III

Au moment où il prenait en main la direction des affaires algériennes,

le général Bugeaud avait cinquante-six ans. Forte stature, large

poitrine, visage coloré, voix mâle et rude, regard hardi, allure

décidée, tout en lui respirait le commandement. Les qualités de l'âme,

de l'intelligence et surtout du caractère étaient supérieures, mais

avec des inégalités et des contrastes qu'expliquent son origine et les

vicissitudes de sa vie. D'une famille noble du Périgord, Thomas

Bugeaud de la Piconnerie perdit sa mère quand il n'avait que dix ans.

Son père, ruiné par la révolution, d'un tempérament violent et dur, ne

s'intéressant qu'à son fils aîné, retira le jeune Thomas de l'école où

l'avait placé sa mère, et le laissa absolument à lui-même, sans lui

faire donner aucune éducation. L'enfant ainsi abandonné se réfugia à

la campagne, avec ses soeurs aînées dont la tendresse mettait seule un

peu de douceur dans sa vie, n'ayant en fait d'instruction que ce que

les pauvres filles, non moins délaissées elles-mêmes, pouvaient lui

apprendre, passant son temps à chasser, à pêcher, à vagabonder au

milieu des landes et des bois avec les petits paysans de son âge, dans

un tel dénuement que, faute de souliers, il se fabriquait lui-même des

espèces de sandales. Cette étrange existence se prolongea jusqu'en

1804, où Thomas, âgé de dix-neuf ans, s'engagea dans les vélites de la

garde impériale. Il prit ce parti par pauvreté, non par goût.

Longtemps ses lettres témoignèrent de ses regrets pour la vie

rustique, de son désir de «quitter le militaire». Toutefois, par

sentiment du devoir, par vaillance naturelle, plus encore que par

ambition, il écrivait à sa soeur aînée, lors de sa première entrée en

campagne: «Je t'assure que je mourrai ou que je me distinguerai.»

Caporal de la garde à Austerlitz en 1805, sous-lieutenant de la ligne

en 1806, blessé à la fin de la même année dans la campagne de Pologne,

il fut envoyé, en 1808, à l'armée d'Espagne, où il resta jusqu'en

1814, successivement capitaine, chef de bataillon, major. Sur ce

nouveau théâtre, dans une guerre de surprises et d'embuscades, il eut

occasion de faire oeuvre d'initiative et de commandement, bien

qu'encore dans un grade relativement peu élevé; de brillants faits

d'armes, de vigoureux coups de main attirèrent sur lui l'attention de

ses chefs, particulièrement du maréchal Suchet qui le prit en haute

estime. Ce fut la première Restauration, bien accueillie par lui, qui

lui donna ses épaulettes de colonel. Mais s'étant rallié à Napoléon

pendant les Cent-Jours, il fut mis en demi-solde après la seconde

Restauration. Il se retira alors en Périgord, dans le vieux domaine de

sa famille, et, portant sur l'agriculture son énergie accoutumée, il

transforma le pays qui l'entourait. Ainsi passa-t-il quinze années,

loin de tout bruit et de toute agitation, refusant de prendre part aux

conciliabules républicains et bonapartistes dans lesquels on cherchait

à l'attirer.

Le gouvernement de Juillet lui rouvrit l'armée et le fit général. Élu

député en 1831, conservateur résolu, implacable, provocant, il n'était

pas d'humeur à jouer les rôles muets. C'était un orateur original,

prime-sautier, n'ayant pas toujours autant de mesure que de verve,

prompt, sur ce champ de bataille comme sur les autres, à prendre

l'offensive, particulièrement animé contre les journalistes qui,

naturellement, n'étaient pas en reste avec lui et le dépeignaient

comme un soudard brutal, ennemi du peuple et courtisan du prince. Il

n'était pas d'ailleurs jusqu'à son rôle militaire, son service de

général qui ne le mît en butte aux attaques des partis: en 1833, il

acceptait, par dévouement au Roi, la mission pénible de garder la

duchesse de Berry à Blaye, et s'attirait ainsi les ressentiments des

légitimistes; en 1834, placé à la tête d'une des brigades de l'armée

de Paris, il irritait les républicains par sa vigueur à réprimer

l'émeute du 13 et du 14 avril; c'est alors que se produisit le

douloureux incident si perfidement exploité par l'opposition sous le

nom de «massacre de la rue Transnonain»,--incident dont, en tout cas,

le général Bugeaud n'était aucunement responsable, car les soldats

incriminés appartenaient à la brigade du général de Lascours, non à la

sienne. Les journaux n'en prodiguèrent pas moins leurs invectives à

celui qu'ils se plaisaient à appeler le «geôlier de Blaye» et le

«bourreau de la rue Transnonain». Le général n'était pas homme à

prendre en patience de telles attaques. Il en coûta cher à un député

de la gauche, M. Dulong, pour avoir répété à la Chambre ce que

disaient les journaux: le mot de «geôlier», lancé par lui dans une

interruption, lui valut d'être tué en duel par l'ancien commandant du

château de Blaye. Le général Bugeaud n'était pas moins indigné, quand

on l'accusait de cruauté dans l'affaire de la rue Transnonain; rien ne

lui eût été plus facile que de dégager sa responsabilité; mais

longtemps il se refusa à le faire, pour n'avoir pas l'air de charger

son camarade, le général de Lascours; lorsque sa femme et ses soeurs

pleuraient sous la violence des outrages: «Mes amies, leur disait-il,

je vous en prie, soyez plus calmes; croyez-vous que je ne souffre

pas? Dieu a été méconnu, outragé, abreuvé d'ingratitude sur cette

terre. Ai-je le droit de me plaindre?» Ce fut seulement après la

révolution de Février, le 28 mars 1848, qu'il se décida à publier une

lettre pour prouver que le fait, prétexte de tant de calomnies,

n'était pas imputable à des soldats placés sous ses ordres. Les

attaques des journaux avaient du moins ce résultat que le général

Bugeaud, avant d'avoir pu conquérir son renom militaire, était déjà

très connu du public. Lui-même, un jour, constatait plaisamment à la

tribune la notoriété et l'importance dont il était ainsi redevable à

ses adversaires. «La presse ne m'a pas fait de mal, disait-il; au

contraire, elle m'a fait du bien; car, sans les outrages qu'elle s'est

efforcée de me faire subir, eh! mon Dieu, mon nom serait presque

inconnu en France. (_On rit._) On saurait à peine qu'il existe un

général Bugeaud, tandis qu'aujourd'hui, partout où je vais pour la

première fois, je suis un objet de curiosité. (_Nouveaux rires._) On

s'empresse sur mon passage; on veut voir cette espèce d'ogre

politique, cet orateur de corps de garde, dont l'éloquence sent la

poudre à canon, dit M. de Cormenin dans sa biographie des députés; et

je l'en remercie: c'est une très bonne odeur que celle de la poudre à

canon. Dernièrement, étant à Lille dans le salon du préfet,--ce

n'était pas jour de réception,--le salon se remplit tellement, qu'on

fut obligé d'en ouvrir un autre, tant on était curieux de me voir

(_hilarité générale_), et l'on fut tout étonné de voir que j'étais un

homme à peu près comme un autre, et que je parlais à peu près comme

tout le monde[312].»

[Note 312: Discours du 8 avril 1839.]

Si impétueusement qu'il se fût jeté dans les luttes politiques, le

général Bugeaud n'en tenait pas moins à rester avant tout un homme de

guerre. C'était comme tel qu'il se sentait capable de faire de grandes

choses et qu'il aspirait à donner sa mesure. L'expérience militaire

qu'il avait acquise dans la première partie de sa carrière se trouvait

avoir été très variée et très complète. Il avait vu la grande guerre

que les officiers plus jeunes, uniquement formés en Algérie, ne

connaissaient pas, et, en outre, il avait fait, pendant six ans, en

Espagne, une guerre de guérillas qui le préparait merveilleusement aux

campagnes d'Afrique. Judicieux et attentif, il avait ainsi amassé un

riche fonds d'observations qui lui servait non seulement à se guider

lui-même, mais à enseigner les autres: car c'était son habitude, son

goût, on dirait presque sa manie, si la chose n'avait été le plus

souvent fort profitable, d'être, avec tous ceux qui l'approchaient,

petits ou grands, «en état permanent de professorat militaire[313]».

Les souvenirs d'Espagne étaient ceux qu'il évoquait le plus

volontiers, pour en tirer des leçons sur la façon de combattre les

Arabes. À ces avantages de l'expérience s'ajoutaient ceux que le

général Bugeaud tenait de la nature. Il avait beaucoup des dons du

capitaine: la décision prompte et audacieuse, le coup d'oeil sûr et

étendu, l'énergie persévérante, obstinée, l'activité infatigable, le

sang-froid intrépide et l'entière liberté d'esprit dans le péril, la

hardiesse à assumer et l'aisance à porter les responsabilités, cette

autorité particulière du commandement qui fait non seulement que

l'armée obéit, mais qu'elle va au feu avec confiance et donne ses

efforts sans compter, enfin et surtout deux qualités se complétant

l'une l'autre et qui devaient apparaître dans son oeuvre à un degré

tel, qu'on peut y voir vraiment ses qualités maîtresses: un bon sens

que rien ne troublait et une volonté que rien n'arrêtait.

[Note 313: Expression du général Trochu.]

Cette forte et brillante figure n'était pas sans quelques ombres.

S'étant formé seul, le général Bugeaud manquait de ce je ne sais quoi

de réglé, de mesuré, que donne l'éducation. De là, chez lui, des

lacunes, des écarts subits, des saillies excessives. La puissance de

volonté, la fermeté de décision, l'ardeur de conviction, la confiance

en soi qui faisaient sa force, tournaient parfois en intolérance

impérieuse; entier, absolu, obstiné, il jugeait mal ceux qui le

contredisaient et avait parfois trop de goût pour les approbateurs

dociles. Il donnait ce spectacle singulier d'un homme qui aimait à

discuter et qui avait horreur d'être discuté, recherchant les

controverses où sa verve lui donnait de grands avantages, mais s'y

montrant susceptible, irritable, beaucoup moins maître de lui que dans

une vraie bataille. Son indépendance à l'égard de ses supérieurs était

ombrageuse, et le gouvernement qui l'employait trouvait en lui un

instrument plus efficace que commode. Bonhomme avec les petites gens,

il était parfois cassant, maladroit, blessant avec ceux d'un rang

supérieur. Non dépourvu de finesse, il manquait de tact. Les qualités

aussi bien que les défauts, tout chez lui était recouvert dune écorce

rugueuse que les frottements du monde ne parvinrent jamais à polir:

c'était comme la marque ineffaçable de son origine. Il semblait même

mettre sa coquetterie à montrer d'autant plus en lui le paysan et le

soldat que son rôle se trouvait être plus élevé.

Et cependant qui se fût arrêté à cet extérieur eût mal connu le

général Bugeaud. Pénétrez plus avant, vous découvrirez une âme qui

n'était pas sans délicatesse et même un esprit qui n'était pas sans

culture. Rien de plus touchant et de plus charmant que la

correspondance du jeune vélite de vingt ans avec ses soeurs: beaucoup

de coeur, une droiture fière et un peu sauvage, une pureté naïve[314].

Cet homme si rude fut le plus affectueux, le plus caressant des pères.

«Je ne me souviens pas, disait-il un jour à ses enfants, d'avoir reçu

de mon père un seul baiser; voilà pourquoi je vous accable de ces

tendresses qui ont tant manqué à mon coeur aimant.» À défaut

d'instruction première, il avait saisi, à peine entré au régiment,

toutes les occasions de travailler et d'apprendre; plus tard, il avait

profité de sa retraite, pendant la Restauration, pour faire des

lectures; en tout temps, il s'était développé par l'observation

personnelle. Ce qu'il avait ainsi acquis, il l'épanchait autour de lui

en conversations abondantes, d'un tour singulièrement vif et

pittoresque. Des choses de l'intelligence, c'étaient les côtés,

positifs et pratiques qu'il goûtait le plus; il affectait même de

dédaigner la poésie; pourtant il avait le coeur à la fois trop haut et

trop sincère pour ne pas en subir, parfois à son insu, l'empire et

l'attrait. Un jour, sur la frontière du Maroc, il apprend que ses

aides de camp sont réunis dans leur tente pour lire le poème de

_Jocelyn_. «Ah! ils lisent des poésies, ces messieurs!» s'écrie-t-il,

puis, entrant brusquement chez eux: «Belle occupation, ma foi! que la

vôtre, messieurs! Avez-vous donc tant d'heures à perdre pour lire des

rêveries de songe-creux? Ah! les poètes et les députés poètes qui font

de la politique! En vérité, je vous croyais plus sérieux.» Et le voilà

s'emportant contre les rimailleurs, gent inutile et nuisible. Le soir

cependant, après dîner, la conversation étant revenue sur le même

sujet, il consent à entendre un passage du poème. À peine lui a-t-on

lu une page: «Donnez-moi cela!» s'écrie-t-il, et, arrachant le volume

des mains du lecteur, il se met à relire, de sa voix puissante et bien

timbrée, le récit de la mère de Jocelyn mourante, puis, gagné par

l'émotion, il continue jusqu'au moment où les mots étranglés

s'arrêtent dans sa gorge; de grosses larmes coulent sur ses joues.

«Ah! c'en est trop, cette fois, dit-il en riant, voilà que je vais

pleurer comme vous.» Et il rejette le livre.

[Note 314: Voir, _passim_, au tome Ier de l'ouvrage de M. d'Ideville

sur le maréchal Bugeaud.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 43 / 93 题