La campagne du printemps de 1841 avait été un bon début; mais ce
n'était qu'un début. Le gouverneur général, avec son habituel bon
sens, était le premier à s'en rendre compte. «Sans nul doute,
écrivait-il, le 5 juin 1841, au ministre de la guerre, en prenant et
détruisant Boghar, Taza et Takdemt, en occupant Mascara, nous venons
de frapper un coup moral et matériel qui peut devenir très funeste à
la puissance de l'émir; mais, il ne faut pas se le dissimuler, cette
puissance ébranlée n'est pas détruite. L'émir a évité, avec soin et
habileté, d'engager son armée régulière; avec elle et la cavalerie des
tribus les plus dévouées, il comprimerait longtemps encore peut-être
les dispositions qu'un certain nombre de tribus auraient à faire leur
soumission, si nous cessions d'agir, si nous rentrions sur la côte et
surtout si Mascara était évacué ou n'était occupé que par une faible
garnison privée de toute communication avec l'armée. L'occupation
permanente de Mascara par une force agissante me paraît donc, ainsi
qu'à tous les gens qui réfléchissent, le point capital.» Par quel
moyen assurer cette occupation que le général Bugeaud avait bien
raison de signaler comme le «point capital»? Il s'était posé la
question, sans d'abord voir clairement quelle réponse y faire. «Il
serait possible, disait le gouverneur, de loger dans Mascara six ou
sept mille hommes, et il serait avantageux de les y maintenir; la
difficulté ne consiste que dans les moyens de les y maintenir.» On
savait ce qu'il coûtait d'efforts pour ravitailler de petites
garnisons comme celles de Médéa ou de Miliana: que serait-ce s'il
fallait apporter, de la mer à Mascara, tout ce qu'exige
l'approvisionnement d'une armée de six mille hommes? La route était
loin d'être libre, et, au mois de juillet 1841, l'une des expéditions
de ravitaillement ne parvenait à se frayer passage au retour qu'en
livrant un rude combat et en faisant des pertes sensibles.
À ce difficile problème, le général de La Moricière proposait une
solution neuve et hardie. «Les armées romaines, disait-il, trouvaient
le moyen de vivre sur le pays: il faut faire de même. Le corps
installé à Mascara doit se nourrir aux dépens des tribus
environnantes; il n'a qu'à moissonner leurs récoltes et à découvrir
leurs dépôts de grains. Dès lors, plus besoin de ravitaillement. Ce
procédé aura, en même temps, l'avantage de contraindre les tribus à se
soumettre, en les atteignant dans leur seul intérêt saisissable,
l'intérêt agricole.» C'était rentrer par ce dernier point dans les
idées du gouverneur. Mais celui-ci se montra d'abord peu disposé à
admettre qu'on pût ainsi faire vivre une armée. Il n'avait encore
qu'une très médiocre idée de la fertilité de l'Algérie, et ne
connaissait pas ses ressources aussi bien que les vieux Africains.
Déjà, peu auparavant, comme le général Duvivier lui annonçait qu'à
Médéa il saurait «s'arranger» pour vivre: «On ne se décide pas à des
actes aussi graves, avait répondu le gouverneur, sur des assurances de
cette nature.» Et puis, il était en méfiance des chimères auxquelles
il croyait, non parfois sans raison, l'esprit de La Moricière
facilement accessible. Faut-il ajouter que, par une faiblesse dont les
plus grands esprits ne savent pas toujours se garer, il ressentait un
peu de prévention jalouse à l'égard du jeune général qui l'avait
précédé en Algérie? Son premier mouvement fut donc d'écouter avec
impatience et même de rembarrer assez vivement ceux qui soutenaient
devant lui la thèse du commandant d'Oran[327]. Boutades passagères, il
est vrai, et qui ne devaient pas obscurcir longtemps son jugement
naturellement si sain. Peu après, tout en gardant un air sceptique et
maussade, il consentait à commencer, au moins partiellement, l'épreuve
du système, et il mettait en demeure l'un des jeunes officiers qui
l'avaient prôné, le capitaine de Martimprey, d'en prouver
l'efficacité, en faisant moissonner les récoltes autour de Mascara et
en assurant ainsi l'approvisionnement de la place. «Vous voyez, lui
disait-il, que je veux mettre vos idées à l'essai: vous serez
récompensé, si elles portent fruit; dans le cas contraire, vous aurez
à vous repentir de vos erreurs.»
[Note 327: Voir notamment la scène assez curieuse que fit un jour le
gouverneur au capitaine de Martimprey. (_Souvenirs d'un officier
d'état-major_, par le général DE MARTIMPREY, p. 101 à 105.)]
On assiste donc, en juin et juillet 1841, autour de Mascara, à un
spectacle tout nouveau: les soldats, la faucille à la main, le fusil
en bandoulière, font la moisson, tandis que des bataillons de garde
surveillent l'horizon; l'ennemi se montre-t-il, quelques minutes
suffisent pour que l'ordre de travail se change en ordre de combat, et
les moissonneurs font le coup de feu. Les récoltes s'accumulent ainsi
peu à peu dans les magasins de la ville. Le gouverneur ne pouvait
longtemps bouder une opération qui flattait ses goûts agricoles et
dont sa bonne foi constatait les avantages. Aussi est-il bientôt le
plus attentif et le plus actif à la diriger. Étant revenu, vers la fin
de juin 1841, passer quelques jours à Mascara, il se plaît à visiter
les moissonneurs, à leur donner des leçons et des encouragements.
Voit-il, par exemple, une aire où le travail mollit, il s'en approche:
«Je suis sûr, s'écrie-t-il, que vous êtes tous ici des gens de
lettres. Quel est ton état à toi?--Mon général, je suis tailleur.--Il
n'y en a que trop pour faire les méchants habits étriqués que l'on
porte aujourd'hui: bats le grain, mon enfant, ce sera plus profitable
à la chose publique et à toi aussi. Et toi?--Moi, mon général, je
suis étudiant.--Étudiant pour ne rien étudier, c'est connu; prends le
fléau, mon ami.» Il secoue ainsi tous les paresseux, soutenu par le
rire des autres. «Allons, voyons, commençons à battre... Mais ce n'est
pas ça, vous n'y entendez rien... Donnez-moi un fléau... Tenez, on
commence comme cela, piano, tu, tu, pan, pan... Et l'on va petit à
petit _crescendo_, tu, tu, pan, pan, tu, tu, pan, pan...» Puis il
passait à d'autres groupes. Il ne se contente pas de tout surveiller,
de mettre tout en train; suivant sa coutume, il explique aux soldats
l'utilité de ce qu'on leur fait faire: «Je veux, disait-il dans un
ordre du jour du 30 juin 1841, vous louer du zèle actif que vous avez
mis dans les travaux des moissons. On voyait, à votre ardeur, que vous
compreniez, aussi bien que votre général, que ce métier était digne de
vous; car c'était la guerre elle-même. L'occupation permanente et
forte de Mascara dépend des travaux que vous avez faits et de ceux que
vous allez faire encore. Introduire dans cette place 4 à 5,000
quintaux de froment et 6,000 quintaux de paille, c'est plus pour
obtenir la soumission du pays, soyez-en bien persuadés, que de gagner
dix combats et de revenir ensuite à la côte. Je vous suivrai dans ces
nouveaux travaux; je saurai ce que vous aurez fait, et vous pouvez
être assurés que la France et le Roi vous en tiendront compte comme
moi.»
De ce principe que l'armée doit et peut vivre sur le pays, La
Moricière a tiré une autre conclusion qu'après expérience il fait
également accepter au gouverneur. Nos colonnes avaient l'habitude
d'emporter leurs vivres, et, ces vivres épuisés, elles étaient
obligées de revenir s'approvisionner aux places de dépôt. Le
commandant d'Oran a remarqué que les Arabes agissaient tout
différemment: sans aucun bagage, ils se nourrissaient avec les grains
enfouis dans les silos, greniers souterrains dont ils connaissaient
l'emplacement. Pourquoi ne pas faire comme eux? Sous son impulsion,
les soldats apprennent à découvrir ces silos. Voyez-les se former en
chaîne, sur un espace d'une ou deux lieues, et s'avancer en fouillant
la terre avec une baguette de fusil ou une pointe de sabre, jusqu'à ce
qu'ils rencontrent la pierre placée à fleur de sol qui recouvre les
silos. Les grains ainsi trouvés sont livrés à l'intendance qui en
tient compte aux capteurs, d'après un tarif fixé d'avance. La
Moricière fait, en outre, ajouter au fourniment de petits moulins à
bras, en usage parmi les Arabes: grâce à ces moulins, les soldats
peuvent, chaque soir au bivouac, moudre le grain et, avec la farine,
se faire de la bouillie ou des galettes qui, jointes au bétail fourni
par les razzias, assurent leur nourriture. Ces heureuses innovations
permettent de marcher plus vite et de rester plus longtemps en
expédition. Double avantage dont on comprend l'extrême importance.
Le général de La Moricière était tellement convaincu de l'efficacité
de son système, que d'ores et déjà il demandait à s'installer à
Mascara avec une troupe considérable, se faisant fort de se suffire à
lui-même, sans ravitaillement. Mais le général Bugeaud, bien que
revenu de ses premières préventions, ne croyait pas que le moment fût
encore arrivé de tenter une expérience si hardie. Les choses ne lui
paraissaient pas suffisamment préparées. Il voulait qu'auparavant
Mascara fût plus complètement muni, que les tribus connussent mieux la
force et la portée de notre bras. Ce fut à obtenir ce double résultat
qu'il employa la campagne d'automne. Il était revenu à Oran pour la
diriger. Parties de cette ville le 14 septembre 1841, les troupes ne
rentrèrent que le 5 novembre à Mostaganem; jamais encore, en Afrique,
expédition n'avait duré si longtemps. Durant ces cinquante-trois
jours, la petite armée, tantôt divisée en plusieurs colonnes, tantôt
concentrée, fut sans cesse en mouvement, parcourant en tous sens la
province, faisant ainsi plus de deux cents lieues, apportant dans
Mascara d'immenses convois de vivres et de munitions, pénétrant dans
les montagnes les plus ardues pour y atteindre les tribus hostiles,
poussant une pointe jusqu'à la limite des hauts plateaux, afin de
détruire Saïda, l'un des établissements de l'émir. Dans ces courses,
beaucoup de coups de feu furent tirés, plusieurs combats furent
livrés, mais toujours sans pouvoir amener Abd el-Kader à une bataille
décisive.
Pendant ce temps, on ne restait pas inactif dans la province d'Alger.
Les généraux Baraguey d'Hilliers et Changarnier, qui y exercèrent
successivement le commandement, dirigèrent de nombreux convois de
ravitaillement sur Médéa et Miliana. Il n'y en eut pas moins de seize,
pendant les neuf derniers mois de 1841. Les troupes souffrirent plus
de la fatigue et de la chaleur que de l'ennemi qui, occupé dans la
province d'Oran, ne leur opposait pas grande résistance. Changarnier
trouva cependant moyen, à la fin d'octobre, en revenant de Médéa,
d'attirer dans un piège Barkani, l'un des lieutenants de l'émir, et de
lui infliger un rude échec.
La campagne de l'automne était loin d'avoir été stérile. «Nous avons
détruit presque tous les dépôts de guerre, écrivait le gouverneur à M.
Guizot, le 27 novembre 1841. Nous avons foulé les plus belles
contrées. Nous avons fortement approvisionné les places que nous
possédons à l'intérieur. Nous avons profondément étudié le pays dans
un grand nombre de directions, et nous connaissons les manoeuvres et
les retraites des tribus... Nous avons singulièrement affaibli le
prestige qu'exerçait Abd el-Kader sur les populations; il leur avait
persuadé que nous ne pouvions presque pas nous éloigner de la mer.
«Ils sont comme des poissons, disait-il, ils ne peuvent vivre qu'à la
mer; leur guerre n'a qu'une courte portée, et ils passent comme les
nuages; vous, avez des retraites où ils ne vous atteindront jamais.»
Nous les avons atteints, cette année, dans les lieux les plus reculés,
ce qui a frappé la population de stupeur.» Ajoutons, comme le disait
encore le général dans son ordre du jour du 7 novembre, que «l'armée
avait commencé à résoudre le problème, si difficile en Afrique, de
faire vivre la guerre par la guerre». Tout cela était vrai, et
cependant, à regarder les choses d'une autre face, il ne semblait pas
qu'on fût bien avancé. La plupart des tribus, si «foulées» qu'elles
eussent été, ne donnaient aucun signe de lassitude. «On nous a assuré,
faisaient-elles dire ironiquement au général Bugeaud vers la fin
d'octobre, que vous autres Français, vous aimez les chevaux à courte
queue: nous attendons que nos juments en produisent un pareil pour
vous le conduire en signe de soumission.» Abd el-Kader, bien que
toujours battu, continuait à tenir la campagne, apparaissant et
disparaissant à son heure. Son langage était loin d'avoir baissé de
ton; le gouverneur ayant fait répandre des proclamations pour inviter
les Arabes à se soumettre, l'émir lui envoya cette réponse hautaine:
«Tu demandes l'impossible... Nous te jurons, par Dieu, que tu ne
verras jamais aucun de nous, si ce n'est dans les combats... Vous
voulez gouverner les Arabes;... occupez-vous de mieux gouverner votre
pays. Les habitants du nôtre n'ont à vous donner que des coups de
fusil. Si, comme vous nous le dites, vous aviez de la puissance et de
l'influence, vous n'auriez pas causé la ruine de Méhémet-Ali. Vous lui
aviez promis de l'aider contre ses ennemis, et pourtant les Anglais
sont venus l'attaquer. Aussi votre nom est-il méprisé par tous les
peuples de votre religion. Ce continent est le pays des Arabes, vous
n'y êtes que des hôtes passagers... Votre influence ne s'étend que sur
le terrain que couvrent les pieds de vos soldats. Quelle haute
sagesse, quelle raison est la tienne! Tu vas te promener jusqu'au
désert, et les habitants d'Alger, d'Oran et de Mostaganem sont
dépouillés et tués aux portes de ces villes!» Ce dernier trait ne
portait que trop juste: dans la nuit du 21 au 22 octobre 1841, un
parti ennemi venait, jusque sous les murs d'Oran, saccager les
campements de nos alliés.
Évidemment, le général Bugeaud s'était flatté d'obtenir des avantages
plus décisifs. «Ma campagne a été énergique et féconde en événements,
écrivait-il à un de ses amis le 20 novembre; cependant, les résultats
ne sont pas considérables.» Tout en affectant de n'en être pas
surpris, tout en rappelant qu'il avait souvent répété que la
soumission ne serait pas l'affaire d'une année, il sentait le besoin
de faire autre chose que de continuer ces expéditions de
ravitaillement où s'épuisait l'armée sans grand profit; il voulait
frapper plus fort et surtout plus au coeur de l'ennemi. Le meilleur
moyen n'était-il pas d'exécuter le plan hardi du commandant d'Oran?
D'ailleurs, tous les préparatifs que le gouverneur avait jugés
nécessaires étaient finis, et il ne voyait plus de raisons de contenir
l'impatiente ardeur de son lieutenant. Il annonça donc, le 7 novembre,
avant de retourner à Alger, que le général de La Moricière allait
transporter à Mascara le quartier général de sa division.