XII

Au printemps de 1843, Abd el-Kader, repoussé partout du Tell et rejeté

dans la région des hauts plateaux, n'avait plus d'autre base

d'opérations que sa smala. Cette smala, encore grossie depuis l'année

précédente, comprenait maintenant au moins quarante mille âmes[346] et

avait de plus en plus le caractère d'une capitale errante. Là étaient

la famille de l'émir, le siège de son gouvernement, ses richesses, ses

approvisionnements, les ouvriers armuriers, selliers, tailleurs,

nécessaires à l'entretien de son matériel. La population ainsi

agglomérée était composée de plusieurs tribus au complet, et en outre

d'émigrés isolés, venus des tribus qui s'étaient soumises aux

Français. Ajoutez ceux qui se trouvaient là malgré eux, les

prisonniers, les otages et certains douars entraînés de force. La

fuite était impossible; de temps à autre, Abd el-Kader faisait crier

cette sentence: «De quiconque cherchera à fuir ma smala, à vous les

biens, à moi la tête.» La police était faite par les réguliers et par

les Hachem. L'ordre d'installation était toujours le même, malgré des

déplacements incessants. L'émir, de sa personne, restait ordinairement

hors de la smala, mais c'était lui qui dirigeait sa marche. Faire

vivre une telle multitude au milieu du désert n'était pas chose aisée;

dans le camp, se tenait un grand marché, alimenté par les Arabes des

oasis et de la lisière du Tell, qui y apportaient des grains et des

fruits. Le plus difficile était de trouver l'eau; un service était

organisé pour reconnaître les sources et en empêcher le gaspillage;

toutefois, elles étaient vite épuisées, et il arrivait assez

fréquemment de voir des individus mourir de soif.

[Note 346: En 1848, Abd el-Kader, causant à Toulon avec le général

Daumas, a parlé de soixante mille âmes. C'était probablement une

exagération.]

Le général Bugeaud comprenait qu'il ne suffisait pas d'avoir ruiné

tous les établissements fixes de l'émir, et que son oeuvre serait

incomplète tant que subsisterait cette capitale mobile. Résolu à

chercher de ce côté le succès éclatant qu'il jugeait nécessaire pour

rétablir la confiance un peu ébranlée de l'opinion, il s'en ouvrit à

La Moricière. Celui-ci, qui savait la difficulté de l'entreprise, pour

l'avoir tentée plusieurs fois l'année précédente, se déclara prêt à

donner son concours, mais sans garantir le succès. «Sauf des chances

imprévues, ne l'espérez pas trop», écrivait-il au gouverneur, et il

ajoutait: «Une seule journée ne verra pas s'accomplir la ruine de

notre ennemi. Il n'y a plus de grands coups à frapper; nous nous

avancerons pied à pied; nos combats auront peu de retentissement; ce

sera l'oeuvre de la patience. Mais, en définitive, si, comme j'en ai

le ferme espoir, nous réussissons à asseoir l'autorité de la France

dans toute cette belle région qui s'étend de la mer au désert, nous

aurons accompli, comme vous le demandez, quelque chose de grand. Un

peu de temps encore, et vous aurez raison des clameurs de tous ces

hommes qui jugent sans étudier, sans savoir et sans comprendre. J'ai

traversé en Afrique, depuis treize ans, des périodes de découragement

plus affligeantes que celle dont vous paraissez alarmé. Les yeux fixés

sur le but, fort de mes convictions consciencieuses, je n'ai jamais

désespéré du succès final ni de la justice de l'avenir envers ceux qui

s'y seront dévoués.» Le gouverneur général sentait, comme La

Moricière, tout ce qu'avait d'incertain et de chanceux la poursuite de

la smala. Toutefois, il lui semblait qu'elle pouvait être tentée dans

de meilleures conditions que l'année précédente, où la colonne de

Mascara y avait été seule employée. Cette fois, par une habile

combinaison, le général Bugeaud entendait faire traquer l'ennemi de

plusieurs côtés en même temps: «Il faudra bien, disait-il à un de ses

confidents, qu'ayant enfermé Abd el-Kader dans un cercle, dans un

triangle, le choc arrive. Napoléon donnait au hasard le tiers, je lui

donne la moitié. Abd el-Kader nous tient en alerte par ses ruses, par

son incomparable stratégie, par son insaisissabilité. Nous aussi, nous

devons lutter de ruses avec lui.» Dans la pensée du gouverneur, trois

colonnes devaient concourir à cette chasse: celle de Bedeau, à

l'extrême ouest; celle de La Moricière, au centre, devant Tiaret;

enfin celle de Médéa, à l'est. Cette dernière avait à sa tête un

général de vingt et un ans, ardent à cueillir sa gerbe dans la moisson

de gloire offerte par la guerre d'Afrique à notre armée: c'était le

duc d'Aumale; il allait prouver que La Moricière se trompait quand il

croyait le moment passé de «frapper de grands coups» en Algérie.

Il était, on le sait, dans la tradition des fils de France de partager

les travaux, les fatigues et les périls de l'armée d'Afrique. Le duc

d'Aumale s'y était conformé avec joie. En 1840, âgé de dix-huit ans,

il faisait ses premières armes à la sanglante expédition de Médéa,

comme aide de camp du duc d'Orléans. En 1841, devenu colonel, il

revint prendre part, avec le duc de Nemours, aux premières expéditions

du général Bugeaud: «Je vous prierai, écrivait-il à ce dernier, de ne

m'épargner ni fatigues ni quoi que ce soit. Je suis jeune et robuste,

et, en vrai cadet de Gascogne, il faut que je gagne mes éperons. Je ne

vous demande qu'une chose, c'est de ne pas oublier le régiment du duc

d'Aumale, quand il y aura des coups à recevoir et à donner.»--«Vous ne

voulez pas être ménagé, mon prince, répondit le gouverneur; je n'en

eus jamais la pensée. Je vous ferai votre juste part de fatigues et de

dangers; vous saurez vous-même vous faire votre part de gloire.» Le

jeune colonel se conduisit en effet, pendant cette rude campagne, non

en prince, mais en soldat. «Il est brave autant qu'un Français peut

l'être, écrivait un des lieutenants de son régiment[347], et désireux

de prouver à l'armée et à la France qu'un prince peut faire autre

chose que parader; en expédition, il n'emmène aucune suite et vit avec

nos officiers supérieurs.» Et voici qui n'est pas peu remarquable,

quand on songe à l'âge du duc: «Comme lieutenant-colonel, il est

parfait; administration, comptabilité, discipline, il s'occupe de

tout, et, ce qui paraîtra plus extraordinaire, en homme entendu.» À la

fin de 1842, le prince, nommé maréchal de camp, retourna encore en

Afrique; cette fois, il était seul de la famille royale; depuis la

mort du duc d'Orléans, le duc de Nemours se trouvait retenu auprès du

Roi. Le gouverneur appela le jeune général au commandement d'une

colonne sans cesse agissante, celle de Médéa; il savait que cette

désignation serait approuvée de toute l'armée. «Ce n'est pas tant le

prince, lui écrivait-il le 19 septembre 1842, qu'on accueillera avec

une vive satisfaction; c'est l'officier général qu'on a vu, oubliant

son rang, vouloir partager les fatigues et les dangers, comme s'il eût

été un soldat parvenu.» Dès les premiers mois de 1843, le nouveau

commandant de Médéa justifia, par d'heureux et vifs coups de main, au

sud, du côté de Boghar, à l'est, sur l'Isser, le choix qu'on avait

fait de lui; il s'empara notamment de la _khasna_, c'est-à-dire du

trésor militaire de Ben-Allal, l'un des principaux lieutenants d'Abd

el-Kader. «Vous avez dépassé nos espérances, lui écrivit le général

Bugeaud; la jeunesse est heureuse quand elle est sage et habile.» Ce

n'était qu'un prélude.

[Note 347: C'était le futur Général Ducrot. M. d'Ideville a reçu

communication de cette lettre et l'a publiée dans son ouvrage sur le

maréchal Bugeaud, t. II, p. 281.]

À la fin d'avril 1843, divers indices signalèrent la présence de la

smala au sud de Tiaret et de Boghar. La Moricière et le duc d'Aumale

reçurent l'ordre de se lancer à sa poursuite. Le prince n'avait qu'une

cavalerie insuffisante; mais son supérieur immédiat, le général

Changarnier, qui prit une part importante à la préparation de cette

expédition, s'était inquiété de cette insuffisance et l'avait signalée

au général Bugeaud; au dernier moment, ayant reçu pour ses propres

opérations un escadron de renfort, il s'en dépouilla aussitôt au

profit du duc d'Aumale. En transmettant à ce dernier ses instructions,

le général Changarnier lui témoignait la plus flatteuse confiance: «Je

suis heureux de la belle mission que vous avez à remplir, lui

écrivait-il, et plein de l'espoir que vous ferez tout ce qu'il peut y

avoir de brillant dans la guerre actuelle.» Il le mettait seulement en

garde contre sa trop grande ardeur, et, au nom du gouverneur, lui

prescrivait, dans le cas où il enverrait en avant sa cavalerie, de

demeurer de sa personne avec l'infanterie; recommandation dont,

heureusement pour sa gloire et pour la France, le duc ne devait pas

tenir compte.

Dans les premiers jours de mai, les deux colonnes, celle de La

Moricière et celle du prince, se mettent en branle, chacune de son

côté. La Moricière se dirige au sud, vers Ousenghr. Il ne s'arrête que

parvenu dans une région aride où ses chevaux ne trouvent plus un brin

d'herbe. Abd el-Kader guette, d'ailleurs, tous ses mouvements, et

avertit la smala, qui se dérobe en fuyant vers l'est. Les Arabes se

jetaient ainsi, sans le savoir, sous la main du duc d'Aumale que

l'émir, par une inadvertance fort étrange de sa part, ne songea pas à

surveiller. Le prince, parti de Boghar, avec 1,300 hommes

d'infanterie, 560 de cavalerie et un goum de 300 Arabes, a marché

d'abord, dans la direction du sud-ouest, vers Goudjila[348]. Il a fait

là quelques prisonniers qui lui apprennent la fuite de la smala

effrayée par La Moricière; elle se trouve, lui disent-ils, à environ

quinze lieues au sud-est, cherchant à gagner la source de Taguine.

Seulement, ils ne peuvent croire qu'on prétende la poursuivre avec une

troupe si faible. «Vous voulez prendre la smala, et vous n'êtes pas

plus de monde, dit l'un d'eux; oh! vous pouvez vous en aller!» S'en

aller, le prince n'y songe guère: il décide au contraire de pousser

droit vers Taguine, pour y atteindre la smala, si elle y est encore,

ou tout au moins pour la rejeter à l'ouest sur la colonne de La

Moricière. C'est une marche de plus de vingt lieues, sans une goutte

d'eau. Il divise sa colonne en deux parties: l'une, sous son

commandement direct, essentiellement mobile, composée de la cavalerie

et des zouaves; l'autre, formée de deux bataillons d'infanterie et de

soixante chevaux, avec le convoi: le rendez-vous est à Taguine. On

marche toute la nuit, malgré le simoun qui fait rage. Le 16 mai au

matin, le duc d'Aumale, averti du voisinage de la smala, devance les

zouaves, avec la cavalerie, pour faire une reconnaissance; mais,

trompé par des renseignements inexacts, il ne découvre rien. Il croit

alors l'ennemi décampé et ne songe plus qu'à atteindre les sources

afin d'y reposer ses hommes. Ses forces se trouvaient, à ce moment,

séparées en trois tronçons: en tête, la cavalerie et le goum; à deux

heures de là environ, les zouaves; et beaucoup plus en arrière, le

reste de l'infanterie. Disposition singulièrement audacieuse, en

présence d'un ennemi aussi rapide et aussi bien informé que l'était

d'ordinaire Abd el-Kader. Quant au prince lui-même, il est avec

l'avant-garde, bien résolu à ne pas se souvenir des recommandations

prudentes que lui a transmises le général Changarnier.

[Note 348: Pour les faits qui vont suivre, je me suis attaché au

rapport du duc d'Aumale, à un récit du général Fleury, alors

lieutenant et attaché à la colonne, récit publié par M. d'Ideville,

enfin au tableau très vivant et très exact tracé par M. Camille

Rousset. J'ai trouvé aussi quelques renseignements dans les articles

du comte d'Antioche, qui a eu à sa disposition les papiers du général

Changarnier.]

Vers onze heures du matin, cette avant-garde, qui vient de se remettre

en route, après une courte halte, aperçoit un nuage de poussière qui

s'élève au loin. On se demande ce que cela peut bien être, quand, tout

à coup, quelques-uns des cavaliers qui galopaient en tête pour

éclairer la marche, s'arrêtent court derrière la crête d'un petit

monticule. L'un d'eux, un Arabe, revient à fond de train vers le

colonel Yusuf et lui crie, tout troublé: «Fuyez, quand vous le pouvez

encore. Ils sont là tout près, derrière ce mamelon. S'ils vous voient,

vous êtes perdus! Ils sont soixante mille, et, rien qu'avec des

bâtons, ils vous tueront comme des lièvres qu'on chasse.» Yusuf le

calme. «Allons voir de nos yeux», dit-il au lieutenant Fleury; tous

deux, suivis du coureur arabe et s'espaçant pour faire moins de

poussière, ils gagnent rapidement le mamelon. L'Arabe a dit vrai:

contraste saisissant avec la solitude du désert, l'immense smala est

là, à environ un kilomètre. Elle vient d'arriver, et le campement

s'installe sous la direction des réguliers dont on voit briller les

armes. Quelques tentes seulement sont déjà dressées. Combattants,

muletiers, femmes, enfants, chameaux, bestiaux de toute sorte

s'agitent. On dirait d'une colossale fourmilière. D'où il est, Yusuf

entend les cris des hommes et des animaux. «Venez, dit-il à ses

compagnons, il n'y a pas un moment à perdre.» Il redescend le mamelon

au grand galop et se dirige vers le duc d'Aumale. Celui-ci, depuis

quelques minutes, considérait, fort intrigué, ces allées et venues qui

ont pris d'ailleurs presque moins de temps qu'il n'en faut pour les

raconter. Yusuf, qui pourtant n'est pas un timide, est ému. «Toute la

smala est là, à quelques pas de nous, dit-il précipitamment; c'est un

monde! Nous ne sommes pas en mesure de l'attaquer; il faut tâcher de

rejoindre l'infanterie.» L'agha du goum, très brave aussi, se jette à

bas de cheval, et, tenant embrassé le genou du prince: «Par la tête de

ton père, ne fais pas de folie!» dit-il. Le colonel Morris, au

contraire, est d'avis d'attaquer. Le prince n'hésite pas. «On ne

recule pas dans ma race!» s'écrie-t-il vivement[349]. Intervient alors

le commandant Jamin, auquel le Roi a donné spécialement mission de

veiller sur son fils; il fait valoir sa responsabilité et insiste pour

attendre l'infanterie. Mais l'attente n'est-elle pas le parti le plus

périlleux? Que la présence des Français soit connue,--et elle ne peut

manquer de l'être dans quelques instants,--aussitôt la smala

s'éloignera, tandis que les réguliers de l'émir et leurs auxiliaires

se jetteront sur la colonne pour l'envelopper et l'écraser. En tout

cas, le duc d'Aumale a pris son parti; il impose silence à tous,

envoie des émissaires pour hâter la marche des zouaves, met ses

cavaliers en ordre de combat, puis commande la charge.

[Note 349: Sur ce qui s'est passé après que Yusuf eut rejoint le duc

d'Aumale, j'ai suivi la version de M. Camille Rousset, qui diffère, en

quelques points, du récit du général Fleury. J'ai des raisons de

croire la version de M. Rousset plus exacte.]

La petite troupe s'élance au galop. Au moment où les irréguliers du

goum arrivent sur la hauteur et aperçoivent cette immense ville de

tentes, ils prennent peur et se débandent. Les spahis eux-mêmes

hésitent un moment; mais ils sont bientôt raffermis par l'exemple des

chasseurs qu'enlèvent impétueusement le colonel Morris et le prince

lui-même. Yusuf aussi est admirable. Tous se précipitent comme un

ouragan sur les Arabes encore occupés à s'installer. Ceux-ci

s'attendaient si peu à être attaqués, qu'au premier moment ils ont

pris les spahis pour les cavaliers d'Abd el-Kader; ils ne sont

désabusés qu'à la vue des chasseurs. Dans cette masse confuse, la

surprise produit un trouble et un désordre inouïs. Les réguliers

veulent se défendre; ils sont cinq mille contre cinq cents; mais la

panique de la foule les entrave, les ahurit, et finit par les gagner

eux-mêmes. Nos cavaliers culbutent et sabrent tout ce qui tente de

résister. Au bout d'une heure, la victoire est complète. Trois cents

cadavres arabes gisent sur le sol; on n'a frappé que les combattants.

Les Français ont eu seulement neuf tués et douze blessés. Quelques-uns

des prisonniers, ayant demandé à voir leurs vainqueurs, ne peuvent

croire qu'ils soient si peu nombreux, et, comme l'a rapporté l'un

d'eux, le rouge leur monte au visage d'avoir été battus par une telle

poignée d'hommes. Tout est bien fini, quand arrivent les fantassins:

les zouaves d'abord, vers une heure; les bataillons de ligne, à quatre

heures. Eux aussi ont fait merveille: trente lieues en trente-six

heures, par le vent du désert, sans autre eau à boire que celle qui a

été emportée dans quelques outres; marche si dure, que le sang

colorait les guêtres blanches. Ils sont fatigués, mais en bon ordre,

et n'ont laissé en arrière ni un homme ni un mulet. Les zouaves, à

leur arrivée, défilent devant le bivouac des chasseurs d'Afrique, en

sifflant les fanfares de la cavalerie, «comme pour railler les chevaux

fatigués et se venger de ce que leurs rivaux de gloire ont chargé et

battu l'ennemi sans eux[350]».

[Note 350: Le duc D'AUMALE, _les Zouaves et les chasseurs à pied_.]

La soirée du 16 mai et la journée du lendemain ne sont pas de trop

pour reposer nos troupes et mettre un peu d'ordre dans tout ce qui est

tombé en leurs mains. Les prisonniers, parmi lesquels beaucoup de

personnages considérables, se comptent par milliers. Ils seraient plus

nombreux encore si le duc d'Aumale eût disposé d'une troupe moins

restreinte. Hors d'état d'envelopper toute la smala, le prince avait

dû prendre le parti de pénétrer au milieu et d'y faire une coupure.

Beaucoup des Arabes ont donc pu s'enfuir, mais en désordre; une

partie, après avoir erré dans le désert, en proie à la plus grande

détresse, devait être ramassée par La Moricière. La dispersion était

définitive, et ce sera en vain qu'on cherchera dans l'avenir à

reformer une smala. La mère et la femme d'Abd el-Kader ont été un

moment parmi les captives; le dévouement d'un esclave les a fait

échapper avant qu'elles eussent été reconnues. Le butin est immense:

quatre drapeaux, un canon, deux affûts, d'abondantes munitions, une

grande quantité d'armes, la tente de l'émir, ses effets précieux, des

manuscrits, beaucoup de bijoux et d'argent, plus de trente mille têtes

de bétail, des troupes de chameaux, de chevaux, de mulets et d'ânes.

Force est de brûler ce qu'on ne peut emporter.

Tout n'est pas fini: il faut rentrer sur le territoire français et y

ramener l'immense convoi des prisonniers et du butin. Ce n'est pas la

partie la plus facile ni la moins dangereuse de la tâche à accomplir.

À l'aller, on a eu cette fortune qu'Abd el-Kader, tout occupé à

guetter La Moricière, n'a rien su de l'autre colonne. Maintenant, il

est prévenu; il doit avoir hâte de prendre sa revanche d'un tel

désastre; et puis, n'est-il pas dans l'habitude des Arabes d'attaquer

au moment des retraites? Le duc d'Aumale voit le péril, il le mesure,

mais ne s'en trouble pas; il se fie jusqu'au bout à son heureuse

audace et compte sur la démoralisation qu'un tel coup a dû jeter chez

les ennemis. Ne reçoit-il pas déjà les soumissions empressées des

tribus voisines qui, la veille, étaient dans le camp de l'émir? Partie

de Taguine, le 18 mai, la colonne, entravée par son convoi, chemine

lentement. Son jeune chef, avec un sang-froid qui ne laisse rien voir

de sa préoccupation intime, est, nuit et jour, sur le qui-vive, prêt à

faire face à toute attaque. Sept longues journées se passent ainsi.

Enfin, on arrive à Médéa, sans avoir eu à livrer de véritable combat;

une nuit seulement, il a fallu échanger quelques coups de feu. Quatre

ans plus tard, le prince, causant avec Abd el-Kader devenu son

prisonnier, l'interrogea sur cette fusillade nocturne. «J'étais là en

personne, lui répondit l'émir; je t'ai guetté, tâté, pendant

vingt-quatre heures.» Et il lui fit compliment de la façon dont il

s'était gardé. Dans la prudente et ferme vigilance de ce retour, ce

général de vingt et un ans ne s'était pas montré moins habile

capitaine que, naguère, dans la hardiesse de sa marche en avant.

La nouvelle d'un si beau fait d armes fut accueillie avec joie, en

Algérie et en France. Elle dissipa entièrement les inquiétudes et le

découragement que le retour offensif de l'émir avait jetés, au mois

de janvier précédent, dans beaucoup d'esprits. Ce fut comme un

brillant rayon de soleil qui perçait victorieusement tous les nuages.

Le duc d'Aumale recevait, de toutes parts, les plus chaleureuses

félicitations. «Votre rapport, répandu dans le camp, lui écrivait le

général Bugeaud, y a produit des transports que je n'essayerai pas de

vous décrire. Vous devez la victoire à votre résolution, à la

détermination de vos sous-ordres, à l'impétuosité de l'attaque. Oui,

vous avez bien fait de ne pas attendre l'infanterie; il fallait

brusquer l'affaire comme vous l'avez fait. Cette occasion presque

inespérée, il fallait la saisir aux cheveux.» Le maréchal Soult, le

général de La Moricière, pensaient et parlaient de même[351]. L'éloge

n'était pas seulement sous la plume de ceux qui, s'adressant au duc

d'Aumale, pouvaient être suspects de vouloir lui faire leur cour. Le

lieutenant-colonel de Saint-Arnaud écrivait à son frère: «Le prince

vient de faire un coup de maître, exécuté avec autant de vigueur que

d'habileté. C'est bien, c'est intrépide, c'est habile!» Et, un an plus

tard, se trouvant sur le lieu même où la smala avait été prise, il

ajoutait: «J'examine le terrain, je me fais expliquer la position de

la smala et celle du prince, et je persiste à dire que c'est un coup

d'une hardiesse admirable. Avec la prise de Constantine, c'est le fait

saillant de la guerre d'Afrique. Il fallait un prince jeune et ne

doutant de rien, s'appuyant sur deux hommes comme Morris et Yusuf,

pour avoir le courage de l'accomplir. À mon sens, la meilleure raison

pour attaquer, c'est que, la retraite étant impossible, il fallait

vaincre ou périr.» Faut-il ajouter à tous ces témoignages celui d'un

républicain ardent, le colonel Charras? «Pour entrer, disait-il, avec

cinq cents hommes au milieu d'une pareille population, il fallait

avoir vingt-trois ans[352], ne pas savoir ce que c'est que le danger,

ou bien avoir le diable dans le ventre. Les femmes seules n'avaient

qu'à tendre les cordes des tentes sur le chemin des chevaux pour les

culbuter, et qu'à jeter leurs pantoufles à la tête des soldats pour

les exterminer tous depuis le premier jusqu'au dernier.» À

l'admiration des hommes de guerre se joignait l'applaudissement

unanime et enthousiaste du grand public, dont l'imagination était

particulièrement séduite par le caractère aventureux de l'entreprise

et par la jeunesse du commandant. Quant à celui qui recevait ainsi les

premières caresses de la gloire, caresses si douces, si enivrantes,

surtout à l'aurore de la vie, il n'en avait pas la tête tournée; son

rapport, sobrement écrit, évitait soigneusement toute mise en scène;

le moi y était absent; la belle conduite des autres s'y trouvait seule

mise en lumière. Ce qui faisait dire à la reine Marie-Amélie: «Je

jouis plus encore de son humanité et de sa modestie que de son courage

et de sa résolution, qui pourtant ont été jolis à vingt et un ans!» La

réserve délicate et rare qui touchait le coeur de la pieuse mère

charmait aussi le public et lui faisait prendre encore plus en gré

l'heureux vainqueur. Beaucoup d'esprits, d'ailleurs, frappés de la

promesse d'un pareil début, regardaient au delà du petit champ de

bataille de Taguine. Leur patriotisme comprenait de quel intérêt il

était pour la France qu'un si brillant capitaine se fut révélé, et à

un tel âge, sur les marches du trône. Le lieutenant-colonel de

Saint-Arnaud traduisait cette impression, quand il écrivait alors: «Il

y a de l'avenir dans ce trait-là.» Malheureuse France! qu'a-t-elle

fait de cet avenir?

[Note 351: Le maréchal Soult félicitait le prince sur «la parfaite

combinaison de ses mouvements, sa hardiesse d'exécution et son coup

d'oeil exercé».--«J'ai appris presque sur les lieux, lui mandait La

Moricière, le brillant succès que vous venez d'obtenir; j'ai pu juger

mieux que personne la hardiesse de l'entreprise et l'importance du

résultat. Vous avez porté à la puissance de l'émir le coup le plus

rude qu'elle pût recevoir.»]

[Note 352: M. Charras se trompait sur l'âge du prince; celui-ci

n'avait que vingt et un ans.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 50 / 93 题