À mesure que la conquête avançait, d'autres tâches s'imposaient au
gouverneur général. Lui-même ennuierait ainsi, dans ce qu'il appelait
«leur ordre naturel», les trois problèmes à résoudre en Algérie: «1º
vaincre les Arabes; 2º organiser et administrer le peuple conquis; 3º
procéder à l'utilisation de la conquête par l'implantation sur le sol
d'une force colonisatrice vigoureusement constituée[356].» Il s'était
d'abord à peu près exclusivement attaché à résoudre le premier de ces
problèmes. Sa conviction très arrêtée et très réfléchie avait toujours
été qu'il fallait, avant tout, en finir avec la conquête, et en finir
très vite, de peur d'être surpris, au milieu de cette entreprise, par
quelque crise européenne du genre de celle qu'on venait de traverser
en 1840. «Vous me conseillez de laisser faire la guerre et de
gouverner, écrivait-il à M. de Corcelle, le 11 décembre 1841. Je vous
réponds à tous que je vais au plus pressé, au plus important, et que,
quand le feu sera à mon grenier, je ne resterai pas à la cuisine pour
voir si la volaille est bien embrochée[357].» À la fin de 1843 et au
commencement de 1844, il n'avait plus les mêmes raisons de ne pas
s'occuper de «gouverner», puisqu'il proclamait la conquête accomplie.
Aussi le voyons-nous alors employer les loisirs que lui laissait
l'accalmie militaire à régler tout ce qui regardait l'administration
des indigènes; c'était le second des trois problèmes.
[Note 356: Lettre du 29 décembre 1843 à M. de Corcelle. (_Documents
inédits._)]
[Note 357: _Documents inédits._]
Tant qu'il avait eu à combattre les Arabes, le gouverneur avait
employé contre eux tous les moyens qui lui paraissaient nécessaires,
si rigoureux fussent-ils, et sans se laisser arrêter par aucune
sensiblerie philanthropique. Mais ces Arabes une fois vaincus, il fut
le plus résolu à empêcher qu'on ne les maltraitât, ce que presque tous
les colons étaient fort disposés à faire. «Après la conquête,
écrivait-il dans une circulaire justement célèbre[358], le premier
devoir comme le premier intérêt du conquérant est de bien gouverner le
peuple vaincu; la politique et l'humanité le lui commandent
également... Nous avons fait sentir notre force et notre puissance aux
tribus de l'Algérie; il faut leur faire connaître notre bonté et notre
justice, leur faire préférer notre gouvernement à celui du Turc et à
celui d'Abd el-Kader.» Comment obtenir ce résultat si noblement
défini? On se trouvait en face d'une population trop nombreuse pour
être absorbée; trop séparée de nous par son état religieux, social,
économique, pour qu'on espérât une assimilation complète et prompte;
trop hostile et trop redoutable, pour qu'on la laissât absolument à
elle-même. Le gouverneur s'arrêta à ce double parti: d'une part,
conserver les cadres traditionnels de la société arabe, la
constitution intérieure de la tribu, son administration autonome, la
hiérarchie de ses chefs, sauf à moraliser ceux-ci par notre exemple et
par notre surveillance, ou à changer les personnes si l'on ne pouvait
compter sur leur fidélité; d'autre part, réserver à la France,
au-dessus de cette organisation indigène, comme signe toujours présent
de la conquête, les prérogatives de la souveraineté politique, le
droit de guerre, le droit d'impôt, certains droits de justice, la
désignation des chefs, et, en même temps, créer auprès des tribus une
influence française, non en vue de supplanter les influences
indigènes, mais afin de les contrôler et de les diriger. Ce fut pour
assurer l'exercice de ces droits et de cette influence que le
gouverneur jugea nécessaire de développer les bureaux arabes, de
régler leur organisation et leurs attributions.
[Note 358: Circulaire du 17 septembre 1844.]
Déjà nous avons signalé, en 1833, la création du premier de ces
bureaux[359]; nous avons mis en lumière par quel expédient ingénieux,
pour corriger l'arbitraire instable du commandement militaire, sans
établir une administration civile qui eût été impuissante et méprisée,
on imagina de demander à certains officiers de se faire
administrateurs. Le germe ainsi semé subit, depuis lors, dans son
développement, plus d'une vicissitude, tantôt soigneusement cultivé,
tantôt systématiquement contrarié, conséquences des changements et des
incertitudes de direction dont l'entreprise algérienne avait si
longtemps souffert. Supprimée complètement, en 1839, par le maréchal
Valée, la direction des affaires arabes fut rétablie, en 1841, par le
général Bugeaud, et, les années suivantes, en 1842 et 1843, le général
de La Moricière, comme presque toujours initiateur habile, organisa
fort bien, dans sa province d'Oran, avec le concours d'officiers très
compétents, MM. Daumas, de Martimprey, Bosquet, de Barral, Charras,
tout le service des affaires arabes. Ce fut en s'aidant de cette
expérience que le maréchal Bugeaud prépara l'ordonnance royale du 1er
février 1844, véritable charte constitutive des bureaux arabes. Elle
instituait, sous l'autorité des commandants militaires, une direction
des affaires arabes dans chacune des trois provinces et un bureau
arabe dans chaque subdivision ou cercle. La direction d'Alger avait le
titre de direction centrale. En exécution de cette ordonnance, un
arrêté du gouverneur général établit huit bureaux dans la province
d'Alger et quatre dans chacune des deux autres provinces. Des
instructions, marquées au coin du bon sens élevé et pratique qui
distinguait le gouverneur, furent adressées aux officiers chargés de
ces services. De plus, le lieutenant-colonel Daumas, premier directeur
central, rédigea un code succinct, contenant les principales mesures
administratives et judiciaires, applicables aux tribus suivant les
lieux et les circonstances.
[Note 359: Cf. plus haut, t. III, ch. X, § V.]
Cette institution des bureaux arabes, bien appropriée à l'époque de
transition où se trouvait l'Algérie, devait se développer encore dans
les années qui suivirent. Son influence a été considérable et, en
dépit de quelques abus, bienfaisante. De nombreux officiers se sont
donnés et adaptés à cette tâche ardue et souvent ingrate, avec
beaucoup de zèle et de persévérance, d'intelligence et de souplesse,
apprenant à manier les indigènes, acquérant sur eux un véritable
prestige, se familiarisant avec leur langue, leurs moeurs et leurs
lois. C'est par eux que la France est parvenue à voir clair dans cette
société arabe qui lui était d'abord si fermée. Par eux s'est établie,
dans le gouvernement et l'administration des tribus, en dépit de la
mobilité inévitable du commandement militaire, une tradition fixe et
persistante. Par eux, en un mot, la conquête a été définitivement
affermie, et le peuple vaincu est devenu un peuple soumis.
Il resterait maintenant, ce semble, à parler du problème que le
maréchal Bugeaud classait le troisième, par ordre chronologique, non
par rang d'importance, du problème de la colonisation. Mais pour faire
l'exposé des systèmes essayés ou proposés et l'examen des résultats
obtenus, nous préférons attendre: en 1845, et surtout en 1846 et 1847,
ces questions occuperont davantage le gouvernement et l'opinion. De
1841 à 1844, on avait peu fait pour l'introduction d'une population
européenne en Algérie. Le gouverneur général, tout en se proclamant
«colonisateur ardent», n'avait guère de goût pour les colons civils;
et surtout il s'était montré fort résolu à ne pas embarrasser son
action militaire, en laissant ces colons s'introduire prématurément
dans un pays encore peu sûr, où il eût fallu immobiliser des troupes
pour les protéger. Cependant, à mesure qu'une région était pacifiée,
il ne se refusait pas à y appeler les émigrés de la métropole et à
leur offrir des concessions. Aussi, à la fin de 1843, comptait-on
vingt-deux villages, établis principalement autour d'Alger, dans le
Sahel; seize autres se trouvaient en préparation. C'était encore bien
modeste, et que de mécomptes nous réservaient ces créations tout
administratives! Dans les villes, les progrès étaient moins lents.
Alger prenait de plus en plus l'aspect d'une cité européenne avec le
mouvement d'une capitale. Les autres villes, occupées ou créées par
nous sur la côte ou dans l'intérieur, voyaient accourir, à la suite
des soldats, toute une population, composée en grande partie, il est
vrai, de cabaretiers et de _mercanti_ dont la moralité n'était pas
faite pour dissiper les préventions du gouverneur contre l'élément
civil. Ainsi le chiffre des Européens, qui était de 23,000 à la fin de
1840, s'était élevé à 65,000 vers la fin de 1843; il sera de 95,000 à
la fin de 1845. Progression rapide, trop rapide même aux yeux du
maréchal Bugeaud. Toute cette population était en mouvement et même
circulait librement d'une ville à l'autre. Dans un intérêt
stratégique, l'armée avait créé, en deux ans, plus de trois cent
cinquante lieues de routes dont le commerce profitait. Des services de
voitures publiques étaient organisés d'Alger à Médéa, de Mostaganem à
Oran, à Mascara, à Tlemcen, de Mascara à Tiaret.
Rien mieux que cette sécurité, et l'activité pacifique qui en était la
suite et la preuve, ne permettait de mesurer le progrès accompli. Le
maréchal Bugeaud ne manquait pas une occasion de mettre en lumière une
si complète transformation. Il écrivait, le 27 octobre 1843, à M.
Guizot: «Vous me direz peut-être que je vous parle presque uniquement
de la guerre. Ah! c'est que la bonne guerre fait tout marcher à sa
suite. Vous seriez de cet avis, si vous pouviez voir la fourmilière
d'Européens qui s'agite en tous sens, d'Alger à Miliana et Médéa, de
Ténez à Orléansville, de Mostaganem à Mascara, d'Oran à Tlemcen. Le
premier agent de la colonisation et de tous les progrès, c'est la
domination et la sécurité qu'elle produit. Que pouvait-on faire, quand
on ne pouvait aller à une lieue de nos places de la côte sans une
puissante escorte? On ne voyageait, on ne transportait que deux ou
trois fois par mois. Aujourd'hui, c'est à toute heure de jour et de
nuit, isolément et sans armes. Aussi le mouvement correspond à la
confiance; les hommes et les capitaux ont cessé d'être timides, les
constructions pullulent; le commerce prospère; nos revenus
grandissent. La charrue ne peut aller, comme le voudraient les
journalistes, de front avec l'épée; celle-ci doit marcher vite, et la
colonisation est lente de sa nature. Elle va, je crois, aussi vite
qu'elle peut aller, avec les moyens dont nous disposons jusqu'à ce
jour; elle pourra accélérer le pas à présent.»