(1840-1844.)
I. Abd el-Kader recommence la guerre à la fin de 1839. Le
maréchal Valée reçoit des renforts. La campagne de 1840. Ses
médiocres résultats.--II. Débats à la Chambre des députés. Idées
exprimées par le général Bugeaud. M. Thiers songe à le nommer
gouverneur de l'Algérie, mais n'ose pas. Cette nomination est
faite par le ministère du 29 octobre.--III. Antécédents et
portrait du général Bugeaud.--IV. Système de guerre que le
nouveau gouverneur veut appliquer en Afrique et qu'il a proclamé
à l'avance.--V. Les lieutenants qu'il va trouver en Algérie.
Changarnier. La Moricière. Ce dernier, comme commandant de la
division d'Oran, a été le précurseur du général Bugeaud.--VI. Le
gouverneur entre tout de suite en campagne, au printemps de 1841.
Occupation de Mascara et destruction des établissements d'Abd
el-Kader.--VII. L'armée apprend à vivre sur le pays. Campagne de
l'automne de 1841.--VIII. La Moricière s'installe à Mascara. Sa
campagne d'hiver autour de cette ville. Les résultats obtenus.
Bugeaud défend La Moricière contre les bureaux du ministère de la
guerre. Bedeau à Tlemcen.--IX. Le sergent Blandan. Expédition du
Chélif au printemps de 1842 et soumission des montagnes entourant
la Métidja. La Moricière continue ses opérations autour de
Mascara.--X. Campagne de l'automne 1842. Changarnier et
l'Oued-Fodda. Grands résultats de l'année 1842.--XI. Retour
offensif d'Abd el-Kader dans l'Ouarensenis au commencement de
1843. Fondation d'Orléansville.--XII. La smala. Le duc d'Aumale.
Surprise et dispersion de la smala. Effet produit.--XIII. Bugeaud
est nommé maréchal. Ses difficultés avec le général
Changarnier.--XIV. Abd el-Kader est rejeté sur la frontière du
Maroc.--XV. Le gouvernement du peuple conquis. Les bureaux
arabes. La colonisation.--XVI. L'Algérie et le parlement.
Rapports du gouverneur avec M. Guizot et avec le maréchal Soult.
Bugeaud et la presse.--XVII. Bugeaud a eu le premier rôle dans la
conquête. Ses lieutenants. L'armée d'Afrique. La guerre d'Algérie
a-t-elle été profitable à notre éducation militaire?
I
Un jour, en janvier 1842, comme les orateurs de l'opposition
dénonçaient l'«abaissement», la «pusillanimité» de la politique
extérieure, et reprochaient au gouvernement de Juillet de n'avoir fait
aucune conquête: «Cela est faux, s'écria M. Guizot; vous êtes engagés,
depuis dix ans, dans la conquête d'un grand territoire. La guerre
d'Afrique est une conquête à laquelle vous travaillez tous les
jours... Consultez l'Europe, consultez les connaisseurs en fait de
conquête et d'agrandissement territorial; vous verrez ce qu'ils
diront: ils regardent tous l'occupation de l'Afrique par la France
comme un grand fait, comme un fait destiné à accroître beaucoup, un
jour, son influence et son poids en Europe.» En effet, de même que la
prise d'Alger avait été l'oeuvre de la Restauration, la soumission de
l'Algérie fut celle de la monarchie de 1830 et spécialement de ce
ministère du 29 octobre, si facilement accusé de manquer de toute
énergie belliqueuse. Guerre d'un caractère particulier, qu'on peut
bien qualifier de grande guerre, si l'on considère l'importance des
armées mises en campagne, le nombre des morts et le chiffre des
dépenses[293]; mais, en même temps, guerre locale, sans contre-coup en
Europe, ne mettant pas en péril la paix du monde, bien plus,
impliquant l'existence et le maintien de cette paix, car le
gouvernement qui n'en eût pas été assuré, aurait été étrangement
téméraire de se lancer dans une pareille entreprise et, suivant
l'expression du maréchal Bugeaud, de «grever, pour tant d'années,
d'une aussi lourde hypothèque, son armée et ses finances[294]». «Je
suis frappé, écrivait M. Guizot le 18 octobre 1842, de la nécessité
d'agir en Afrique, pendant la paix de l'Europe; l'Afrique est
l'affaire de nos temps de loisir[295].»
[Note 293: Un milliard de 1830 à 1848: soit 323 millions de 1830 à
1841, et, de 1841 à 1848, environ 100 millions par an.]
[Note 294: Lettre du maréchal Bugeaud à M. de Corcelle, en date du 28
septembre 1845. (_Documents inédits._)]
[Note 295: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 141.]
Pour comprendre ce que fut l'oeuvre du ministère du 29 octobre en
Algérie, il faut remonter un peu en arrière et reprendre l'exposé des
affaires de cette région à la fin de 1839, au moment où allait
recommencer avec Abd el-Kader la guerre un moment suspendue par le
traité de la Tafna[296]. Dès le milieu de cette année, tous les
indices révélaient une crise imminente, et il était manifeste que la
paix boiteuse, subsistant depuis deux ans, ne durerait plus longtemps.
L'émir avait son parti arrêté. Le 3 juillet 1839, il avait fait
décider en principe la guerre sainte par l'assemblée des grands, se
réservant de la déclarer au moment qu'il jugerait convenable; puis il
avait employé août et septembre à parcourir les tribus, excitant les
esprits et amassant de l'argent. Soucieux de ne pas paraître provoquer
la rupture, il attendait un prétexte. Le maréchal Valée le lui fournit
à la fin d'octobre, par l'expédition des Portes de Fer.
[Note 296: Sur les événements d'Algérie de 1830 à 1839, voir tome III,
ch. X.]
Depuis longtemps, le gouverneur désirait établir une communication par
terre entre la province de Constantine et Alger. Impossible de suivre
l'ancienne voie romaine qui passait au sud, dans les États de l'émir;
il fallait donc chercher un chemin plus au nord, au milieu des tribus
kabyles, dans le pâté montagneux du Djurdjura. Là, une seule fissure
se présentait, celle du Biban ou des Portes de Fer, de tel renom, que
les Turcs ne s'y étaient jamais aventurés. Le maréchal Valée n'hésita
pas à y lancer une colonne légère de 2,500 hommes d'élite, sous les
ordres du duc d'Orléans. Elle devait se diriger à vol d'oiseau de
Sétif à Alger, à travers un pays absolument inconnu et affreusement
tourmenté, en passant à gué plusieurs rivières qu'une seule nuit de
pluie pouvait rendre infranchissables. Grâce au secret gardé, à la
rapidité de la marche, à la vigueur des troupes, à l'audace heureuse
du commandement, la colonne, partie, le 18 octobre 1839, de Mila près
de Constantine, arriva saine et sauve à Alger, quinze jours après.
Elle en avait été quitte pour quelques escarmouches avec Ben-Salem,
lieutenant d'Abd el-Kader. Mais on avait eu plus de bonheur que de
prudence. Les Portes de Fer avaient été trouvées plus dangereuses
encore qu'on ne s'y attendait: c'était une gorge de quinze à vingt
mètres de largeur, entre deux murailles à pic, hautes de cent à deux
cents mètres, en quelque sorte crénelées pour la fusillade; et ce
défilé se prolongeait pendant 6 kilomètres. Il fallut sept heures pour
le franchir. Chacun se rendait compte qu'une poignée d'hommes eût pu
tout arrêter. Un orage éclata quelques heures après le passage; s'il
fût arrivé plus tôt, l'armée était noyée entre les rochers. Aussi,
l'un des résultats les plus clairs de cette hasardeuse expédition
fut-il de nous convaincre qu'il fallait chercher ailleurs la
communication militaire entre les deux provinces.
«Louanges à Dieu, s'écria Abd el-Kader en apprenant les nouvelles du
Biban, l'infidèle s'est chargé de rompre la paix; à nous de lui
montrer que nous ne craignons pas la guerre.» Aussitôt il envoya
partout l'ordre de prendre les armes. Le 20 novembre 1839, au jour
fixé par lui, Arabes et Kabyles se précipitaient comme une trombe
dévastatrice sur la plaine de la Métidja. En un moment, les fermes
européennes qui commençaient à s'y établir étaient détruites, les
colons mis en fuite ou massacrés, les tribus alliées de la France
razziées et décimées. Malgré tant d'indices qui eussent dû le mettre
en éveil, le gouverneur général fut absolument surpris et se trouva
hors d'état de chasser les envahisseurs. Ses troupes étaient
dispersées et immobilisées dans les postes qu'il avait partout
multipliés et qui n'avaient servi à rien contre l'invasion. Les
premiers détachements, trop faibles en nombre, qui se hasardèrent à en
sortir, furent fort maltraités, tel un bataillon du 24e qui, en une
seule affaire, eut cent cinq morts et quatre-vingt-sept blessés. Le
Sahel lui-même, massif montagneux auquel s'appuie Alger, paraissait
menacé; la panique gagna la ville où l'on arma les batteries de
l'enceinte; on pouvait se croire revenu aux plus mauvais jours de
1831. Cette épreuve jugeait le système défensif du maréchal Valée. Ce
fut seulement après plusieurs semaines, grâce surtout à l'énergie des
colonels Changarnier et de La Moricière, qui commandaient l'un le 2e
léger à Boufarik, l'autre les zouaves à Koléa, qu'on commença à faire
un peu moins mauvaise figure. Encore nos troupes n'en étaient-elles
pas à reprendre l'offensive: elles se bornèrent à débloquer les postes
conservés dans la Métidja; plusieurs avaient dû être évacués et
détruits.
Le premier effort de l'ennemi s'était porté contre la province
d'Alger. Il ne s'attaqua qu'un peu plus tard à nos établissements, si
restreints d'ailleurs, de la province d'Oran. Là aussi, nos troupes se
trouvèrent réduites à une défensive qui ne fut pas toujours
heureuse[297]. Dans la province de Constantine, où Abd el-Kader
n'avait jamais pu établir sérieusement sa puissance, notre situation
était meilleure, grâce au concours de plusieurs grands chefs
indigènes; ceux-ci bataillaient pour notre cause et envoyaient, en
grand apparat, au général commandant la division, les oreilles coupées
sur les cadavres des partisans de l'émir.
[Note 297: C'est alors, en février 1840, qu'eut lieu la défense de
Mazagran, autour de laquelle on fit tant de bruit. Le fait se réduisait
à ceci: 123 zéphyrs, soldats des compagnies de discipline, occupant un
ancien fortin turc en assez bon état, s'étaient vus assiéger par environ
1,500 Arabes. À l'abri de leurs remparts, ils tinrent bon pendant quatre
jours, et l'ennemi, qui n'avait ni canons pour faire brèche ni échelles
pour escalader les murailles, dut se retirer. La défense était
honorable, mais n'avait rien d'extraordinaire. On en pouvait juger aux
pertes de la garnison qui, pendant ces quatre jours, n'avait eu que
trois tués et seize blessés. La guerre d'Afrique offrait maints faits
d'armes bien autrement remarquables. Mais l'opinion, égarée par le
rapport exagéré du commandant, le capitaine Lelièvre, par les
amplifications fantastiques des journaux et aussi par l'étrange penchant
des honnêtes bourgeois à exalter le soldat vicieux aux dépens des
autres, s'engoua des «héros de Mazagran», qui furent comparés aux
défenseurs des Thermopyles. Le gouvernement lui-même, dupe de cette mise
en scène, leur prodigua les récompenses, jusqu'au jour--près de trois
ans plus tard--où, mieux informé, mais ne voulant pas confesser
publiquement son erreur, il se contentera de mettre silencieusement le
capitaine Lelièvre à la retraite. Le commandant de Montagnac, un vrai
brave, celui-là, écrira à ce propos, dans une lettre en date du 22
novembre 1842: «Notre fameux _lapin_ de Mazagran a fini par être expulsé
de l'armée, à la suite de tous ses méfaits. Il y a longtemps qu'on
aurait dû lui rendre cette justice.» Beaucoup d'historiens en sont
encore restés à la légende de Mazagran.]
Dès le commencement de l'attaque, le maréchal Valée avait fait
parvenir en France un cri d'alarme, demandant avec instance des
renforts immédiats. Sous l'influence du duc d'Orléans, le
ministère,--c'était alors celui du 12 mai 1839, présidé par le
maréchal Soult,--prit aussitôt des mesures pour porter l'effectif de
l'armée africaine de 40,000 hommes à près de 60,000. «Le Roi et son
conseil, écrivait le prince royal au maréchal Valée, ont accepté, sans
hésitation, sans récrimination, la situation actuelle de l'Algérie.
L'opinion publique, la presse ont suivi cet exemple; les Chambres
seront entraînées de même. Jamais général en chef n'aura été soutenu
et traité comme vous l'êtes: appui moral, récompenses pour vos
troupes, pouvoir d'agir, liberté de mouvements, renforts immédiats et
abondants, vous aurez tous les éléments du succès...» Puis, parlant de
lui-même, le prince ajoutait, avec cet accent de patriotisme qui
vibrait si souvent dans ses lettres: «Reprendre, pour une lutte
solennelle, une place encore chaude, si je puis m'exprimer ainsi,
parmi les troupes que je viens de commander dans une expédition
presque pacifique, répondre à l'appel que l'Afrique fait à ses
défenseurs, c'est plus qu'un droit pour moi, c'est, à mes yeux, un
devoir d'honneur qui fait taire toute autre considération et qui a été
apprécié par le Roi et son conseil. J'ai écarté l'offre d'un
commandement distinct du vôtre: le service en eût souffert. Je n'ai
d'autre ambition que le bien général. Je partirai d'ici avec mon frère
d'Aumale qui fera ses premières armes sous vos ordres. L'opinion
publique et la presse se préoccupent vivement de mon départ, et tant
que cela ne va pas jusqu'à des manifestations qui troubleraient ma
liberté, je ne puis qu'être touché d'une sollicitude qui me prouve que
mes efforts pour me tenir à la hauteur de ma position n'ont pas été
complètement perdus; mais ni les motifs qu'on allègue, ni aucune
considération d'intérêt, ni aucun calcul d'avenir ne pourront me
retenir ici, lorsque, dans mes inflexibles idées de point d'honneur,
je crois avoir un devoir à remplir. Le cri de ma conscience me
conduira en Afrique; Dieu réglera l'avenir[298].» À l'ouverture de la
session, le 23 décembre 1839, le Roi parla avec fermeté de la
nécessité de «punir l'agression» de l'émir et «d'en rendre le retour
impossible, afin que rien n'arrêtât le développement de prospérité que
la domination française garantissait à une terre qu'elle ne quitterait
plus». La Chambre, si longtemps incertaine dans ses vues sur
l'Algérie, s'associa à ces sentiments. Sa volonté fut même mise
particulièrement en lumière par le vote d'un amendement qui
corrigeait sur ce point la rédaction proposée par la commission; cette
rédaction, tout en insistant sur la «vigueur» avec laquelle la guerre
devait être poussée, laissait planer quelque doute sur l'usage qui
serait fait de la victoire; l'amendement, voté à une grande majorité,
sur la demande du ministère, substitua à cette rédaction un peu
équivoque une phrase où, reprenant les expressions mêmes du discours
royal, on parlait de «cette terre que la domination française ne
quitterait plus».
[Note 298: Cité par M. Camille ROUSSET, _l'Algérie de 1830 à 1840_, t.
II, p. 389 à 391.]
Les renforts arrivèrent en Algérie dans les premiers mois de 1840. Le
maréchal Valée se trouva ainsi en mesure de former un petit corps
expéditionnaire, bientôt porté à dix mille hommes, et dans lequel
étaient réunis les Africains les plus renommés, le général Duvivier,
les colonels de La Moricière, Changarnier et Bedeau. Le duc d'Orléans
commandait l'une des divisions, et son jeune frère le duc d'Aumale,
alors chef de bataillon, faisait partie de son état-major. D'après le
plan concerté avec le gouvernement, tout l'effort devait être porté
dans la province d'Alger où l'on voulait s'emparer de Cherchel à
l'ouest sur le bord de la mer, de Miliana au sud-ouest dans les
terres, et de Médéa au sud. On se flattait que ces villes, une fois
revenues en notre possession, serviraient de rempart à la plaine de la
Métidja. Le plan fut exécuté comme il avait été conçu. Le maréchal
occupa Cherchel le 15 mars, Médéa le 17 mai, Miliana le 8 juin. Aucune
de ces villes ne fut défendue: les deux premières furent trouvées
désertes, la troisième en flammes. Sur la route, à l'aller et au
retour, il fallut souvent en venir aux mains avec Abd el-Kader ou avec
ses lieutenants. Le plus rude et le plus brillant de ces combats eut
lieu avant d'arriver à Médéa, sur ce col de Mouzaia, tant de fois
arrosé de notre sang depuis la première expédition du général Clauzel:
Abd el-Kader occupait, avec ses réguliers et de nombreux auxiliaires,
les crêtes et le piton qui dominaient à gauche le passage; ainsi
défendue, cette forteresse naturelle paraissait inaccessible; rien ne
put arrêter l'élan de nos soldats entraînés par Changarnier et La
Moricière. Mais quel était le fruit de ces victoires? Vainement, à
chaque rencontre, l'emportait-on sur Abd el-Kader, celui-ci ne se
laissait pas envelopper ni même serrer de trop près. Toujours vaincu,
jamais mis hors de combat, il continuait à tenir la campagne,
harcelant toutes nos marches offensives et encore plus nos retraites.
Ainsi quelques jours après le combat de Mouzaia, comme l'armée
repassait le col pour revenir dans la Métidja, l'arrière-garde fut si
soudainement et si violemment attaquée, qu'on put craindre un moment
sa destruction.
Malgré les efforts faits et le sang versé, cette campagne était donc
sans résultat décisif. L'armée en avait le sentiment et, chose
fâcheuse, s'en prenait à son chef. Plusieurs fois, il avait paru
qu'avec sa lenteur méthodique, encore augmentée par l'âge, le maréchal
laissait échapper les meilleures occasions. Artilleur éminent, il ne
possédait pas au même degré les qualités fort différentes du général
d'armée; de plus, nourri dans les traditions de la grande guerre
européenne, il n'avait pas l'intelligence de cette guerre d'Afrique
qui exigeait tant de prestesse dans les mouvements, tant de
promptitude dans le coup d'oeil. La Moricière traduisait le sentiment
général, quand il écrivait alors dans une lettre confidentielle: «On
n'a pas d'idée de ce que c'est que dix mille hommes conduits de la
sorte; cela dépasse de beaucoup tout ce que je pouvais imaginer[299].»
Cependant le gouverneur était satisfait. «Le plan de campagne est
exécuté, disait-il dans son rapport au ministre; la France est
fortement établie dans la vallée du Chélif; de grandes communications
relient à la Métidja Médéa et Miliana. Le moment approche où les
tribus se sépareront de l'émir.» Singulière illusion! Le maréchal
Valée avait laissé à Médéa et à Miliana, non des corps de troupes
assez forts pour rayonner aux environs, mais les garnisons
indispensables à la garde des villes: toujours le parti pris de
défensive. Aussi, à peine l'armée s'était-elle éloignée, que ces
garnisons étaient bloquées, sans communications régulières avec Alger,
constamment attaquées, souvent manquant de vivres, et surtout
exposées à la démoralisation, conséquence de leur attitude passive et
de leur isolement. «Horribles villes, écrivait alors un de nos plus
solides soldats, véritables prisons, dans lesquelles on a jeté trois
mille individus, et qui sont autant de gouffres où disparaissent ces
malheureux abandonnés[300].» Vivres et munitions, tout devait être
apporté de la côte, et chaque ravitaillement exigeait une nouvelle
armée, une nouvelle expédition, de nouveaux combats contre l'ennemi
qui tenait toujours la campagne. C'était recommencer purement et
simplement ce qu'avait fait le général Clauzel au lendemain de la
prise d'Alger, comme si le temps n'avait rien fait gagner ni
l'expérience rien appris. Ces expéditions répétées épuisaient l'armée,
d'autant que le chiffre des troupes mobilisables était singulièrement
restreint: presque tout l'effectif continuait à être absorbé par la
garde des nombreux postes que le maréchal avait établis autour du
Sahel et dans la Métidja.
[Note 299: _Le général de La Moricière_, par M. KELLER, t. I, p. 231.]
[Note 300: _Lettres d'un soldat, correspondance du colonel de
Montagnac._]
Ces postes nous donnaient-ils au moins quelque sécurité? Non; les
coureurs ennemis s'avançaient jusqu'aux portes d'Alger. À peu de
distance de la ville, des détachements de deux cents hommes étaient
surpris et massacrés. Un témoin[301] a tracé ce tableau de nos
possessions africaines après la campagne de 1840; il se suppose devant
une carte, marquant en noir ce qui nous appartient véritablement:
«Alger est à vous, disait-il, et même, pourvu que la nuit soit encore
éloignée, vous pouvez vous promener à une lieue aux environs. Trois ou
quatre points dans un rayon de trois ou quatre lieues; ce sont vos
postes ou camps de la Maison-Carrée, du Fondouk, de l'Habra, etc. Vous
possédez la surface qu'ils occupent et les alentours jusqu'à portée de
fusil, mais à condition de n'y rien semer, de n'y rien bâtir; à
condition d'avoir, derrière vos fossés, suffisamment de vivres et de
munitions pour attendre la colonne de ravitaillement. Lorsqu'il n'y a
pas d'eau dans l'intérieur du camp, les soldats ne vont à la fontaine
qu'en force suffisante. Ils sont dévorés de vermine, excédés de
fatigue et d'ennui, décimés par la fièvre, par le soleil, par les
exhalaisons pestilentielles des marécages. Heureux ceux qui peuvent
lire quelques lambeaux d'un vieux journal! J'ai entendu des officiers,
enfermés dans ces prisons brûlantes, dire que l'esprit le mieux trempé
ne peut résister à trois ou quatre mois d'un pareil supplice. Beaucoup
s'adonnent aux liqueurs fortes, demandant à l'abrutissement de les
sauver de la folie. Mais poursuivons: un point à Douera, un point à
Boufarik, un autre à Blida, deux autres à Coléa et à Cherchel. Vous
entretenez dans chacun de ces endroits un certain nombre de troupes et
quelques cabaretiers qui empoisonnent ce que la fièvre et l'Arabe ont
laissé vivre. Voilà votre province d'Alger... J'oubliais vos villes de
Médéa et de Miliana, deux grands tombeaux, au bout d'un chemin sur
lequel vous pourriez construire vingt pyramides triomphales des
ossements de vos soldats.» L'auteur de ce tableau n'exagérait pas
l'insalubrité des postes occupés dans la province d'Alger. Tel
bataillon, qui en arrivant dans l'un d'eux comptait 700 hommes, se
trouvait, au bout de peu de temps, réduit à 210. «Ces malheureux,
écrivait un de leurs officiers, sont frappés de la fièvre comme de la
foudre; ils tombent, et l'on n'a que le temps de les porter à
l'hôpital[302].» C'est à l'occupation de ces retranchements bien plus
qu'aux combats, si meurtriers fussent-ils, qu'il faut attribuer le
chiffre très élevé des pertes de l'armée en 1840: 9,300 morts sur un
effectif de 60,000 hommes[303].
[Note 301: Ce témoin est M. Louis Veuillot, qui vint en Algérie avec
le général Bugeaud, au commencement de 1841, et qui, aussitôt après,
publia ses impressions de voyage, sous ce titre: _Les Français en
Algérie_.]
[Note 302: _Lettres d'un soldat, correspondance du colonel de
Montagnac._]
[Note 303: Chiffre avoué par le gouvernement dans la séance du 14
avril 1841.]
En dépit des bulletins optimistes que le maréchal Valée lui adressait
de la meilleure foi du monde, le ministre de la guerre finissait
cependant par s'apercevoir du fâcheux état des choses: «La situation
générale, écrivait-il, ne s'est pas améliorée depuis le commencement
de la campagne. Nous occupons, il est vrai, Médéa et Miliana, mais
dans des conditions jusqu'ici peu favorables. Les partis arabes n'en
demeurent pas moins à peu près maîtres de la plaine, et les
communications entre nos postes sont difficiles et rares. Il est
urgent de remédier, par des opérations heureuses et décisives, à un
tel état de choses dont il y aurait bientôt à s'alarmer[304].» Comment
répondre au voeu du ministre? L'armée était dans un état de lassitude
physique et surtout morale qui ne semblait plus permettre de lui
imposer de nouveaux efforts. On en était à se demander si, avec des
soldats surmenés, des officiers découragés, il serait possible de
continuer les opérations indispensables au ravitaillement des villes
occupées. Heureusement Changarnier se trouvait là, toujours prêt à
agir et sachant entraîner les autres; il était la grande ressource du
maréchal dans ses embarras; simple colonel ou général de récente
promotion, il se voyait attribuer le commandement de presque toutes
les expéditions, qu'il menait à bien avec un rare mélange d'audace,
d'énergie et d'adresse. «Les généraux sont à Alger, écrivait le
capitaine de Montagnac, n'ayant pas d'emploi et n'en demandant pas. Il
y a ici un général qui est tous les généraux d'Afrique: c'est
Changarnier. Y a-t-il une expédition à organiser? vite on ramasse des
fractions de tous les corps et l'on prend mon Changarnier. Y a-t-il
une razzia à faire? Changarnier. S'agit-il d'établir un télégraphe
dans les nuages? encore Changarnier, toujours Changarnier... Du reste,
il répond à la confiance qu'on a en lui: il se bat bien. Sa réputation
va toujours grandissant, et bientôt la terre ne sera plus assez vaste
pour la contenir[305].»
[Note 304: Camille ROUSSET, _l'Algérie de 1830 à 1840_, t. II, p.
473.]
[Note 305: _Lettres d'un soldat._]
Même avec un si énergique lieutenant, le maréchal Valée était loin de
faire tout le nécessaire. Miliana a été ravitaillée, le 23 juin 1840,
pour trois mois. Depuis lors, on n'a plus eu de communication avec la
ville, de nouveau bloquée. Les trois mois se sont écoulés sans que
l'on ait trouvé moyen d'envoyer un nouveau convoi. Dans la nuit du 27
au 28 septembre, un homme vêtu en Arabe se présente au palais du
gouverneur: c'est un échappé de Miliana; les nouvelles qu'il apporte
sont telles, qu'en toute hâte une colonne est organisée par
Changarnier. Le 4 octobre, après avoir livré plusieurs petits combats,
elle arrive à Miliana. Quel spectacle! La moitié de la garnison est
dans le cimetière, un quart dans les hôpitaux; le reste se traîne sans
force et sans courage, incapable de défendre les remparts que
l'ennemi, mal informé, n'a heureusement pas attaqués[306]. Tel a été
le résultat des fatigues, des maladies et surtout de la nostalgie
causée par cet état de séquestration, d'isolement et d'abandon. Il
faut prendre dans le corps expéditionnaire les éléments d'une garnison
entièrement nouvelle. La colonne ainsi réduite ramène, non sans peine,
à Alger, les débris de l'ancienne garnison, contre lesquels la mort
devait s'acharner jusqu'au bout. Des 1,236 hommes laissés en juin 1840
dans Miliana, 70 seulement survivaient au 31 décembre. Lamentable
incident, qui eut tout de suite un douloureux retentissement et qui
n'était pas fait pour relever le prestige du maréchal Valée, soit en
Afrique auprès de l'armée, soit en France auprès du public et du
gouvernement.
[Note 306: Ce tableau de la garnison de Miliana a été tracé par le
général Changarnier lui-même, dans un passage que cite M. Camille
Rousset.]