IX

Depuis un an, le général Bugeaud avait porté son effort principal sur

la province d'Oran; il allait maintenant s'occuper de celle d'Alger.

Précisément à cette époque, un incident, qui eut un douloureux et

glorieux retentissement, fit ressortir à quel point, en dépit des

progrès accomplis depuis le départ du maréchal Valée, la sécurité nous

manquait même dans la Métidja, à peu de distance de la capitale. Le 10

avril 1842, en plein jour, un détachement de vingt et un hommes, sous

les ordres du sergent Blandan, portait des dépêches de Boufarik au

blockhaus voisin de Méred. À environ deux kilomètres de ce dernier

poste, il est subitement entouré par plus de trois cents Arabes.

«Rendez-vous!» crie en français un grand nègre qui paraît commander

les assaillants. «Voilà comme je me rends», répond Blandan, et

ajustant le nègre, il le tue raide d'un coup de fusil. À l'exemple de

leur chef, nos soldats font une décharge générale. Les Arabes

fléchissent un moment, mais bientôt, honteux de reculer devant une

poignée d'hommes, ils reviennent à la charge. Les vingt et un se sont

formés en cercle: sans abri, criblés de balles, ils tombent l'un après

l'autre. Cependant, pas une défaillance. Les blessés à terre chargent

les fusils de ceux qui peuvent encore combattre. Blandan, qui a reçu

deux balles, commande toujours. Une troisième balle l'atteint au

ventre. «Courage, mes amis, s'écrie-t-il, défendez-vous jusqu'à la

mort.» Et sentant les forces lui manquer: «Prends le commandement,

dit-il à un brigadier de chasseurs, car, pour moi, je n'en peux plus.»

Le combat durait depuis une demi-heure. Sur les vingt et un, cinq

hommes seulement restaient debout, quand, de Boufarik et de Méred, où

l'on a entendu la fusillade, des secours arrivent en toute hâte. Les

Arabes s'enfuient, sans avoir pu enlever aucun trophée à l'héroïque

détachement. Blandan, ramassé sans connaissance, expire dans la nuit:

un seul moment, il a donné quelque signe de vie, c'est quand le

colonel a détaché sa propre croix d'honneur pour la lui mettre dans la

main. Il avait vingt-trois ans et n'était sous-officier que depuis

trois mois. Son nom et celui de ses compagnons, mis solennellement à

l'ordre du jour de l'armée, ont été gravés sur le petit obélisque de

la fontaine de Méred. Depuis 1887, la statue de l'héroïque sergent

s'élève sur l'une des places de Boufarik.

Pour prévenir le retour de pareilles surprises, le général Bugeaud

décida d'employer le printemps de 1842 à une grande opération contre

les tribus montagnardes qui entouraient, au sud et à l'ouest, la

Métidja. Les troupes disponibles de la province d'Oran devaient

concourir à cette oeuvre, avec celles de la province d'Alger. Par une

idée heureuse, le gouverneur imagina de se servir de cette

concentration même pour ouvrir, entre ces deux provinces, une

communication par terre qui n'existait pas encore pour notre armée. La

vaste région s'étendant de Cherchel à Mostaganem et de Miliana à

Mascara avait jusqu'alors complètement échappé à l'action des armes

françaises. Si l'on jette les yeux sur une carte, cette région

apparaît traversée, dans toute sa longueur, par une rivière: c'est le

Chélif, l'un des plus importants cours d'eau de l'Algérie; il prend sa

source au sud de la province d'Alger et coule d'abord vers le nord;

arrivé à peu près à la hauteur de Médéa et de Miliana, et à égale

distance de ces deux villes, il tourne brusquement à l'ouest et

continue dans cette direction, jusqu'à ce qu'il se jette dans la mer à

quelque distance de Mostaganem. La vallée profonde et fertile formée

par ce cours d'eau semblait la route naturelle pour aller de la

province d'Alger dans celle d'Oran; mais elle était dominée des deux

côtés, sur toute sa longueur, c'est-à-dire pendant plus de soixante

lieues, par des massifs montagneux, très ardus, absolument inexplorés

et où habitaient des tribus hostiles et belliqueuses. Le gouverneur

n'hésita pas à braver les risques de cette route; il décida qu'une

colonne, sous ses ordres, partirait de Mostaganem, tandis qu'une

autre, commandée par Changarnier, partirait de Blida: elles devaient,

l'une remonter, l'autre descendre la rivière, jusqu'à ce qu'elles se

rejoignissent. Ce programme, hardiment conçu, s'exécuta sans

difficulté sérieuse; le 30 mai 1842, après dix jours de marche, les

deux colonnes se rencontrèrent au milieu de la vallée du Chélif, près

de l'Oued-Fodda. Algériens et Oranais s'embrassèrent et festoyèrent

pendant deux jours, pour célébrer l'heureuse issue d'une entreprise

qui paraissait faire faire un grand pas à notre domination. Sans doute

le pays ne pouvait être considéré comme définitivement soumis; la

suite ne devait que trop le prouver; mais, pour la première fois, il

avait été traversé; c'était déjà un fait considérable.

Restait à se servir des troupes ainsi concentrées dans la vallée du

Chélif, pour prendre à revers et dompter les tribus entourant la

Métidja. Dans ce dessein, les deux colonnes se séparèrent de nouveau

afin de gagner Blida par des directions différentes; Changarnier

s'éleva un peu au nord et pénétra au coeur des montagnes qui

s'étendent entre le Chélif et la mer; Bugeaud prit plus au sud par

Miliana et le col de Mouzaia. Le premier rencontra un pays fort

difficile: «La Suisse n'est rien auprès, écrivait l'un des officiers

de sa colonne, le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud; l'armée marche

un par un, bêtes, gens et bestiaux, chaque homme tirant son cheval par

la figure; l'avant-garde part à quatre heures du matin, et

l'arrière-garde arrive au bivouac à six heures du soir, tout cela pour

faire deux ou trois lieues.» Mais aucun obstacle n'arrêtait la tenace

énergie du général que le gouverneur appelait familièrement «son

montagnard»; il passa partout, recevant la soumission spontanée ou

contrainte des Arabes qui se trouvaient sur son chemin. Le général

Bugeaud rencontra une route plus facile et obtint le même succès. Les

tribus les plus redoutables vinrent lui apporter leur hommage, même

celle des Hadjout, ces hardis pillards qui étaient, depuis douze ans,

la terreur des environs d'Alger. Elles avaient été absolument

déconcertées de se voir attaquées par une armée venant de la province

d'Oran. Un autre fait les avait frappées plus encore, c'était la

présence, dans les rangs français, sous le drapeau français, de deux

ou trois mille de leurs coreligionnaires, cavaliers des tribus alliées

de l'Ouest, que le gouverneur avait appelés à lui pour cette

expédition. Telle fut même l'impulsion ainsi donnée au mouvement de

soumission qu'il gagna les environs de Médéa où les colonnes

n'avaient pas pénétré. Aussi, au sortir de cette expédition, le 13

juin 1842, le gouverneur pouvait écrire au ministre de la guerre: «Le

cercle de granit qui entoure la Métidja est brisé.»

S'il y avait encore quelques coups à frapper pour compléter la

destruction de ce «cercle de granit», le général Bugeaud avait sous la

main le marteau qui convenait, c'était Changarnier. Celui-ci, arrivé à

Blida le 10 juin 1842, se remit en campagne le 17, cette fois dans la

région du haut Chélif. Il couronna des opérations habiles et

vigoureuses par la plus prodigieuse razzia qui eût encore été faite:

le 1er juillet, avec quelques centaines de cavaliers, hardiment

lancés, il ramassait 3,000 prisonniers, 1,500 chameaux, 300 chevaux ou

mulets et 50,000 têtes de bétail. «Je suis transporté de joie, lui

écrivit le gouverneur; c'est admirable!... Les résultats politiques

doivent dépasser encore les résultats matériels.»

Grâce à ces succès, la colonisation reprenait un peu confiance aux

environs d'Alger, et plusieurs villages étaient fondés dans le Sahel.

La sécurité ainsi reconquise s'étendait même plus loin: désormais les

communications étaient libres avec Médéa et Miliana, et leur

ravitaillement s'opérait par le commerce, presque en dehors de

l'administration militaire, à ce point que, le 24 juillet 1842, le

gouverneur crut devoir publier une note officielle pour rappeler à la

prudence les _mercantis_ qui se rendaient dans ces deux villes, seuls

et sans armes; recommandation leur était faite de se réunir par

caravanes de huit ou dix personnes. Il n'y avait pourtant pas

longtemps que, pour le moindre convoi, force était de réunir une armée

et de livrer de véritables batailles! Du reste, la vieille route de

Médéa, ce col de Mouzaia tant de fois arrosé de sang français,

n'allait plus être qu'un souvenir. Le général Bugeaud faisait en effet

construire, à travers les gorges jusque-là inaccessibles de la Chiffa,

une route plus directe qui fut praticable au mois de septembre 1842.

Pendant que ces importants progrès s'accomplissent dans la province

d'Alger, nos affaires gardent bonne tournure dans celle d'Oran. À

Tlemcen, l'habile administration du général Bedeau maintient une

pacification relative. Autour de Mascara, les choses sont moins au

calme: Abd el-Kader est revenu sur cet ancien théâtre de sa puissance,

usant de son prestige encore grand pour ramener à lui les tribus

soumises, menaçant celles qui nous demeurent fidèles. Plus prodigieux

que jamais de mobilité et d'ubiquité, il apparaît soudainement au point

opposé à celui où nos troupes croient le rencontrer. C'est l'occasion

pour La Moricière de donner de nouvelles preuves de son active énergie.

Vainement les forces à sa disposition ont-elles été diminuées pour

former la colonne qui remonte le Chélif; fort habile à employer les

Arabes soumis, il supplée par leur concours à ce qui lui manque de

troupes françaises. Ainsi mène-t-il plus vivement que jamais la campagne

permanente qu'il a ouverte au mois de décembre précédent. S'il ne peut

atteindre l'émir lui-même qui lui glisse toujours entre les mains, il

atteint les tribus qui pourraient le soutenir. À la fin de mai 1842,

c'est dans l'est qu'il se dirige: il frappe la puissante tribu des

Flitta, puis détruit, pour la seconde fois, Takdemt qu'on a commencé à

reconstruire et où Abd el-Kader a établi sa famille avec un détachement

de ses réguliers. Au commencement de juin, il se porte au sud-ouest

contre les Djaffra et les Hachem que l'émir a décidés à émigrer, les

poursuit à outrance jusqu'au désert, et, après les avoir acculés à un

chott sans eau potable, les force à demander grâce. Du 15 juin au 25

juillet, nouvelle expédition, cette fois au sud-est, plus longue et plus

lointaine que les autres; il s'agit de poursuivre la smala,

agglomération errante, qui comprend la famille de l'émir, son trésor, le

noyau de son armée régulière, les populations encore attachées de gré ou

de force à sa fortune. La Moricière n'a avec lui que deux mille soldats

français; mais il a su s'assurer le concours des Harrar, véritables

flibustiers des hauts plateaux. Guidé par eux, trouvant, grâce à eux,

les sources pour boire et les silos pour manger, il ose, en plein

juillet, se lancer dans le désert. «Le soleil nous plombe à

quarante-cinq degrés de chaleur, écrit l'un des officiers de la

colonne. La terre est brûlée, et, aussi loin que l'oeil peut s'étendre,

ne présente qu'une teinte grisâtre. Les flammes semblent en sortir et

produisent les ondulations du mirage: ce sont des armées de géants qui

se plient, se replient, tournoient, voltigent; ce sont des figures, plus

monstrueuses les unes que les autres, qui se déroulent, s'élèvent,

grandissent, subissent les transformations les plus extraordinaires; et,

à travers tous ces êtres imaginaires ou réels, nos petits bataillons,

chargés jusque par-dessus les oreilles, cheminent gaiement, au milieu

d'un pays où deux armées turques ont été complètement détruites.» À côté

de notre colonne, s'avance la bande des Harrar, deux mille cavaliers et

six mille chameaux portant les femmes et les enfants. «C'est, continue

notre témoin, le coup d'oeil le plus pittoresque, le plus

fantastique[343].» Ainsi escortée, l'armée arrive, le 14 juillet, au

pied d'un rocher à pic sur lequel est Goudjila: dans ce nid d'aigle, Abd

el-Kader a transporté les restes de ses arsenaux. La Moricière fait tout

détruire. Les silos du voisinage, où ont été accumulées les provisions,

sont vidés. L'émir n'a décidément plus aucun établissement fixe. Quant à

la smala elle-même, elle fuit au loin, s'enfonçant dans les sables

arides. Le retour de la colonne se fait sans difficulté. Les soldats,

qui, au coeur de l'été, viennent de battre la montagne et le désert

pendant trente-six jours, et qui ont décrit un cercle de cent vingt à

cent trente lieues, rentrent à Mascara, déguenillés, sans souliers, les

pieds enveloppés dans les peaux des boeufs qu'ils ont mangés, mais bien

portants, «flambants comme le soleil qui leur chauffait les reins», et

n'ayant à leur ambulance que treize malades. Ce sont, il est vrai, de

rudes soldats: les bataillons d'élite surtout. «Figurez-vous, écrivait

alors un de leurs officiers, des carcasses d'hommes qui, depuis dix

mois, n'ont cessé de supporter toutes les privations, toutes les

intempéries imaginables, recouvertes d'un cuir basané comme des tiges de

bottes et sous lequel se meuvent des muscles, devenus ficelles, que le

diable ne briserait pas; toujours gais, obéissant comme par enchantement

à tout ce qu'on leur ordonne, pleins d'amour-propre, se tirant d'affaire

partout, dans les positions les plus embarrassantes, sans que les

officiers et les sous-officiers s'en mêlent; en un mot, les types les

plus remarquables que j'aie encore vus depuis que je roule dans le monde

militaire[344].» L'effet de cette expédition fut considérable dans tout

le cercle de Mascara. Une troupe de deux mille hommes avait pénétré là

où, un an auparavant, une armée de vingt mille n'eût pas osé

s'aventurer. Les Arabes, surpris, intimidés, épuisés, s'inclinaient

devant une supériorité si manifeste. Parmi les Hachem eux-mêmes, qui

avaient été les premiers à retourner à l'émir, on apercevait plus d'un

symptôme de découragement, et l'un de leurs chefs disait à Abd el-Kader:

«Marabout, je ne te suivrai plus; ma parole est donnée aux Français...

Va, laisse-nous, nous avons assez souffert, et que Dieu te conduise!»

[Note 343: Lettre de M. de Montagnac, en date du 27 juillet 1842.

(_Lettres d'un soldat_, p. 259 à 261.)]

[Note 344: Lettre de M. de Montagnac, en date du 18 juin 1842.

(_Lettres d'un soldat_, p. 255.)]

X

L'automne de 1842 n'est pas moins activement employé que ne l'ont été

l'hiver, le printemps et l'été. Autour de Mascara, La Moricière

continue ses incessantes expéditions. La plus importante, qui a lieu

en septembre et octobre, ne dure pas moins de quarante jours. À la

poursuite de la smala, qui, cette fois encore, nous échappe, notre

petite armée s'engage de nouveau dans le désert où elle fait des

marches de dix heures sans eau, et s'avance plus loin qu'en juillet,

jusqu'à Taguine, à soixante lieues au sud-est de Mascara: c'est

l'endroit même où, un an plus tard, la smala tombera aux mains du duc

d'Aumale. La colonne française ramasse un butin énorme qui, habilement

distribué aux tribus alliées du sud, les fixe à notre cause. Dans une

escarmouche, au retour, nos cavaliers sont sur le point de s'emparer

d'Abd el-Kader; celui-ci ne se sauve qu'à grand'peine, en laissant sur

le terrain ses plus braves compagnons et en perdant son cheval, son

cachet et sa montre. D'autres opérations suivent, dans le détail

desquelles il serait fastidieux d'entrer. En somme, sur trois cent

quatre-vingt-quinze jours qui, au 31 décembre 1842, se sont écoulés

depuis que La Moricière est installé à Mascara, sa division en a passé

trois cent dix en campagne.

Dans la province d'Alger, Changarnier est à l'oeuvre. En septembre, il

descend une partie de la vallée du Chélif, affermissant la fidélité

des tribus soumises, frappant rudement celles qui sont douteuses ou

hostiles. Puis, pour revenir vers le sud, il s'engage dans le massif

montagneux de l'Ouarensenis par la vallée de l'Oued-Fodda: de faux

renseignements lui ont présenté cette route comme facile. Au bout de

quelques heures de marche, il se trouve engagé dans un étroit défilé

dont 6,000 Kabyles, commandés par un lieutenant de l'émir, occupent

les hauteurs et ferment les débouchés en avant et en arrière. Il faut

passer ou périr. C'est dans ces situations critiques qu'éclatent les

qualités de Changarnier, énergie indomptable, sang-froid, volonté de

vaincre. Il n'a avec lui que 1,200 fantassins, 200 chasseurs à cheval,

500 Arabes: peu de fond à faire sur ces derniers qui se croient

perdus; mais les Français sont d'une solidité admirable, surtout les

zouaves commandés par Cavaignac. Pendant plus de deux jours, le combat

se poursuit, acharné. Notre petite colonne avance peu à peu, prenant

d'assaut chaque rocher, brisant l'un après l'autre tous les obstacles

qu'on lui oppose, se tirant de tous les périls où il semblait qu'elle

dût vingt fois succomber. Enfin, le défilé est franchi. Arrivé en pays

découvert, le général fait une razzia sur le territoire des tribus qui

venaient de l'attaquer, et, par cet audacieux châtiment, terrifie pour

longtemps ceux qui naguère se croyaient assurés de l'écraser. Un bon

juge, le duc d'Aumale, regarde ce combat de l'Oued-Fodda comme «l'une

des luttes les plus longues et les plus difficiles qu'aient

enregistrées nos annales d'Afrique», et il ajoute: «Le général

Changarnier sut la terminer par un brillant succès, tandis que bien

d'autres eussent peut-être été heureux d'en ramener les débris de leur

colonne. Il y a eu des actions plus importantes en Afrique, il n'y a

pas eu de journée où chefs et soldats aient montré plus d'audace, de

sang-froid et d'intelligence[345].»

[Note 345: _Les zouaves et les chasseurs à pied_, par M. le duc

D'AUMALE.]

Ce qui venait de se passer à l'Oued-Fodda et plusieurs indices

recueillis d'un autre côté par La Moricière, révélaient l'action et

l'autorité d'Abd el-Kader dans l'Ouarensenis. Repoussé de toutes les

autres parties de la régence, l'émir s'était fait en quelque sorte une

dernière citadelle du grand pâté montagneux qui s'élève au sud du

Chélif: là, il venait chercher des recrues et des vivres; de là, il

menaçait soit la province d'Alger, soit celle d'Oran. Le gouverneur

général résolut donc de porter sur ce point le principal effort de la

fin de l'année. Huit mille hommes furent mis en mouvement. Trois

colonnes, commandées, la première par le général Bugeaud, la seconde par

le général Changarnier, la troisième par le général Korte, pénétrèrent

au coeur des montagnes et les parcoururent en tous sens. Sauf un assez

rude combat soutenu par le général Korte, nos troupes ne rencontrèrent

que peu de résistance. Les habitants, si belliqueux qu'ils fussent,

étaient encore sous l'impression de la vigueur déployée naguère par

Changarnier. À la fin, une manoeuvre habile refoula au centre du massif

et accula à des précipices infranchissables la masse effarée des tribus

fugitives, guerriers, femmes, enfants, vieillards. Une journée entière

se passa, pour ces malheureux, en délibérations pleines d'angoisses; on

voyait de loin les principaux personnages se démener au milieu d'une

multitude épouvantée; on entendait les cris gutturaux des femmes, les

bêlements des troupeaux. Enfin, le lendemain matin, le plus important

des chefs de la montagne, le vieux Mohammed-ben-Hadj, s'avança vers le

gouverneur et lui demanda grâce. «Pour moi, dit-il, j'avais huit fils;

six sont morts en te combattant. J'ai servi le sultan avec zèle, mais

il ne peut plus nous protéger, et, si tu es humain, je suis à toi pour

toujours.» Le gouverneur fut touché de ce langage et jugea habile de se

montrer généreux. À Mohammed qui lui offrait son plus jeune fils en

otage, il répondit: «Ma clémence sera complète. Je n'ai que faire d'un

otage. Ton visage m'inspire la confiance. D'ailleurs, j'ai mieux que des

otages: j'ai la force, la mobilité, la connaissance de tes montagnes, la

certitude de reprendre tous nos avantages si tu manques à ta parole.» Le

30 décembre, après une campagne de quarante-sept jours, le gouverneur

rentrait à Alger, pouvant croire que l'Ouarensenis était dompté et que

l'émir avait perdu la seule base d'opération qui lui restait en deçà des

hauts plateaux.

Ainsi se terminaient les opérations de 1842, l'année la plus

laborieuse et la plus féconde de la conquête. D'immenses résultats

avaient été obtenus dans les deux provinces d'Oran et d'Alger. Le

général Bugeaud en était justement fier. «Abd el-Kader, écrivait-il au

ministre de la guerre, a perdu les cinq sixièmes de ses États, tous

ses forts ou dépôts, son armée permanente, et, qui pis est, le

prestige qui l'entourait encore en 1840. S'il n'a pu nous résister,

lorsqu'il disposait de l'impôt et du recrutement sur tout le pays,

lorsqu'il avait une armée permanente et des provisions de guerre,

lorsque toutes les tribus marchaient à sa voix partout où il

l'ordonnait, comment lutterait-il aujourd'hui avec quelque succès,

lorsqu'il ne s'appuie que sur une poignée de tribus déjà ruinées en

partie? Il peut prolonger quelque temps le malheur de quelques

populations par des entreprises de partisan; il ne peut reconquérir sa

puissance.» Le gouverneur était loin cependant de dédaigner

l'adversaire auquel il avait affaire; il était le premier à

reconnaître ses qualités supérieures, son indomptable énergie, ses

étonnantes ressources, son action sur les populations arabes. «Abd

el-Kader est réellement un maître homme», écrivait-il le 12 novembre

1842.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 48 / 93 题