La session du Parlement anglais devait s'ouvrir le 1er février. Notre
gouvernement se préoccupait vivement du langage qui y serait tenu.
Dans l'état de susceptibilité où était l'opinion française, un mot
prononcé à Londres pouvait faire perdre tout le terrain qu'on venait
de gagner à Paris. Or, le cabinet tory, tout comme le ministère du 29
octobre, se trouvait aux prises avec une opposition qui lui reprochait
d'avoir une politique extérieure sans énergie, sans dignité, et de
sacrifier les intérêts nationaux à «l'entente cordiale». Lord
Palmerston était l'organe singulièrement passionné et parfois
redoutable de cette opposition. Déjà, à la fin de la session
précédente, le 28 juillet 1843, lors de la chute d'Espartero, il avait
fait, sur cet abaissement de la politique de son pays, un discours
bien fait pour piquer au vif le vieil orgueil anglais. Les ministres
tories ne pouvaient-ils pas être amenés, pour prévenir de telles
attaques, à tenir, dans leur parlement, un langage qui nuirait, dans
le nôtre, à la cause de l'entente cordiale? C'était là ce qui
inquiétait M. Guizot, d'autant qu'il savait sir Robert Peel plus
soucieux de ménager les préjugés nationaux qu'expert à observer les
nuances diplomatiques[268].
[Note 268: Quarante-huit heures avant l'ouverture de la session
britannique, le collaborateur de M. Guizot, M. Désages, écrivait à
notre chargé d'affaires à Londres: «Je vois avec peine que sir Robert
Peel a plus peur que lord Aberdeen et même qu'il nous rend moins
justice. J'espère toutefois qu'il ne fera pas à ses adversaires de
concessions qui se traduiraient ici en démenti donné à la cordiale
entente et nous vaudraient de nouveaux débats où nous serions
conduits, à notre tour, à affaiblir la valeur de notre expression.»
(_Documents inédits._)]
L'événement prouva que ces inquiétudes étaient sans fondement. La
Reine, dans son discours à peu près modelé sur celui du roi des
Français, se félicita des «relations amicales» existant entre les deux
souverains, et de «la bonne entente heureusement établie» (_the good
understanding happily established_) entre les deux gouvernements. Dans
les débats de l'adresse qui suivirent immédiatement, lord Brougham et
lord Aberdeen ne furent pas les seuls à parler en termes excellents de
l'entente avec la France. Sir Robert Peel prononça ces paroles qui
faisaient noblement écho à celles que M. Guizot venait de faire
entendre à la tribune française: «Il importe non seulement aux
intérêts de l'Angleterre, mais encore aux intérêts de la paix et au
bien-être de tous les peuples civilisés, que nous maintenions une
entente amicale (_friendly understanding_) avec la France.» Puis,
venant aux reproches de dépendance et de trahison adressés aux
ministres, des deux côtés du détroit: «Je suis parfaitement certain,
dit-il, que cette bonne intelligence avec la France ne serait ni
cordiale ni permanente, si elle devait être achetée par un des deux
pays, au prix de la concession d'un seul point d'honneur ou du
sacrifice de quelque grand principe... Au nom de l'Angleterre, je
déclare qu'aucune concession de cette nature n'a été faite par la
France, et que le gouvernement français ne s'est soumis à l'abandon
d'aucun droit. Je fais la même déclaration pour l'Angleterre: il n'y a
pas eu de concession de notre part; il n'y a eu aucune espèce
d'abandon d'un principe quelconque. Mais jetez les yeux sur la
position des deux pays. Nous sommes à l'extrémité occidentale de
l'Europe; notre accord ou notre désaccord doit nécessairement exercer
de l'influence sur la politique de tous les pays de cette partie de
l'univers, et l'on en ressentira les effets dans les régions situées
au delà de l'Atlantique. S'il doit toujours y avoir, en quelque lieu
que ce soit, un parti français et un parti anglais, il est évident que
nous serons assez forts pour entraver, mais que nous serons
impuissants à améliorer la politique intérieure d'un peuple. Il est
donc de la plus haute importance de maintenir la bonne intelligence
entre la France et l'Angleterre. Je crois que telle est aussi
l'opinion de la grande masse du peuple anglais. Les sentiments
d'antipathie nationale, produits par le voisinage, ont été remplacés,
à cause de ce même voisinage, par des sentiments de mutuel bon
vouloir. Les conflits passés ne nous empêchent pas de reconnaître la
gloire de la France, sa renommée militaire. Aucun pays au monde n'a
atteint une plus haute réputation dans la guerre, grâce à l'habileté
de ses grands capitaines et à l'intrépide valeur de ses soldats; mais
j'espère que le peuple français, ce peuple grand et puissant, sera
satisfait de cet honneur et de ce renom, qu'il ne croira pas
nécessaire de continuer ses anciennes hostilités et d'entreprendre de
nouvelles opérations militaires en vue d'assurer à la France une
gloire dont elle n'a pas besoin.» Ces paroles furent couvertes par les
applaudissements de la Chambre des communes. Tel était d'ailleurs le
sentiment général que les chefs des whigs, lord John Russell et même,
dans une certaine mesure, lord Palmerston, crurent devoir se féliciter
du rétablissement de la bonne intelligence entre les deux nations.
Le gouvernement français ne pouvait qu'être satisfait de ce langage,
et M. Guizot se hâta de le faire savoir à Londres[269]. Le mécompte
était pour ceux des journaux français qui s'étaient fait une habitude
de montrer la France maltraitée et méprisée par l'Angleterre. Avec
cette promptitude à se retourner qui est le propre de l'opposition,
ils déclarèrent «qu'on voulait nous endormir en flattant notre
vanité», et ils dénoncèrent les éloges donnés à M. Guizot comme une
preuve de la dépendance où il était du cabinet de Londres, comme le
prix dont on payait sa trahison. Bien que, étant donnée la sottise
d'une partie du public, ce genre de polémique ne fût pas sans danger,
notre ministre ne s'en inquiéta pas; il était tout à la joie de voir
son but atteint. Ne semblait-il pas, en effet, que l'entente cordiale,
inaugurée sous les ombrages d'Eu, dans le mystère d'un tête-à-tête,
venait d'être scellée, à la face des deux nations, par le dialogue
public et éclatant qui s'était établi, à travers la Manche, d'une
tribune à l'autre?
[Note 269: M. Désages mandait à M. de Jarnac, le 9 février 1844: «M.
Guizot a écrit à votre chef (M. de Sainte-Aulaire, ambassadeur à
Londres) que nous étions contents de lord Aberdeen, de sir Robert Peel
et de lord Brougham.» (_Documents inédits._)]