Du jour où, bien à contre-coeur, le roi Louis-Philippe s'était vu
obligé de reconnaître l'admission des femmes à la succession de
Ferdinand VII, il avait pressenti les risques que le mariage de la
reine Isabelle ferait un jour courir à l'oeuvre de Louis XIV au delà
des Pyrénées[191]. Sans doute, l'Espagne, affaiblie par le despotisme
et les révolutions, ne pouvait être une ennemie aussi redoutable qu'au
temps de Philippe II; elle ne pouvait même plus être une alliée aussi
utile qu'au dix-huitième siècle. D'ailleurs, le temps était passé où
la parenté des souverains emportait l'alliance des nations. Mais, sans
rêver aucun nouveau «pacte de famille», on ne devait pas oublier à
Paris ce que l'histoire ou seulement la géographie enseigne si
clairement, à savoir que la France est singulièrement amoindrie dans
sa force et dans sa liberté d'action, si elle n'a pas l'entière
sécurité de sa frontière méridionale. Il fallait donc veiller avec une
particulière sollicitude à ce que, dans cette péninsule où existait
déjà un parti antifrançais, ne vînt pas s'établir une influence
disposée à faire le jeu de nos adversaires. N'eût-ce pas été le cas si
un mariage avait appelé à s'asseoir sur le trône de Philippe V quelque
prince appartenant à une famille rivale ou peut-être ennemie de la
France? On ne saurait donc s'étonner de l'importance alors attachée
par notre gouvernement à cette affaire du mariage[192]. Quant à ceux
qui reprochaient, en cette circonstance, au roi Louis-Philippe de
transformer en question nationale une préoccupation dynastique, ils
oubliaient cette loi vraiment providentielle de la monarchie qui
réunit et confond presque toujours l'intérêt dynastique et l'intérêt
national.
[Note 191: Rappelons ici ce passage, déjà cité par nous, d'une lettre
écrite, le 25 octobre 1833, par le duc de Broglie à lord Brougham:
«Nous eussions fort préféré que don Carlos eût succédé naturellement à
son frère, selon la loi de 1713. Cela était infiniment plus dans
l'intérêt de la France. La succession féminine, qui menace de nous
donner un jour pour voisin je ne sais qui, nous est au fond
défavorable.» (_Documents inédits._)]
[Note 192: En commençant dans ses _Mémoires_ le récit des négociations
relatives à ce mariage, M. Guizot l'appelle «l'événement le plus
considérable de son ministère». (T. VIII, p. 101.)]
En Espagne, aussi bien à la cour que dans le peuple, le mari le plus
désiré pour la jeune reine eût été l'un des princes français, entre
tous le duc d'Aumale, mis alors fort en vue par ses exploits
africains. Mais les autres puissances, particulièrement l'Angleterre,
n'étaient pas d'humeur à accepter cette réédition de l'entreprise de
Louis XIV[193], et Louis-Philippe était encore moins disposé à
risquer, pour la leur imposer, une nouvelle guerre de la succession
d'Espagne. Prévoyant sur ce point une résistance analogue à celle qui
s'était naguère élevée contre l'appel d'un prince français au trône de
Belgique, le Roi se montra, dès le premier jour, aussi décidé à
refuser le duc d'Aumale à l'Espagne, qu'il l'avait été, en 1831, à
refuser le duc de Nemours à la Belgique. Les lettres confidentielles
qu'il adressait à M. Guizot témoignent de sa résolution. Loin de
désirer que l'idée d'une telle union se répandît en Espagne, sa
préoccupation constante était de prévenir une demande qui n'eût été
pour lui qu'un embarras. «Il faut instruire nos agents, disait-il,
pour écarter et faire avorter, autant qu'ils pourront, toute
proposition relative à mon fils[194].» La considération de l'Europe
n'était pas le seul motif de sa conduite. Assez pessimiste de sa
nature, il n'avait aucune foi dans l'avenir de l'Espagne. «Croyez
bien, mon cher ministre, écrivait-il à M. Guizot, que nous ne pouvons
jamais trouver en Espagne qu'un seul motif d'étonnement: ce serait
qu'elle ne fût pas en proie successivement à toute sorte de gâchis et
de déchirements politiques. Nous devons nous tenir soigneusement en
dehors de tout cela; car, dans ma manière de voir, il n'y a pour nous
d'autre danger que celui d'y être entraînés, comme ceux qui dans les
usines approchent leurs doigts des cylindres mouvants qui broient tout
ce qui s'y introduit[195].» C'était cette préoccupation qui naguère
l'avait rendu si hostile à toute intervention militaire en Espagne:
elle le détournait maintenant d'un mariage qui lui eût fait assumer en
quelque sorte la responsabilité du relèvement de ce pays.
[Note 193: Dès le 1er novembre 1836, lord Palmerston, dont la méfiance
jalouse était si facilement en éveil, écrivait à son frère:
«Louis-Philippe est aussi ambitieux que Louis XIV et veut mettre un de
ses fils sur le trône d'Espagne, comme mari de la jeune reine.»
(BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 24.)]
[Note 194: Des écrivains anglais ont prétendu que Louis-Philippe avait
commencé par désirer marier la Reine à un de ses fils. Cette assertion
ne peut un moment se soutenir, en face des preuves données par M.
Guizot. (_Mémoires_, t. VIII, p. 107, 108.)]
[Note 195: Lettre du 9 août 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII,
p. 107.)]
Mais si, dans cette affaire du mariage, Louis-Philippe n'hésitait pas à
sacrifier au maintien de la paix générale toute ambition de famille, il
n'était pas moins résolu à défendre contre des prétentions jalouses
notre situation au delà des Pyrénées. Ne cherchant pas d'agrandissement,
il ne voulait pas souffrir de diminution. Plus il donnait la preuve de
son désintéressement et de sa modération, plus il se croyait le droit
d'exiger que les autres puissances eussent égard aux droits historiques
et aux légitimes intérêts de la France. Or il lui paraissait que ces
intérêts seraient atteints, si un prince n'appartenant pas à la famille
de Bourbon prenait place sur le trône d'Espagne. Entre les divers maris
que cette famille pouvait alors offrir,--princes de Naples, de Lucques,
princes espagnols fils de l'infant don Francisco ou même fils de don
Carlos,--notre gouvernement n'imposait ni n'excluait personne; mais il
n'admettait pas que le choix sortît de ce cercle.
Le danger contre lequel le cabinet de Paris se prémunissait, en
arrêtant cette ligne de conduite, n'était pas imaginaire. Depuis 1841,
une candidature étrangère à la maison de Bourbon avait été mise en
avant, non sans chance de succès: celle du prince Léopold de Cobourg,
cousin germain du mari de la reine Victoria et neveu du roi des
Belges. Son frère aîné, le prince Ferdinand, avait été, en 1836, porté
au trône de Portugal par son mariage avec la reine Dona Maria. Un
autre de ses frères devait épouser, en 1843, la princesse Clémentine,
fille de Louis-Philippe, et sa soeur était, depuis 1840, duchesse de
Nemours[196]. Qui avait pris l'initiative de cette candidature? Un
certain mystère régnait sur ce point. Toutefois, en y regardant d'un
peu près, il est facile d'entrevoir l'action du prince Albert, déjà
fort influent sur la jeune reine Victoria qui l'aimait tendrement, et
de son confident, si hostile à la France, l'Allemand Stockmar. Sans
doute le prince consort veillait à ne point se découvrir; sa situation
l'y obligeait; il ne proposait rien ouvertement; encore moins avait-il
l'air de prétendre rien imposer; non résolu à emporter la place de
vive force, mais s'apprêtant à profiter de toute occasion qui se
présenterait d'y entrer par surprise, il désirait le succès, sans trop
y compter. Pour le moment, il se bornait à faire en sorte que l'idée
fût lancée en Espagne comme en Angleterre, et qu'elle y fît peu à peu
son chemin. Il était secondé sous main, avec beaucoup de réserve et de
circonspection, par son oncle, le roi des Belges, conseiller fort
écouté à Windsor[197]. Quant aux ministres anglais, ils n'eussent
peut-être pas eu, d'eux-mêmes, l'idée de ce mariage; ils pressentaient
des difficultés et n'avaient pas envie d'y engager à la légère la
politique de leur gouvernement; toutefois, ils voyaient bien qu'ils
seraient agréables à leur cour, en secondant ou tout au moins en ne
contrariant pas ce projet; aussi, sans le prendre à leur compte, en
affectant même une sorte d'indifférence entre les divers candidats,
réclamaient-ils, pour le choix de la reine Isabelle, une liberté qui
leur paraissait un moyen de réserver les chances du prince de Cobourg.
C'était la tactique même que leur avait suggérée le prince
Albert[198]. En tout cas, aux yeux de tous, de ses partisans comme de
ses adversaires, cette candidature avait une couleur nettement
anglaise. On rappelait les liens déjà anciens et si étroits de la
maison de Cobourg et de la cour d'Angleterre; on rappelait aussi que
c'était lord Palmerston qui, en 1836, avait poussé Ferdinand de
Cobourg sur le trône de Portugal, et l'union du frère cadet de
Ferdinand avec Isabelle semblait devoir étendre sur la cour de Madrid
l'influence que l'Angleterre exerçait sur la cour de Lisbonne.
[Note 196: La maison de Saxe-Cobourg-Gotha, cette maison «si
rapidement ascendante», comme a dit M. Guizot, se divisait en
plusieurs branches. Le duc régnant, Ernest Ier, avait deux fils:
Ernest, qui devait lui succéder, et Albert, l'époux de la reine
Victoria. Le frère cadet d'Ernest Ier, Ferdinand, avait quatre
enfants: Ferdinand, mari de la reine de Portugal; Auguste, qui devait
épouser la princesse Clémentine d'Orléans; Léopold, le prétendant à la
main d'Isabelle, et une fille mariée au duc de Nemours. Un autre frère
d'Ernest Ier était Léopold, le roi de Belgique. Enfin ces trois frères
avaient eu deux soeurs, l'une mariée en Russie, l'autre, Victoria,
duchesse de Kent, et mère de la reine Victoria.]
[Note 197: Un peu plus tard, M. de Sainte-Aulaire, qui avait vainement
cherché à faire expliquer le roi Léopold sur cette question, résumait
ainsi son impression: «Le roi Léopold ne veut pas mécontenter notre
roi; il s'emploiera toujours en bon esprit entre nous et l'Angleterre.
Mais, après tout, il est beaucoup plus Cobourg que Bourbon, et il fera
pour son neveu tout ce qu'il jugera possible.» (Dépêche de M. de
Sainte-Aulaire, en date du 14 juillet 1843. _Mémoires de M. Guizot_,
t. VIII, p. 132.)]
[Note 198: Par un calcul facile à comprendre, le baron de Stockmar,
dans ses _Mémoires_, et sir Théodore Martin, dans sa Vie du prince
consort, ont cherché à diminuer ou à supprimer complètement la
responsabilité du gouvernement et de la cour d'Angleterre dans cette
candidature du prince de Cobourg. Je ne leur opposerai pas les
renseignements contraires recueillis alors par la diplomatie
française. Je me bornerai aux aveux mêmes du baron de Stockmar, tels
qu'on les trouve dans ses _Mémoires_. Le confident du prince Albert,
examinant, à la date du 14 mai 1842, la question du mariage espagnol,
et parlant évidemment pour le prince autant que pour lui, commençait
par dire que «les Bourbons offraient prise à beaucoup d'objections».
Puis il ajoutait ces paroles significatives: «_Notre_ candidat est
plus acceptable.» Non qu'il fût sûr des aptitudes personnelles du
jeune Léopold: «Mais, ajoutait-il, en de telles circonstances, c'est
faire assez, c'est même tout faire que de permettre au destin de le
trouver, si le destin, dans sa capricieuse envie de réaliser des
choses invraisemblables, persistait à le chercher en dépit de tous les
empêchements et de tous les obstacles. _C'est ce qui a eu lieu_,
autant du moins que la chose était en notre pouvoir. _Nous avons
dirigé sur ce candidat l'attention de l'Espagne et de l'Angleterre_
avec la prudence que conseillait un examen attentif de toutes les
convenances.» Puis, après avoir parlé des dispositions d'Espartero, il
terminait ainsi: «_Nous avons déjà obtenu que notre ministère, d'abord
favorable à un Bourbon_, parce qu'un Bourbon susciterait le moins de
difficultés extérieures, _devienne tout à fait impartial et soutienne
loyalement tout choix conforme aux vrais intérêts de l'Espagne_. Ainsi
_la semence est déjà confiée à la terre_, à une terre, il est vrai,
où, selon toute vraisemblance, elle ne lèvera pas. Qu'importe? _Notre
part du travail est accomplie_, la seule part qui fût possible, la
seule que conseillât la raison; nous n'avons plus qu'à attendre le
résultat.»]
Le cabinet de Paris avait vu naître avec déplaisir la candidature du
prince Léopold et était très décidé à la combattre. La présence
d'Espartero à la tête du gouvernement espagnol, sa dépendance de
l'Angleterre et son hostilité contre la France paraissaient augmenter
le danger. Le régent ne dissimulait pas son opposition à tout mariage
avec un Bourbon[199], et, sans se prononcer nettement au sujet du
Cobourg, il en parlait en termes qui paraissaient encourageants aux
partisans de ce prince[200]. N'était-il pas dès lors possible qu'en
dépit de la jeunesse d'Isabelle à peine âgée de douze ans, Espartero
voulût profiter de son pouvoir pour brusquer le mariage à notre
détriment? Dans ces conditions, le gouvernement français crut
nécessaire de saisir ouvertement l'Europe elle-même de la question,
et, en mars 1842, il lui fit savoir, avec une netteté loyale, comment
il avait résolu de se conduire dans cette affaire. «Notre politique
est simple, déclarait M. Guizot. À Londres et probablement aussi
ailleurs, on ne voudrait pas voir l'un de nos princes régner à Madrid.
Nous comprenons l'exclusion et nous l'acceptons dans l'intérêt de la
paix générale et de l'équilibre européen. Mais, dans le même intérêt,
nous la rendons: nous n'admettons point, sur le trône de Madrid, de
prince étranger à la maison de Bourbon.»
[Note 199: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 130.]
[Note 200: Dans l'écrit du 14 mai 1842, déjà cité plus haut, le baron de
Stockmar, après avoir rapporté comment le prince Albert et lui avaient
«dirigé» sur leur candidat «l'attention de l'Espagne», ajoutait:
«Espartero ne s'est déclaré ni pour ni contre; il a dit très sagement
qu'une telle affaire ne pouvait être décidée que par le gouvernement
espagnol, en vue des véritables intérêts de la nation espagnole, _sous
le patronage et avec l'assentiment de l'Angleterre_.»]
Au premier mot que lui dit sur ce sujet l'ambassadeur de France, lord
Aberdeen se récria: «En vérité, dit-il, je ne comprends pas une
pareille déclaration; je ne vois pas en vertu de quel droit vous
intervenez dans cette question; la reine d'Espagne doit rester libre
de choisir le mari qu'il lui plaira; c'est une prétention exorbitante,
j'allais dire contraire à la morale, que de lui imposer tel ou tel
choix.--Nous ne faisons, objecta notre représentant, que rendre
exclusion pour exclusion.--Nous n'excluons personne, reprit lord
Aberdeen; c'est une affaire purement domestique dont nous ne voulons
pas nous mêler.--Dans ce cas, je pourrai dire au gouvernement du Roi
que si la reine Isabelle désire épouser son cousin le duc d'Aumale,
vous ne vous y opposerez pas?--Ah! je ne dis pas; il s'agirait alors
de l'équilibre de l'Europe; ce serait différent.» C'était bien le
langage désiré par le prince Albert, dans l'intérêt de son cousin de
Cobourg. Les pourparlers se prolongèrent, sans pouvoir faire sortir le
cabinet anglais de cette attitude. À la fin, cependant, tout en
persistant à nous contester un droit d'exclusion, il se montra prêt «à
faire entendre à Madrid un langage de conciliation qui disposât le
gouvernement actuel d'Espagne à chercher une solution propre à
satisfaire tous les intérêts[201]». Bien que ces déclarations fussent
très vagues, on voulut y voir, à Paris, une tendance à s'entendre avec
la France, sinon sur les principes, du moins sur les personnes et sur
les faits.
[Note 201: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 110 à 118.]
Notre gouvernement avait également communiqué ses résolutions aux
cabinets de Vienne et de Berlin. M. de Metternich, tout en nous
contestant, comme lord Aberdeen, le droit d'exclure tel ou tel prince,
nous reconnut celui «d'examiner jusqu'à quel point il pouvait nous
convenir de nous opposer à un acte considéré comme hostile à nos
intérêts ou menaçant pour notre sûreté». «C'est le droit de paix et de
guerre, ajoutait le chancelier, que je n'ai pas plus le pouvoir de
vous contester que je n'ai celui de vous reconnaître le droit
d'imposer votre volonté à l'Espagne.» Cette distinction théorique une
fois faite, M. de Metternich proposa ce qu'il appelait «son idée»:
c'était le mariage d'Isabelle avec le fils de don Carlos. Le
gouvernement français n'avait pas d'objection _à priori_ contre cette
«idée», qui ne faisait pas sortir le trône de la maison de Bourbon;
mais, malgré les instances de M. de Metternich, il ne voulut pas s'en
faire le patron. Il n'estimait pas cette solution possible, en
présence des répugnances libérales et des exigences carlistes. À
Berlin, dans cette question comme dans beaucoup d'autres, on se
bornait à emboîter le pas derrière la cour de Vienne[202].
[Note 202: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 598, 620, 658,
682 à 702. _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 118 à 122.]
L'année 1842 s'acheva sans qu'aucun incident fît avancer l'affaire du
mariage. Toutefois la candidature du prince de Cobourg restait
toujours à l'horizon. Il nous revint même, dans les premiers mois de
1843, que ses partisans se remuaient, que le chargé d'affaires de
Belgique à Madrid manoeuvrait sans bruit, mais activement, pour cette
combinaison, que le régent Espartero, dans ses conversations avec le
ministre d'Angleterre, M. Aston, se montrait disposé à la favoriser,
et que le prince Léopold songeait à faire une visite à Madrid[203].
Devant cette agitation, le cabinet de Londres demeurait inerte et
embarrassé, ne se prononçant pas pour cette candidature, mais n'osant
s'y montrer contraire. M. Guizot en fut péniblement affecté: comme
nous l'avons dit, il avait tâché d'interpréter les explications
échangées au mois de mars 1842, en ce sens que lord Aberdeen aurait
promis d'agir à Madrid pour donner à l'affaire du mariage une solution
qui nous convînt, et il s'étonnait de ne lui voir rien faire pour
acquitter sa promesse. Son étonnement fut plus grand encore quand il
connut les déclarations faites, le 5 mai 1843, à la Chambre des
communes, par sir Robert Peel. «L'Espagne, avait dit ce dernier,
investie de tous les droits et privilèges qui appartiennent à un État
indépendant, a, par ses organes dûment constitués, le droit exclusif
et le pouvoir de contracter les alliances matrimoniales qu'elle jugera
convenables.» Faite dans ces termes absolus et comme «exprimant
l'opinion bien arrêtée du gouvernement anglais», une telle déclaration
paraissait avoir pour objet de contredire les prétentions françaises
et d'en séparer complètement la politique britannique. M. Guizot crut
devoir s'en plaindre. Il n'eut pas de peine à faire ressortir combien
un tel langage était peu sérieux de la part d'un gouvernement qui
interdisait à la nation espagnole de porter son choix sur un des fils
du roi Louis-Philippe, et il déplora que l'Angleterre «persistât à
marcher, en Espagne, dans la vieille ornière de rivalité et de lutte
contre la France, alors que l'accord des deux puissances mettrait
promptement un terme à toutes les questions soulevées, et que «ni
l'Angleterre ni la France n'avaient réellement, dans l'état actuel des
faits, aucun intérêt vrai et important à demeurer en désaccord[204]».
Les informations que notre gouvernement recevait, au même moment, sur
les dispositions des cours continentales, n'étaient pas pour le
consoler du désappointement que lui causait l'attitude du cabinet
britannique. De Berlin, le comte Bresson écrivait à M. Guizot:
«Mesurons bien l'étendue des embarras et des dangers qui peuvent
surgir pour nous de l'état de l'Espagne, et ne nous en rapportons qu'à
nous-mêmes pour en sortir: non seulement, quelque juste que soit notre
cause, on ne nous aidera pas; mais même, si l'on peut, sans trop se
dévoiler, sans trop se compromettre, nous entraver et nous nuire, on
ne se refusera pas ce plaisir. Cette disposition sera uniforme à
Londres, à Vienne, à Pétersbourg, à Berlin[205].»
[Note 203: Lettres du duc de Glücksberg, chargé d'affaires de France,
à M. Désages, en date du 18 mars et du 5 avril 1843. (_Mémoires de M.
Guizot_, t. VIII, p. 131.)]
[Note 204: Dépêche de M. Guizot à M. de Sainte-Aulaire. (_Mémoires de
M. Guizot_, t. VIII, p. 134 à 138.)]
[Note 205: Lettre du 15 février 1843. (_Documents inédits._)]
Les affaires d'Espagne semblaient donc mal tourner pour nous, quand,
en juillet 1843, une nouvelle révolution changea complètement la face
des choses. Depuis quelque temps déjà, l'étoile d'Espartero était
visiblement en déclin. Son gouvernement avait été à la fois malhabile
et vexatoire, faible et violent, blessant les consciences et
inquiétant les intérêts. Sa dépendance de l'Angleterre irritait le
sentiment national et était devenue l'un des principaux griefs de
l'opposition[206]. Pris entre deux feux, il lui fallait faire tête
tantôt aux soulèvements des christinos, tantôt à ceux des radicaux
qu'il s'était aussi aliénés. Vainement bombardait-il les villes
révoltées, dissolvait-il les Cortès, le mécontentement allait toujours
grandissant. Enfin ses ennemis de tous bords s'unirent contre lui
dans une vaste insurrection; la lutte dura quelques semaines; mais
partout vaincu, honni, pourchassé jusqu'à Cadix, le régent fut réduit,
le 29 juillet, à se réfugier sur un navire anglais.
[Note 206: Dès septembre 1842, l'un des hommes politiques du parti
radical, M. Olozaga, de passage à Paris, disait à M. Guizot:
«L'influence anglaise est fort diminuée; elle pèse à tout le monde.»
(_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 124.)--Peu d'années après, le
duc de Broglie, rappelant, à la tribune de la Chambre des pairs, la
chute d'Espartero, s'exprimait ainsi: «C'est la nation espagnole
elle-même qui s'est chargée de renverser le parti antifrançais, le
parti soi-disant national; c'est la rupture de ce parti, de son chef
avec la France, qui a préparé et précipité sa ruine.» (Discours du 19
janvier 1847.)]
Le gouvernement du roi Louis-Philippe accueillit avec une satisfaction
facile à comprendre la nouvelle de cette révolution. Il y trouvait la
justification de la politique de réserve patiente suivie par lui
depuis trois ans en Espagne. On lui avait reproché d'y laisser ruiner
l'influence française au profit de l'influence anglaise. Or il se
trouvait, en fin de compte, que le résultat contraire se produisait.
Les «modérés», nos clients naturels, n'avaient sans doute pas été les
seuls auteurs de la révolte victorieuse; mais ils y avaient joué un
rôle considérable, et il était évident qu'avant peu, ils en
recueilleraient le profit; c'était Narvaez, le chef militaire des
christinos, accouru de Paris au premier bruit du soulèvement, qui
avait commandé la principale armée de l'insurrection et avait porté le
coup mortel au régent en s'emparant de Madrid; quant à la reine
Christine elle-même, chacun prévoyait qu'elle ne tarderait pas à être
rappelée. La révolution de juillet 1843 était si évidemment favorable
à la France, qu'en dépit des dénégations de M. Guizot, on fut partout
persuadé, en Autriche aussi bien qu'en Angleterre, qu'elle avait été
secrètement préparée par les machinations du cabinet de Paris ou tout
au moins par celles du roi Louis-Philippe[207].
[Note 207: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 50.--BULWER,
_Life of Palmerston_, t. III, p. 179.--_Mémoires de M. de Metternich_,
t. VI, p. 684.]
À Londres, le coup fut vivement ressenti. «J'ai dîné hier auprès de
lord Aberdeen, écrivait M. de Sainte-Aulaire, le 27 juillet 1843; il
est visiblement fort troublé des affaires d'Espagne. Je le conçois,
car c'est un rude échec pour la politique Whig, que le cabinet tory a
eu la faiblesse de faire sienne[208].» Le premier mouvement du
ministre anglais fut de s'en prendre à nous de son désappointement et
de récriminer sur le prétendu concours que nous aurions donné aux
révoltés. Mais, dans cet esprit sensé, la mauvaise humeur ne pouvait
être longtemps maîtresse, et il apparut bientôt que cette nouvelle
preuve de l'instabilité des choses en Espagne lui faisait faire au
contraire de salutaires réflexions sur les périls de la lutte
d'influence où s'était obstinée la politique anglaise et sur les
avantages de l'accord que M. Guizot lui avait proposé jusqu'alors avec
si peu de succès. Sa conversion fut prompte et complète[209]. Dès le
24 juillet 1843, quand Espartero n'avait pas encore quitté le sol
espagnol, mais que l'on ne pouvait plus se faire illusion sur sa
défaite, lord Cowley vint communiquer à M. Guizot une longue dépêche,
datée du 21, dans laquelle, après quelques observations sur l'appui
que les insurgés avaient, dit-on, trouvé en France, lord Aberdeen
ajoutait: «On ne peut espérer que les passions qui ont si longtemps
fait rage en Espagne se calment immédiatement; mais, si les
gouvernements liés à l'Espagne par leur position, par des intérêts
communs et d'anciennes alliances, spécialement les gouvernements de la
Grande-Bretagne et de la France, s'unissaient sérieusement et
consciencieusement pour aider l'Espagne à établir et à maintenir un
gouvernement stable, on ne peut guère douter qu'en peu de temps la
tranquillité ne fût rendue à ce malheureux pays. Le gouvernement de Sa
Majesté propose donc que les gouvernements anglais et français
unissent leurs efforts pour arrêter le torrent de discordes civiles
qui menace de bouleverser encore une fois l'Espagne, et qu'ils
prescrivent, l'un et l'autre, à leurs agents diplomatiques à Madrid,
d'agir dans un amical et permanent accord, pour faire prévaloir les
bienveillants desseins de leurs deux gouvernements à cet égard[210].»
Le secrétaire d'État restait dans ces généralités et n'abordait pas
la question du mariage, mais au même moment, ayant eu une explication
sur ce sujet avec le prince Albert, il lui fit comprendre «qu'avec la
chute du régent les prétentions du prince de Cobourg perdaient leur
meilleur appui», et que cette candidature devait par suite être
écartée[211]. M. Guizot retrouvait avec satisfaction, dans la dépêche
anglaise, les idées qu'il avait lui-même exprimées si souvent. Il
demeurait fidèle à ces idées, bien que le vent eût tourné en Espagne à
notre avantage; dans sa pensée, d'ailleurs, cet accord avec le cabinet
de Londres faisait partie d'un plan d'ensemble. Il se hâta donc de
répondre, le 10 août 1843, que «le gouvernement du Roi accueillait
avec grand plaisir la proposition de concert et d'action commune dans
les affaires d'Espagne, que lui adressait le gouvernement anglais». Il
ne se priva pas toutefois du plaisir de rappeler que «lui-même, à
diverses reprises et notamment avant les derniers événements, il avait
proposé au cabinet anglais cette action commune». Enfin, ne voulant
laisser place à aucune équivoque, il traita aussitôt le sujet du
mariage. «Pour que le concert soit efficace, dit-il, il importe de se
rendre bien compte des questions auxquelles il doit s'appliquer: la
plus grave est, sans contredit, celle du mariage futur de la reine
Isabelle.» Tout en protestant de son respect pour l'indépendance de la
Reine, il exposa que «les puissances voisines, la France surtout,
étaient grandement intéressées en cette affaire», et que «c'était un
acte de loyauté de s'expliquer franchement et de bonne heure sur cet
intérêt évident et sur la conduite qu'on se propose de tenir en
conséquence». Puis il continua en ces termes: «C'est ce que nous avons
fait lorsque, soit publiquement, soit dans les communications
officieuses que nous avons eues à ce sujet avec le cabinet britannique
et avec les principaux cabinets européens, nous avons déclaré que
l'intérêt français commandait au gouvernement du Roi de faire tous ses
efforts pour que la couronne d'Espagne demeurât dans la maison royale
qui la porte. En exprimant ainsi la pensée que les descendants de
Philippe V doivent continuer à occuper le trône d'Espagne, le
gouvernement du Roi n'a témoigné, à coup sûr, aucune vue ambitieuse ou
personnelle, car il a simplement demandé le maintien du _statu quo_ et
des maximes qui président, depuis l'ouverture du dernier siècle, à
l'équilibre européen. Le gouvernement du Roi sera empressé de se
concerter avec le gouvernement anglais pour assurer, par les voies
d'une influence légitime et en gardant à l'indépendance de l'Espagne
et de sa reine le plus scrupuleux respect, un résultat si juste en
lui-même et si important au repos de l'Europe[212].» M. Guizot
acceptait donc l'accord proposé, mais il en précisait les conditions,
en ce qui concernait le mariage. Lord Aberdeen ne marqua en aucune
façon que ces conditions ne lui convinssent pas. Bien au contraire,
quelques jours plus tard, une démarche spontanée et imprévue de la
reine d'Angleterre vint confirmer, avec éclat, le rapprochement des
deux cours occidentales, et même lui donner un caractère plus solennel
et plus général.
[Note 208: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 141.]
[Note 209: Cette idée d'un accord avec la France sur les affaires
espagnoles s'était, du reste, déjà manifestée dans l'entourage de lord
Aberdeen. En mars 1842, lord Wellington avait dit à un envoyé de M.
Guizot: «Ils ont détruit, dans ce pays-là, tous les vieux moyens de
gouvernement, et ils ne les ont remplacés par aucun autre; il faudrait
que les deux grandes puissances, l'Angleterre et la France, se
concertassent pour la pacification de l'Espagne.» (_Mémoires de M.
Guizot_, t. VIII, p. 117.)]
[Note 210: _Ibid._, p. 143.]
[Note 211: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 144.]
[Note 212: Dépêche à M. de Jarnac, chargé d'affaires à Londres, citée
par M. Guizot, à la tribune de la Chambre des pairs, dans son discours
du 20 janvier 1847.]