IV

Le général Bugeaud débarqua à Alger, le 21 février 1841. Il avait été

précédé ou allait être suivi par de nombreux renforts. L'effectif

qui, de 17,900 hommes en 1831[315], avait été successivement élevé à

63,000 hommes, chiffre qu'il atteignait en 1840, se trouva porté à

près de 80,000 hommes; il devait encore être augmenté, les années

suivantes. Ce n'était pas tout: comme l'a très justement indiqué le

général Trochu, «le nouveau gouverneur apportait avec lui une force

qui devait faire autant pour la conquête que les soldats et l'argent,

force toute morale qui a été, dans les mains du général Bugeaud,

l'instrument de tous les succès de sa carrière: il ne doutait pas, et

il sut prouver qu'il ne fallait pas douter, à une armée qu'une

perpétuelle alternative de succès et de revers, dans une entreprise

dont le but était resté jusque-là mal défini, avait laissée dans

l'incertitude». Cet esprit de décision, cette assurance, d'un effet si

salutaire, s'étaient manifestés, avant tout commencement d'exécution,

dans la netteté avec laquelle le gouverneur avait arrêté son système

de guerre. Loin d'en faire mystère, il l'avait, pour ainsi dire,

proclamé sur les toits. On n'a donc, pour exposer ce système, qu'à

recueillir ce qu'il avait alors dit et écrit à plusieurs reprises.

[Note 315: Voici le tableau de l'effectif progressif de l'armée

d'Afrique:

1831 17,900 hommes.

1832 22,400 --

1833 27,000 --

1834 31,000 --

1835 30,800 --

1836 31,400 --

1837 42,600 --

1838 48,000 --

1839 54,000 --

1840 63,000 --

1841 78,989 --

1842 83,281 --

1843 85,664 --

1844 90,562 --

1845 89,099 --

1846 107,688 --

1847 101,520 --]

Tout d'abord le général entendait répudier la défensive et y

substituer une offensive énergique. «La meilleure manière de défendre

et de protéger, disait-il, c'est d'attaquer et de faire redouter à

l'ennemi les maux dont il nous menace.» Mais quel genre d'offensive?

En Europe, il suffit ordinairement de gagner une ou deux batailles, de

s'emparer de la capitale ou de quelques autres points importants, pour

que l'adversaire soit obligé de s'avouer vaincu. En Algérie, rien de

pareil. Il était dans la tactique d'Abd el-Kader d'éviter les grandes

batailles, ou en tout cas de ne pas s'y engager trop à fond, de ne pas

s'y laisser étreindre de trop près. Et puis, fût-on parvenu à livrer

une telle bataille, les résultats n'en auraient été nullement

décisifs. On n'avait pas affaire à une armée régulière qui, une fois

dispersée, ne compte plus, mais à la population elle-même qui se

retrouvait toujours sur pied, population fanatisée et dominée par son

chef, courageuse, habituée à combattre, dont on a pu dire que «chacun

y naissait un fusil à la main et un cheval entre les jambes». C'est

après s'être rendu bien compte des conditions toutes spéciales de

cette guerre que le général Bugeaud avait arrêté sa tactique: en place

des grandes batailles impossibles ou inefficaces, une action multiple

et incessante; au lieu d'une armée concentrée, beaucoup de petites

colonnes toujours en mouvement. Atteindre Abd el-Kader, il savait que

c'était difficile; s'emparer de lui, il ne s'en flattait guère ou, en

tout cas, il voyait là une chance tellement incertaine, qu'on ne

pouvait faire de sa réalisation la base d'un plan de campagne; mais du

moins voulait-il le poursuivre sans trêve, le prévenir, le déjouer,

l'épuiser matériellement, ruiner son prestige en le montrant partout

traqué. Cette sorte de chasse personnelle ne suffisait pas: il fallait

aussi agir contre les tribus dévouées à notre ennemi ou dominées par

lui, les contraindre à lui refuser l'impôt et le recrutement. Là même

était le noeud principal de la guerre. Comme le général l'avait dit au

Roi dans une conversation déjà citée, tant qu'Abd el-Kader pourrait

lever des soldats et trouver de l'argent, la lutte ne serait pas

terminée. Sur les moyens d'obtenir cette soumission des tribus, le

gouverneur n'avait pas des idées moins arrêtées; il les avait exposées

ainsi à la tribune, dès le 15 janvier 1840: «En Europe, nous ne

faisons pas seulement la guerre aux armées, nous la faisons aux

intérêts; quand nous avons battu les armées belligérantes, nous

saisissons les centres de population, de commerce, d'industrie, les

douanes, les archives, et bientôt ces intérêts sont forcés de

capituler... Il n'y a à saisir, en Afrique, qu'un intérêt, l'intérêt

agricole: il y est plus difficile à saisir qu'ailleurs, car il n'y a

ni villages ni fermes. J'y ai réfléchi bien longtemps, en me levant,

en me couchant; eh bien! je n'ai pu découvrir d'autre moyen de

soumettre le pays que de saisir cet intérêt... Je dirais aux

commandants des colonnes: Votre mission n'est pas de courir après les

Arabes, ce qui est fort inutile; elle est de les empêcher de semer, de

récolter, de pâturer.» Et comme l'auditoire n'entendait pas sans

murmurer cette théorie des razzias: «Ces murmures, ajouta l'orateur,

semblent me dire que la Chambre trouve le moyen trop barbare.

Messieurs, on ne fait pas la guerre avec la philanthropie. Qui veut la

fin veut les moyens... J'ai la conviction que vous pouvez obtenir la

soumission des trois provinces par le système que je viens d'indiquer.

En effet, les Arabes ne peuvent vivre qu'en Algérie. Dans le désert,

point de grain; un pâturage rare... Les Arabes pourront fuir dans le

désert à l'aspect de vos colonnes, mais ils n'y pourront rester; il

leur faudra capituler. Lorsqu'ils viendront à vous, ce sera le moment

d'exiger des garanties, la remise de leurs chevaux, de leurs armes,

pour leur permettre de s'établir sur leur ancien territoire, derrière

vous.»

L'exécution de ce plan, à travers un pays sans routes, sans ponts,

sans villages, enchevêtré de montagnes presque inaccessibles, de

ravins presque infranchissables, avec un climat brûlant pendant l'été,

glacé pendant l'hiver, exigeait avant tout des troupes très légères et

très mobiles, aussi mobiles que l'ennemi à atteindre. En 1836, quand

le général Bugeaud avait fait sa première apparition en Afrique, avec

mission de relever les affaires compromises de la division d'Oran, à

peine débarqué, il avait réuni les officiers et leur avait tenu ce

petit discours: «Messieurs, je suis nouveau en Afrique, mais, selon

moi, le mode employé jusqu'ici pour poursuivre les Arabes est

défectueux. J'ai fait de longues campagnes en Espagne; or, la guerre

que vous faites ici a une grande analogie avec celle que nous avions

entreprise, en 1812, contre les guérillas. Vous me permettrez

d'utiliser l'expérience que j'ai acquise à cette époque. Comment,

traînant avec vous tant de canons et tant de voitures, prendre

l'offensive sur un ennemi qui l'a toujours eue jusqu'à présent, qui

est dégagé d'attirail et mobile à ce point que vous le déclarez

insaisissable? Il faut vous faire aussi légers que lui; il faut vous

débarrasser de ces _impedimenta_ qui sont pour vous une cause

permanente de faiblesse et de péril. Vous êtes liés à leur existence;

vous les suivez péniblement là où ils peuvent passer, quand ils

peuvent passer. Je vous déclare que j'ordonne l'embarquement de ce

matériel de campagne, de ces voitures et de ces canons. Nos soldats

porteront plus de vivres. Une petite réserve sera chargée sur des

chevaux et des mulets.» À cet ordre de renvoi des canons, les vieux

Africains s'étaient scandalisés, et ils avaient chargé le colonel

Combes de porter leurs remontrances à ce nouveau venu qui prétendait

tout changer. Le général Bugeaud maintint son ordre, et la victoire

lui donna raison. Depuis lors, tout avait confirmé la justesse de son

premier coup d'oeil. Aussi revenait-il en Afrique plus convaincu que

jamais des avantages de la mobilité et résolu à ne rien négliger pour

l'augmenter encore. L'idée, du reste, ne rencontrait plus de

résistance. Tous, au contraire, généraux, officiers, soldats, se

prêtaient à l'appliquer et aidaient à la développer. De ce concours,

devaient sortir beaucoup d'innovations heureuses dans la disposition

des colonnes, le chargement, le fourniment, le costume et la

nourriture des soldats, chacune tendant à accroître la rapidité des

mouvements.

Si mobiles que fussent ces colonnes, on ne pouvait s'attendre qu'elles

allassent bien loin si elles partaient toujours de la mer et devaient

y revenir pour se ravitailler. Il fallait leur trouver des bases

d'opérations plus près de l'ennemi. Voilà pourquoi, tout en supprimant

les postes fortifiés, si inutilement multipliés par son prédécesseur,

le général Bugeaud avait le dessein d'occuper quelques points dans

l'intérieur des terres. Il ne s'agissait plus d'y enfermer de

malheureuses garnisons condamnées à la défensive, mais au contraire

d'en faire l'appui ou le point de départ des opérations offensives. Le

gouverneur expliquait ainsi lui-même la raison d'être de ces

occupations: «Je n'ai de postes que sur les lignes parallèles à la

mer, non pas pour garder ces lignes contre l'invasion de l'ennemi, ce

qui est impossible, mais pour rapprocher ma base d'opérations de la

zone sud du Tell et du désert. Ces postes, aux yeux des esprits

superficiels, pourront paraître une déviation de mes principes de

guerre en Afrique qui reposent sur la mobilité. Ce serait une grave

erreur, car ils ont pour objet au contraire d'accroître la mobilité,

et voici comment: si une colonne, partant de la mer pour opérer à

quarante lieues, était obligée de revenir à la mer afin de refaire

ses vivres et ses munitions, de déposer ses malades et ses blessés,

elle perdrait en action pour la guerre effective sept ou huit jours

pour revenir à la mer, sept ou huit jours pour revenir sur le théâtre

des opérations. Il lui faut donc quelques postes bien placés pour

pouvoir se ravitailler. On consacre ainsi une portion de son effectif

à rendre le reste mobile pour beaucoup plus longtemps[316].» Où

seraient fixés ces postes? Quel en serait le nombre? Au début, le

général Bugeaud, par réaction contre le système antérieur, n'en

voulait que très peu, trop peu. Chaque fois que ses lieutenants

proposaient une occupation, son premier mouvement était de la

repousser comme contraire au système de la mobilité. Mais ces idées

trop absolues devaient s'amender. Peu à peu, à mesure que notre

domination s'étendra, il arrivera à constituer trois lignes de postes,

parallèles entre elles: d'abord, celle du littoral, pied-à-terre

obligé des arrivages de la métropole; ensuite, la ligne centrale,

embrassant dans son rayonnement tout le Tell; enfin les postes

avancés, sur la frontière du désert. Le plan du nouveau gouverneur se

dessine donc nettement; il peut se résumer ainsi: offensive vigoureuse

au moyen de plusieurs petites colonnes très mobiles; poursuite

incessante de l'émir et razzia des tribus qui lui demeuraient fidèles;

occupation de postes peu nombreux, choisis non pour servir de barrière

à l'ennemi, mais pour rapprocher de lui la base des opérations.

[Note 316: Lettre du 29 décembre 1843, à M. de Corcelle. (_Documents

inédits._)]

V

Avec ce nouveau système de guerre et particulièrement avec la

multiplicité des colonnes, le gouverneur, ne pouvant être partout à la

fois, sera souvent obligé de s'en rapporter entièrement, pour

l'exécution, aux chefs de ces colonnes. Le général Bugeaud a cette

chance de trouver dans l'armée d'Afrique, au moment où il en prend la

direction, des officiers de rare valeur, déjà formés, qui faisaient

cette guerre depuis plusieurs années et qui même avaient, du pays et

de la population, une expérience plus longue que la sienne. Deux

d'entre eux sont alors particulièrement en vue: La Moricière et

Changarnier. Leurs faits d'armes viennent précisément de leur valoir à

tous deux, le même jour, le 21 juin 1840, les étoiles de maréchal de

camp. Le premier n'a que trente-quatre ans; six ans et huit mois

auparavant, il était simple capitaine. Le second, notablement plus

âgé, a quarante-sept ans, mais il a franchi plus rapidement encore, en

quatre ans et cinq mois, la distance du grade de capitaine à celui de

général.

Changarnier a attendu longtemps avant de pouvoir montrer ce qu'il

vaut. Quand, en 1835, on l'envoie à l'armée d'Afrique, il est au

service depuis vingt ans et capitaine depuis douze; on ne sait guère

alors de lui qu'une chose, c'est qu'il est très brave, peu endurant,

et qu'il a eu plusieurs duels dont il est sorti à son avantage;

officier de la garde royale pendant toute la Restauration, cet

antécédent l'a fait passer pour légitimiste et a nui à son avancement.

Mais à peine l'Algérie lui fournit-elle l'occasion d'agir, qu'on le

distingue: au bout de quelques mois, il est chef de bataillon. L'année

suivante, en 1836, quand le maréchal Clauzel s'apprête à marcher

contre Constantine, il écrit au général Rapatel: «Envoyez-moi, par le

retour de la frégate, le bataillon du commandant Changarnier, cet

officier que j'ai remarqué dans l'expédition de Mascara.» On sait de

quelle gloire le commandant se couvre dans la retraite qui suit

l'échec subi devant Constantine: c'est lui qui sauve l'armée; aussi,

au soir de l'une de ces anxieuses journées, le maréchal Clauzel,

causant au bivouac avec plusieurs officiers, leur disait-il: «Si je

recevais une blessure, je me hâterais de mettre aux arrêts tous les

officiers supérieurs en grade à Changarnier ou plus anciens que lui.

Si je suis tué, ma foi, dépêchez-vous de vous insurger et de lui

décerner le commandement, sinon vous êtes tous... perdus!» Ce nom,

jusqu'alors inconnu, est désormais dans toutes les bouches, en Algérie

comme en France. Il est fait colonel après l'expédition des Portes de

Fer, et son régiment, le 2e léger, devenu, grâce à l'habileté du

commandement, à la vigueur de l'entraînement, célèbre dans l'armée

d'Afrique, balance la réputation des zouaves de La Moricière, et

partage avec eux l'honneur des tâches les plus difficiles et les plus

périlleuses. Comme naguère le maréchal Clauzel, le maréchal Valée a

discerné dans cet officier l'étoffe d'un chef d'armée, et il s'arrange

pour lui réserver, malgré son grade relativement inférieur, le

commandement de presque toutes les expéditions. On ne compte plus les

faits d'armes de Changarnier. Tout ce qu'il entreprend réussit. Son

énergie demeure intacte, alors que tant d'autres sont las et

découragés. Sa réputation s'est étendue jusque chez les Arabes, qui

connaissent la sonnerie de son régiment et qui ne prononcent qu'en

tremblant le nom de _Changarlo_. Il jouit de ce succès qu'il a si

longtemps attendu, mais il n'en est pas étonné. Il a en soi-même une

confiance dont l'expression presque naïve paraît parfois entachée

d'orgueil et d'infatuation; mais, après tout, elle est justifiée et

elle est une de ses forces; elle explique l'entrain avec lequel il

aborde toutes les difficultés, son incomparable sang-froid dans le

péril et aussi son ascendant sur les hommes qu'il commande. Sous ses

ordres, le soldat est capable d'efforts qu'il ne ferait pas avec un

autre: sa fermeté, sa ténacité, son audace sont contagieuses. Les

autres officiers ne laissent pas que de jalouser un peu une fortune

devenue tout à coup si rapide. D'autant que le caractère de

Changarnier, toujours digne, n'est pas toujours commode; il est plus

poli qu'aimable; avec une parfaite courtoisie, il a peu de cordialité;

avec une réelle élévation d'âme et certains côtés du désintéressement,

ceux qui viennent de la fierté, il est personnel, susceptible et

sévère; il ne sait ni pardonner une offense ni dissimuler le mépris

que lui inspire une vilenie. Toutefois ceux-là mêmes qui se croient

des raisons d'en vouloir à l'homme sont obligés de rendre hommage au

général; Saint-Arnaud, qui n'est pas de son bord, l'appelle le

Masséna africain. Ce soldat si vigoureux est en outre un esprit très

cultivé; M. Guizot devait dire de lui, plus tard: «Changarnier sait

écrire», et M. Sainte-Beuve le qualifiera de «véritable autorité

littéraire».

La Moricière nous est connu; déjà j'ai eu occasion d'esquisser cette

physionomie si française[317]. Comme pour Changarnier, c'est

Constantine qui a rendu son nom partout célèbre; à un an de distance,

il a trouvé dans un assaut la gloire que son émule avait acquise dans

une retraite[318]. Héroïsmes de genre différent, mais de valeur égale.

Si nul n'est plus énergique et plus indomptable que Changarnier, nul

n'a la bravoure plus brillante et plus entraînante que La Moricière.

Le premier, plutôt frêle, la voix faible, toujours correct, recherché

même dans ses manières et sa mise, eût fait volontiers comme ces

soldats de la garde impériale qui allaient au feu en grande tenue et

en gants blancs. Chez le second, petit, mais vigoureux, l'allure et le

costume sont plus à la diable: une grande ceinture rouge s'enroulant

sur une tunique fanée et poussiéreuse; de longs cheveux s'échappant

d'une _chachia_, sorte de calotte arabe; les bottes en maroquin rouge

et la grande selle aussi à la mode indigène. Ce n'est pas seulement à

cause de ces détails extérieurs qu'on peut voir en lui «l'Africain»

par excellence. Si Changarnier a passé plusieurs années en Algérie, il

ne semble y avoir vu qu'un champ de bataille où la France attendait de

lui la victoire et où il pouvait honorer son nom; mais il lui eût été

indifférent de se battre ailleurs. Tout autre est le sentiment de La

Moricière, et là est vraiment l'originalité de sa figure. Venu en

Algérie dès 1830, il ne l'a pas quittée depuis, sauf des congés de

quelques mois pris à de rares intervalles; il s'indigne contre ces

trop nombreux officiers qui passent dans l'armée d'occupation, «n'y

cherchant qu'une occasion d'aventures et d'avancement, s'en retournant

ensuite bien vite en France, dès qu'ils ont obtenu ce qu'ils sont

venus chercher, et ne s'inquiétant nullement de ce qui se passera en

Afrique quand ils n'y seront plus[319]». Quant à lui, dès le début, il

s'est donné généreusement, corps et âme, à l'entreprise algérienne. Il

a deviné tout de suite que notre établissement sur une terre si peu

connue, à côté d'une race si différente de la nôtre, renfermait un

problème très complexe et absolument nouveau; le premier, il s'est

appliqué à l'éclaircir et à le résoudre. Dans ce dessein, il s'est

mêlé hardiment aux indigènes, étudiant leur langue, leurs moeurs,

leurs institutions, leurs conditions économiques, la topographie de

leur sol. Nul n'est arrivé à les connaître aussi bien; nul n'a trouvé

comme lui le secret d'agir sur eux. Son esprit ouvert, hardi,

inventif, est sans cesse en travail et en mouvement. Pendant une nuit

de bivouac, il écrira un mémoire sur quelque innovation administrative

ou sur quelque projet de colonisation. Il semble même parfois avoir

quelque chose d'un peu agité et hasardeux. C'est une machine à vapeur

toujours sous haute pression. Mais que de services rendus! On le

trouve à l'origine de presque toutes les mesures fécondes. C'est lui

qui a organisé les zouaves et formé le premier bureau arabe, créant

ainsi les deux instruments qui devaient servir à vaincre les indigènes

et à les gouverner. Tout jeune, il s'est fait une situation à part et

a acquis une importance bien supérieure à son grade. On conçoit dès

lors qu'il ne soit pas disposé à prendre patiemment les fausses

démarches, les défaillances du gouvernement central ou des autorités

militaires d'Alger. Pendant ces dix premières années de notre

conquête, il a eu de ce chef plus d'une occasion de se désoler ou de

s'irriter: jamais autant que pendant la dernière campagne du maréchal

Valée. «Je parle et j'écris rarement de l'impression que me font les

choses qui m'entourent, lisons-nous dans une de ses lettres en date du

16 février 1840. L'impuissance dont notre malheureux pays fait preuve

en Afrique est une des choses les plus tristes que puisse contempler

un homme qui a encore quelques sentiments de nationalité.» Puis, après

avoir continué sur ce ton, il terminait ainsi: «Adieu, mon cher oncle;

mes réflexions sont tristes, mais je les crois vraies. Je n'aime pas à

m'arrêter à ces idées; l'action de chaque jour m'évite la peine et

m'ôte le temps de penser. Cela vaut mieux. Agir, c'est vivre[320].»

[Note 317: Voy. t. III, ch. X, § V.]

[Note 318: Sur le rôle de La Moricière dans l'assaut de Constantine,

voir t. III, seconde édition, ch. X, § XIII.--L'impression fut très

vive en France, et M. de Tocqueville traduisait le sentiment général,

quand il écrivait, le 14 novembre 1837: «Je m'intéresse plus que je ne

puis me l'expliquer à La Moricière. Cet homme m'entraîne malgré moi,

et, quand j'ai lu le récit de son assaut de Constantine, il m'a semblé

que je le voyais arriver le premier au haut de la brèche, et que toute

mon âme était un instant avec lui. Je l'aime aussi pour la France, car

je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a un grand général sous ce

petit homme-là.»]

[Note 319: Lettres de 1840 et de 1843 citées par M. KELLER dans sa

_Vie du général de La Moricière_.]

[Note 320: _Le général de La Moricière_, par E. KELLER, t. I, p. 224 à

226.]

Le jeune officier, qui, à la fin de l'hiver de 1840, était ainsi tenté

par le découragement, ne se doutait pas qu'un changement décisif

allait précisément se faire dans sa propre situation, et que son rôle

en Afrique en serait tout à coup singulièrement agrandi. C'était le

moment où M. Thiers, devenu premier ministre, éprouvait des doutes sur

l'efficacité du système suivi par le maréchal Valée. Il songea à

consulter le colonel de La Moricière qu'il avait rencontré les années

précédentes et qu'il avait fort goûté. Il lui envoya donc, vers la fin

de mai 1840, l'ordre de se rendre sans retard à Paris. Invité par le

président du conseil à exposer ses idées, le colonel le fit avec la

vivacité de sa nature et la chaleur de sa conviction. Partant de cette

idée qu'il ne suffisait pas de livrer quelques combats à Abd el-Kader,

mais qu'il fallait renverser sa puissance, il établit qu'on n'y

parviendrait pas tant qu'on ne porterait pas la guerre au siège même

de cette puissance, dans la province d'Oran, tant qu'on n'occuperait

pas la capitale de l'émir, Mascara. Il ne s'agissait pas d'y

recommencer une simple promenade militaire, du genre de celle qu'avait

faite autrefois le maréchal Clauzel, ou de ne laisser dans cette ville

qu'une petite garnison à peine suffisante pour défendre ses remparts,

ainsi que procédait alors le maréchal Valée pour Médéa et Miliana; il

fallait s'établir à Mascara avec une division entière qui, de là,

rayonnerait dans tous les sens; au lieu d'attendre sa nourriture de

convois péniblement amenés de la côte à coups d'expéditions, le corps

installé à Mascara devait trouver sa vie sur place, aux dépens des

tribus riches et belliqueuses qui entouraient cette ville et qui

étaient la principale force de l'émir; il poursuivrait sans relâche

ces tribus jusqu'à ce qu'elles fussent domptées; il s'attaquerait

surtout à celle des Hachem, de laquelle était sorti Abd el-Kader, et

qui lui fournissait ses principales ressources. Ce plan se

rapprochait, par plusieurs côtés, de celui qu'à la même époque le

général Bugeaud exposait à la tribune, mais il avait aussi ses parties

originales. Il plut fort à M. Thiers, qui, sans attendre le choix d'un

nouveau gouverneur, résolut de placer La Moricière sur le théâtre même

où il venait de demander qu'on portât l'action. Ce fut alors, en

juillet 1840, que le colonel de trente-quatre ans fut nommé maréchal

de camp, et peu après, par une mesure peut-être plus exceptionnelle

encore, le commandement de la division d'Oran lui était confié. Le

maréchal Valée n'avait pas été consulté: signe manifeste de sa

prochaine disgrâce. Dès le mois d'août, le jeune général prit

possession de son commandement.

La Moricière était nommé pour préparer l'occupation de Mascara; mais

personne ne comptait qu'il pût aussitôt marcher sur cette ville; la

division d'Oran était trop faible. Il fallait auparavant qu'elle reçût

des renforts qui devaient arriver seulement dans quelques mois, et

aussi que les troupes de la province d'Alger fussent en mesure de lui

prêter un concours qu'on ne pouvait, à ce moment, espérer du maréchal

Valée. En attendant, le nouveau commandant ne resta pas inactif. Il

s'occupa tout d'abord de refaire matériellement et moralement sa

petite armée qu'il avait trouvée en piteux état, bloquée sur quelques

points de la côte, décimée par les maladies, démoralisée. Dans ce

dessein, il fit évacuer les postes insalubres, améliora le service

sanitaire, remit le soldat en haleine et en confiance par des

expéditions sagement graduées et heureusement conduites, élargit

progressivement le cercle qui nous enserrait et nous étouffait. En

même temps, il raffermit la fidélité des tribus alliées en leur

distribuant des vivres et en les mettant à l'abri des attaques. De

jour en jour, les opérations militaires devinrent plus importantes,

les razzias plus hardies, les coups furent frappés plus loin et plus

fort. Les tribus ennemies se virent forcées de reculer leurs

campements. Les soldats s'aguerrissaient et s'endurcissaient à la

fatigue. Toutes ces expéditions étaient en outre, pour l'inventif

général, l'occasion d'expérimenter d'heureuses innovations. Il modifia

l'équipement du soldat de façon à alléger sa marche, à assurer son

bien-être et à préserver sa santé. Il organisa très soigneusement le

service des renseignements et de la topographie. Il avait profité de

son expérience des Arabes pour nouer avec eux des relations et

recruter de nombreux espions; dès lors, au lieu d'être surpris par

l'ennemi, comme il nous était arrivé trop souvent en Afrique, ce fut

notre tour de le surprendre. Une grande difficulté de cette guerre

était de se guider dans un pays inconnu et sans routes: des cartes de

la région furent dressées, que l'on complétait au fur et à mesure des

informations recueillies et des constatations faites; chaque projet

d'expédition était rédigé à l'avance avec croquis à l'appui; puis,

quand il s'agissait de se mettre en marche, un officier choisi prenait

la tête de la colonne, à quarante pas en avant, entouré des guides

arabes et suivi d'un cavalier portant le fanion de direction, blanc

avec étoile rouge; l'_étoile polaire_,--ainsi l'avaient surnommée les

soldats,--devint bientôt fameuse en Algérie. Pour ces services

spéciaux, La Moricière était très utilement secondé par des officiers

d'une rare compétence, MM. de Martimprey et Daumas. Du reste, grâce à

sa connaissance des hommes et à l'attrait qu'il exerçait, le

commandant d'Oran se trouvait avoir autour de lui tout un groupe de

jeunes officiers d'élite: nommons MM. Pélissier, de Crény, Trochu,

Bosquet, Charras, Bentzmann, d'Illiers, de Montagnac, etc. «Vive La

Moricière! écrivait, le 1er février 1841, l'un de ces officiers[321].

Voilà ce qui s'appelle mener la chasse avec intelligence et bonheur!

Razzias coup sur coup, réussite complète, bataillons réguliers de

l'émir anéantis presque en totalité, tels sont les résultats prompts

et décisifs obtenus par ce jeune général qu'aucune difficulté

n'arrête, qui franchit les espaces en un rien de temps, va dénicher

les Arabes dans leurs repaires, à vingt-cinq lieues à la ronde... Je

vous réponds qu'au printemps, le général aura une petite division

solide, avec laquelle il pourra aller loin. Il ne laisse pas un moment

de repos aux soldats. Lorsqu'ils ne battent pas la campagne, ils

piochent la terre... C'est comme cela qu'il faut mener le soldat: il

n'a pas le temps de penser à son pays; son tempérament se forme; son

corps se durcit à la fatigue, et les maladies n'ont plus de prise sur

lui. Pourquoi n'avons-nous pas beaucoup de généraux comme La

Moricière?»

[Note 321: M. de Montagnac. (_Lettres d'un soldat_, p. 141 et 142.)]

Ainsi, dans la division d'Oran, naguère si lasse et si découragée,

tout était vie, entrain, confiance. Elle était prête pour les grandes

opérations que la nomination du nouveau gouverneur général et

l'arrivée des renforts allaient permettre d'entreprendre contre les

établissements d'Abd el-Kader. Une transformation si complète, opérée

en quelques mois, faisait honneur au commandant d'Oran dont elle était

bien l'oeuvre propre; elle avait en effet précédé l'arrivée du général

Bugeaud dont La Moricière se trouvait avoir été le précurseur. Le

jeune général méritait que M. de Tocqueville écrivit, à cette époque,

après l'avoir vu à l'oeuvre sur son terrain: «La Moricière est déjà

l'homme principal de ce pays; il y fait admirablement, et il a l'art

d'exciter au plus haut point la confiance du soldat, tout en

satisfaisant la population civile.»

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 44 / 93 题