1843 commença moins bien que n'avait fini 1842. À peine le général
Bugeaud avait-il quitté l'Ouarensenis, qu'Abd el-Kader y faisait
irruption, soulevant les tribus, châtiant impitoyablement tous ceux qui
s'étaient ralliés aux Français. En quelques jours, il avait réuni des
forces considérables et était maître de toutes les montagnes situées au
sud du Chélif; il franchissait même cette rivière et propageait le feu
de la révolte, au nord, dans le Dahra. À cette nouvelle inattendue qui
faisait douter à beaucoup, en Algérie et en France, de la réalité des
succès obtenus jusqu'alors par nos armes, le gouverneur, ému, mais non
troublé, fit partir des colonnes de tous les points, de Cherchel, de
Miliana, de Médéa, de Mascara, de Mostaganem. En faisant du mal à
l'ennemi, ces colonnes souffrirent beaucoup elles-mêmes. L'hiver rendait
les opérations singulièrement difficiles au milieu de ces montagnes sans
chemins. «C'est une retraite de Russie au petit pied», écrivait l'un des
chefs de colonne, le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud, officier
énergique, qui avait vu son avancement longtemps retardé par des
désordres de jeunesse, mais qui, fort apprécié du général Bugeaud,
commençait à être en vue. Dès l'approche de nos troupes, Abd el-Kader
avait disparu: était-on garanti qu'il ne reviendrait pas une fois
qu'elles seraient parties? Les tribus apportaient leur soumission: le
passé permettait-il d'y avoir pleine confiance? Aussi l'idée se
faisait-elle jour que, pour se rendre maître de cette région, il fallait
autre chose que des expéditions passagères.
Dès la fin de 1842, le 5 décembre, La Moricière, dont l'esprit était
toujours en mouvement, avait écrit au gouverneur: «L'occupation de
Mascara et, plus tard, celle de Tlemcen par des divisions actives ont,
en quelques mois, avancé nos affaires plus qu'on n'avait pu le faire
en dix ans d'expéditions et de combats meurtriers... Si maintenant
nous examinons sur la carte l'est de la province compris entre le
Chélif et la Mina, cette étude nous expliquera tout de suite la
différence des résultats obtenus. Là, nos colonnes ne peuvent plus se
donner la main en trois jours. Il y a cinquante-six lieues de
Mostaganem à Miliana, et soixante-douze de Mascara à Médéa. De là
l'inefficacité de nos efforts. Notre action sur les tribus réfugiées
dans l'Ouarensenis est réduite par dix jours au moins perdus en allées
et venues, et ne peut plus être continuée assez longtemps pour amener
l'ennemi à merci. Le problème peut donc être posé en ces termes:
trouver, entre les quatre places de Mostaganem, Mascara, Miliana et
Médéa, un point tel que l'action des troupes qui en partiront puisse
se combiner, en trois jours de marche, avec celle des colonnes sortant
de ces quatre places.» Les événements survenus depuis cette lettre
n'avaient pu que convaincre le général Bugeaud de la justesse des vues
qui y étaient exposées. Aussi n'est-on pas surpris de le voir
s'appliquer, dès que le printemps est arrivé, à réaliser une fondation
si nécessaire. À la fin d'avril 1843, il se rend avec une colonne à
El-Esnam, dans la vallée du Chélif, et y jette les bases d'une ville
qu'en l'honneur du prince pleuré par la France, il appelle
Orléansville. De là, il se dirige vers la mer, à travers les
montagnes, ébauchant une route avec la pioche et la mine, tout en
faisant le coup de feu, et, en sept jours de travail acharné, atteint
Tenès. Ce petit port, que déjà plusieurs fois on avait sans succès
cherché à occuper, doit être la place de ravitaillement
d'Orléansville, dont il est éloigné seulement de onze lieues.
Transformés en terrassiers, maçons, charpentiers, forgerons,
serruriers, les soldats déploient la plus grande activité pour faire
sortir de terre les constructions des deux villes, pour améliorer la
route improvisée qui conduit de l'une à l'autre, et sur laquelle
circulent aussitôt des convois. L'un de nos plus fermes officiers,
depuis longtemps dévoué à l'oeuvre algérienne, le colonel Cavaignac,
est appelé au commandement de la nouvelle subdivision d'Orléansville.
Ainsi se complétaient, suivant le plan déjà indiqué, les deux
premières lignes d'occupation: celle de la côte qui, sans parler de la
province de Constantine, comprenait Alger, Cherchel, Tenès,
Mostaganem, Oran; celle de l'intérieur, avec Médéa, Miliana,
Orléansville, Mascara et Tlemcen. Le gouverneur ne s'en tint pas là;
il autorisa ses lieutenants à commencer la troisième ligne, sur la
limite extrême du Tell: dans les derniers jours d'avril, La Moricière
établit le poste de Tiaret au sud d'Orléansville, et Changarnier celui
de Teniet el-Had au sud de Miliana.
En même temps que s'accomplissaient ces travaux, plusieurs colonnes
continuaient à fouler en tous sens le massif de l'Ouarensenis et celui
du Dahra, forçant les tribus les plus farouches à se soumettre; comme
d'habitude, Changarnier est un de ceux qui font le plus de besogne.
Autour de Tlemcen, le général Bedeau a affaire à Abd el-Kader; l'émir,
en effet, repoussé des montagnes où, en janvier, il avait reparu en
maître, s'est jeté dans l'ouest de la province d'Oran, razziant
certaines tribus nos alliées, en soulevant d'autres, notamment les
Hachem qu'il incorpore dans sa smala; le général Bedeau l'oblige à se
retirer. Le général Gentil à l'est et au sud de Mostaganem, le général
de La Moricière autour de Tiaret, le colonel Géry autour de Mascara,
sont aussi sans cesse en mouvement. On ne saurait suivre dans le
détail des opérations qui deviennent si complexes. L'émir étant
désormais hors d'état de réunir comme autrefois des armées de dix,
quinze ou vingt mille hommes, le général Bugeaud en a profité pour
subdiviser davantage encore ses forces et multiplier ses colonnes. La
guerre africaine est plus que jamais une affaire de vitesse et de
mobilité. Il ne s'y fait pas moins une grande dépense d'énergie et de
courage. Les faits d'armes sont nombreux. Le 16 mai 1843, cinquante
chasseurs à cheval de la colonne du général Gentil, lancés à la
poursuite d'une tribu, tombent au milieu de quinze cents cavaliers
ennemis. Le capitaine Daumas, qui les commande, fait mettre à ses
hommes pied à terre, les forme en carré derrière leurs chevaux et
engage le feu. Le général Gentil, inquiet de ne pas voir revenir le
détachement, envoie à son secours le capitaine Favas avec soixante
chasseurs, la seule cavalerie qui lui reste, et lui-même se met en
route avec son infanterie au pas de course. Guidé par la fusillade, le
capitaine Favas arrive sur le lieu du combat. Sans se laisser un
moment effrayer par le nombre des ennemis, il charge au galop, fait
une trouée dans la ligne profonde des assaillants et va se placer à
côté de ses camarades. Les Arabes, un moment bousculés, se rendent
compte du petit nombre des Français et reviennent à la charge. La
poignée des défenseurs, d'instant en instant plus réduite par le feu
de l'ennemi, tient bon sans se laisser entamer. C'est seulement au
bout de deux longues heures qu'elle est dégagée par l'arrivée de
l'infanterie. Sur les cent dix chasseurs, il n'y en avait plus que
cinquante-huit debout. Vingt-deux étaient tués, trente blessés; des
sept officiers, un seul n'avait pas été atteint.
Si honorables que de tels incidents fussent pour nos armes, si
sérieusement utiles que fussent, pour la soumission du pays, les
mouvements incessants de ces nombreuses colonnes et les divers
établissements créés par elles, l'opinion n'en trouvait pas moins nos
progrès lents et incertains; elle restait sous l'impression de doute
que lui avait donnée, au mois de janvier, le retour offensif d'Abd
el-Kader. Après avoir cru décisifs les succès obtenus en 1842, elle
s'étonnait de ne pas trouver les choses plus avancées en 1843. Le
général Bugeaud s'apercevait de cet état des esprits et s'en
préoccupait. Il avait le sentiment que, pour y mettre fin, un coup
d'éclat était nécessaire.