Dans cette lettre du 18 juillet 1843, où il déclarait Abd el-Kader
matériellement «presque anéanti», le gouverneur général avait eu soin
d'ajouter: «Il lui reste encore son ascendant moral, et certainement il
en usera souvent. Il ne peut plus rien faire de sérieux, mais il nous
tracassera, tantôt sur un point, tantôt sur un autre. Il n'abandonnera
la partie que quand il ne lui restera ni un soldat, ni un écu, ni une
mesure d'orge.» La prévision était juste. Pendant la seconde moitié de
1843, l'émir nous tint sans cesse en alerte, dans le sud et le sud-ouest
de la province d'Oran. Hors d'état désormais de réunir des forces
considérables, il ne s'attaquait pas aux troupes françaises, mais, se
glissant entre elles, il fondait à l'improviste sur les tribus soumises,
pour les soulever ou les piller. Nos colonnes accouraient partout où
l'ennemi était signalé, et parfois parvenaient à le joindre; dans ce
cas, elles le maltraitaient fort, sans pouvoir mettre la main sur
l'insaisissable émir qui trouvait toujours, au dernier moment, le moyen
de leur échapper. À Paris, on s'étonnait que tant de soldats en
mouvement ne pussent prendre un homme. «Comment imaginez-vous, répondait
le maréchal Bugeaud, que, par des manoeuvres sur un théâtre sans bornes,
on puisse entourer un ennemi qui fuit toujours? Et, fût-il même
stratégiquement entouré, comment espérer prendre dans ses filets un
cavalier agile qui peut, en quelques heures, franchir de très grandes
distances et se dérober à nos colonnes, quelque multipliées qu'elles
soient? Abd el-Kader peut être pris ou tué dans un combat; mais cela est
du ressort des éventualités très incertaines de la guerre, et ce serait
une grande folie que d'y compter... Suivant toute probabilité, il se
réfugiera dans le Maroc, et c'est une extrémité à laquelle il faut
s'attendre[354].» Le gouverneur ne négligeait cependant rien pour
augmenter encore la rapidité de ses troupes; il organisait des
bataillons d'infanterie montée sur des mulets ou des chameaux, afin
d'atteindre plus facilement les nomades du désert, dernière réserve
d'Abd el-Kader; en outre, pour être mieux à portée d'agir sur cette
région du sud oranais où se débattait l'émir, La Moricière fondait de
nouveaux postes: c'étaient, sur la ligne centrale, Sidi-bel-Abbès, à
moitié chemin entre Mascara et Tlemcen; et, sur la troisième ligne, à
l'entrée des hauts plateaux, entre Tiaret et la frontière du Maroc,
Sidi-Djelali-ben-Amar, Ouizert, Saïda et Sebdou.
[Note 354: Lettre à M. de Corcelle, en date du 29 décembre 1843.
(_Documents inédits._)]
Si indomptable que fût ce «Jugurtha renforcé», comme l'appelait le
maréchal Bugeaud, chaque échec que nous lui infligions le laissait un
peu plus faible et plus dénué. Enfin, le 11 novembre 1843, le général
Tempoure, parti de Mascara, surprit et détruisit complètement, près de
Sidi-Yaya, à l'ouest de Saïda, ce qui restait des réguliers arabes.
Ben-Allal, le principal lieutenant et le conseiller le plus intime de
l'émir, fut tué dans ce combat. Cette fois, le coup était décisif. Abd
el-Kader, à bout de forces, fut obligé de se réfugier, avec sa deïra
(on appelait de ce nom les débris de son ancienne smala), dans des
territoires incertains entre l'ancienne régence et le Maroc; il
n'avait plus qu'un espoir, c'était d'obtenir ouvertement ou
secrètement l'appui de cet empire. Le gouverneur général faisait donc
un tableau exact de la «situation militaire», quand il écrivait, le 29
décembre 1843: «Des frontières de Tunis à celles du Maroc, partout où
la puissance d'Abd el-Kader s'était établie, nous y avons substitué la
nôtre, et cela s'applique non seulement au Tell, mais au petit désert.
Nous avons chassé notre ennemi de tous les points de cet immense
territoire où nous régnons en maîtres. Nous lui avons enlevé toute
espèce d'impôt et de recrutement, d'un bout de son empire à l'autre.
Nous avons détruit à peu près les seules forces organisées avec
lesquelles il s'efforçait encore de soutenir la lutte. Nous l'avons
enfin rejeté jusque sur la frontière du Maroc[355].»
[Note 355: Lettre à M. de Corcelle.]
Si bas que fût la fortune d'Abd el-Kader, il n'en continuait pas moins à
tenir la tête très haute. En janvier 1844, l'interprète Roches, qui
connaissait l'émir pour avoir séjourné auprès de lui, à Mascara, après
le traité de la Tafna, lui fit offrir secrètement, par ordre du
gouverneur, de se retirer en terre sainte, à la Mecque, avec des
honneurs et une large pension servie par la France. L'émir refusa
fièrement. «Comment, répondit-il à M. Roches, toi qui es comme mon fils
et qui, dans cette démarche, te dis guidé par une amitié sincère,
comment as-tu pu penser que j'accepterais, comme une grâce, un refuge
qu'il est à ma disposition d'atteindre avec mes propres forces et avec
le secours des fidèles qui restent encore autour de moi? Que le Français
ne méprise pas ma faiblesse, car le moucheron peut aveugler le lion.
Qu'il ne s'enorgueillisse pas de sa force car, après les succès, on doit
redouter les plus grands échecs. Je connais parfaitement ma religion, et
je sais très bien qu'une heure passée à combattre l'infidèle est
préférable pour mon salut à soixante-dix ans passés à la Mecque. Tu me
prédis qu'il pourrait bien m'arriver une fin semblable à celle de mon
frère et de mon ami Sidi-Mohammed-ben-Allal. Mais, loin de redouter
cette fin, je la demande à Dieu, tôt ou tard, pour moi et pour tous les
musulmans.»