Le général Bugeaud triomphait. «Nous venons de faire une campagne des
plus heureuses», disait-il, le 27 juillet 1843, dans une lettre
adressée à M. de Corcelle. Quelques jours auparavant, le 18, il
écrivait au maréchal Soult: «Oui, la grosse guerre est finie, la
conquête est assurée, le pays est dompté sur presque toute sa
surface... Matériellement, Abd el-Kader est presque anéanti.» À Paris,
on reconnaissait le progrès accompli, et le ministre de la guerre
félicitait les commandants de l'armée d'Afrique du «pas immense» fait,
grâce à leurs succès, «vers la pacification générale de l'Algérie».
Aussi des récompenses bien méritées furent-elles distribuées aux
principaux artisans de ces succès. Le gouverneur général recevait, le
31 juillet, le bâton de maréchal. Auparavant, Changarnier, La
Moricière et le duc d'Aumale avaient été promus au grade de lieutenant
général, les deux premiers par ordonnances du 9 avril, le dernier à la
date du 3 juillet.
Au moment même où la France recueillait avec bonheur le fruit de tant
de glorieux efforts et se plaisait à en honorer les auteurs, l'un de
ceux-ci, et non le moindre, le général Changarnier, allait, à la suite
de regrettables incidents, s'éloigner de l'Algérie pour plusieurs
années. Dès l'origine, les rapports entre lui et le général Bugeaud
avaient été assez difficiles. Avec des qualités supérieures,
Changarnier était, nous l'avons dit, de caractère peu commode et d'une
confiance en soi qui ne le disposait pas à la déférence envers ses
supérieurs hiérarchiques; ayant été tout sous le maréchal Valée, il
n'avait pu dissimuler son déplaisir de voir arriver un chef sous
lequel il redevenait un subordonné; justement fier de ses hauts faits,
il s'était offusqué qu'un nouveau débarqué se donnât l'air de venir
enseigner à tous la façon de combattre en Afrique. Le gouverneur, de
son côté, rustique, brusque, impérieux, irascible, n'avait rien de ce
qu'il fallait pour amadouer les natures ombrageuses; de plus, très
jaloux de sa propre gloire, il était malheureusement trop disposé à
croire qu'on voulait l'en frustrer au profit de ses lieutenants. Lors
des premières présentations à Alger, en février 1841, des paroles
aigres-douces avaient été échangées. Quelques mois après, le soir de
«la bataille sous Miliana», Bugeaud avait appelé les chefs de corps
dans sa tente, pour leur faire, suivant son usage, la critique des
opérations du jour: au cours de ses observations, il fut amené à
blâmer l'offensive trop précipitée de l'aile gauche, dont étaient le
duc de Nemours et Changarnier. Le prince accueillit le blâme en
silence, mais Changarnier se défendit avec aigreur. «Il y a des années
que je fais la guerre, dit-il, et, pour mon métier, je crois bien le
savoir.»--«Eh, monsieur, répondit le gouverneur, prompt aux coups de
boutoir, le mulet du maréchal de Saxe a fait vingt campagnes, et il
est toujours resté mulet.» Les relations, si mal commencées, parurent
cependant s'améliorer en 1842. Le général Bugeaud, fort heureux des
belles opérations de son lieutenant dans la région du Chélif, ne lui
marchandait pas les éloges. «Je suis on ne peut plus satisfait, lui
écrivait-il en juin, c'est comme cela que j'aime la guerre.» Quelques
jours après: «On n'a réellement pas le temps d'apprendre le nom de
toutes les tribus qui viennent à vous. Poursuivez cette belle volage
qu'on nomme la fortune; vous savez, mieux que qui que ce soit, que,
pour la fixer, il faut la bien caresser. Modifiez comme vous
l'entendrez les instructions que je vous ai données.» Au lendemain de
la grande razzia du 1er juillet: «Je suis transporté de joie, c'est
admirable!» Nouvelles félicitations en octobre. Le gouverneur ne
cachait pas aux autres le cas qu'il faisait des qualités militaires de
Changarnier, de ce qu'il appelait «sa merveilleuse intelligence de la
guerre». Dans ses conversations avec le duc d'Aumale, il se plaisait
parfois à classer ses lieutenants: il mettait Changarnier en tête,
Bedeau ensuite, et enfin La Moricière qu'il ne prisait pas à sa vraie
valeur. «Le premier, disait-il, c'est ce j... f... de Changarnier,
méchant caractère, mauvais coucheur, mais rude soldat, le plus fort,
le meilleur de tous mes généraux. Nous avons eu souvent maille à
partir; mais, si je le chéris médiocrement, je l'estime très haut; je
l'appelle le Montagnard; il est le seul qui aborde la montagne de
front comme moi, qui l'aime et qui y pénètre sans faire des détours.
Les autres sont braves, sans doute, mais préfèrent la plaine, et
multiplient les circuits.» La bonne harmonie de 1842 ne dura
malheureusement pas entre le gouverneur et Changarnier. Dès les
premiers mois de 1843, les rapports étaient de nouveau très tendus.
Changarnier croyait voir chez Bugeaud «la volonté de plus en plus
caractérisée de lui enlever le mérite de ses services», et il en
ressentait une irritation qu'il ne prenait pas la peine de cacher. Le
gouverneur trouvait son lieutenant irrespectueux et insubordonné. Les
choses en vinrent au point que ce dernier demanda, en août, à quitter
l'Algérie. Le maréchal appuya cette demande auprès du ministre, en
exposant longuement tous ses griefs contre le général. «Sa conduite
depuis qu'il est lieutenant général, écrivait-il, m'a prouvé que
l'armée n'avait plus de bons services à attendre de lui, et que toute
son ambition était d'aller se reposer en France... Pour mon compte, je
suis heureux de me séparer de lui, et je pense qu'il ne laissera pas
de regret dans l'armée.» De son côté, Changarnier se plaignait
amèrement au maréchal Soult de «la haine violente» que lui témoignait
le gouverneur. «Retirez-moi de ce pays, monsieur le maréchal,
ajoutait-il, de ce pays qui m'a si bien traité, où j'ai passé de
longues années laborieusement occupées, mais que les procédés de M. le
gouverneur général me rendent odieux désormais. Mon excellente santé y
succomberait infailliblement, moins à des fatigues incessantes qu'à
des peines morales que je ne puis supporter.» Des deux parts, on le
voit, le jugement était troublé. Changarnier fut rappelé. À son
arrivée à Paris, le Roi et le ministre le reçurent très froidement; on
jugeait qu'en tout cas il avait manqué à la discipline[353], et, sur
la demande expresse qu'en avait faite le maréchal Bugeaud, aucun
emploi ne lui fut donné. Cette disgrâce ne devait pas durer moins de
quatre ans. Changarnier la supporta avec une fierté silencieuse, ne
pardonnant pas, ne se repentant pas, mais dédaignant de récriminer.
Triste épisode en vérité que ce conflit qui aboutissait à priver,
pour un temps, la France de l'épée d'un de ses plus vaillants
capitaines. Qu'on ne nous demande pas de prolonger après coup cette
querelle, en y appuyant et en y prenant parti. Un tel exemple n'était
pas nécessaire pour nous rappeler que la petitesse humaine se fait
souvent sa part chez les plus grandes âmes et au milieu des plus
grandes actions. La conclusion à en tirer nous paraît être cette
réflexion que l'on rencontre précisément dans une lettre adressée par
Bugeaud à Changarnier, et dont il est fâcheux que tous deux ne se
soient pas mieux inspirés: «Trouvons-nous souvent, écrivait le
gouverneur, des hommes complets? Servons-nous donc de leurs qualités,
quand elles l'emportent sur leurs défauts, et atténuons ceux-ci autant
que nous le pouvons.»
[Note 353: Le Roi écrivait au maréchal Soult, le 30 septembre 1843:
«Il me paraît bien désirable de fortifier la hiérarchie et la
subordination dans notre armée d'Afrique, et d'y décourager cet esprit
d'opposition envers leurs supérieurs, de jalousie et de mauvais
coucheurs, dont la correspondance que vous me communiquez ne cesse de
donner de tristes exemples.» (_Documents inédits._)]