(Septembre 1843-février 1844.)
I. Lord Aberdeen et ses rapports avec le cabinet français. Les
voyages du duc de Bordeaux en Europe. Sur la demande du
gouvernement du Roi, la reine Victoria décide de ne pas recevoir
le prétendant. Les démonstrations de Belgrave square. Leur effet
sur le roi Louis-Philippe. Cet incident manifeste les bons
rapports des deux cabinets.--II. Le discours du trône en France
proclame l'entente cordiale. Discussion sur ce sujet dans la
Chambre des députés. M. Thiers rompt le silence qu'il gardait
depuis dix-huit mois. L'entente cordiale ratifiée par la
Chambre.--III. Débats du parlement anglais. Discours de sir
Robert Peel.--IV. La dotation du duc de Nemours. Une
manifestation des bureaux empêche la présentation du projet
désiré par le Roi. Article inséré dans le _Moniteur_. Mauvais
effet produit.--V. L'incident de Belgrave square devant les
Chambres. Le projet d'adresse «flétrit» les députés légitimistes.
Premier débat entre M. Berryer et M. Guizot. Faut-il maintenir le
mot: _flétrit_? Nouveau débat. M. Berryer rappelle le voyage de
M. Guizot à Gand. Réponse du ministre. Scène de violence inouïe.
Le vote. Réélection des «flétris». Reproches faits par le Roi à
M. de Salvandy. Conséquences fâcheuses que devait avoir pour la
monarchie de Juillet l'affaire de la «flétrissure».
I
Aussitôt après la visite faite à Eu, en septembre 1843, par la reine
Victoria, les cabinets de Londres et de Paris s'appliquèrent, avec une
bonne volonté et une bonne foi égales, à pratiquer leur nouvelle
politique d'entente. Au mois d'octobre, lord Aberdeen, s'étant rendu
dans sa terre de Haddo, en Écosse, pour y prendre un peu de repos,
invita à l'y suivre notre chargé d'affaires qui était en ce moment le
comte de Jarnac. Le ministre et le diplomate vécurent à Haddo sur un
pied d'intimité confiante et affectueuse. «Le repas du matin terminé,
a raconté M. de Jarnac[239], lord Aberdeen m'emmenait dans son
cabinet. Les courriers de l'ambassade comme ceux du _Foreign office_
nous arrivaient sans cesse. Nous nous communiquions tout, autant que
les intérêts du service le permettaient; nous causions de tout à coeur
ouvert.» Puis, à d'autres moments, le soir principalement, c'étaient
de longues conversations où le secrétaire d'État devisait librement
des choses et des hommes de la politique. Tantôt, il réveillait ses
souvenirs sur les luttes du commencement du siècle, sur Napoléon, sur
Talleyrand qu'il jugeait sévèrement, sur les autres personnages de
cette tragique époque. Tantôt, revenant au temps présent, «il parlait
volontiers, rapporte son interlocuteur, de l'inflexible intégrité du
duc de Broglie; de la reine Marie-Amélie, _that angel on earth_, à
laquelle il avait voué un culte tout particulier, _la seule personne
de notre siècle_, disait-il, _contre laquelle le souffle de la
calomnie n'a jamais osé s'élever_; de la noble lutte que soutenaient
le roi Louis-Philippe et M. Guizot pour les intérêts les plus chers de
l'humanité»; toutefois, il laissait voir des doutes sur l'issue de
cette lutte: les destinées futures de notre pays l'inquiétaient. Le
sujet le plus fréquent des entretiens était naturellement la situation
respective de la France et de l'Angleterre. C'est même en cette
circonstance que leurs nouveaux rapports paraissent avoir reçu, pour
la première fois, le nom qu'ils devaient conserver dans l'histoire
diplomatique. Un jour, en effet, le ministre fut amené à communiquer à
notre chargé d'affaires une longue lettre confidentielle qu'il
adressait à son frère sir Robert Gordon, ambassadeur à Vienne; dans
cette lettre, pour caractériser les relations qu'il désirait désormais
entretenir avec le gouvernement français, il se servait de cette
expression: «_A cordial good understanding_, une cordiale bonne
entente.»
[Note 239: Notice de M. le comte de Jarnac sur lord Aberdeen.]
Bien que dégagé des préjugés surannés et supérieur aux mesquines
jalousies, lord Aberdeen restait non seulement très anglais, mais aussi
très tory. Cette disposition d'esprit influait sur sa façon de concevoir
l'entente des deux puissances occidentales. Au lendemain de 1830, alors
que les whigs étaient au pouvoir, cette entente avait été plus ou moins
une alliance libérale destinée à tenir tête, en Europe, aux cabinets
réactionnaires. En 1843, dans l'esprit du ministre tory, elle devait
avoir un caractère conservateur et surtout pacifique. C'était parce que
le gouvernement du roi Louis-Philippe résistait, en France, à l'esprit
révolutionnaire et belliqueux, c'était pour le seconder dans cette
résistance, que lord Aberdeen estimait utile et juste de se rapprocher
de lui. Tout en effectuant très loyalement ce rapprochement, il
n'oubliait pas que l'alliance avec les puissances continentales avait
été la tradition de son parti et qu'elle pourrait redevenir nécessaire,
au cas, nullement impossible, où la France tenterait de détruire
l'oeuvre de 1815. Il demeurait très attaché à cette oeuvre à laquelle il
avait pris personnellement une grande part; l'état européen, créé à
cette date, lui paraissait la condition de la sécurité de la
Grande-Bretagne qui se trouvait sans armée en face de la France toujours
occupée à développer ses forces militaires. «L'alternative pour nous,
disait-il à M. de Jarnac, c'est une Europe fortement constituée dans
notre intérêt, ou des armements extraordinaires et excessifs; notre
grandeur, notre indépendance, notre sécurité même sont à ce prix.» Aussi
ne cachait-il pas au chargé d'affaires français qu'il ferait cause
commune avec les autres cours, si nous voulions toucher aux traités de
1815: «Souvenez-vous,--lui disait-il un jour où la conversation avait
porté sur l'Autriche,--souvenez-vous, quelle que soit d'ailleurs
l'intimité de notre union, qu'en Italie, je ne suis pas Français, je
suis Autrichien.» Sous l'empire du même sentiment, il s'appliquait à
calmer les mécontentements que l'entrevue d'Eu avait provoqués à Vienne
et à Berlin. «Dans ce rapprochement, disait-il à M. de Bunsen, ministre
de Prusse à Londres, il n'y a rien d'exclusif; d'ailleurs, la paix et la
bonne harmonie ne peuvent que gagner à ce que les relations des grandes
cours avec celle de France redeviennent entièrement ce qu'elles étaient
de 1815 à 1830[240].» Il ne manquait pas une occasion de rappeler au
diplomate prussien que son dessein principal, en se rapprochant de la
France, était d'y contenir le parti de la guerre[241]. Ces explications
ne suffisaient pas, il est vrai, à dissiper la mauvaise humeur des
cabinets de Berlin et de Vienne. M. de Metternich, entre autres, ne
parlait pas sans colère de la «monstrueuse jonction» de la France et de
l'Angleterre, et de la «stupidité» avec laquelle le cabinet de Londres
se laissait jouer par celui de Paris[242].
[Note 240: Cité dans une lettre du comte Bresson à M. Guizot, en date
du 29 septembre 1843. (_Documents inédits._)]
[Note 241: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p.
583.]
[Note 242: La seule consolation que M. de Metternich trouvait au
spectacle de cette «monstrueuse jonction», était l'espoir qu'elle ne
durerait pas. «On a pris à Paris et à Londres, écrivait-il au comte
Apponyi le 26 janvier 1844, l'habitude d'une politique de
sous-entendus; à Paris, c'est la finesse qui doit remplacer le fond
qui manque en toutes choses; à Londres, on est franchement stupide.
Or, comme la stupidité a aussi son réveil, c'est de Londres que
viendront les premières causes de tension. La finesse, étant toujours
éveillée, n'est pas soumise aux mêmes lois; elle va aussi longtemps
que le permet la force des choses.» (_Mémoires de M. de Metternich_,
t. VII, p. 19 et 20.)]
Le soin avec lequel lord Aberdeen tâchait de prévenir tout
refroidissement entre la Grande-Bretagne et les cours du continent,
n'impliquait pas de sa part double jeu. C'était seulement une
précaution qui lui paraissait imposée par les incertitudes de
l'avenir. Pour le moment et tant qu'à Paris on demeurait conservateur
et pacifique, il s'appliquait, «sans briser les autres alliances qui
lui tenaient lieu d'armements», à entretenir avec notre gouvernement
des relations vraiment intimes. «Pour la France, a rapporté M. de
Jarnac, étaient au fond la grande considération, les grands égards,
les grandes prévenances. En tout, depuis l'action commune sur les plus
importantes questions jusqu'au plus intime détail de l'étiquette et du
cérémonial, pour elle était le pas, pour elle le premier rang[243].»
En Grèce et en Espagne, sur les deux théâtres où l'antagonisme était
naguère le plus aigu, des efforts sincères étaient tentés pour faire
entrer la cordiale entente dans la pratique; sans doute, les
instructions conciliantes envoyées de Londres n'avaient pas, du
premier coup, raison des habitudes contraires prises par les agents
anglais résidant à Madrid et à Athènes. Mais du moins, la direction
était loyalement donnée. Cela suffisait pour que M. Guizot pût écrire,
le 2 novembre 1843: «L'Espagne et la Grèce sont en bon train[244].»
Et, quelques semaines plus tard, le 9 décembre, notre ambassadeur à
Londres, M. de Sainte-Aulaire, formulait ainsi son appréciation:
«Quant à la politique générale, la situation me paraît bonne. En
Grèce, nous irons avec l'Angleterre. En Espagne, les vieilles
méfiances sont amorties[245].»
[Note 243: _Notice sur lord Aberdeen._]
[Note 244: _Documents inédits._]
[Note 245: _Ibid._--J'aurai occasion d'exposer plus tard les affaires
de Grèce et de continuer le récit de celles d'Espagne. Voir plus loin
dans ce même volume le ch. VII.]
Ce n'était pas seulement dans ces affaires en quelque sorte normales
et permanentes, c'était aussi dans les incidents imprévus et passagers
que les bonnes dispositions du cabinet britannique avaient occasion de
se manifester. Précisément à cette époque, le voyage du duc de
Bordeaux à Londres fit naître un de ces incidents. Tant que Charles X
avait vécu, conservant, en dépit de l'abdication de Rambouillet, le
gouvernement de sa famille, sa préoccupation avait été d'empêcher que
son petit-fils ne tombât aux mains des agités du parti royaliste[246].
Après sa mort (6 novembre 1836), le duc d'Angoulême, devenu Louis XIX
pour son entourage et le comte de Marnes pour le dehors, n'était
porté, ni par son âge ni surtout par son caractère, à rien changer aux
traditions établies par son père, et la petite cour exilée de Goritz
demeura à la fois aussi respectable et aussi morte que par le passé.
Pendant ce temps, le duc de Bordeaux grandissait; l'enfant devenait
jeune homme, et, bien que son éducation eût été entièrement dirigée
selon les vues de Charles X, il sentait le besoin de sortir de cette
retraite immobile et muette; il aspirait à voir la terre des vivants
et à s'y montrer. De là, son voyage à Rome, accompli en octobre 1839,
comme une sorte de coup de tête, à l'insu de ses parents, avec la
seule complicité du duc de Lévis et en trompant par un déguisement la
surveillance de la police autrichienne. Il avait alors dix-neuf ans.
Le Pape, surpris, gêné, ne put pas cependant ne pas lui faire bon
accueil, et le jeune prince passa tout l'hiver à Rome, fort répandu
dans les salons de l'aristocratie. Mis en goût par ce premier acte
d'émancipation, il songeait dès lors à visiter Berlin et Londres; mais
la crise de 1840 l'empêcha de donner immédiatement suite à son projet:
plus tard, survinrent d'autres obstacles, notamment la longue
immobilité à laquelle le condamna une grave chute de cheval, faite en
juillet 1841. Ce fut seulement à la fin de 1842 qu'il recommença ses
pérégrinations, en se rendant à Dresde. Le voyage en Prusse et en
Angleterre était annoncé pour l'année suivante.
[Note 246: Voir plus haut, t. III, ch. III, § V.]
Ces déplacements ne laissaient pas que de causer quelque émoi aux
Tuileries. Ce que Louis-Philippe savait des sentiments de la plupart
des cours européennes lui faisait craindre que la présence du duc de
Bordeaux auprès de ces cours n'amenât quelque incident déplaisant pour
la monarchie de 1830. Il ne se sentait plus d'humeur à supporter
patiemment les mortifications qu'au début, nouveau venu au milieu des
vieilles royautés, il avait cru plus sage de ne pas remarquer; d'autre
part, il désirait vivement ne pas se créer d'affaires, surtout pour un
tel sujet; il comprenait qu'une surveillance trop tracassière ne
serait pas digne, et il ne voulait pas se faire accuser d'ajouter de
petits déplaisirs à une si grande infortune. Les instructions envoyées
à nos agents, sur ce sujet délicat, furent donc pondérées avec
soin[247]. Que le duc de Bordeaux se rendît dans les diverses
capitales, qu'il y fût reçu par les souverains, le gouvernement
français n'y trouvait pas à redire, pourvu que ce fût à titre privé,
sans caractère politique, et que le séjour ne dépassât pas la durée
d'une visite de passage. Mais il avertissait les autres cours que ses
représentants diplomatiques ne pourraient continuer à résider là où
ces conditions n'auraient pas été observées. À Dresde, en décembre
1842, et l'année suivante en Prusse, bien que, dans ce dernier pays,
le prince fût l'hôte du roi Frédéric-Guillaume à Sans-Souci, notre
cabinet ne jugea pas que les limites fixées par lui eussent été
dépassées; il se montra même fort satisfait de la déclaration
spontanément faite par le gouvernement de Berlin, que «la visite
aurait été déclinée, si l'oncle du jeune prince avait cessé de vivre,
et que le neveu, gagnant d'importance aux yeux d'un parti, eût été
regardé comme un prétendant[248]».
[Note 247: Instructions envoyées à Vienne, à Dresde, à Berlin,
décembre 1842 à septembre 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p.
46 à 53.)]
[Note 248: Cette déclaration se trouvait dans une lettre que le roi de
Prusse avait fait écrire par M. de Humboldt à M. Guizot, le 23
septembre 1843, pour le rassurer sur les conditions dans lesquelles
s'était accomplie la visite. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII.)]
Le voyage à Londres, qui devait suivre celui de Berlin et qui était
annoncé pour le mois de novembre 1843, inquiétait davantage le cabinet
de Paris. Le théâtre était plus proche, plus en vue, et l'on savait
que les légitimistes allaient saisir cette occasion pour faire une
grande manifestation de parti. Ajoutons qu'après l'entrevue d'Eu, la
cour de France croyait pouvoir obtenir de celle d'Angleterre ce
qu'elle eût peut-être hésité à demander aux cours d'outre-Rhin. Lord
Aberdeen prit les devants avec une cordialité parfaite: «La Reine,
dit-il à notre chargé d'affaires, désire ne point voir le prince, et,
quant à moi, je prendrais la responsabilité de lui conseiller de
refuser sa visite, si, par un motif quelconque, vous m'en exprimiez le
désir au nom du gouvernement français. La question est entre vos
mains, et vous connaissez assez ce que sont les dispositions de cette
cour, pour n'éprouver aucun scrupule à faire connaître vos voeux.
Maintenant, je vous dirai que, livré à moi-même, et si l'on était
indifférent à Paris, je voudrais que, s'il le désire, la Reine reçût
le jeune prince. Cette réception serait évidemment tout à fait
particulière (_strictly private_), une simple présentation sans dîner,
etc. Mais si vous m'en exprimez le désir, je le répète, je
déconseillerai même cette simple prévenance de notre cour[249].»
Évidemment, le secrétaire d'État était préoccupé du mauvais effet que
ferait, dans l'aristocratie tory, le refus de recevoir la visite; et
cependant, pour témoigner de son désir d'être agréable au gouvernement
français, il se montrait prêt à affronter ces mécontentements de
salons, qui ne sont pourtant pas d'ordinaire les moins redoutés. M.
Guizot eût volontiers montré l'«indifférence» désirée et conseillée
par lord Aberdeen; mais, à ce moment même, il voyait les légitimistes
se donner, avec grand apparat et grand bruit, rendez-vous à Londres,
autour de celui qui devenait ainsi un «prétendant». «Il y a là autre
chose que du respect pour le malheur, disait notre ministre, et le
respect est dû à autre chose encore que le malheur[250].» Dans ces
conditions, le gouvernement français estima, après en avoir délibéré,
qu'il y avait lieu de demander à la reine d'Angleterre de ne pas
recevoir le prince. «Si M. le duc de Bordeaux, écrivit à Londres, le 6
novembre, M. Guizot, était simplement un prince exilé et malheureux,
voyageant sans but ni effet politique, nous trouverions très naturel
et convenable qu'on donnât à son malheur et à son rang toutes les
marques de respect. Mais les choses ne sont pas telles, bien s'en
faut. Que M. le duc de Bordeaux le veuille ou ne le veuille pas,... il
est bien réellement un prétendant qui fait de la politique de faction
ou qui se prépare à en faire.» M. Guizot exposait ensuite que les
légitimistes chercheraient à tirer parti d'une visite même reçue
_privately_, et qu'au contraire, un refus déjouerait leurs
manoeuvres[251]. Louis-Philippe, qui personnellement prenait très
vivement cette affaire, avait déjà écrit, le 4 novembre, avant même la
délibération de son conseil, au roi des Belges, son intermédiaire
ordinaire avec la cour de Windsor: «Le duc de Bordeaux va en
Angleterre, pas comme _visitor abandoned and interesting_, mais comme
_pretender_, cela est certain. Dès lors, il faut qu'il ne soit pas
reçu par la Reine... Qu'on mette le plus de formes qu'on voudra dans
cette décision, cela, on le pourra, pourvu qu'on ne cède pas sur le
fait[252].» Le gouvernement anglais s'exécuta immédiatement. En
revenant de Windsor, le 10 novembre, lord Aberdeen dit à notre
représentant: «Tout est arrangé à l'égard du duc de Bordeaux; la Reine
se conformera exactement au voeu du gouvernement français; il lui a
suffi d'en être avertie.» Personnellement, sans doute, lord Aberdeen
était contrarié. «Dites de ma part à M. Guizot, déclara-t-il à M. de
Jarnac, que je ne le reconnais pas là; c'est de la politique de
Metternich[253].» Le duc de Wellington ressentit plus vivement encore
le déplaisir des exigences françaises. Ni l'un ni l'autre n'eurent
cependant un instant d'hésitation. Quant à sir Robert Peel, il fit
plus; il approuva la conduite de notre gouvernement et insista pour
que la reine d'Angleterre «ne laissât attribuer sa décision à aucune
instigation venant de Paris», et pour qu'elle «parût ne suivre en cela
que sa propre volonté et son sentiment spontané[254]».
[Note 249: Lettre du comte de Jarnac à M. Guizot, du 31 octobre 1843.
(_Ibid._, p. 54 et suiv.)]
[Note 250: Lettre de M. Guizot à M. de Jarnac, du 4 novembre 1843.
(_Mémoires de M. Guizot_, p. 56.)]
[Note 251: _Ibid._, p. 57 et suiv.]
[Note 252: _Revue rétrospective._]
[Note 253: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. Guizot, du 10 novembre
1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 61.)]
[Note 254: Lettre du comte de Jarnac à M. Guizot, du 8 novembre 1843.
(_Ibid._, p. 60, 61.)]
Le duc de Bordeaux arriva à Londres vers la fin de novembre 1843, et
s'installa dans l'hôtel qu'on lui avait loué, à Belgrave square.
Informé des résolutions de la Reine, il évita de solliciter une
entrevue qui eût été déclinée. L'aristocratie anglaise, d'habitude
fort empressée à fêter les visiteurs extraordinaires, garda cette fois
une certaine réserve, par déférence pour l'exemple donné par sa
souveraine[255]. Par contre, les légitimistes français, accourus en
foule à Londres, se donnèrent beaucoup de mouvement et firent grand
bruit. La presse du parti portait leur nombre à deux mille, chiffre
certainement exagéré: dans une lettre postérieure, le prince ne parla
que de mille. Parmi eux, on remarquait plus d'un grand nom de la
noblesse, deux pairs: le duc de Richelieu et le marquis de Vérac, et
cinq députés: MM. Berryer, de Larcy, de Valmy, Blin de Bourdon et de
la Rochejaquelein[256]. Aucun doute sur le caractère de la démarche.
Ce n'était pas seulement un prince malheureux qu'on venait honorer et
consoler; c'était le souverain légitime qu'on acclamait, pour
l'opposer à l'usurpateur. Le 29 novembre, le duc de Fitz-James lisait,
à la tête de trois cents de ses amis politiques, une adresse à celui
qu'il appelait «_son roi_», et des cris de: _Vive Henri V!_ suivaient
ce discours. Chaque jour, c'était une manifestation nouvelle, dont les
journaux s'appliquaient ensuite à prolonger en France le
retentissement.
[Note 255: Revenant peu après sur ces événements, notre ambassadeur à
Londres, M. de Sainte-Aulaire, écrivait, le 6 février 1844, à M. de
Barante: «Bien que le parti légitimiste ne rencontre aucune sympathie
en Angleterre, le pays est trop aristocratique pour n'être pas un peu
ébloui par beaucoup de noms historiques, et, abstraction faite de
l'intention du pèlerinage, on aurait voulu fêter les pèlerins. Je
crois en vérité que la Reine et le gouvernement anglais nous ont rendu
un fort grand service, en entravant cette tendance. Si M. le duc de
Bordeaux eût été reçu à Windsor, des ovations eussent été données à
lui et à ses leudes dans toutes les demeures hospitalières de
l'Angleterre. Il retournait sur le continent, tout autre personnage
qu'il n'en était venu. Les invitations de toutes les cours d'Allemagne
arrivaient, les ministres de France ne pouvaient tenir à leurs postes,
et l'isolement nous devenait non moins coûteux qu'en 1840.»
(_Documents inédits._)]
[Note 256: Un autre député, le marquis de Preigne, se rendit aussi à
Londres: mais il déclara plus tard que son voyage avait eu pour motif
des affaires personnelles, et que sa visite au prince n'avait été
dictée que par un sentiment de convenance et de politesse.]
Au nombre des visiteurs était M. de Chateaubriand. On avait vu, non
sans quelque étonnement, ce grand désenchanté, qui proclamait «ne plus
croire à la politique», sortir de sa retraite chagrine et
dédaigneuse[257], pour prendre part à cet acte de piété et de foi
monarchiques. Il en fut largement payé. Après le prince, tous les
honneurs furent pour lui. Les royalistes présents à Londres lui
apportèrent solennellement le témoignage de leur reconnaissance.
«Après avoir rendu hommage au roi de France,--disaient-ils, toujours
par l'organe du duc de Fitz-James,--il nous restait encore un autre
devoir à remplir, et nous nous sommes présentés auprès de vous, pour
rendre hommage à la royauté de l'intelligence.» Le duc de Bordeaux
lui-même s'associa à cet hommage, et il déclara que, s'il aspirait au
trône de ses ancêtres, c'était pour servir la France «avec les
sentiments et les principes de M. de Chateaubriand». Ce dernier, à la
fois flatté et ému, écrivait à ses amis de Paris: «Je viens de
recevoir la récompense de toute ma vie... Je suis là à pleurer comme
une bête.» Il ajoutait, à la vérité, pour ne pas paraître dupe de sa
propre émotion: «Hélas! tout cela, ce sont des paroles; c'est du
roman qui n'empêche pas le monde de marcher.» Doit-on chercher dans le
langage tenu en cette circonstance par M. le duc de Bordeaux
l'expression de ses idées personnelles à cette époque? Il faudrait
alors savoir ce qu'étaient «les sentiments et les principes de M. de
Chateaubriand»; on eût pu être embarrassé de les définir. Toutefois,
le prince laissait voir par là une certaine préoccupation de se donner
une physionomie libérale. Sur un autre point, il marqua, sinon ce
qu'il voulait, du moins ce qu'il ne voulait pas: ce fut en accueillant
très froidement le marquis de la Rochejaquelein, représentant de ce
royalisme démocratique qui, à la suite de la _Gazette de France_,
prônait le suffrage universel, l'appel au peuple et l'alliance avec la
gauche. Le prince voulait-il ainsi venger M. Berryer qui, peu
auparavant, avait été violemment attaqué par la _Gazette_? Il ne parut
pas cependant témoigner de faveur particulière au grand orateur qui, à
Londres, fut laissé dans une situation un peu effacée, nullement en
rapport avec son importance en France; l'action parlementaire n'était
probablement pas celle qui intéressait le plus le petit-fils de
Charles X. Du reste, il ne faudrait pas se figurer qu'aucun programme
politique un peu précis se dégageât des manifestations de Belgrave
square. Les pèlerins n'étaient venus chercher rien de semblable; ils
avaient voulu surtout satisfaire un sentiment: c'était le propre,
l'originalité et parfois aussi la force de l'opinion légitimiste
d'agir beaucoup par sentiment; ainsi se trouvait-elle plus capable
qu'une autre de fidélité et de sacrifices. Si le prince ne formula pas
de programme, il saisit du moins cette occasion de poser les bases
d'une organisation de ses partisans dans la France entière,
organisation émanant de lui et aboutissant à lui. Du vivant même du
comte de Marnes, qui demeurait immobile à Goritz[258], celui qui dès
lors s'appelait le comte de Chambord prenait en main le gouvernement
du parti royaliste. À cette date, commence ce règne de l'exil qui
devait se prolonger pendant près de quarante ans.
[Note 257: Sur cette retraite de M. de Chateaubriand après 1832, cf.
liv. II, ch. IX, § X.]
[Note 258: Le comte de Marnes n'avait plus, du reste, que quelques
mois à vivre. Il mourut le 3 juin 1844.]
Aux Tuileries, on prêtait grande attention aux scènes de Belgrave
square. Louis-Philippe se faisait remettre chaque jour la liste des
pèlerins, et toutes les fois qu'il y trouvait un nom considérable, il
ne dissimulait pas son déplaisir. La participation des députés qui lui
avaient prêté serment de fidélité lui parut surtout un scandale
intolérable. «Le Roi, écrivait sur son journal intime un ami de la
monarchie de Juillet, est très blessé et très préoccupé du concours
croissant des légitimistes qui vont voir en Angleterre M. le duc de
Bordeaux. Il en parle beaucoup trop[259].» Son désir eût été de faire
réprimer des manifestations qu'il jugeait factieuses; mais les moyens
légaux manquaient, et il n'en connaissait pas d'autres. Tout au plus
put-on révoquer les maires qui s'étaient rendus à Londres et
poursuivre une feuille royaliste, la _France_, que le jury, suivant
son habitude, se hâta d'acquitter.
[Note 259: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, à la date du 27
novembre 1843.]
Si notre gouvernement ne pouvait rien en France pour réprimer des
faits se passant en Angleterre, avait-il du moins chance d'obtenir
quelque nouvelle assistance du cabinet britannique? Il n'hésita pas à
la lui demander. Lord Aberdeen répondit en exprimant son regret d'être
sans armes légales pour empêcher ce qu'il qualifiait de «scandale
insensé et coupable»; mais il fit aussitôt notifier au duc de Lévis,
conseiller du duc de Bordeaux, «que la Reine et son gouvernement
avaient été péniblement affectés des scènes de Belgrave square, et
qu'ils les verraient avec peine se renouveler». Le duc de Lévis
protesta du désir qu'avait son prince d'éviter tout ce qui pourrait
déplaire à la reine d'Angleterre; le comte de Chambord, ajouta-t-il,
était le premier à regretter qu'on lui eût donné le titre de roi; il
n'avait pu, sur le moment, contrister ses amis par une réprimande
sévère, mais son intention n'était point de prendre ni d'encourager
personne à lui donner un autre titre que celui de comte de
Chambord[260]. En fait, cette démarche du gouvernement anglais
produisit son effet. Pendant les quelques semaines que le jeune prince
resta encore en Angleterre, il eut soin de ne plus faire acte de
prétendant.
[Note 260: Lettres de M. de Sainte-Aulaire, en date des 30 novembre,
1er et 8 décembre 1843, et note de lord Aberdeen, en date du 9
décembre. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 63 à 66.)]
Ainsi, du commencement à la fin de cet incident, le cabinet
britannique avait déféré avec empressement à tous les désirs du
cabinet des Tuileries. Celui-ci y était d'autant plus sensible que
l'affaire lui tenait plus à coeur. M. Guizot ne manqua pas de
remercier lord Aberdeen de «ses excellents procédés[261]». En même
temps Louis-Philippe écrivait, le 12 novembre 1843, à son «très cher
frère et excellent ami» le roi des Belges: «Veuillez faire parvenir à
la reine Victoria combien je suis touché, ainsi que toute ma famille,
des sentiments qu'elle nous a manifestés sur ce point et de la
ténacité qu'elle y a mise. Veuillez aussi, si vous en avez l'occasion,
faire savoir à lord Aberdeen combien j'apprécie, ainsi que mon
gouvernement, ses procédés envers nous en cette circonstance[262].»
Les deux cabinets tenaient d'ailleurs à bien marquer qu'il ne
s'agissait pas seulement d'un bon office accidentel et passager. Ils
se plaisaient à voir là l'une des premières manifestations de
l'entente qu'ils désiraient établir entre eux. C'est sous ce jour que
la chose était présentée aussi bien à Paris qu'à Londres. Dès les
premières communications, le 6 novembre, M. Guizot, exposant les
conséquences qu'aurait le refus par la Reine de recevoir le duc de
Bordeaux, disait: «Ce résultat, excellent en soi et pour nous, sera
excellent aussi pour les relations de nos deux pays. On y verra une
preuve éclatante de la cordiale amitié de la reine d'Angleterre pour
notre famille royale, de son gouvernement pour le nôtre, de
l'Angleterre pour la France. Ce sera le complément de la visite au
château d'Eu. Nous puiserons dans ces deux faits la réponse la plus
frappante, la plus populaire aux déclamations et aux méfiances les
plus aveugles[263].» De l'autre côté, ce n'était pas seulement lord
Aberdeen qui entrait pleinement dans l'idée exprimée par M. Guizot;
sir Robert Peel lui-même disait à notre chargé d'affaires: «Je veux
qu'il résulte de cet incident un nouveau motif de rapprochement et de
confiance mutuelle entre les deux cours[264].»
[Note 261: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 62.]
[Note 262: _Revue rétrospective._--Le _Times_ avait publié, pendant le
séjour du duc de Bordeaux à Londres, un article tout à fait conforme
aux vues du gouvernement français. L'auteur de cet article était M.
Reeve, alors à Paris. Peu de jours après, comme il était présenté au
Roi, celui-ci lui dit: «Je regrette, monsieur Reeve, de ne pouvoir
vous exprimer plus complètement, en cette circonstance, combien je
vous ai d'obligations pour le service que vous nous avez rendu.» (_The
Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 216.)]
[Note 263: Lettre de M. Guizot au comte de Jarnac, en date du 6
novembre 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 58.)]
[Note 264: Lettre du comte de Jarnac, en date du 8 novembre 1843.
(_Ibid._, p. 61.)]