C'est le 27 novembre 1841 que La Moricière quitte Mostaganem pour se
rendre à son nouveau poste. Il emmène une batterie de montagne, 150
spahis d'élite commandés par Yusuf, et huit vieux bataillons, de ceux
que, depuis près de dix-huit mois, il a aguerris, entraînés, auxquels
il a, pour ainsi dire, communiqué son tempérament: ces troupes,
jointes à celles qui étaient déjà à Mascara, doivent former un corps
d'environ 8,000 hommes. Le départ est solennel et sérieux. La fanfare
des spahis, seule musique de la colonne, joue un air connu sur ces
paroles qui semblent de circonstance: «Pauvre soldat, en partant pour
la guerre.» Tous savent qu'ils ne s'éloignent pas pour quelques jours,
mais qu'ils vont s'installer, pour de longs mois, et des mois d'hiver,
en pleine région ennemie, à trente lieues de tout secours, tentative
sans précédent et que beaucoup de gens déclarent téméraire. Mais tous
aussi, des premiers rangs aux derniers, ont foi dans leur jeune chef,
comprennent l'importance capitale de l'oeuvre à laquelle ils
concourent, et sont résolus à ne rien épargner pour la faire réussir.
Quant au général, il n'ignore pas quelle grosse partie il joue. C'est
sur son insistance personnelle, malgré l'opposition des uns et les
doutes des autres, que l'entreprise se fait. En France et en Algérie,
dans les bureaux du ministère de la guerre et même autour du
gouverneur général, il sent des mauvaises volontés ouvertes ou cachées
qui guettent son insuccès pour l'en accabler. Il ne se fait aucune
illusion sur ce que serait pour lui un échec, et, causant un jour de
cette éventualité avec un de ses officiers: «Il y a dans ce cas,
dit-il, un remède certain, c'est de se faire tuer.»
Le début n'est pas de bon augure. Arrivé à Mascara le 1er décembre
1841, La Moricière y apprend que la plus grande partie du troupeau de
la place, sur lequel il comptait pour l'alimentation de son armée,
vient d'être enlevé par les Arabes, avec l'officier qui veillait à sa
garde: il reste à peine cinq ou six jours de viande. Bien que ses
prévisions soient ainsi fort dérangées, le général ne s'en trouble
pas. Il donne trois jours à ses troupes pour s'installer tant bien que
mal dans la ville, et, dès le 4 décembre, il se met en campagne.
Soumettre les tribus belliqueuses du voisinage, entre autres les
redoutables Hachem, assurer l'approvisionnement de l'armée et des
habitants de Mascara, soit en tout environ douze mille bouches, tels
étaient les deux problèmes qui s'imposaient à lui. Dans sa pensée, un
seul et même moyen devait servir à les résoudre: la razzia à outrance;
le butin remplirait nos greniers, en même temps que les Arabes
dépouillés seraient, par détresse, obligés de capituler. À regarder,
en décembre, la grande plaine qui s'étendait au sud de Mascara et les
montagnes qui l'entouraient, il semblait que ce fût un désert aride.
Et cependant ce sol recélait des trésors abondants: c'étaient les
silos. Comment les découvrir? Sonder à tâtons serait bien long et bien
incertain. Avec son flair des Arabes, La Moricière a mis la main sur
un certain Djelloul, de la tribu des Hachem, qui, par vengeance et
cupidité, est prêt à trahir les siens et à livrer le secret de leurs
greniers souterrains. C'est le guide de toutes les expéditions. Avec
lui, on court sans hésiter aux bons endroits. Les silos, aussitôt
ouverts, livrent des quantités considérables de grains et
d'approvisionnements variés. Dans l'embarras de tout transporter,
l'armée en consomme, pendant quelques jours, une partie sur place,
puis elle vient verser le reste dans les magasins. À peine de retour,
elle repart dans une autre direction. Naturellement les Arabes ne se
laissent pas ainsi dépouiller sans tenter quelque résistance; chaque
levée de silos donne lieu à des engagements plus ou moins vifs; mais
nos opérations n'en sont pas arrêtées.
Il y a mieux encore que de découvrir les provisions de la tribu, c'est
de surprendre la tribu elle-même. Le 20 décembre 1841, La Moricière
apprend que deux Arabes ont été assaillis en un certain endroit par
des chiens: c'est pour lui un indice suffisant. Le soir, à minuit, un
petit corps se met en route, sans tambours ni trompettes. À la pointe
du jour, il arrive près d'une tribu qui se croyait à l'abri dans des
ravins escarpés. «L'emplacement reconnu, raconte l'un des acteurs de
ce petit drame, chacun se lance, se disperse dans une direction
quelconque; on arrive sur les tentes, dont les habitants, réveillés
par l'approche des soldats, sortent pêle-mêle avec leurs troupeaux,
leurs femmes, leurs enfants. Tout le monde se sauve dans tous les
sens; les coups de fusil partent de tous côtés sur les misérables
surpris sans défense. Hommes, femmes, enfants, poursuivis, sont
bientôt enveloppés et réunis par quelques soldats qui les conduisent.
Les boeufs, les moutons, les chèvres, les chevaux, tous les bestiaux
enfin qui fuient sont vite ramassés. Celui-ci attrape un mouton, le
tue, le dépèce: c'est l'affaire d'une minute; celui-là poursuit un
veau avec lequel il roule, cul par-dessus tête, dans le fond d'un
ravin; les autres se jettent sous les tentes où ils se chargent de
butin; et chacun sort de là, affublé, couvert de tapis, de paquets de
laine, de pots de beurre, de poules, d'armes et d'une foule d'autres
choses que l'on trouve en très grande quantité dans ces douars souvent
très riches. Le feu est ensuite mis partout à ce que l'on ne peut
emporter, et bêtes et gens sont conduits au convoi; tout cela crie,
tout cela bêle, tout cela brait. C'est un tapage étourdissant. On
quitte enfin la position, fier de son succès. Alors commence la
fusillade: les cavaliers ennemis, qui d'abord avaient pris la fuite,
reviennent lorsqu'ils voient la colonne leur tourner le dos; ils
harcèlent les arrière-gardes; on leur riposte, on les éloigne et l'on
rentre avec ses prises[328].» Voilà la razzia peinte sur le vif. Cette
fois, l'armée ramenait 614 boeufs, 634 moutons, 400 ânes, 60 chevaux
ou mulets et 180 prisonniers.
[Note 328: _Lettres d'un soldat_, correspondance inédite du colonel DE
MONTAGNAC, p. 192-193.]
Le corps d'occupation n'avait pas affaire seulement aux Arabes. Depuis
le 19 décembre, il luttait contre un nouvel ennemi qui n'est pas le
moins redoutable de tous: c'est l'hiver, un hiver du Nord, avec
cortège de gelées, de pluies torrentielles, d'ouragans qui brisent
tout, de neige qui couvre le sol à un pied d'épaisseur. Les bâtiments
de Mascara, à demi ruinés et mal restaurés, s'effondrent. Les soldats
n'ont presque plus d'abris; les vivres mouillés se gâtent; les
bestiaux périssent de misère et de froid. Mais rien n'arrête La
Moricière. Les marches de nuit, les surprises, les razzias continuent,
s'étendant dans un rayon de plus en plus éloigné. C'est par milliers
qu'on compte les bestiaux enlevés, par centaines les prisonniers. Les
tribus ainsi pourchassées, battues, dépouillées, commencent à donner
quelques signes de lassitude et d'épuisement; dès la fin de janvier
1842, plusieurs se sont soumises. «Le temps se déchaîne contre nous,
écrit-on le 11 février; pluie, neige, grêle, gelée, pendant
cinquante-quatre jours, sans cesser... Malgré cela, même activité:
nous sillonnons la plaine et les montagnes dans tous les sens; le ciel
est la seule voûte qui nous couvre[329].» Dans les derniers jours de
février, parmi les tribus voisines de Mascara, il n'y a guère que
celle des Hachem qui, malgré d'effroyables souffrances, se refuse à
abandonner la cause de l'émir. Notre armée porte aux résistants des
coups de plus en plus rudes. «Partis le 26 février, nous rentrons le 8
mars, écrit-on à cette dernière date, traînant après nous quatre cents
prisonniers et un troupeau immense; nous avons rayonné autour de
Mascara, dans un espace de vingt-cinq à trente lieues, rasant,
battant, frottant, pillant, brûlant, saccageant, bouleversant les
tribus qui ne se décidaient pas assez vite à virer de notre
côté[330].» Les Hachem semblent à bout de forces; cependant ils se
raidissent encore. Un moment, on a pu croire qu'ils allaient
capituler, mais un appel d'Abd el-Kader a suffi pour leur faire rompre
les pourparlers. La Moricière alors ne leur laisse, à eux comme aux
tribus plus éloignées qui tiennent pour l'émir, aucun répit. Les
troupes sont rentrées, le 8 mars, d'une expédition de dix jours: dès
le 10, départ d'une nouvelle colonne qui reste dehors vingt-deux
jours, vivant le plus souvent à l'arabe, sur ce qu'elle trouve et sur
ce qu'elle prend, poussant jusqu'à trente et quarante lieues de
Mascara, multipliant les hardis coups de main. Le 25, au milieu même
d'une razzia, elle est surprise par une épouvantable tempête de neige
qui dure quarante-huit heures. Français et Arabes, qui ne voient plus
à deux pas devant eux, errent à l'aventure, mêlés les uns aux autres.
La nuit surtout est atroce. «La neige augmente toujours, rapporte un
témoin; la pluie vient ensuite grossir le gâchis au milieu duquel
gisent hommes, chevaux, bagages. Je ne puis mieux vous mettre à même
de juger de ce coup d'oeil qu'en vous priant de vous reporter au
tableau de Gros, représentant le champ de bataille d'Eylau[331].»
Quand on bat la diane, les officiers sont obligés de frapper à coups
de pied et de bâton les hommes engourdis, pour les forcer à se lever.
Quelques soldats, plusieurs prisonniers sont morts de froid, ainsi que
beaucoup de chevaux, de mulets, de boeufs et de moutons. Enfin, le
soleil finit par reparaître, et la troupe rentre à Mascara, chargée de
butin, avec le sentiment qu'elle a porté à l'ennemi des coups
décisifs. Cette fois, en effet, les dernières résistances paraissent
vaincues: les Hachem ont été réduits à demander grâce et ont amené les
chevaux de soumission.
[Note 329: _Lettres d'un soldat_, p. 204.]
[Note 330: Lettre du 8 mars 1842. (_Ibid._, p. 206 et 207.)]
[Note 331: Lettre du 31 mars 1842. (_Lettres d'un soldat_, p. 217.)]
Malgré cette vie rude, et grâce à la sollicitude intelligente du
général, la santé des troupes est excellente. Le soldat, admirablement
entraîné, se montre capable d'efforts extraordinaires. Les bataillons
d'élite, débarrassés de leurs sacs, suivent presque les spahis au pas
de course et méritent que La Moricière les appelle sa grosse
cavalerie. Plusieurs fois, ils font d'une seule traite des marches de
quinze et même dix-huit lieues. «Il y a longtemps qu'une armée n'a
trimé comme la nôtre, écrivait le commandant de l'un de ces
bataillons. Nos soldats ne sont plus couverts que de guenilles. Malgré
cela, ils se portent tous parfaitement, sont gais et acceptent sans
sourciller toutes les fatigues... Depuis l'Empire, jamais nous n'avons
eu de troupes comme celles-là, aussi aguerries, aussi faites à toutes
les privations... On peut aller partout avec ces lapins-là, et
traverser l'Afrique dans tous les sens[332].» Rien de plus étrange que
l'aspect de ces hommes qui, depuis leur arrivée à Mascara, n'ont reçu
aucun effet d'habillement, et qui, sur cent vingt jours d'hiver, en
ont passé quatre-vingts au bivouac. «Figurez-vous, dit le même
officier, une foule de grands diables, vêtus de haillons rafistolés
avec de la toile, des morceaux de laine de toutes les couleurs et des
morceaux de peaux de chèvre ou de mouton; couverts de poux; coiffés,
les uns de képis, les autres de fez, quelques-uns de chapeaux de
feutre, d'autres d'énormes sombreros de palmier, d'un pied et demi de
haut, finissant en pointe, et dont les bords ont un pied de rayon
(coiffures ramassées dans les razzias); l'extrémité inférieure du
personnage garnie de peau de mouton ou de peau de boeuf, avec leurs
poils, faute de souliers. Ajoutez à cela une face basanée, une longue
barbe pour ceux qui en ont; de véritables sauvages en un mot[333].» Si
la vie imposée au soldat développait singulièrement son énergie, ne
pouvait-on pas craindre qu'elle ne lui fit prendre des habitudes de
rapine et de cruauté? Pour être l'instrument obligé de la soumission,
la razzia n'en ressemblait pas moins au brigandage et pouvait devenir
une école fâcheuse. La Moricière veillait à ce danger, et, s'il faut
en croire un de ses plus honorables officiers, il serait parvenu à
l'écarter. «On ne vit jamais, affirme M. de Martimprey, de troupes
plus humaines ni mieux disciplinées: elles connaissaient le but élevé
auquel tendaient leurs efforts, et elles en étaient justement
fières[334].» Il est vrai qu'un autre officier rend un témoignage
moins absolument rassurant: «Nous menons ici, dit M. de Montagnac, une
véritable vie de brigands; aussi nos soldats sont-ils devenus d'une
sauvagerie à faire dresser les cheveux sur la tête d'un honnête
bourgeois. Il serait vraiment dangereux de faire rentrer maintenant
ces b.....-là en France, où l'on ne saurait fournir un aliment à leur
énergie et à leur activité. Il est temps que nous cessions cette
existence; nous commençons à devenir impossibles[335].» En tout cas,
le grand prestige de La Moricière aidait à corriger le tort qu'une
telle vie pouvait faire à la discipline. M. de Martimprey constate la
confiance, l'enthousiasme de tous, officiers et soldats, pour leur
jeune chef[336]. M. de Montagnac écrit, de son côté, avec sa vivacité
habituelle: «Tout ce que fait le général est admirable; il sort de
cette tête de soldat des idées plus brillantes, plus lumineuses tous
les jours. Jamais homme n'a eu plus de difficultés à vaincre, et
jamais homme ne s'est tiré d'un pareil dédale avec plus d'audace, plus
d'intelligence que lui.» Il ajoute, un autre jour, tout transporté:
«Vive Dieu et notre brave général! Gloire au général de La Moricière,
gloire à lui tout seul!» Et encore: «Je ne donnerais pas le temps que
j'ai passé à Mascara pour tout l'or du monde, tant sous le rapport des
opérations intéressantes que j'y ai vues se dérouler, que sous le
rapport de mon instruction militaire. Mes trente-deux années de soldat
ne m'auraient jamais appris ce que j'ai puisé auprès du général de La
Moricière, dans les deux mois et demi que je suis resté sous ses
ordres[337].»
[Note 332: 28 janvier et 8 mars 1842. (_Lettres d'un soldat_, p. 199,
209.)]
[Note 333: 31 mars 1842. (_Ibid._, p. 222.)]
[Note 334: _Souvenirs d'un officier d'état-major_, par le général DE
MARTIMPREY, p. 131.]
[Note 335: Lettre du 31 mars 1842. (_Lettres d'un soldat_, p. 222.)]
[Note 336: _Souvenirs d'un officier d'état-major_, p. 131.]
[Note 337: Lettres du 9 janvier, des 2 et 11 février 1842. (_Lettres
d'un soldat_, p. 186, 191, 202 à 205.)]
Le succès obtenu et visible à tous les yeux justifiait cette
admiration. Non sans doute que chaque soumission obtenue puisse être
considérée comme absolument définitive; il faut, au contraire,
s'attendre à ce que quelques-unes des tribus cherchent l'occasion de
secouer le joug subi par elles plutôt qu'accepté. Néanmoins, c'est
déjà beaucoup que les plus fiers et les plus belliqueux des Arabes
soient une première fois forcés de courber le front. Dès maintenant,
notre situation en est notablement changée. Autour de Mascara, et
surtout au nord dans la direction de la mer, s'étend une zone
relativement pacifiée où l'on peut circuler moyennant quelques
précautions. À la fin de janvier 1842, il avait fallu une petite armée
pour apporter des munitions de Mostaganem à Mascara: au mois de mars
suivant, ce sont les Arabes que l'on charge d'amener un nouveau
convoi; peu après, les communications sont assez libres pour que le
commerce s'approvisionne tout seul, et, en même temps, les tribus
soumises alimentent les marchés de la ville qui regorge de vivres. Les
faits donnent donc de tous points raison à La Moricière; ils prouvent
la justesse de coup d'oeil avec laquelle le plan a été dressé
d'avance, la vigueur et l'habileté de main avec lesquelles il a été
exécuté. Le contre-coup de ce succès se fait sentir au delà de la
région où il a été obtenu. «Le coeur de l'Afrique, écrit M. de
Montagnac, le 8 mars 1842, c'est Mascara: du moment où nous avons
frappé le coeur, le colosse est tombé.» En disant que «le colosse est
tombé», le bouillant officier se laisse aller à l'une de ses
exagérations habituelles; mais enfin, l'émir a reçu le coup le plus
rude qui lui ait encore été porté. Aussi M. de Martimprey, toujours si
mesuré et si exact, est-il fondé à dire: «Si l'histoire de la conquête
de l'Algérie est un jour écrite avec une impartialité éclairée, la
campagne d'hiver de Mascara, de 1841 à 1842, sera considérée comme la
cause la plus efficace de cette conquête; elle comptera dans les plus
belles pages des annales de l'armée française.»
Sur le moment cependant, tout le monde ne rendit pas cette justice à
La Moricière. Les bureaux de la guerre étaient depuis longtemps assez
mal disposés pour lui; l'esprit de routine n'avait pu se faire à un
avancement si rapide et si anormal; les formalistes trouvaient que les
innovations du général, hardiment expérimentées sur le terrain,
n'étaient pas assez respectueuses des règlements et de la procédure
administrative, et ils lui cherchaient de méchantes chicanes, à
propos tantôt des modifications apportées au fourniment, tantôt de
l'emploi fait du produit des razzias. En avril 1842, La Moricière
apprit que, pour le récompenser de sa belle campagne d'hiver, il était
question, à Paris, de mettre au-dessus de lui, à la tête de la
division d'Oran, un lieutenant général; on avait jugé peu conforme aux
usages qu'un simple maréchal de camp, si jeune d'âge et de grade, eût
un si gros commandement. Le général Bugeaud, lui aussi, n'était pas
toujours en très bons termes avec La Moricière; tout en faisant grand
cas de ses qualités et de ses services, il se méfiait de son
imagination, le trouvait parleur et agité[338], était un peu offusqué
de l'importance qu'il avait depuis longtemps en Afrique, et le
soupçonnait d'être plutôt un rival qu'un subordonné, un successeur
éventuel qu'un collaborateur; peut-être aussi éprouvait-il, sans s'en
rendre bien compte, quelque jalousie de la faveur dont son lieutenant
jouissait auprès de ces journaux qui le maltraitaient lui-même si
volontiers[339]; de là sur le compte du commandant d'Oran plus d'une
boutade, d'une explosion d'humeur, qui malheureusement lui étaient
souvent rapportées. La Moricière, qui avait également la parole
prompte et vive, ne ménageait pas davantage, dans ses conversations de
bivouac, un supérieur qu'il croyait prévenu contre lui et contre sa
division. Les états-majors, naturellement empressés à épouser les
griefs de leurs chefs, semblaient s'appliquer à les grossir et à les
envenimer. Toutefois, chez les deux grands soldats, ces petites
misères n'allaient jamais jusqu'à faire sérieusement tort au service
de l'État; quand cet intérêt supérieur était en jeu, les préventions
personnelles disparaissaient. On le vit bien, lorsque fut connu, à
Alger, l'étrange projet de diminuer la situation du héros de Mascara.
Le général Bugeaud se mit aussitôt en travers. «Dans le cadre des
lieutenants généraux, répondit-il vivement au ministre, trouverait-on
un officier de plus de valeur? Pourquoi donc décourager un maréchal de
camp d'un très grand mérite, connaissant le pays, les hommes et les
choses, très capable de donner la direction générale et parfaitement
accepté comme supérieur par les maréchaux de camp Bedeau et
d'Arbouville?» Il concluait: «Si l'on veut un lieutenant général, il y
a un moyen, sans rien troubler, c'est de conférer ce grade à M. de La
Moricière[340].» Devant cette opposition si nette, les bureaux
reculèrent. D'ailleurs, leur malveillance n'était pas partagée par le
ministre de la guerre; l'année suivante, M. de Martimprey, étant allé
à Paris et ayant vu le maréchal Soult, lui exprimait sa satisfaction
d'être attaché à l'état-major du commandant d'Oran. «Vous avez raison,
répondit le maréchal, le général de La Moricière écrit, en Algérie,
les plus belles pages de sa vie[341].»
[Note 338: «La Moricière, disait un jour le gouverneur au duc
d'Aumale, est vaillant, infatigable, débrouillard, sans doute, mais
doctrinaire; il discute sans cesse, ergote, hésite et n'aime pas les
responsabilités.»]
[Note 339: Le général Bugeaud faisait allusion à La Moricière, quand,
dans une lettre à Changarnier, il se plaignait de voir «les journaux
préconiser les actions magnifiques de tel jeune et brillant général,
qualifier de fautes ses propres opérations, blâmer son système et
louer, chez les chefs de colonne, les mêmes faits qu'on venait
d'imputer à tort au gouverneur».]
[Note 340: Cette lettre, qui fait tant d'honneur au général Bugeaud, a
été citée pour la première fois par M. Camille ROUSSET.]
[Note 341: _Souvenirs d'un officier d'état-major_, par le général DE
MARTIMPREY, p. 177.]
Pendant le dur et long hiver de 1842, La Moricière n'avait pas été le
seul en mouvement. En plein mois de janvier, sur quelques nouvelles
arrivées de l'Ouest, le gouverneur général s'était embarqué pour Oran,
afin de diriger une expédition contre Tlemcen. Cette ville, située à
une cinquantaine de kilomètres de la mer, près de la frontière du
Maroc qu'elle commande, avait, par sa position comme par son passé,
une réelle importance militaire et politique. Une première fois, en
janvier 1836, le maréchal Clauzel s'en était emparé, mais la France
l'avait abandonnée par le traité de la Tafna. Partie d'Oran le 24
janvier 1842, la colonne du général Bugeaud ne rencontra pas d'autres
difficultés que celles de la saison, et, le 1er février, elle entra
sans combat dans Tlemcen évacué de la veille. De là, le gouverneur se
porta plus au sud et détruisit le fort de Sebdou, le dernier des
établissements de l'émir sur la limite des hauts plateaux: c'était
compléter l'oeuvre commencée par la ruine de Boghar, de Taza, de
Takdemt et de Saïda. Le général Bedeau fut appelé au commandement de
Tlemcen. Breton d'origine, en Afrique depuis 1836, il s'y était
distingué par de nombreux faits d'armes, notamment comme colonel du
17e léger; il joignait aux qualités du soldat et du capitaine celles
de l'administrateur, ayant moins d'invention et d'initiative que La
Moricière, mais exécutant admirablement les instructions qu'on lui
donnait[342], esprit très sage, âme élevée et loyale, étranger aux
coteries, supérieur aux jalousies qui sévissaient en Algérie, estimé
de tous, type de vertu et d'honneur militaires, l'une des plus pures
renommées de l'armée d'Afrique. Il fit merveille dans ce nouveau
commandement: bien que disposant seulement d'environ trois mille
hommes, il infligea de rudes échecs à Abd el-Kader, qui porta un
moment de ce côté tous ses efforts; puis, après avoir ainsi refoulé ce
redoutable adversaire, il réussit, par son habileté et sa prudence, à
pacifier la région environnante.
[Note 342: «Bedeau fait très-bien, disait le général Bugeaud, mais on
a besoin de le pousser par les épaules.»]
L'occupation de Tlemcen complétait heureusement, dans la province
d'Oran, l'oeuvre commencée par l'occupation de Mascara. Quel
changement depuis l'époque, pourtant bien récente, où, dans cette
province, les Français étaient bloqués dans quelques villes du
littoral! Maintenant, de ce côté, la conquête est amenée au même point
que dans la province d'Alger: le quadrilatère formé par Oran,
Mostaganem, Mascara et Tlemcen est, pour ainsi parler, le pendant de
celui que l'on pouvait tracer entre Alger, Cherchel, Miliana et Médéa.