Fort satisfait des avantages qu'il retirait de sa bonne entente avec
le cabinet anglais, le gouvernement français estima que cette entente
devait être non seulement fidèlement pratiquée, mais hautement
proclamée. Au début de la monarchie de Juillet, il avait été longtemps
d'usage d'insérer dans les discours de la couronne, en France et en
Angleterre, une mention spéciale de l'union existant entre ces États.
Notre gouvernement jugea le moment venu de reprendre cette tradition,
interrompue depuis 1836. En ouvrant, le 27 décembre 1843, la session
de 1844, le Roi témoigna solennellement de «la sincère amitié qui
l'unissait à la reine de la Grande Bretagne» et de «la cordiale
entente» établie entre les deux cabinets. Il avait, on le voit,
traduit l'expression même dont s'était servi lord Aberdeen, dans la
dépêche communiquée à M. de Jarnac: _cordial understanding_. La
progression des formules employées à ce sujet, depuis 1840, était
curieuse à observer. En 1841, avant la convention des Détroits, M.
Guizot proclamait, à la tribune, «l'isolement et la paix armée»; en
1842, c'était «l'indépendance au sein de la bonne intelligence»; en
1843, il se hasardait à parler «d'accord sans intimité». Cette fois,
on faisait un pas nouveau et considérable: on annonçait «l'amitié» et
«l'entente cordiale», et on le faisait dans le discours même de la
couronne. Ainsi se manifestait la marche de cette politique qui, ayant
pris la France brouillée avec l'Angleterre, avait constamment
travaillé à l'en rapprocher. Elle était fondée sur cette double
conviction, fort enracinée dans l'esprit de Louis-Philippe et de son
ministre: d'abord que, dans les conditions créées par la révolution de
1830, et jusqu'à ce que le temps et la sagesse persévérante de la
monarchie nouvelle eussent changé ces conditions, toute rupture avec
l'Angleterre amènerait aussitôt la coalition de l'Europe contre la
France; en second lieu, qu'étant donnés les rapports si étroits et si
multiples des deux nations occidentales, la paix ne pouvait longtemps
subsister entre elles avec un état de froideur, de bouderie, de
méfiance, et que, par suite, du moment où l'on ne voulait pas de
rupture, il fallait tendre franchement au rétablissement des rapports
amicaux[265]. L'entente cordiale semblait ainsi justifiée. Toutefois,
le gouvernement, qui avait raison de la pratiquer, était-il prudent en
la proclamant avec tant d'éclat? Tenait-il un compte suffisant des
irritations encore si vives, en France, contre la puissance promotrice
du traité du 15 juillet 1840? Si l'opinion avait vu avec plaisir
l'entrevue d'Eu, si même, dans ses parties réfléchies et raisonnables,
elle comprenait les avantages d'une bonne intelligence et surtout
redoutait les dangers d'un conflit, elle était encore loin de l'amitié
attendrie qui avait marqué les rapports de la famille royale avec la
reine Victoria, ou de l'intimité confiante qui s'était établie entre
M. Guizot et lord Aberdeen. Moins obligée que les chefs d'État de
veiller au présent et de prévoir l'avenir, elle était plus sous le
coup du passé et en gardait rancune. Sans doute, en semblable matière,
il appartenait aux gouvernants de précéder et de guider la nation.
Oui: mais en réglant leur marche de façon à pouvoir être suivis. Il ne
leur fallait pas fournir prétexte au reproche qui leur avait déjà été
fait, de n'être pas suffisamment en communion avec les susceptibilités
nationales. En décembre 1841, pour s'être montré trop empressé à
signer la convention relative au droit de visite, le ministère du 29
octobre avait créé lui-même des obstacles au rapprochement qu'il
désirait opérer. Cette fois encore, n'était-il pas à craindre qu'une
manifestation trop solennelle et surtout trop sentimentale d'amitié
pour l'Angleterre n'inquiétât l'opinion sur les dispositions du
cabinet? Cette opinion ne serait-elle pas ainsi portée à chercher la
première occasion de montrer qu'elle avait gardé plus fidèle mémoire
de l'injure subie et non vengée[266]?
[Note 265: Le duc de Broglie a développé cette idée, le 16 janvier
1845, à la tribune de la Chambre des pairs: «Il y a deux manières,
a-t-il dit, d'être en paix avec les autres puissances. On peut être en
paix, et puis aussi en bonne intelligence, en amitié, en confiance; ou
bien on peut être en paix, et puis être dans un état de hauteur, de
froideur, dans un état de défiance et de bravade. On peut avoir des
relations pacifiques qui soient amicales, et on peut avoir des
relations pacifiques qui ne soient pas amicales. Ces deux situations
sont également compatibles avec la paix; il ne faut pas s'y tromper
cependant: elles ne sont pas compatibles avec la paix également dans
tous les cas et pour tous les pays.» L'orateur montrait par exemple
qu'entre la France et la Russie «l'état de paix et un état de froideur
et de méfiance pouvaient durer assez longtemps, sans inconvénients
graves». Mais en pouvait-il être de même entre la France et
l'Angleterre? Il montrait ces puissances à peu près limitrophes, ayant
«des relations commerciales ou autres immenses, de toutes les natures,
de tous les jours et de tous les instants, se rencontrant partout», en
Europe et dans le reste du monde. «Croyez-vous que, dans un tel état
de choses, une situation de froideur, de réserve et de mésintelligence
soit longtemps compatible avec la paix? Si les deux nations se placent
dans une telle situation, l'une vis-à-vis de l'autre, que, des deux
tribunes, on s'envoie à tous les instants des défis; dans une telle
situation que, toutes les fois que leurs marins se rencontrent quelque
part, ils enfoncent leurs chapeaux et se regardent entre les deux
yeux; que lorsque l'une dise blanc, l'autre dise noir; que leurs
agents diplomatiques, lorsqu'ils ont à traiter des affaires ensemble,
en Espagne, en Grèce, à Constantinople, partout, car ils se
rencontrent partout, si l'un prend un parti, l'autre prenne
nécessairement un parti opposé, je ne crois pas, pour ma part, qu'un
tel état de choses puisse être durable.»]
[Note 266: M. de Metternich a critiqué assez finement M. Guizot
d'avoir choisi pour qualifier ses relations avec l'Angleterre «un mot
exprimant un _sentiment_». «Il eût bien mieux fait, ajoutait le
chancelier, de prendre position sur le terrain de _l'intérêt_
réciproque qu'ont ces États de vivre en paix et dès lors en bonne
harmonie... Les mots d'_entente cordiale_ ne marquent qu'une
_disposition morale_, et ce sont justement les _dispositions_ qui
prêtent le plus à la critique passionnée et haineuse... En exprimant
un sentiment, M. Guizot a fait appel aux sentiments opposés.» (Lettre
au comte Apponyi, du 29 août 1844. _Mémoires de M. de Metternich_, t.
VII, p. 27 et 28.)]
Pour le moment, toutefois, les deux Chambres consentirent à
s'associer par leurs adresses à la déclaration contenue dans le
discours du trône. Au Palais-Bourbon, ce ne fut pas sans un débat
assez vif. La commission avait proposé à la Chambre de se dire
«heureuse d'apprendre la sincère amitié qui unissait les deux
souverains et l'accord de sentiments établi entre leurs gouvernements
sur les événements de l'Espagne et de la Grèce». Bien que ces derniers
mots semblassent limiter l'accord que le discours du trône avait
proclamé d'une façon plus générale, le projet d'adresse n'en était pas
moins, avec une simple variation dans les formules, une adhésion
expresse et satisfaite à la politique de l'entente cordiale.
L'opposition le comprit ainsi, et M. Billault, qui, depuis les
discussions sur le droit de visite, s'était fait une spécialité de
servir et d'exciter les préventions contre l'Angleterre, se hâta de
proposer une autre rédaction. Pour y gagner le plus de suffrages
possible, il se bornait, dans son amendement, à prendre acte des
déclarations royales sur l'entente cordiale, sans l'approuver ni
l'improuver: l'appréciation de cette politique était remise à plus
tard et après l'épreuve des faits. Néanmoins, pour son compte
personnel, dans le discours qu'il prononça le 19 janvier 1844, le
député de Nantes ne s'en tint pas à cette réserve expectante. Il
critiqua ouvertement l'entente cordiale: à son avis, il était malséant
de la proclamer, alors même qu'elle eût été réelle; mais elle ne
l'était pas; et, passant en revue toutes les questions grandes ou
petites, il y dénonça l'animosité jalouse de l'Angleterre. Ces
récriminations, il faut bien le reconnaître, flattaient alors les
sentiments de beaucoup d'esprits. M. Guizot cependant n'hésita pas à
prendre ouvertement le contrepied de M. Billault. «Depuis la formation
du cabinet, dit-il, un des buts essentiels que nous nous sommes
proposés a été de rétablir les bons rapports, la bonne intelligence,
l'entente cordiale entre la France et l'Angleterre. Nous avons
constamment poursuivi ce but, sous la condition qu'aucune atteinte ne
serait portée à l'indépendance, à la dignité, aux intérêts de notre
pays. Nous croyons avoir presque atteint ce but.» Et pour justifier
cette politique, pour en montrer les profits, il prenait, l'une après
l'autre, toutes les questions traitées par M. Billault, notamment
celles d'Espagne, d'Orient, de Grèce, comparait l'état de 1840 à celui
de 1844, et faisait partout ressortir une réelle amélioration.
Ce fut M. Thiers lui-même qui répondit. Pendant la session de 1843,
toutes les sollicitations de ses anciens alliés n'avaient pu le faire
sortir de son silence: on eût dit qu'il était résolu à ne jamais
pardonner à l'opposition son attitude dans la discussion de la loi de
régence. Mais depuis, le temps avait émoussé peu à peu ses griefs
contre la gauche, tandis qu'au contraire son animosité jalouse contre
M. Guizot s'était ravivée, en voyant le cabinet durer et s'affermir.
Il n'avait pas d'ailleurs tiré de sa retraite le profit qu'il en
attendait. Son dessein avait été d'amener à lui une partie des
conservateurs et de constituer, en les réunissant au centre gauche, un
parti intermédiaire qui eût été plus en harmonie avec ses opinions
personnelles que la vieille gauche; ce nouveau parti lui eût permis
d'abord de jouer, à l'égard du ministère, le rôle d'un protecteur
craint et ménagé, ensuite, à l'heure favorable, de le supplanter. Or,
dix-huit mois s'étaient écoulés, sans qu'aucune de ces espérances se
fût réalisée. Telles furent les raisons diverses qui le décidèrent, en
1844, à écouter plus favorablement qu'il ne l'avait fait jusqu'alors
les instances de ses amis, particulièrement de M. Duvergier de
Hauranne[267], et à reprendre son ancienne place à la tête de
l'opposition: rentrée absolument inattendue pour le public, et qui fut
une sorte de coup de théâtre. En critiquant l'entente cordiale, M.
Thiers ne pouvait oublier qu'à d'autres époques, il s'était posé en
champion de l'alliance anglaise; voici comment se résumait sa thèse:
L'alliance anglaise était légitime et efficace après 1830, et son
affaiblissement après 1836, par suite de notre refus d'intervenir en
Espagne, a été, pour notre politique, la cause d'échecs successifs qui
ont abouti au grand mécompte de 1840; mais aujourd'hui, les
circonstances sont absolument changées; l'alliance anglaise n'est plus
nécessaire, parce que les dispositions des puissances continentales
sont différentes de ce qu'elles étaient au lendemain de la révolution
de Juillet, et que la paix n'est pas en péril; cette alliance ne
serait plus efficace, parce que les tories ont remplacé les whigs au
pouvoir et qu'ils sont en désaccord avec nous sur la plupart des
questions; jusqu'à ce que les suites de 1840 soient complètement
effacées, la France doit garder sa liberté d'action, et se renfermer
dans la politique que le cabinet lui-même formulait ainsi en 1842:
l'indépendance au sein de la bonne intelligence avec tous les
cabinets; en abandonnant cette politique, en se montrant impatient de
renouer et de proclamer l'alliance anglaise, le cabinet a méconnu les
sentiments du pays et a compromis les relations mêmes qu'il voulait
rétablir. M. Thiers concluait en ces termes: «Je suis donc fondé à
dire que non seulement cette politique engage à un certain degré la
liberté qui fait la force morale de la France, mais que, dans son
imprudent désir, si je puis parler ainsi, de couvrir de spécieuses
apparences la nullité de la situation, elle va contre le but même que
vous voulez atteindre. C'est là seulement ce que je voulais lui
reprocher, et c'est seulement à ce titre que je conseillerais à la
Chambre, si je pouvais me permettre de lui donner un conseil,
d'employer dans son langage la plus grande réserve possible. Ce n'est
pas l'alliance que je suis venu attaquer; ce n'est pas le passé que je
suis venu remettre en question; c'est un conseil de réserve que je me
suis permis de venir donner à la Chambre.»
[Note 267: Cette intervention de M. Duvergier de Hauranne fut connue
alors dans le monde parlementaire. M. Thiers lui-même s'amusait de ce
qu'on racontait à ce sujet: «Que voulez-vous? disait-il, puisqu'il
faut absolument un gouvernement personnel, j'ai choisi Duvergier.» Il
écrivait à ce dernier: «Au roi de mon choix.» Des quatre anciens
doctrinaires qui s'étaient séparés de M. Guizot en 1840, deux, M.
Duvergier de Hauranne et M. de Rémusat, étaient restés dans
l'opposition et même s'y étaient enfoncés plus avant; deux, M.
Piscatory et le comte Jaubert, étaient au contraire revenus aux
conservateurs: le premier avait été nommé, en juin 1843, ministre de
France à Athènes; le second devait être élevé à la pairie, à la fin de
1844.]
Ce discours habile, à raison de son apparente modération, obligea M.
Guizot à remonter à la tribune. Avec une ironie sûre d'elle-même, il
lança d'abord quelques traits acérés contre M. Thiers, contre sa
politique de bascule, contre ses trop grands ménagements pour les
fluctuations de l'opinion dans les questions étrangères, contre ses
témérités de 1840. Ce fut seulement après avoir affaibli par cette
offensive l'autorité de son contradicteur, qu'il en vint à justifier
sa propre politique. Il se défendit tout d'abord d'avoir aliéné, dans
une mesure quelconque, la liberté du pays. Il exposa comment la bonne
intelligence, l'entente cordiale, n'étaient pas une alliance. Une
alliance, c'est un engagement formel sur des questions déterminées et
dans un dessein spécial. La convention pour aller prendre Anvers et
vider, à cette époque, les affaires de Belgique, le traité de la
quadruple alliance pour les affaires d'Espagne, voilà des alliances,
des alliances véritables. Rien de pareil aujourd'hui. Les mots dont
s'était servi le discours de la couronne exprimaient seulement que,
«sur certaines questions, les deux pays avaient compris qu'ils
pouvaient tenir d'accord une certaine conduite, qu'ils pouvaient
s'entendre et agir en commun, sans engagement formel, sans aucune
aliénation d'aucune partie de leur liberté». Passant ensuite à un
reproche plus délicat encore, celui d'avoir blessé le sentiment
national: «Je n'ai point oublié, disait M. Guizot, les événements de
1840 et l'offense que le pays a reçue à cette époque. Mais enfin, le
cabinet, je pourrais dire le ministre, de qui cette offense provenait,
est tombé. Ses successeurs ont témoigné, avant leur avènement, depuis
leur avènement, les sentiments les plus bienveillants, non seulement
pour la France, mais pour le gouvernement sorti de notre révolution de
Juillet. Qu'y avait-il à dire? Fallait-il reporter sur eux les torts
de leurs prédécesseurs et nos éternelles rancunes? Les peuples ne
vivent pas de fiel.» Le ministre terminait ainsi: «Il ne faut pas
hésiter à parler de la bonne intelligence, quand la bonne intelligence
est réelle. C'est en rendant justice à ce fait, c'est en le proclamant
vous-mêmes que vous le maintiendrez, que vous le développerez. La
paix, veut être soignée et cultivée... Votre dignité n'est pas
intéressée à ne pas rendre justice à la vérité, à vous montrer
rancuniers, pleins d'humeur, quand aucun motif réel et sérieux n'en
existe.»
Après cette éloquente passe d'armes des deux grands orateurs, la
discussion se prolongea encore. M. Guizot remonta une troisième fois à
la tribune; ce fut moins pour apporter de nouveaux arguments--il avait
tout dit--que pour poser hautement la question de confiance. Le vote
eut lieu le 22 janvier 1844. Il se présentait sans aucune des
équivoques qui s'étaient produites à propos du droit de visite, lors
des adresses de 1842 et de 1843. L'amendement de M. Billault fut
repoussé à mains levées: on évalua la majorité à une soixantaine de
voix. Pour le moment du moins, la politique de l'entente cordiale
triomphait à la Chambre.