Pendant que la guerre se poursuivait avec ces fortunes diverses,
survenaient, en France, des débats parlementaires et des crises
ministérielles qui avaient leur contre-coup sur les affaires
algériennes. Avant même que le maréchal Valée eût reçu ses renforts et
commencé sérieusement ses opérations, son système avait rencontré, à
la tribune de la Chambre, un contradicteur autorisé, redoutable, qui
avait l'habitude de dire très haut ce qu'il pensait et de ne ménager
personne: c'était le général Bugeaud. Il y avait déjà plusieurs années
que ce personnage jouait, dans les affaires d'Afrique, un rôle
important dont les diverses phases semblaient, il est vrai, peu
concordantes. Le même homme qui, en 1836, par la victoire de la
Sickack, était apparu comme l'un des plus vigoureux adversaires d'Abd
el-Kader, avait négocié et signé, en 1837, le traité de la Tafna, qui
faisait la part si large à l'émir, si étroite à la France. À cette
époque, il professait très haut et à tout venant que l'entreprise
algérienne était une sottise, que la conquête serait pénible, la
colonisation impossible, et que le mieux était de s'en aller[307].
Mais, depuis lors, une évolution s'était accomplie dans son esprit.
Sans désavouer sa première opposition, en persistant même à déclarer
l'entreprise peu heureuse, il avait fini par trouver que la France
était trop engagée pour reculer. Dès lors, il estimait que le pire
était de piétiner sur place, et qu'on devait aller de l'avant;
l'évacuation écartée, il ne voyait plus qu'une issue, la conquête
complète et rapide. Dans cette façon nouvelle de considérer les
choses, il apportait son habituelle impétuosité, exposant en toute
occasion ses idées avec une verve abondante et puissante. Ainsi,
avait-il pris la parole, le 15 janvier 1840, lors de la discussion de
l'adresse, mêlant assez étrangement, avec une égale vivacité,
l'apologie de sa conduite personnelle dans le traité de la Tafna et la
critique de l'occupation restreinte. «Je ne serai pas suspect,
disait-il, quand je déclarerai que l'occupation restreinte me paraît
une chimère. Cependant, c'est sur cette idée qu'avait été fait le
traité de la Tafna. Eh bien! c'est une chimère! Elle vient d'être
jugée par les faits. C'est à grands frais, avec un grand déploiement
de forces et de fortifications, que vous avez voulu garder la petite
zone réservée dans la province d'Alger. Vous avez vu ce qui est
arrivé! Au moment où la guerre a éclaté, nos points retranchés ont été
franchis; les Arabes se sont précipités dans la plaine de la Métidja,
y ont fait disparaître l'ombre de colonisation que nous y avions si
péniblement établie. Je dis que l'occupation restreinte est une
chimère, une chimère dangereuse. Tant que vous resterez dans votre
petite zone, vous n'attaquerez pas votre adversaire au coeur. Lors
même que vous étendriez un peu cette zone, l'ennemi aurait plus
d'espace qu'il ne lui en faut pour subsister... Il ne reste donc,
selon moi, que la domination absolue, la soumission du pays... Puisque
mon pays est en Afrique, je désire qu'on ne s'y débatte plus dans
l'impuissance. Nous nous agitons, depuis dix ans, pour faire les
choses du monde, je ne dirai pas les plus futiles, mais les plus
infructueuses. Je pense que les grandes nations, comme les grands
hommes, doivent faire les fautes avec grandeur. Oui, à mon avis, la
possession d'Alger est une faute; mais puisque vous voulez la faire,
il faut que vous la fassiez grandement, car c'est le seul moyen d'en
obtenir quelque fruit, il faut donc que le pays soit conquis et la
puissance d'Abd el-Kader détruite.» Le but ainsi nettement fixé,
l'orateur indiquait les moyens de l'atteindre: c'était de substituer
au système des postes fortifiés la création de six colonnes mobiles,
parcourant le pays dans tous les sens et atteignant les Arabes dans
leurs intérêts agricoles, les seuls saisissables en Afrique.
[Note 307: Sur les antécédents algériens du général Bugeaud, voir t.
III, ch. X, § X et XII.]
Le ministère, qui venait d'approuver le plan du gouverneur, n'était
pas disposé à suivre les conseils du général Bugeaud. Mais, quelques
semaines plus tard, il était renversé et cédait la place au cabinet du
1er mars 1840, formé par M. Thiers. Le nouveau président du conseil
arrivait au pouvoir, fort animé pour la conquête de l'Algérie et assez
prévenu contre le maréchal Valée. La position de ce dernier, au
premier moment fort menacée, ne fut raffermie que par l'influence du
duc d'Orléans qui s'apprêtait alors à rejoindre l'armée d'Afrique. Ce
ne fut pas pour bien longtemps. À peine les opérations militaires
étaient-elles commencées que, devant la médiocrité et l'incertitude
des résultats, M. Thiers sentit renaître ses premiers doutes sur
l'homme et sur son système. Quant au général Bugeaud, il trouvait dans
ces faits la confirmation de ses idées, et, le 14 mai 1840, il
saisissait l'occasion de la discussion des crédits, pour insister avec
plus de vivacité encore sur la critique du plan suivi par le maréchal
Valée. «Si l'on veut, disait-il, occuper Médéa, Miliana, Cherchel, on
aura tous les inconvénients de l'occupation restreinte multipliés sur
une plus grande échelle.» À l'entendre, ce n'est pas 2,400 hommes
qu'il faudrait mettre à Médéa, ce serait 8,000 hommes en état de
prendre l'offensive. «Il y a, ajoutait-il, un système qu'il faut
abandonner, c'est le système de la multiplication des postes
retranchés. Je n'en connais pas de plus déplorable. Il nous a fait un
mal affreux... Que diriez-vous d'un amiral qui, chargé de dominer la
Méditerranée, amarrerait ses vaisseaux en grand nombre sur quelques
points de la côte et ne bougerait de là? Vous avez fait la même
chose... C'est le système de la mobilité qui doit soumettre l'Afrique.
Il y a entre le système de l'occupation restreinte par les postes
retranchés et celui de la mobilité toute la différence qu'il y a entre
la portée du fusil et la portée des jambes. Les postes retranchés
commandent seulement à la portée du fusil, tandis que la mobilité
commande le pays à vingt ou trente lieues. Il faut donc être avare de
retranchements et n'établir un poste que quand la nécessité en est dix
fois démontrée... Vous voulez rester imperturbablement en Afrique! Eh
bien, il faut y rester pour y faire quelque chose. Jusqu'à présent, on
n'a rien fait, absolument rien. Voulez-vous recommencer ces dix ans de
sacrifices infructueux, ces expéditions qui n'aboutissent qu'à brûler
des maisons et à envoyer bon nombre de soldats à l'hôpital? Vous ne
pouvez continuer quelque chose d'aussi absurde, messieurs. Puisque
vous êtes condamnés à rester en Afrique, il faut une grande invasion
qui ressemble à celle que faisaient les Francs, à celles que faisaient
les Goths; sans cela, vous n'arriverez à rien.» Et l'orateur ne
cachait pas à la Chambre qu'une armée de 90,000 hommes était
nécessaire. Tout en trouvant le général Bugeaud trop absolu, M. Thiers
tomba d'accord avec lui qu'on avait eu tort d'éparpiller les troupes
et de multiplier les postes; la meilleure tactique, selon le président
du conseil, eût été de s'emparer de quelques points principaux et de
rayonner de là dans tous les sens. Lui aussi repoussait absolument «la
chimère de l'occupation restreinte». Enfin, aux adversaires de
l'entreprise algérienne qui tiraient argument des résultats incertains
de la campagne, il répondait en célébrant avec une vivacité éloquente
les profits que nous réservait cette conquête et aussi, d'une façon
plus générale, l'avantage qu'il y avait pour la France «à se battre
quelque part[308]».
[Note 308: J'ai déjà eu occasion de citer un fragment de ce discours,
t. IV, ch. V, § IX.]
Cette discussion n'avait pas raffermi le maréchal Valée. Le ministère
comprenait la nécessité de le changer; une seule chose l'arrêtait, la
difficulté que présentait le choix du successeur. Un candidat sans
doute était indiqué et paraissait s'offrir: le général Bugeaud. En une
question où tant de gens tâtonnaient, il avait un système, le
professait bien haut et se faisait fort de réussir là où les autres
avaient échoué. Dans beaucoup d'esprits, l'idée gagnait qu'il pourrait
bien être l'homme de la situation. Le général s'attendait à être
choisi. «Il est toujours fortement question de m'envoyer en Afrique,
écrivait-il à un de ses confidents, et je crois même que c'est arrêté,
mais qu'on ne veut pas le publier encore... Je n'ai fait aucun
mouvement. Sans être Achille, on vient me chercher sous ma
tente[309].» Cependant les jours s'écoulaient, et le ministère n'osait
avouer le choix qu'il avait peut-être décidé _in petto_: c'est qu'il
se croyait obligé de ménager la gauche et que celle-ci détestait le
général Bugeaud. Jusqu'à quand ces préventions de parti eussent-elles
ainsi retardé une mesure si évidemment commandée par l'intérêt de
l'Algérie? Quoi qu'il en soit, le cabinet du 1er mars tomba sans avoir
rien fait, et la question se trouva renvoyée au cabinet du 29 octobre,
avec beaucoup d'autres non moins graves, plus graves même, qui
composaient l'onéreux héritage laissé par M. Thiers à ses successeurs.
[Note 309: Lettre du 17 octobre 1840. (_Le maréchal Bugeaud_, par le
comte D'IDEVILLE, t. II, p. 149.)]
Les nouveaux ministres n'avaient aucune raison d'être effarouchés par
la couleur politique du général Bugeaud, mais ne pouvaient-ils pas
l'être par ses desseins militaires? Le nommer, c'était s'engager à
fond dans la guerre d'Afrique, renoncer à tout expédient d'occupation
restreinte, entreprendre la conquête de la régence entière, se
condamner à obtenir de la Chambre, jusqu'alors peu généreuse en cette
matière, beaucoup d'hommes et beaucoup d'argent, et cela pendant de
longues années. Le général n'avait laissé sur ce point aucune
équivoque. Il ne s'était pas expliqué seulement à la tribune, dans des
circonstances où il pouvait être soupçonné de quelque entraînement de
discussion ou de quelque exagération oratoire: un jour que le Roi
était particulièrement préoccupé des affaires d'Algérie, des opinions
divergentes qui se manifestaient à ce sujet, de la stérilité des
efforts faits jusqu'alors, il avait appelé le général Bugeaud et, en
plein conseil des ministres, lui avait demandé son avis. «Sire, dit le
général, si le pays cultivé, le Tell algérien, se prolongeait
indéfiniment dans le sud, il faudrait évacuer demain matin; la
conquête serait impossible. Mais la fortune veut que l'épaisseur du
pays cultivé ne soit en moyenne que de trente lieues, et qu'au delà
soit le petit désert. Qu'est-ce qui fait que, depuis dix ans, vous
multipliez les efforts sans parvenir à soumettre les Arabes? C'est
qu'Abd el-Kader a toujours derrière lui une région où il peut lever
l'impôt et recruter des soldats. Toutes les fois que vous laissez à
l'ennemi l'impôt et le recrutement, la guerre est interminable. Il
faut prendre la totalité du Tell, et alors, l'émir, n'ayant plus ni
impôt ni recrutement, sera forcé de capituler.» Et comme le Roi,
frappé du bon sens de ce raisonnement, avait fait cette question: «Si
je vous chargeais de cette entreprise, accepteriez-vous, et à quelles
conditions?--J'accepterais, répondit le général, mais je demanderais
au Roi cent mille hommes de son armée et cent millions de son budget
pendant sept ans[310].» Pour peu que M. Guizot et ses collègues
eussent été les politiques timides et mesquins que la gauche dénonçait
et flétrissait si bruyamment, de telles perspectives eussent eu de
quoi les faire hésiter ou même reculer. Tout au contraire, avec une
pleine connaissance des suites de leur résolution, ils proposèrent au
Roi de nommer le général Bugeaud gouverneur général. Quant à
Louis-Philippe, il trouvait bien un peu lourde l'entreprise
algérienne. «Le duc de Broglie a raison, disait-il volontiers,
l'Algérie est une loge à l'Opéra qui coûte bien cher.» Mais dès qu'il
lui fut démontré que l'honneur et l'intérêt du pays étaient engagés,
il prit son parti des sacrifices à faire, si lourds fussent-ils:
réponse anticipée aux fausses lettres que la presse légitimiste allait
publier, quelques semaines plus tard, en vue de faire croire que le
Roi avait promis à l'Angleterre l'évacuation de l'Algérie[311].
L'ordonnance qui appelait le général Bugeaud à remplacer le maréchal
Valée fut signée le 29 décembre 1840. Cette date est importante dans
l'histoire de la conquête de l'Algérie: elle marque la fin des
tâtonnements stériles et le commencement des opérations efficaces.
[Note 310: Cette conversation m'a été rapportée par M. le général
Trochu, qui la tenait lui-même du maréchal Bugeaud. Il en avait
conservé un souvenir très vif, sans pouvoir en préciser la date. Aux
débuts de sa carrière, le capitaine Trochu avait été l'officier
d'ordonnance et l'homme de confiance du maréchal, qui faisait de lui
le plus grand cas. «Je ne connais dans l'armée aucun homme plus
distingué que lui», écrivait le maréchal à M. Guizot, le 2 juillet
1846.]
[Note 311: Sur ces lettres, voir t. IV, ch. V, § IX.]