La question de l'entente cordiale n'était pas la seule dont le
Parlement français se fût occupé, à l'ouverture de la session de 1844.
Et tout d'abord, avant de voir quels autres sujets furent traités dans
les débats de l'adresse, il convient de parler d'un incident qui, pour
n'avoir pas amené de discussion publique, n'en causa pas moins, à
cette époque, une certaine agitation dans le monde parlementaire. On
n'a pas oublié les préventions aussi invincibles que mesquines
auxquelles s'était heurté, en 1837 et en 1839, le projet tendant à
accorder une dotation au duc de Nemours: deux ministères y avaient
succombé, celui du 6 septembre et celui du 12 mai[270]. Louis-Philippe
cependant ne se tenait pas pour battu. Ne voyant que l'intérêt de ses
enfants, l'évidente justice de sa demande et la sottise méchante des
objections qui y étaient faites, il ne se rendait pas compte du péril
de ces questions d'argent, surtout pour une monarchie dont l'origine
révolutionnaire avait déjà diminué le prestige; il oubliait qu'en
semblable matière, si fondé que fût son droit, un souverain ne devait
jamais se laisser mettre dans la posture d'un solliciteur éconduit.
Une première fois déjà, au commencement de 1842, il avait pressé le
ministère du 29 octobre de reprendre le projet de dotation, et de
prouver ainsi son zèle monarchique. M. Guizot, qui pressentait le
péril d'une pareille entreprise, avait gagné du temps, en alléguant
les élections générales qui allaient avoir lieu. Plus tard, le
résultat incertain de ces élections et la mort du duc d'Orléans
donnèrent, pendant quelque temps, une autre direction aux
préoccupations du gouvernement. Cette crise surmontée, Louis-Philippe
revint à la charge, en mai 1843. La position faite au duc de Nemours
par la loi de régence lui paraissait un argument de plus en faveur de
la dotation. Nul moyen, cette fois, pour le ministère, de se dérober;
il dut promettre au Roi que le projet serait déposé au début de la
session de 1844.
[Note 270: Voy. t. III, ch. III, § X, et t. IV, ch. I, § XI.]
L'heure était arrivée de tenir cet engagement. À la première nouvelle
qu'une dotation allait être demandée, les anciennes polémiques de 1837
et de 1839 reprirent, plus violentes et plus âpres que jamais.
L'opposition se réjouissait, tandis que la majorité ne cachait pas son
ennui et sa tristesse. M. Thiers, dont aux Tuileries on avait espéré
le concours ou tout au moins la neutralité, signifia assez rudement
qu'on n'eût pas à compter sur lui[271]. Inquiet de ces symptômes, le
cabinet avait peu de goût à se faire briser sur une telle question.
Mais comment se dégager de sa promesse? Deux députés de la majorité,
MM. Delessert et d'Haussonville, vinrent à son secours. Non sans doute
contre l'aveu des ministres, ils organisèrent dans les bureaux de la
Chambre, alors réunis pour nommer la commission de l'adresse, une
démonstration à huis clos, destinée à prévenir la demande de dotation
et la périlleuse discussion publique qui en eût été la suite. Sur leur
initiative, la question fut soulevée dans chaque bureau, et partout
avis amical, mais très net, fut donné au gouvernement que le dépôt de
la proposition n'était pas regardé comme opportun. Impossible de
passer outre à cet avertissement venant des conservateurs; le Roi
lui-même le reconnut.
[Note 271: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
L'affaire devait avoir, six mois plus tard, un épilogue dont il
convient de parler tout de suite. Fort désappointé d'avoir à reculer
devant la manifestation des bureaux, le Roi voulait en appeler des
préjugés des députés à l'équité et au bon sens du pays. Il attribuait
volontiers les échecs subis jusqu'alors à la mollesse de ses
ministres, et désirait plaider lui-même sa cause. «Si on eût tout dit
à la France, répétait-il souvent, si j'avais pu, sans intermédiaire,
lui tout expliquer, jamais elle n'eût ainsi traité son vieux roi; tout
le mal vient de ce que le Roi n'a pas la parole.» L'idée d'écrire une
lettre publique au président du conseil lui avait un moment traversé
l'esprit. Les ministres l'amenèrent, sous forme de transaction, à se
contenter d'un article qui serait inséré au _Moniteur_ et dont ils
tâchèrent ensuite de reculer indéfiniment la publication[272]. Mais
arrivés aux dernières semaines de la session, l'insistance du Roi les
obligea à s'exécuter, et l'article parut le 30 juin 1844. Cet article,
véritable plaidoyer en faveur de la dotation, posait d'abord le
principe de droit qu'un établissement était dû par la nation aux
enfants du Roi. Sans doute, d'après la loi de la liste civile, cette
charge ne pesait sur l'État qu'en cas d'insuffisance du domaine privé;
mais l'insuffisance existait, et, à l'appui de cette assertion, on
donnait une espèce de décompte de l'actif et des charges de ce
domaine. L'article se terminait ainsi: «Pour que cette grave question
puisse être convenablement soumise à l'examen des Chambres, il faut
d'abord que les bons citoyens, les hommes justes et sensés soient
éclairés sur la vérité des choses et concourent eux-mêmes à dissiper
ce nuage d'erreurs grossières et de mensonges perfides, amassés avec
tant de soin pour obscurcir, aux yeux du pays, les droits et les
faits.» Cette publication inattendue et insolite causa une vive
agitation. Tandis que le _Journal des Débats_ reproduisait l'article
comme un «appel à l'impartialité de la France», les feuilles de
gauche, nullement touchées de la confiance ainsi témoignée par la
couronne elle-même dans les libres discussions de la presse,
s'attachèrent à présenter cette démarche comme une nouvelle preuve de
l'avidité sans vergogne et sans scrupule qu'elles imputaient à
Louis-Philippe. Ce dernier ne se troubla pas d'abord de la violence de
cette explosion; tout au contraire, il recommandait à M. Guizot de ne
pas laisser tomber la polémique, se flattant que le résultat dernier
lui en serait favorable[273]. Mais le ministre était loin d'avoir la
même ardeur et le même espoir. Il lui fallait bien reconnaître que
l'article du _Moniteur_ faisait généralement très mauvais effet, et
que cette insistance paraissait un manque de dignité. Ceux qui en
jugeaient ainsi oubliaient, il est vrai, que ce reproche était plus
encore mérité par l'obstination mesquine de la Chambre à refuser ce
qui était réellement dû à la famille royale. Les conservateurs ne se
montraient pas les moins mécontents; ils en voulaient au gouvernement
de les remettre en face d'un embarras qu'ils croyaient avoir
indéfiniment ajourné. Interpellé à la Chambre, M. Guizot répondit en
homme qui désirait éteindre le feu plutôt que l'entretenir; un ordre
du jour pur et simple termina le débat[274]. La polémique se prolongea
un peu plus longtemps dans la presse; non soutenue par les journaux
conservateurs, elle finit aussi par s'apaiser. Le silence se refit sur
la dotation, mais on ne pouvait se dissimuler que ce dernier incident
était loin d'avoir rendu la solution plus facile et plus proche.
[Note 272: _Papiers inédits du duc de Broglie_ et _Notes inédites de
M. Duvergier de Hauranne_.]
[Note 273: «La fureur que l'article excite, écrivait le Roi à M.
Guizot, le 1er juillet 1844, ne m'étonne pas et ne me paraît pas un
mauvais symptôme... Mais à présent que la polémique est engagée, il
faut la soutenir vigoureusement. Il est clair qu'on veut faire, comme
les autres fois, tomber la question, en arrêtant le débat par
intimidation, et, cela étant, il faut au contraire leur montrer qu'ils
ne font pas peur et qu'ils n'étoufferont pas les justes cris de ma
famille et de moi-même. Je vous recommande cela bien vivement, mon
cher ministre, et je vous prie de mettre les fers au feu dans ce
sens-là.» (_Revue rétrospective._)]
[Note 274: Séance du 1er juillet 1844.]
V
Pour suivre jusqu'à son terme l'épisode de la dotation, il a fallu un
peu anticiper sur les événements. Revenons maintenant aux débats de
l'adresse. Aussi bien n'avons-nous pas encore parlé de la partie de
ces débats qui occupa alors le plus le public, c'est-à-dire de la
discussion qui s'engagea sur les démonstrations légitimistes de
Belgrave square. Les scènes de violence qui s'y sont produites en ont
fait l'un des épisodes fameux de nos annales parlementaires.
Ce fut le cabinet lui-même qui provoqua cette discussion. Ni M. Guizot
ni Louis-Philippe ne comprenaient qu'une indifférence dédaigneuse eût
été, en cette circonstance, l'attitude la plus habile. Le Roi surtout
semblait avoir perdu le sang-froid patient et un peu sceptique dont il
avait donné tant de preuves aux heures difficiles. Plusieurs semaines
après que les manifestants avaient repassé la Manche, le gouvernement
français était encore occupé d'eux. Il ne se contentait pas d'agir
diplomatiquement sur les autres cabinets, pour prévenir une
récidive[275]; il cherchait un moyen de sévir parlementairement, en
France, contre les députés et les pairs qui, au mépris de leur
serment, s'étaient associés à une démarche jugée factieuse. Après
consultation des hommes importants du parti conservateur, l'idée qui
prévalut fut celle d'une sorte de réprobation morale prononcée par les
deux Chambres dans leurs adresses.
[Note 275: Circulaire aux agents diplomatiques, en date du 2 janvier
1844.]
À la Chambre des pairs, le programme arrêté à l'avance s'exécuta sans
aucune difficulté. L'adresse porta que «les pouvoirs de l'État, en
dédaignant les vaines démonstrations des factions vaincues, avaient
l'oeil sur leurs manoeuvres criminelles». Elle ajouta: «Le Roi a tenu
ses serments. Quel Français pourrait oublier ou trahir les siens?» On ne
pouvait se flatter que les choses se passassent aussi tranquillement au
Palais-Bourbon. Tout d'abord la commission, qui comptait sept
ministériels et deux opposants, eut, en rédigeant le projet d'adresse,
la main plus lourde que la commission de la Chambre des pairs. Elle
proposa la phrase suivante: «_La conscience publique flétrit de
coupables manifestations._» Quand, le 12 janvier 1844, le projet fut lu
à la Chambre, les expressions employées parurent choquantes et
exagérées. M. Guizot l'a reconnu lui-même plus tard, «le mot _flétrit_
convenait mal à ces scènes et aux personnes qui s'y étaient engagées; il
leur attribuait un caractère d'immoralité et de honte qui n'appartenait
point au fait qu'on voulait ainsi qualifier;... c'était une de ces
expressions excessives et brutales par lesquelles les partis s'efforcent
quelquefois de décrier leurs adversaires et qui dépassent les sentiments
même hostiles qu'ils leur portent». Comment donc la commission
avait-elle été amenée à proposer une rédaction ainsi jugée par le
principal ministre? Le duc de Broglie va nous révéler le secret de la
coulisse, dans une lettre intime adressée, sur le moment, à son fils:
«La phrase de l'adresse, lui écrivait-il, dépasse toute mesure et va
plus loin que ses auteurs n'ont voulu. Le fait est que la commission a
d'abord été embarrassée de trouver un rapporteur; elle a hésité entre
Hébert et Saint-Marc Girardin. Tout compte fait, il a paru ridicule de
faire louer le gouvernement par son procureur général. Saint-Marc
Girardin n'a accepté qu'à son corps défendant; il a rédigé tellement
quellement la phrase, comme forcé et contraint; on en a été mécontent,
et l'un des représentants de la gauche dans la commission, M. Ducos, a
rédigé la phrase telle que tu la verras dans le journal, plutôt par goût
pour la déclamation que par une véritable intelligence de ce qu'il
faisait. Les conservateurs, qui craignaient avec raison de se voir
abandonnés par les autres, s'en sont emparés, et elle a passé à
l'unanimité[276].»
[Note 276: Lettre du 13 janvier 1844. (_Documents inédits._)]
Aussitôt la discussion générale de l'adresse ouverte, le 15 janvier
1844, M. Berryer demande la parole pour un fait personnel. On s'attend
que le lion va rugir, que le puissant orateur va répondre à la
«flétrissure», en foudroyant de son éloquence irritée les hommes et
les principes de la monarchie de Juillet. Son talent ne semble-t-il
pas particulièrement approprié à cette tâche? Il ne fait rien de
pareil. Au lieu de braver ses adversaires, on dirait qu'il cherche à
les désarmer. Renonçant à se porter accusateur, acceptant le rôle
d'accusé, il se renferme dans une défensive timide et embarrassée,
subtilise péniblement sur le serment, proteste de sa loyauté, se fait
honneur de ses efforts pour détourner son parti des moyens violents et
pour le convertir à l'opposition légale, affirme que, s'il est allé à
Londres, c'est «pour dire la vérité sur l'état du pays, la vérité sur
la ruine entière de tout ce qui, dans le passé, n'est que poussière et
qui ne peut pas se ranimer, la vérité sur la nécessité de ne rien
entreprendre désormais en France que par la volonté nationale». La
malveillance visible d'une grande partie de la Chambre, les murmures,
les interruptions, loin de lui être un coup de fouet, semblent le
déconcerter, et, un moment, on peut croire qu'il renoncera à continuer
son discours. Ce n'est pas le Berryer qu'on attendait. M. Guizot, au
contraire, se surpasse. Bref, nerveux, frappant de haut, dédaigneux
avec ironie ou avec une sorte de commisération plus mortifiante
encore, quelques instants lui suffisent pour l'exécution. Une fois
admis le point de vue auquel devait se placer un champion de la
monarchie de 1830 pour combattre celui de la légitimité, et ce point
de vue était naturellement celui de la Chambre, chaque coup portait.
Le succès du ministre est tel, que tous le reconnaissent, spectateurs
sans parti pris[277] ou même adversaires[278]. Quant aux amis du
cabinet, ils triomphent. «Je comptais t'envoyer un grand récit de la
défense héroïque des légitimistes à la tribune, écrit M. Doudan au
prince Albert de Broglie; mais comme il n'y a pas eu de défense, c'est
à peine si l'on peut en faire un magnifique récit. Pour M. Guizot, en
cette affaire, il a paru à tous ceux qui l'ont entendu, au comble de
la perfection, pour la gravité, la mesure, la hauteur et un certain
dédain superbe qui n'était pourtant pas blessant pour les
personnes[279].»
[Note 277: M. Sainte-Beuve écrivait sur le moment: «M. Guizot a montré
la plus véritable, la plus énergique éloquence, la force, la sobriété,
quelque chose de démosthénique et d'accompli.» (_Chroniques
parisiennes_, p. 177.)]
[Note 278: Un historien démocratique, écho fidèle de l'opposition du
temps, M. Elias Regnault, dit à ce sujet: «Il faut l'avouer, M. Guizot
fit preuve d'une vigueur et d'une éloquence dignes du sujet et put, à
bon droit, s'enorgueillir d'une éclatante victoire.» (_Histoire de
huit ans_, t. II, p. 364.)]
[Note 279: Lettre du 19 janvier 1844. (X. DOUDAN, _Mélanges et
Lettres_, t. II, p. 1.)]
Si le vote pouvait suivre immédiatement, le ministère l'emporterait
haut la main. Mais on n'en est qu'à la discussion générale, et la
commission, maladroite en tout, a placé à la fin de l'adresse le
paragraphe sur la manifestation légitimiste; avant de l'aborder, il
faut donc débattre toutes les autres questions, notamment celle de
l'entente cordiale: plus de dix jours sont ainsi employés. Pendant ce
temps, un travail se fait dans les esprits. Plus on raisonne sur ce
mot _flétrit_, plus il paraît déplacé et excessif. La gauche, par
haine des «blancs», s'est montrée d'abord fort aise de les voir
durement traiter; d'ailleurs, la phrase en question a été imaginée par
l'un des siens, M. Ducos. Mais M. Thiers a discerné bientôt qu'en
venant au secours des légitimistes, l'opposition aurait chance de
faire échec au cabinet. Il le fait comprendre à M. Odilon Barrot, et,
sous leur impulsion, la gauche se retourne. Les mêmes gens qui, si la
rédaction de M. Ducos n'avait pas été agréée par le ministère, eussent
accusé celui-ci de connivence avec les carlistes, se mettent à lui
reprocher le projet de «flétrissure» comme un abus de pouvoir
parlementaire. Cette campagne n'est pas sans danger pour le cabinet,
d'autant que, parmi les conservateurs, plusieurs sont troublés. «Je
vois un grand ébranlement sur le dernier paragraphe et pour le mot
_flétrir_, écrit M. Duchâtel à M. Guizot; Bignon est très inquiet et
hésite beaucoup; il m'a dit hier qu'il connaissait bien d'autres
membres qui repoussaient le mot.» Faut-il donc, du côté du
gouvernement, s'obstiner à une formule qui, après tout, vient de la
gauche et que les ministres ont, dès le début, jugée malheureuse?
Pourquoi ne pas la remplacer par une expression moins brutale, celle
de _réprouver_, par exemple? La commission s'y montre disposée et
prend même, par six voix contre trois, une délibération dans ce sens.
Mais d'autres conservateurs, sans défendre en soi le mot critiqué,
parfois même en le regrettant, soutiennent qu'il est trop tard pour
changer de front, qu'au point où l'on est, toute modification paraîtra
une faiblesse dont triompheront les légitimistes et leurs alliés de
gauche; que mieux vaut donc, comme ils disent, «livrer combat
carrément». Tel est l'avis du Roi, toujours fort animé contre les
pèlerins de Belgrave square. Il y amène ses ministres et, par eux,
pèse sur la commission. Celle-ci renonce à corriger le mot _flétrir_,
et il est convenu que le cabinet s'engagera à fond pour le faire voter
par la Chambre.
Ces tâtonnements, qui sont connus du public, sont un fâcheux préambule
à la discussion du paragraphe; ils ne sont pas de nature à affaiblir
les objections faites au projet d'adresse, ni à décourager les
adversaires. La gauche compte d'ailleurs que, cette fois, M. Berryer
jouera mieux sa partie. Elle ne lui épargne pas ses conseils. Depuis
plusieurs semaines, ses journaux ne se lassent pas de lui répéter:
«Surtout n'oubliez pas le voyage à Gand!» On sait à quel incident il
est ainsi fait allusion. Vers la fin des Cent-Jours, les royalistes
constitutionnels, groupés autour de M. Royer-Collard, jugeant la chute
de Napoléon inévitable, mais inquiets des efforts faits pour ramener
Louis XVIII aux idées d'ancien régime, avaient chargé M. Guizot de se
rendre à Gand auprès du Roi et de lui faire connaître sans réserve
leur pensée sur l'état des affaires, sur la nécessité de maintenir le
gouvernement constitutionnel, d'accepter la société moderne et
particulièrement d'éloigner M. de Blacas. Parti de Paris le 23 mai
1815, M. Guizot était demeuré à Gand jusqu'après Waterloo, et n'était
rentré en France qu'avec la royauté. Bien des fois, depuis 1830, ses
adversaires politiques lui ont jeté à la tête ce voyage. Quand, par ce
moyen, la gauche cherchait à envelopper le chef des doctrinaires dans
l'impopularité alors attachée au parti légitimiste, quand elle tâchait
de faire de lui une sorte d'émigré trahissant la France pour servir le
Roi, elle était dans son rôle. Mais il était interdit à un partisan de
la branche aînée des Bourbons d'user d'une pareille arme. M. Berryer
ne pouvait l'ignorer, et c'est sans doute par l'effet de ce scrupule,
de cette pudeur, que, dans son premier discours, il n'a pas fait le
rappel conseillé, attendu par la gauche[280]. Celle-ci en a été
désappointée, et elle l'a fait sentir à l'orateur, en ne le soutenant
pas contre la malveillance et les murmures de la majorité. Le
trouvera-t-elle, dans le second débat, plus docile à ses incitations?
[Note 280: M. Duvergier de Hauranne, ordinairement bien au courant de
ce qui se passait dans les coulisses parlementaires, donne, dans ses
_Notes inédites_, une explication assez étrange du silence de M.
Berryer. À l'entendre, M. Guizot avait fait avertir M. Berryer qu'il
avait entre les mains une lettre fort compromettante, écrite par lui
en 1831 ou 1832 et saisie dans les papiers d'un conspirateur vendéen.
Si M. Berryer prononçait le mot de Gand, cette lettre serait lue.
C'est devant cette menace qu'il s'était arrêté. Mais alors, pourquoi
la lettre n'a-t-elle pas été lue lors du second débat, quand M.
Berryer s'est décidé à parler de Gand? M. Duvergier de Hauranne
suppose qu'au milieu du tumulte, M. Guizot, troublé, ne pensa plus à
la lettre. Ce récit paraît peu vraisemblable.]
Commencée le 26 janvier 1844, la délibération sur le paragraphe
relatif à la flétrissure se traîne d'abord assez languissante.
Plusieurs orateurs légitimistes prennent la parole, entre autres M.
Berryer qui refait, sans plus de succès, une dissertation embarrassée
sur le serment, mais qui ne souffle pas mot du voyage à Gand. M.
Duchâtel et M. Guizot leur répondent. On pouvait croire tout fini,
quand M. Berryer, irrité des duretés dites à son parti, et peut-être
dépité de n'avoir pas fait jusqu'alors meilleure figure, reparaît à la
tribune. «Je ne reporterai pas mes souvenirs sur d'autres temps,
dit-il; je ne me demande pas ce qu'ont fait les hommes qui viennent
aujourd'hui dire qu'on a perdu la moralité politique.» La gauche, tout
heureuse de voir M. Berryer venir enfin là où elle l'attendait depuis
le premier jour, sort de la réserve froide où elle s'est renfermée
jusqu'alors: elle applaudit l'orateur, l'encourage, le pousse: «C'est
cela, lui crie-t-elle; très bien! très bien!» Et, de sa voix tonnante,
M. de la Rochejaquelein l'excite à «dire tout». M. Berryer y est
décidé; ses scrupules ont disparu devant le désir de vengeance qui
l'anime. Après avoir soutenu que la moralité politique n'est pas
violée quand, «en pleine paix», on va saluer en exil un prince
malheureux et lui dire: «Laissez la France en paix», il ajoute: «Et
c'est nous qu'on vient accuser d'avoir trahi les devoirs de citoyen!
Je le demande, si nous étions allés aux portes de la France, devant
l'Europe assemblée en armes, porter, quoi? des conseils politiques,
aurions-nous manqué à la moralité politique? Vous ne le pensez pas.
Vous vous en êtes glorifié... Ma conscience proteste, elle proteste
par le parallèle. Attendais-je donc des désastres pour faire triompher
mes conseils par leur lien douloureux?...»
Au premier mot rappelant le voyage de Gand, M. Guizot a demandé la
parole. Une tactique semble s'imposer à lui, celle qu'il suit toutes
les fois qu'on lui oppose les souvenirs de la coalition: il doit se
refuser hautement à une diversion arrangée d'avance pour déplacer le
débat et pour renverser les rôles. Il y est d'autant plus fondé que,
déjà plusieurs fois et notamment au début du ministère, dans la séance
du 25 novembre 1840, il s'est expliqué sur sa conduite en 1815 et l'a
fait à la satisfaction de la Chambre. Tel est le conseil que lui ont
donné très résolument ses collègues, aussitôt qu'ils ont eu vent de ce
qui se préparait. Mais le ministre des affaires étrangères répugnait à
ce qui lui paraissait une lâcheté: confiant dans ses forces et se
flattant d'en finir, une fois pour toutes, avec une accusation sans
cesse renouvelée, il est arrivé à la Chambre, résolu à accepter le
débat si ses adversaires le soulèvent[281].
[Note 281: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._ Ce dernier
dit tenir ces détails de M. Vitet, ami du ministre.]
Aussitôt donc que M. Berryer a cessé de parler, M. Guizot quitte son
banc et se dirige lentement vers la tribune. Tous les yeux sont fixés
sur lui. Dans l'attente d'une scène prévue, chacun garde un silence
profond. L'exorde indique bien que le ministre ne se dérobe pas.
«Messieurs, dit-il, je commencerai par vider un incident tout
personnel (_sensation_), qui ne regarde ni le gouvernement du Roi, ni
le cabinet actuel, ni le ministre des affaires étrangères, qui regarde
M. Guizot personnellement.» Mais à peine, pour commencer ses
explications, prononce-t-il ces mots: «Vous le savez, je suis allé à
Gand...» qu'une clameur effroyable s'élève. La gauche feint de ne
pouvoir entendre un homme avouer une telle infamie. M. Guizot ne se
trouble pas. S'appuyant sur son coude et regardant fixement ses
adversaires, il reprend d'une voix assurée qui scande chaque syllabe:
«Je suis allé à Gand.» Les interrupteurs, furieux de se voir bravés,
reviennent à la charge, plus bruyants encore. Et la même scène se
répète plusieurs fois de suite, sans qu'on fasse reculer le ministre,
mais aussi sans qu'il puisse avancer d'un pas. Parle-t-il de liberté,
de justice? essaye-t-il de faire honte à l'assemblée de son
intolérance et de son désordre? C'est en vain. Dès qu'il reprend sa
phrase: «Je suis allé à Gand», il se heurte au parti pris de clameur:
clameur confuse, brutale, grossière, mêlée d'insultes et d'invectives,
où dominent les mots de «traître» et de «trahison». Presque tous les
membres de la gauche, debout, le poing tendu, l'injure aux lèvres,
ivres de tapage et de violence, font leur partie dans ce hideux
concert. Des légitimistes se joignent à eux, comme s'ils ne voulaient
pas laisser oublier que c'est un des leurs qui a provoqué ce tumulte:
du haut de son royalisme d'alors, M. de la Rochejaquelein est l'un des
plus ardents à s'indigner contre le mauvais Français qui avait osé, en
1815, se mettre du côté du Roi contre Napoléon, et il ajoute à ce
reproche, si étrange dans sa bouche, une calomnie, sortie on ne sait
d'où, sur la part qu'aurait prise M. Guizot «à la sanglante réaction
et aux atrocités de 1815». Le public des tribunes se mêle au tumulte.
On se croirait revenu à quelque séance de la Convention, et c'est à se
demander si la proscription et l'échafaud ne sont pas la conclusion
logique de telles violences de paroles et de gestes. Mais non,--et ce
n'est pas ce qu'il y a de moins répugnant et de moins méprisable,--on
n'est pas en face d'une véritable colère, d'une explosion spontanée et
imprévue: c'est une colère à froid, une explosion volontaire, une
comédie arrangée à l'avance. «Si nous ne pouvons vaincre M. Guizot,
dit l'un des plus acharnés, il faut l'éreinter.» À côté des acteurs de
la gauche, les spectateurs du centre gauche: M. Thiers et ses amis
assistent à cette scène, muets, immobiles, sans rien faire pour
l'arrêter, espérant en recueillir le profit, toutefois ne laissant pas
que d'être gênés et un peu honteux du tour qu'elle prend. Sur les
bancs de la majorité, on est sans doute indigné et dégoûté; mais, au
premier moment, on est peut-être encore plus abasourdi et intimidé: il
semble qu'on hésite à prendre trop ouvertement parti pour un homme en
butte à de telles imprécations. Quant au président de la Chambre,
l'énergie et la présence d'esprit lui ont manqué dès le début; il est
visiblement débordé et impuissant. M. Guizot est donc à peu près seul
en face de cette émeute d'une nouvelle sorte, pâle, les lèvres
contractées, brisé de fatigue, mais la tête haute, tenant ses
insulteurs sous la flamme d'un regard que rien ne peut faire baisser.
«Ces interruptions me ralentiront, dit-il, mais ne m'empêcheront pas
de dire ce que je pense.» Ou encore: «Je suis obligé de répéter
qu'aucune interruption, aucun murmure ne m'empêchera d'aller jusqu'au
bout.» Et plus loin: «Messieurs, on peut épuiser mes forces, mais j'ai
l'honneur de vous assurer qu'on n'épuisera pas mon courage.» À un
député de l'opposition modérée, M. Dubois, qui lui dit avec une
émotion compatissante: «Reposez-vous, reprenez haleine», il répond:
«Quand je défends mon honneur et mon droit, je ne suis pas fatigable.»
Qui donc va l'emporter dans cet étrange duel d'un contre cent? Voilà
déjà une heure et demie que l'orateur est aux prises avec cette meute
de hurleurs[282]. C'est la meute qui se lasse la première. La ténacité
intrépide finit par avoir raison de la violence tumultueuse. M. Guizot
contraint la gauche à entendre, phrase par phrase, l'explication de sa
conduite en 1815. Il est d'ailleurs maintenant mieux soutenu; les
députés du centre, rassurés par son énergie, ne craignent plus de lui
témoigner ouvertement leur sympathie. Aussi l'accusé de tout à l'heure
ne se contente-t-il plus de se justifier; il prend à son tour
l'offensive et porte à ceux qui l'assaillent des coups qui les font
reculer avec des cris de douleur et de rage. «Ne croyez pas, leur
dit-il, que lorsque j'ai été porter à Louis XVIII les conseils de la
monarchie constitutionnelle, ne croyez pas que je n'aie pas pressenti
vos paroles, vos murmures, vos colères. Je les ai pressentis, je les
ai acceptés d'avance et je les surmonterai, car j'ai mon pays avec
moi. (_Bruyantes réclamations à gauche. Vive adhésion au centre._)
J'ai mon pays avec moi. (_Oui! oui! Non! non!--Se tournant vers la
gauche:_) Avez-vous jamais eu, vous qui poussez de pareilles clameurs,
avez-vous jamais eu l'assentiment du pays, vous, vos opinions, vos
pratiques? (_Exclamations à gauche. Au centre: Jamais! jamais!_)
N'êtes-vous pas armés, depuis vingt-cinq ans, de toutes les forces de
ce gouvernement dont je parle? N'êtes-vous pas en possession de toutes
ces libertés? Comment avez-vous su vous en servir? (_Violentes
réclamations à gauche._) Les avez-vous fait tourner à la gloire et au
repos du pays? Est-ce par vous que le pays a vu son gouvernement
fondé? Est-ce par vous que le pays a vu ses libertés mises en
pratique? (_Approbation au centre._)... Vous n'avez jamais su fonder
ni un pouvoir ni une liberté. (_Vives réclamations à gauche._) Vous
avez toujours perdu... (_nouvelles réclamations_), vous avez toujours
perdu et les libertés et les pouvoirs.» Puis, quand il a dit tout ce
qu'il voulait dire, sur le point de descendre de la tribune, le
ministre rassemble ce qui lui reste, après en avoir tant dépensé,
d'énergie, de fierté, de mépris, et il jette à ses adversaires cette
phrase célèbre et terrible: «Quant aux injures, aux calomnies, aux
colères extérieures, on peut les multiplier, les entasser tant qu'on
voudra, on ne les élèvera jamais au-dessus de mon dédain.»
[Note 282: M. Doudan écrivait le surlendemain: «Ceux qui ont assisté à
ce beau spectacle disent que rien ne ressemblait à une meute de chiens
de bouchers comme l'élite de l'opposition hurlant contre M. Guizot.»
(_Mélanges et Lettres_, t. II, p. 3.)]
Après une telle scène, la suite du débat ne pouvait beaucoup fixer
l'attention: on entend successivement M. Odilon Barrot qui, pour
récompenser M. Berryer d'avoir enfin parlé du voyage de Gand, combat
la «flétrissure», et le ministre des affaires étrangères, qui trouve
la force de remonter une troisième fois à la tribune pour «adjurer» la
majorité d'adopter le paragraphe proposé par la commission.
L'assemblée, encore tout agitée du long orage qu'elle vient de
traverser, se sépare, en renvoyant le vote au lendemain.
M. Guizot quitte la Chambre, le corps épuisé[283], mais l'âme
satisfaite. Le Roi lui écrit: «Je veux vous témoigner combien j'ai
souffert de tout ce que j'ai recueilli sur ce qui s'est passé et
combien j'ai admiré l'attitude que vous avez si noblement maintenue...
Ce n'est pas à vous que j'ai besoin de dire que tout cela ne pourrait
qu'ajouter au prix que j'attache à la conservation de votre ministère
et à la confiance que vous m'inspirez[284].» Dans le public, beaucoup
de gens partagent le sentiment du Roi; des personnes étrangères à la
Chambre, la plupart inconnues de M. Guizot, se réuniront et feront
frapper une médaille où le ministre est représenté à la tribune,
tenant tête au tumulte. La gauche est loin d'avoir les mêmes raisons
de fierté que le ministre. Vainement cherche-t-elle à présenter ce
tumulte comme un sublime mouvement de justice nationale, et, affectant
une joie féroce, montre-t-elle M. Guizot écrasé sous l'indignation
publique et sous ses propres remords, elle ne peut se dissimuler que
sa conduite inspire un dégoût presque universel; elle s'est
déshonorée, elle a discrédité le régime parlementaire dont elle se
prétendait le champion, et cela en pure perte, sans avoir retiré le
profit misérable qu'elle attendait de sa violence, sans avoir pu
briser le courage ni seulement étouffer la parole de son adversaire.
Quant aux légitimistes et à M. Berryer entre autres, ont-ils lieu
d'être plus contents de soi? Ont-ils conscience de s'être défendus par
des moyens dignes de leur cause? Ils se sont trouvés hors d'état de
rien répondre, lorsque M. Guizot a montré, avec une ironie
dédaigneuse, «ces hommes de la Restauration se faisant une arme contre
lui de ce qu'il avait été s'entretenir avec Louis XVIII». En ameutant
l'opinion contre le royalisme de 1815, pour faire diversion à leurs
embarras du moment, n'ont-ils pas travaillé contre leur propre parti?
[Note 283: En rentrant chez lui, M. Guizot se coucha et dormit douze
heures de suite. (_Journal inédit du baron de Viel-Castel._)]
[Note 284: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 73.]
Il semble donc, au soir de cette chaude bataille, que l'avantage soit
au ministère. Et cependant, celui-ci n'attend pas sans inquiétude le
vote du lendemain. Le courage déployé par M. Guizot ne fait pas que
l'adresse ait raison de _flétrir_ les pèlerins de Belgrave square.
Parmi les députés de la majorité, plusieurs demeurent troublés, non
seulement par scrupule de conscience, mais par préoccupation d'intérêt
personnel; ils désirent ménager le parti légitimiste, soit parce
qu'ils ont besoin, dans leurs circonscriptions électorales, de
l'appoint des voix de droite, soit parce qu'ils ont de ce côté leurs
relations de famille ou de société. Bien que le ministre ait fini par
avoir le dessus, la violence même du tumulte a laissé un certain émoi
parmi les conservateurs; ceux qui se piquent d'être des «bleus»
demeurent, en dépit de toutes les explications, gênés par cette
histoire du voyage à Gand[285]; les timides hésitent à braver des
passions aussi échauffées. On en est donc à se demander si le cabinet
ne va pas perdre, dans cette affaire secondaire, le fruit de toutes
les victoires qu'il vient de remporter dans les grandes questions
politiques.
[Note 285: «La scène faite à M. Guizot, lisons-nous dans une lettre du
duc de Broglie, a augmenté, auprès des connaisseurs, sa réputation
d'intrépidité et de talent; mais pour le gros même de la majorité, il
reste quelque chose de pénible, des imputations, des vociférations,
des menaces. Le souvenir de Gand n'est bon à remuer auprès de
personne, et, malgré l'éclat de la résistance, j'aurais préféré, tout
compte fait, qu'au lieu de faire avaler goutte à goutte toute cette
histoire à la minorité furieuse, M. Guizot se fût borné à dénoncer la
scène comme une scène préparée et arrangée, et qu'il eût refusé d'y
jouer un rôle.» (_Documents inédits._)]
À la séance suivante, le 27 janvier, la Chambre se trouve en face
d'un amendement présenté par la gauche pour substituer le mot:
_réprouve_ au mot: _flétrit_. Bien que les légitimistes s'abstiennent
et que le groupe Dufaure vote contre, cet amendement n'est rejeté
qu'après deux épreuves douteuses. L'ensemble de l'adresse, mis
aussitôt après aux voix, est adopté par 220 voix contre 190. Il semble
donc que, par ce dernier vote, la majorité ait un peu repris de son
assiette. Toutefois, il reste du malaise. «La victoire a été
remportée, écrit le duc de Broglie à son fils, mais elle a coûté cher;
on a laissé du monde sur le champ de bataille; il a fallu emprunter le
secours de quelques auxiliaires ennemis ou douteux. Tous ceux qui ont
bien voté sont sortis tristes et mécontents, convenant que, dans la
situation, il n'y avait rien de mieux à faire, mais soucieux et avec
de l'humeur[286].»
[Note 286: _Documents inédits._]
Le gouvernement a-t-il du moins atteint son but? Cette «flétrissure»,
si chèrement achetée, produit-elle l'effet moral qu'il en attendait? À
la suite du vote de la Chambre, les cinq députés «flétris» envoient
leur démission, comme «une protestation, disent-ils, non contre un
langage injurieux qui ne saurait les atteindre, mais contre la
violence qui leur est faite au mépris de leurs droits». Quelques
semaines plus tard, ils sont tous réélus, grâce à l'appui qui leur est
ouvertement donné par la gauche, et ils rentrent à la Chambre,
acclamés triomphalement par les journaux de leur parti.
Ce n'est pas le seul épilogue désagréable de cette affaire. Parmi les
députés conservateurs qui n'avaient pas voté la flétrissure, était M.
de Salvandy, alors vice-président de la Chambre et ambassadeur à
Turin. Royaliste libéral sous la Restauration, il s'était très
nettement rallié à la monarchie de Juillet, mais avait eu soin de
demeurer en bons rapports personnels avec la société légitimiste. Son
vote causa une grande irritation aux Tuileries. Quand il y accompagna,
en sa qualité de vice-président, la députation chargée de porter
l'adresse, le Roi, qui ne savait pas toujours se contenir, ne
répondit pas à son salut et, l'entraînant dans un salon voisin, lui
exprima vivement son mécontentement; les éclats de sa voix arrivaient
jusqu'aux députés qui, tout interloqués de cette scène, attendaient
qu'on leur rendît leur vice-président. L'incident fit du bruit dans le
monde parlementaire. M. de Salvandy donna sa démission d'ambassadeur,
et le comité directeur de l'opposition[287], ne reculant pas devant le
scandale d'une mise en cause du Roi, le cherchant au contraire, décida
de porter l'incident à la tribune. M. Thiers offrit de s'en charger
lui-même, à la grande surprise, mais aussi à la grande joie de ses
alliés. Voulait-il ainsi se faire pardonner par la gauche son zèle
monarchique dans l'affaire de la régence, et sa bouderie de dix-huit
mois? Ce fut le 22 février 1844, au cours du débat engagé sur une
nouvelle proposition de réforme parlementaire, qu'il souleva la
question. Il ne garda aucun ménagement. Faisant allusion aux paroles
de blâme qui avaient déterminé M. de Salvandy à donner sa démission
d'ambassadeur, il demanda de qui elles émanaient. «Dans ma conviction,
répondit-il, ce n'est pas un ministre qui a dit ces paroles. Toute la
question est là.» Il concluait que «sous l'administration actuelle, se
passaient des actes non rigoureusement conformes aux règles
constitutionnelles», et ce désordre lui paraissait assez fréquent pour
qu'il jugeât nécessaire «d'en prendre acte devant la Chambre et le
pays». «On se demandera, ajoutait-il, comment nous, qui nous piquons
d'appartenir à l'opposition modérée, nous venons nous mêler à la
discussion d'un tel incident... Notre conduite est le résultat de deux
résolutions invariables... Nous sommes résolus à maintenir le
gouvernement... mais aussi à le contenir dans la rigueur des règles
constitutionnelles. Il n'y a pas un esprit élevé parmi nous qui
voulût se prêter à une vaine comédie constitutionnelle qui ne
cacherait en réalité que la domination d'un pouvoir sur les autres. La
France a eu beaucoup de gouvernements. Elle a eu, sous l'Empire, le
gouvernement du génie; elle a eu, sous la Restauration, le
gouvernement des traditions. L'un et l'autre ont fini dans les abîmes;
mais l'un et l'autre avaient leur prestige. Nous avons aujourd'hui un
gouvernement nouveau; ce gouvernement ne peut avoir qu'un prestige,
c'est de réaliser dans sa vérité le gouvernement représentatif que la
France poursuit depuis cinquante ans.» M. Guizot, évidemment gêné par
le tort que s'était donné le Roi, répondit brièvement; il protesta
contre des attaques inconstitutionnelles qui visaient plus haut que le
cabinet, assuma la pleine responsabilité de ce qui avait été fait, et
indiqua que les moyens ne manquaient pas à la Chambre, si elle le
jugeait à propos, de mettre en action cette responsabilité.
L'opposition ne releva pas ce défi; l'incident fut clos, et la
proposition de réforme écartée à une assez forte majorité. L'effet de
ce débat n'en fut pas moins fâcheux. Il n'avait pu être indifférent de
voir un ancien président du conseil, l'un des hommes les plus
considérables du régime, dénoncer le Roi au pays, porter contre lui
cette accusation de pouvoir personnel, sous laquelle avait déjà
succombé Charles X, et au moyen de laquelle les révolutionnaires
cherchaient depuis longtemps à renverser Louis-Philippe. La monarchie
ne sortait pas de là sans quelque atteinte.
[Note 287: Ce comité, qui venait d'être constitué sous le nom de
conseil des Dix, se composait, pour la gauche, de MM. Odilon Barrot,
de Beaumont, de Tocqueville, Abbatucci, Havin; pour le centre gauche,
de MM. Thiers, de Rémusat, Vivien, Billault, Duvergier de Hauranne. Il
se concertait, au besoin, avec les deux délégués de l'extrême gauche,
MM. Garnier-Pagès et Carnot. (_Notes inédites de M. Duvergier de
Hauranne._)]
Il était donc écrit que jusqu'à la fin, dans cette affaire, tout
tournerait mal pour le gouvernement. L'impression que l'entrevue d'Eu
et l'établissement de l'entente cordiale avaient donnée de l'adresse
et du bonheur du cabinet, s'en trouvait un peu altérée. Au lendemain
du jour où elle avait été conviée à se féliciter de l'affermissement
de la paix au dehors, l'opinion éprouvait quelque ennui et quelque
trouble de voir qu'à l'intérieur, au contraire, la guerre sévissait
plus violente que jamais entre les partis. Les amis de M. Guizot ne
pouvaient se dissimuler ce malaise des esprits. «Ces incidents,
écrivait l'un deux, ont rendu la situation générale non pas
précisément grave, mais pénible, embarrassée, fausse à plusieurs
égards, tandis qu'il y a quelques semaines, elle paraissait forte et
brillante. Le ministère, le gouvernement même ont été évidemment
affaiblis par le peu d'habileté ou de puissance qu'ils ont montré pour
diriger la marche de cette question, par l'irritation qu'elle a
ranimée entre les partis[288].»
[Note 288: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
Heureux encore si l'on en eût été quitte pour un malaise momentané.
Mais les conséquences devaient être plus graves et plus durables. Si
impuissants et impopulaires que parussent les légitimistes quand ils
se trouvaient, comme après 1830, séparés des libéraux du centre droit,
ils n'en étaient pas moins, suivant une parole déjà citée de M. Renan,
«l'assise indispensable de toute fondation politique en France». Privé
de cet élément, le parti conservateur était incomplet, affaibli,
rabaissé, découronné. Aussi avons-nous dû plusieurs fois signaler,
dans l'hostilité originelle des hommes de droite, l'une des faiblesses
du gouvernement de Juillet[289]. Le temps seul,--et un long
temps,--était capable d'éteindre cette hostilité. On pouvait aider,
accélérer cette oeuvre du temps. S'il y avait, parmi les anciens
royalistes, des irréconciliables, il en était d'autres d'un caractère
moins absolu; et puis, là même où les pères étaient difficiles à
ramener, ne restait-il pas une chance de s'entendre avec les fils? En
fait, à mesure que s'éloignaient les souvenirs irritants de 1830, que
le gouvernement se montrait adversaire plus décidé de la révolution,
et que l'intérêt conservateur apparaissait plus évidemment lié au
maintien de la monarchie nouvelle, celle-ci gagnait, sinon chez les
royalistes militants, du moins autour d'eux. Ce rapprochement, déjà
visible sous le ministère de M. Molé, qui y avait personnellement
travaillé, était devenu plus marqué encore depuis le 29 octobre 1840.
Or, voici qu'un mot dans une adresse, mot facile à éviter et au fond
blâmé par le gouvernement, venait arrêter ce précieux mouvement et
faisait perdre en quelques jours une partie du terrain gagné en
plusieurs années. Aussitôt toutes les vieilles blessures, qui
commençaient à se cicatriser, furent rouvertes. Au lendemain même de
ces scènes parlementaires, un ami de la monarchie de Juillet notait
sur son journal intime: «Cette discussion a jeté entre les partis une
irritation telle, qu'on n'avait rien vu de pareil depuis plusieurs
années, et elle menace de nous ramener aux époques où les rapports
mêmes de société étaient devenus impossibles entre les personnes
d'opinions diverses. Non seulement les légitimistes modérés, mais
beaucoup d'hommes qui, ayant jadis appartenu à ce parti, s'étaient peu
à peu rapprochés du gouvernement, montrent une véritable exaspération
et semblent croire de leur honneur de ressentir fortement l'outrage
adressé à leurs parents ou amis[290].» Quelques jours plus tard, un de
nos ambassadeurs, M. de Sainte-Aulaire, écrivait à M. de Barante: «Je
ne pense pas que vous soyez retenu par le charme de nos salons. On
m'écrit que tous les fauteuils y sont rembourrés d'épines. Tout cela
m'afflige fort; je n'y vois plus d'issue. Le bail des haines
politiques est renouvelé pour trente ans[291].» Entre tous les hommes
d'État du gouvernement de 1830, M. Guizot était le dernier dont on eût
attendu une telle faute. Il semblait mieux préparé et plus intéressé
que tout autre à l'éviter. S'étant donné pour tâche de corriger
l'origine révolutionnaire du gouvernement, il était conduit, par la
direction habituelle de ses idées, à comprendre la force sociale du
parti légitimiste et l'avantage de son concours. Attaqué avec
acharnement par la coalition de tous les partis de gauche, il sentait
la nécessité d'y opposer la coalition de tous les conservateurs.
N'était-ce donc pas une étrange inconséquence que celle qui lui
faisait, dans ce cas particulier, aller au rebours de sa politique
générale? Il cherchera plus tard à en effacer les traces, par des
avances publiques aux royalistes[292]; mais, en semblable matière, le
mal se fait plus vite qu'il ne se guérit; les ressentiments
subsistèrent, et si, le 24 février 1848, la haine des légitimistes
contre la monarchie de Juillet est apparue encore si vivace, c'est
qu'en janvier 1844, elle avait été rajeunie et ranimée par l'incident,
nous allions dire par l'accident de la «flétrissure».
[Note 289: Voy. entre autres liv. II, ch. VIII, § V.]
[Note 290: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
[Note 291: Lettre du 6 février 1844. (_Documents inédits._)]
[Note 292: Ainsi M. Guizot dira, deux ans plus tard, le 28 mai 1846,
en pleine Chambre des députés: «Nous avons beaucoup d'estime pour la
plupart des hommes qui composent le parti légitimiste; nous faisons
grand cas de leur position sociale, des idées et des sentiments qui
les animent... C'est notre désir que l'ensemble de notre politique,
l'état de notre pays, l'empire de nos institutions rallient
successivement tout ce qu'il y a d'éclairé, d'honorable et de
considérable dans cette portion de la société française.»]