défiler devant lui. Les hommes barbus, noircis par le
hâle, vêtus à la diable, mais d'une allure superbe sous leurs
haillons, marchaient d'un pas alerte, en dépit de la longueur de la
route qu'ils avaient faite et du gros butin qu'ils portaient, presque
tous, étrangement échafaudé sur leurs sacs. En les contemplant, leur
jeune chef, qui les avait formés, ne pouvait retenir un sourire
d'orgueil. Le soir, au milieu de son état-major, en étant venu à
parler de l'émotion de ce spectacle: «Quel malheur, s'écria-t-il, de
ne pouvoir montrer de tels soldats sur un champ de bataille
d'Europe!»--«Peut-être n'est-ce pas un malheur», osa dire un jeune
aide de camp que le général goûtait fort et auquel il laissait son
franc parler. C'était le capitaine Trochu, et, à l'appui de son
interruption, il exposa les raisons pour lesquelles il ne croyait pas
notre armée bien préparée, par la vie d'Afrique, à l'éventualité
qu'appelait son chef. La Moricière, surpris, scandalisé même, riposta
avec véhémence, et la discussion continua assez vive. Le capitaine
Trochu n'était pas alors seul de son avis; vers le même temps, le
général de Castellane écrivait de France au général Changarnier:
«L'Algérie n'est plus une bonne école de guerre.» Toutefois, en 1842,
cette opinion avait un air de paradoxe. Le sentiment général était
plutôt celui de La Moricière. On rapportait ce mot du duc d'Orléans:
«Si nous avions une guerre en Europe, je formerais mon avant-garde des
régiments tirés d'Afrique.» Autant les profits économiques de la
colonie paraissaient encore douteux, autant chacun se croyait assuré
des avantages qu'y trouvait notre éducation militaire; on disait
couramment que l'armée d'Afrique était le meilleur produit,
quelques-uns ajoutaient: le seul produit que la France pouvait espérer
retirer du sol africain. Depuis cette époque, la controverse ébauchée
dans le salon du commandant d'Oran s'est continuée et développée.
Seulement, un revirement semble s'être fait dans les esprits: personne
aujourd'hui ne prétend plus que l'Algérie ait été une conquête
stérile, et beaucoup en sont venus à croire que notre armée y a plus
perdu que gagné. Cette dernière thèse est soutenue notamment, dans des
écrits d'un grand éclat, par l'ancien capitaine Trochu, devenu l'un de
nos généraux les plus en vue. Il n'appartient pas à un profane de
juger un tel débat: toutefois, il lui sera peut-être permis
d'indiquer, avec grande réserve, quelques conclusions qui sortent des
faits mêmes.
D'abord, après ce qui a été dit tout à l'heure, une vérité semble
incontestable: c'est que, par la vie qu'il menait, par les qualités
que cette vie exigeait et développait, le soldat acquérait en Algérie
une singulière trempe physique et morale; le général Trochu a été le
premier à reconnaître «qu'à un certain débraillé près, la guerre
d'Afrique nous faisait d'excellents soldats». N'en peut-on pas dire
autant des officiers? Plus que dans toute autre campagne, ils
prenaient une très large part des fatigues et des périls. Cette guerre
avait pour eux un autre avantage. L'avancement étant très lent dans
les armées modernes, les officiers d'ordinaire arrivent trop tard à
l'exercice du commandement, et, longtemps encadrés dans de grandes
masses à mouvements uniformes, ils s'habituent personnellement à un
rôle un peu passif. L'Afrique, au contraire, leur fournissait mille
occasions d'acquérir et de développer cette qualité d'initiative si
précieuse dans la guerre et si conforme au génie de notre race. Avec
des troupes dispersées, morcelées, sans communications promptes et
faciles entre les différentes colonnes ou même entre les petits
détachements, en face d'un ennemi partout présent et attaquant
toujours à l'improviste, le gouverneur ou ses principaux lieutenants
ne pouvaient tout prévoir à l'avance, tout ordonner de loin, tout
diriger sur place; dès lors, il n'était pas de colonels, de
capitaines, parfois même de simples sergents qui ne pussent être
amenés à assumer toutes les responsabilités, à prendre toutes les
décisions d'un commandant en chef. Ainsi s'exerçaient-ils, sur un
théâtre petit, mais difficile, en face d'un adversaire barbare, mais
rusé et brave, à faire oeuvre de tactique, à tirer parti du terrain, à
remuer les hommes, à veiller à leurs besoins physiques, à soutenir
leur moral, à montrer de la présence d'esprit, du sang-froid et de la
prévoyance. Toutefois, s'il faut en croire le général Trochu, cette
vie qui semblait si profitable à nos officiers, leur était, à un autre
point de vue, souvent nuisible. «Le commandement fut conduit, a-t-il
écrit, à l'invention et à l'application journalière de la fameuse et
traditionnelle formule du _débrouillez-vous_, qui était à l'armée
d'Afrique sans danger notable pour l'ensemble des affaires militaires,
mais qui devait être plus tard si fatale à nos généraux dans la
préparation et dans la conduite de la grande guerre en Europe.» On
perdit de vue la nécessité des prévisions exactes, des préparations
méticuleuses, des ordres détaillés et précis. Le germe de ce défaut
était déjà et depuis longtemps dans la nature française; ne le
retrouverait-on pas chez les brillants vaincus de Crécy, de Poitiers
et d'Azincourt? La guerre d'Afrique ne l'a donc pas créé: seulement,
elle a pu contribuer à le développer. Dans le même ordre d'idées, le
général Trochu a signalé un autre inconvénient: les généraux sortaient
d'Algérie sans avoir aucune notion du maniement des immenses armées
modernes et de toutes les opérations si compliquées qui s'y
rattachent; or, bien que n'ayant pu ainsi apprendre qu'une partie de
la guerre, ils s'imaginaient l'avoir apprise tout entière, et, pour
avoir razzié quelques tribus ou culbuté les réguliers d'Abd el-Kader,
ils se voyaient devenus d'ores et déjà des capitaines complets; ils se
le disaient même si haut entre eux, que le public finissait par le
croire, et là, ajoute-t-on, aurait été l'origine des illusions qui
devaient aboutir, en 1870, à de si terribles mécomptes. Peut-être
est-ce pousser les conséquences bien loin: à chercher les causes de
nos récents désastres, on en trouverait facilement ailleurs de plus
proches, de plus directes et de plus agissantes. En tout cas, si
l'infatuation dont on parle a été le fait de quelques officiers à vue
courte et présomptueuse, rien n'indique qu'elle ait existé chez les
hommes vraiment supérieurs, les seuls en passe de devenir de vrais
chefs d'armée: ceux-ci se rendaient compte, sans nul doute, que la
guerre européenne différait de la guerre d'Afrique, et l'on se demande
en quoi le fait d'avoir heureusement pratiqué l'une, les aurait
empêchés de se préparer et de se former à l'autre.
On le voit, ma conclusion n'est pas absolue. Je suis le premier à
déclarer que la guerre d'Afrique était, pour notre armée, une école
incomplète; j'admets que, mal comprise, elle pouvait, sur certains
points, devenir une école dangereuse; mais je crois que, par d'autres
côtés, elle a été une école bienfaisante. La part du bien l'a-t-elle
emporté sur le mal? Question toujours délicate à laquelle on voudrait
laisser les faits répondre. Qu'a valu l'armée formée en Afrique,
quand, quelques années plus tard, elle a été mise à l'épreuve d'une
grande guerre? C'est elle que nous retrouvons en Crimée; elle n'a pas
encore eu le temps de subir les influences qui devaient, peu après, la
modifier si gravement. Eh bien, de l'aveu des Anglais qui l'ont vue de
près et qui ne sont pas d'ordinaire pour nous des juges bienveillants,
jamais la France n'avait eu une plus belle armée. Et encore faut-il
faire observer qu'elle ne se présentait pas avec tous ses avantages,
puisque les plus illustres des Africains, ceux qui semblaient le mieux
préparés aux commandements supérieurs, avaient été enlevés à leurs
soldats, le maréchal Bugeaud par la mort, le duc d'Aumale, les
généraux de La Moricière, Changarnier et Bedeau par l'exil politique,
en cette circonstance aussi néfaste que la mort. Voilà, semble-t-il,
la réponse des faits. N'oublions pas, d'ailleurs, comment se pose la
question. On n'a pas à se demander si l'armée eût trouvé une école
plus complète dans une grande guerre; la paix régnait, pour longtemps
encore, dans l'Europe fatiguée des secousses du commencement du
siècle, et personne ne saurait le regretter. Il s'agit de savoir ce
qui valait mieux pour notre éducation militaire: se battre en Algérie
ou ne pas se battre du tout. Ainsi posée, la question ne semble même
plus fournir matière à la discussion. Nos officiers, tels qu'on les
connaissait alors, n'eussent pas appris théoriquement à la caserne ce
qu'on reproche à la guerre d'Afrique de ne leur avoir pas pratiquement
enseigné. Et ils auraient perdu l'occasion que ce champ de bataille
permanent leur offrait de se former aux vertus militaires, par
l'effort accompli, par la fatigue supportée, par le péril affronté,
par le sang répandu; occasion d'autant plus précieuse que l'air
ambiant était alors plus amollissant et que notre société bourgeoise,
industrielle, financière et matérialiste était plus occupée de
bien-être, plus réfractaire à l'idée même du sacrifice.