VI

À peine arrivé en Algérie, le général Bugeaud commença l'exécution du

plan si nettement arrêté dans son esprit. Dès la fin de mars 1841, il

entrait en campagne. Au moment d'exposer ces opérations militaires,

l'historien éprouve un embarras. S'il veut suivre toutes les colonnes

qui agissent simultanément, s'il s'arrête à chacun des innombrables

petits combats qu'elles livrent aux Arabes, ne risque-t-il pas de ne

laisser au lecteur qu'une impression monotone et confuse? Le meilleur

système, surtout dans un livre comme celui-ci, paraît être de

s'attacher aux faits principaux ou caractéristiques, et de mettre en

lumière le dessein général de ces mouvements si complexes[322].

[Note 322: Ceux qui auraient intérêt à connaître le détail des

opérations peuvent se reporter aux ouvrages spéciaux. En ce moment

même, le premier de nos historiens militaires, M. Camille Rousset,

poursuit, avec le même éclat, jusqu'en 1857, le récit de la conquête

algérienne que, dans un premier livre, il avait conduit jusqu'en 1840.

Je me suis beaucoup servi de cet important ouvrage. Signalons aussi

_le Maréchal Bugeaud, d'après sa correspondance intime_, par M.

D'IDEVILLE; _le Général de La Moricière_, par M. KELLER; les

_Souvenirs d'un officier d'état-major_, par le général DE MARTIMPREY;

les _Lettres d'un soldat_, correspondance inédite du colonel DE

MONTAGNAC; les _Lettres du maréchal de Saint-Arnaud_, les articles sur

les _Dernières Campagnes du général Changarnier en Afrique_, publiés,

dans le _Correspondant_, par le comte D'ANTIOCHE, etc., etc.]

Les premières opérations qui occupèrent les mois d'avril et de mai

1841 eurent pour objet le ravitaillement de Médéa et de Miliana. Il

n'était plus seulement question d'apporter aux garnisons de quoi se

défendre; il fallait munir les deux villes assez largement pour que

les colonnes qui devaient agir dans le sud et à l'ouest de la province

pussent y trouver une base d'opérations. Au cours de ces

ravitaillements, le général Bugeaud livra plusieurs combats aux Arabes

et aux Kabyles. Le plus important eut lieu près de Miliana, contre Abd

el-Kader lui-même qui avait réuni là près de 20,000 hommes; le général

essaya, par une ruse habile, d'amener son adversaire à un engagement

plus serré et plus décisif que ceux auxquels se prêtait d'ordinaire la

stratégie arabe; mais son calcul fut dérangé par la trop grande ardeur

d'une partie de ses troupes et par la sagacité de l'émir. Ce n'en fut

pas moins une brillante victoire, et, dans la suite, le général aimait

à rappeler «sa bataille sous Miliana». Abd el-Kader sortit de ce

premier face-à-face avec le nouveau gouverneur, décidé à ne plus

l'affronter en bataille rangée.

Ce début de campagne eut un effet décisif sur notre armée d'Afrique.

Il lui donna le sentiment qu'elle était bien conduite. La confiance

dans le chef, confiance nécessaire et malheureusement ébranlée sous le

maréchal Valée, fut pleinement rétablie. L'un des officiers de la

colonne, le commandant de Saint-Arnaud, écrivait à son frère, au

lendemain de ces expéditions: «Le général Bugeaud s'y est parfaitement

placé; il s'est montré capitaine expérimenté et habile. On voit, on

saisit ses pensées militaires. Il se bat quand il veut; il cherche, il

poursuit l'ennemi, l'inquiète et se fait craindre[323].» Ce n'était

pas une impression isolée. Au même moment, un autre officier d'avenir,

le lieutenant Ducrot, s'exprimait ainsi dans une lettre adressée à son

père: «Décidément le général Bugeaud est l'homme qui convient ici. Il

a trouvé moyen de faire trois fois plus de besogne que M. Valée, dans

le même temps; il fatigue beaucoup moins son monde, fait beaucoup plus

de mal à l'ennemi et n'a presque point de blessés[324].» Déjà même, le

simple soldat commençait à éprouver pour son général cette sorte

d'affection familière qui n'ôte rien au respect et que certains chefs

d'armée, non des derniers, ont eu le don d'inspirer. Ce don, nul ne le

posséda plus que «le père Bugeaud», dont les zouaves ont si longtemps

chanté la légendaire «casquette». Tout en lui contribuait à cette

popularité de bivouac, sa forte stature, sa physionomie martiale, sa

familiarité brusque et rustique, son allure de vieux grognard et

jusqu'à ce mouvement des épaules révélant aux connaisseurs l'ancienne

habitude du sac. Il portait et témoignait aux troupiers un intérêt

sincère, ménager de leur vie, de leur santé, en sollicitude constante,

méticuleuse et efficace de leur bien-être, s'inquiétant de leur

expliquer la raison des efforts qu'il leur demandait, saisissant

volontiers l'occasion de causer avec eux, d'un abord facile pour les

plus humbles[325]. On citait de lui mille traits qui faisaient sourire

ceux que Saint-Arnaud appelait, dans ses lettres, «les gros

officiers», mais qui lui gagnaient l'amour des soldats: un jour, par

exemple, il descendait de cheval pour aider un muletier qui ne

parvenait pas à redresser son bât. Outre que ces traits venaient d'un

bon coeur, ils étaient le calcul ou l'instinct d'un habile homme de

guerre; c'est parce que le général Bugeaud faisait beaucoup pour ses

hommes, qu'il obtenait beaucoup d'eux.

[Note 323: Lettre du 9 mai 1841.]

[Note 324: Lettre du 12 mai 1841.]

[Note 325: Ce n'étaient pas seulement les soldats, c'étaient aussi les

colons pour lesquels le général était ainsi d'un facile abord. Un

jour, l'un de ces colons, pauvre diable, vient le trouver à Alger et

lui expose sa requête. «Mais, mon ami, lui dit le gouverneur après

l'avoir écouté, cela ne me regarde pas; allez trouver le comte Guyot,

le directeur civil.--Ah! reprit le colon en montrant son costume,

comment puis-je aller parler à M. Guyot dans la tenue misérable où

vous me voyez?»]

Dans ses premières expéditions sur Médéa et Miliana, le gouverneur

n'avait guère fait autre chose que son prédécesseur, tout en le

faisant mieux. Le moment était venu d'entreprendre du nouveau. Que

serait-ce, et de quel côté? Des trois provinces de l'Algérie, il en

était une, celle de Constantine, où Abd el-Kader n'avait jamais eu

réellement de pouvoir et où par suite notre autorité était à peu près

reconnue; sans doute cette autorité était souvent plus nominale que

réelle, mais on ne voulait pas y regarder de trop près. Là donc, notre

action militaire devait se borner, pendant quelque temps, à des

courses de police sans grand intérêt pour l'histoire. C'était dans les

deux autres provinces que nous avions à combattre l'émir. On sait quel

était le plan de La Moricière: au lieu de continuer à concentrer tous

les efforts sur la province d'Alger, il voulait que l'on portât

l'attaque principale dans la province d'Oran, au coeur de la puissance

d'Abd el-Kader, et que l'on occupât fortement Mascara. Après quelques

hésitations venant de sa répugnance à augmenter le nombre des postes

permanents, le général Bugeaud avait adopté ce plan. Il y joignit une

autre idée non moins féconde. Depuis que Mascara et Tlemcen avaient

été une première fois atteints par le maréchal Clauzel, l'émir avait

jugé prudent de reculer plus au sud ses établissements militaires et

les avait très judicieusement installés sur la limite extrême du Tell,

à l'entrée des hauts plateaux; ainsi avait-il élevé, sur une ligne

courant du nord-est au sud-ouest, Boghar, Taza, Takdemt, Saïda,

Sebdou, qui dominaient au nord la région cultivable, au sud la région

pastorale: c'était sa base d'opération. Le gouverneur pensa qu'il

importait de la ruiner le plus tôt possible. Il décida donc de former

deux colonnes, destinées à agir simultanément; la plus importante,

sous ses ordres, devait partir de Mostaganem, aller détruire Takdemt,

au sud-est de la province d'Oran, et se rabattre ensuite sur Mascara;

l'autre, partant de Médéa, devait détruire Boghar et Taza, dans le sud

de la province d'Alger.

Tout s'exécuta comme il avait été arrêté. En débarquant à Mostaganem,

le 15 mai 1841, le gouverneur trouva les choses si admirablement

préparées par La Moricière, qu'il put, dès le 18, mettre en mouvement

son armée. Bien que Takdemt fût situé dans une région où nos troupes

n'avaient jamais pénétré, la marche s'accomplit sans difficulté, grâce

à la sûreté des renseignements recueillis par le service topographique

de la division d'Oran; la carte dressée d'avance fut trouvée à

l'épreuve merveilleusement exacte[326]. Au bout de huit jours, l'armée

arriva devant Takdemt. On avait amené quelque artillerie pour battre

en brèche les murailles; il n'en fut pas besoin; l'émir avait fait

évacuer le fort et l'avait livré aux flammes. Les premiers officiers

qui y pénétrèrent n'y trouvèrent qu'un chien et un chat, pendus en

face l'un de l'autre, sous la première voûte: façon allégorique de

témoigner l'inimitié de l'Arabe et du chrétien. Le génie fit sauter

les magasins et les fortifications. Cette première partie de sa tâche

accomplie, le général Bugeaud revint sur Mascara, escarmouchant avec

Abd el-Kader que, comme toujours, il eut le regret de ne pouvoir

amener à un véritable corps-à-corps. Mascara fut trouvé également

désert. Après y avoir laissé une garnison et des vivres, l'armée

retourna à Mostaganem, où elle arriva le 3 juin, non sans que son

arrière-garde eût à soutenir quelques combats assez vifs: c'était la

coutume des Arabes d'inquiéter les retraites beaucoup plus que les

mouvements offensifs.

[Note 326: «Nous n'avons trouvé, a dit le général Bugeaud dans son

rapport, aucun mécompte ni sur les distances, ni sur la configuration

des lieux, ni sur les eaux, ni sur les cultures.»]

Pendant ce temps, le général Baraguey d'Hilliers se dirigeait sur

Boghar et Taza, qu'il détruisait. Cette opération, accomplie sans

aucune résistance, eut des conséquences importantes; de ce moment, le

sud de la province d'Alger fut à peu près perdu pour l'émir.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 45 / 93 题