Vers la fin d'août, en pleines vacances parlementaires, alors que
Louis-Philippe avait pris, à Eu, ses quartiers d'été, que les princes
ses fils étaient dispersés, que M. Guizot se reposait au Val-Richer,
la nouvelle se répandit tout à coup, sans que rien y eût préparé les
esprits, que la reine d'Angleterre se disposait à faire visite au roi
des Français. La première impression fut une surprise mêlée
d'incrédulité. Les adversaires du gouvernement voulaient se persuader
que c'était un faux bruit; ses amis se taisaient, par crainte d'une
déception. Pas un souverain n'avait jusqu'ici consenti à être l'hôte
du «roi des barricades»: les journaux en avaient plus d'une fois fait
la remarque. Personne n'avait rendu les visites faites à Berlin et à
Vienne par le duc d'Orléans et le duc de Nemours. Quand le roi de
Prusse était allé à Londres en 1842, il avait refusé, malgré les
ouvertures de notre ministre à Berlin, de traverser le sol français.
Or voici que cette sorte d'interdit allait être levé. Et par qui? Par
la souveraine de cette Angleterre si longtemps notre ennemie, dont
aucun roi n'avait mis le pied sur notre sol depuis l'entrevue de Henri
VIII et de François Ier, et qui, naguère, semblait conduire contre la
France la coalition de l'Europe. Pour mieux marquer qu'il s'agissait
surtout d'une politesse faite au Roi, n'ajoutait-on pas que la visite
se ferait à Eu, et que la Reine n'irait pas à Paris[213]? Si
invraisemblable que parût tout d'abord la nouvelle, on n'en put
longtemps douter. Car on apprit presque aussitôt que la Reine s'était
embarquée, le 28 août, à Southampton, accompagnée du prince Albert et
de lord Aberdeen, et qu'après avoir visité quelques ports anglais de
la Manche, elle se dirigeait vers le Tréport.
[Note 213: À Eu, lord Aberdeen dit à M. Guizot: «La Reine n'ira point
à Paris; elle veut être venue pour voir le Roi et la famille royale,
non pour s'amuser.» (_Mémoires du M. Guizot_, t. VI, p. 193.)]
Ce voyage était le résultat de l'initiative propre,--les mécontents
disaient du caprice,--de la jeune souveraine, alors âgée de
vingt-quatre ans. Grâce aux mariages contractés entre les d'Orléans et
les Cobourg qui lui tenaient à elle-même de si près[214], la reine
Victoria était devenue l'alliée et l'amie de plusieurs membres de la
famille royale de France. Professant depuis longtemps grande tendresse
et estime pour la sainte reine des Belges, fille aînée de
Louis-Philippe, elle s'était prise récemment d'un goût très vif pour
sa soeur plus jeune, la brillante princesse Clémentine, qui venait
d'épouser, le 21 avril 1843, le prince Auguste de Cobourg. Elle
connaissait aussi et avait fort apprécié les fils du Roi, qui tous,
sauf le plus jeune, étaient venus à des époques diverses en
Angleterre. De là, chez elle, une grande curiosité de visiter cette
famille à son foyer, d'approcher une reine qu'elle savait si
universellement vénérée, de causer avec un roi qu'on disait si habile,
si spirituel, si plein d'expérience, et qui avait été autrefois l'ami
de son propre père, le duc de Kent. «Je médite d'aller voir vos
parents à Eu, avait-elle dit un jour à la princesse Clémentine;
laissez-moi arranger cela et gardez-moi le secret.» Ce fut en juin
1843 qu'elle parla pour la première fois de son projet à sir Robert
Peel et à lord Aberdeen. Ceux-ci furent fort surpris; mais cette
fantaisie royale concordait précisément avec l'évolution que faisaient
faire à leur politique le déclin et la chute dès lors probable
d'Espartero. Aussi ne présentèrent-ils aucune objection. «Nous
laisserons Sa Majesté faire autant de pas qu'elle le voudra dans cette
voie-là», dit lord Aberdeen. Il fut seulement convenu, pour éviter les
questions et peut-être les critiques de l'opposition, que le plus
grand secret serait gardé. Le duc de Wellington lui-même ne fut
informé du projet que trois jours avant son exécution[215].
[Note 214: Rappelons que la duchesse de Kent, mère de la Reine, et le
prince Albert, son mari, étaient des Cobourg. D'autre part, trois
enfants de Louis-Philippe, les princesses Louise et Clémentine et le
duc de Nemours, avaient épousé des Cobourg.]
[Note 215: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 196, 197.]
À la cour de France, la satisfaction fut vive, quand on reçut avis de
la visite projetée. Il ne restait que quelques jours pour s'y
préparer. Le Roi veilla à tout avec entrain. «Je suis fort malheureux
avec quatre invalides pour servir six pièces, écrivait-il le 26 août à
M. Guizot; le maréchal en avait ordonné trente l'année dernière; j'ai
dit au général Teste de les faire venir en poste de Douai; tout cela
pour faciliter le secret. Puis, de l'argenterie, de la porcelaine. Il
n'y a rien ici, que des têtes qui partent. Les logements sont un autre
embarras; heureusement, il y a chez Peckam une douzaine de baraques en
bois, destinées à Alger, que je vais faire établir dans le jardin de
l'église et meubler comme nous pourrons. Je fais arriver soixante lits
de Neuilly et chercher à Dieppe de la toile à voiles qu'on va
goudronner pour les toits. Cela sera une espèce de _smala_ où le duc
d'Aumale donnera l'exemple de coucher, comme il a donné celui de
charger la _smala_ d'Abd el-Kader. Je fais commander un spectacle...
Je vous conseille de venir au plus tard jeudi, afin que nous
puissions bien nous entendre et bien causer avant la bordée; _but you
will have to excuse the accommodation which will be very indifferent.
Never mind_, tout ira très bien[216].»
[Note 216: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 188, 189.]
Le 2 septembre 1843, à cinq heures un quart du soir, le canon annonça
que le yacht de la Reine était en vue. Le Roi et sa suite
s'embarquèrent dans un canot pour aller au-devant d'elle. La mer était
belle, le ciel pur, la côte couverte de toute la population des
environs. Six bâtiments français, gaiement pavoisés aux couleurs des
deux nations, saluaient avec toutes leurs pièces d'artillerie. Les
matelots sur les vergues poussaient des hourras. De son bord, la jeune
reine regardait venir le canot du Roi. «À mesure qu'il approchait,
dit-elle dans son journal[217], je me sentais de plus en plus agitée.
Enfin il accosta. Le bon roi était debout et tellement impatient
d'aborder, qu'on eut de la peine à l'en empêcher et à le faire
attendre jusqu'à ce qu'il fût assez près. Il monta aussi vite que
possible et m'embrassa tendrement. C'était un spectacle vraiment
attendrissant, et je n'oublierai jamais l'émotion que cela m'a causée.
Le Roi exprima, à plusieurs reprises, la joie qu'il éprouvait de me
voir. On ne perdit pas de temps pour quitter le yacht, et bientôt on
vit le spectacle nouveau des étendards de France et d'Angleterre
flottant côte à côte, au-dessus des souverains des deux pays, tandis
qu'on les conduisait à terre sur le canot royal français. Le
débarquement était magnifique à voir, embelli par une soirée
délicieuse et éclairé du soleil couchant. Une foule de gens, tous si
différents des nôtres, des troupes, différentes aussi de nos troupes,
toute la cour et toutes les autorités étaient rassemblés sur le
rivage. Le Roi me conduisit par un escalier assez raide, où la Reine,
accompagnée de ma chère Louise (la reine des Belges), me fit le plus
tendre accueil; Hélène (la duchesse d'Orléans) en grand deuil,
Françoise (la princesse de Joinville) et Madame Adélaïde étaient aussi
là. Tout cela, les acclamations du peuple et de la troupe, criant:
_Vive la Reine! Vive le Roi!_ me fit presque défaillir. Le Roi répéta
de nouveau combien cette visite le rendait heureux et combien il était
attaché à mon père et à l'Angleterre[218].»
[Note 217: Les extraits de ce journal, auquel je ferai plusieurs
autres emprunts, ont été publiés par sir Théodore MARTIN, dans son
ouvrage _The Life of H. R. H. the Prince Consort_. M. Craven a donné
une traduction abrégée de cet ouvrage, sous ce titre: _Le Prince
Albert, extraits de l'ouvrage de sir Théodore Martin_.]
[Note 218: À propos des acclamations des populations, M. Guizot
faisait, dans une lettre écrite le lendemain, les réflexions
suivantes: «Ce pays-ci n'aime pas les Anglais. Il est normand et
maritime. Dans nos guerres avec l'Angleterre, le Tréport a été brûlé
deux ou trois fois et pillé je ne sais combien de fois. Mais on a dit,
on a répété: La reine d'Angleterre fait une politesse à notre roi; il
faut être bien poli avec elle. Cette idée s'est emparée du peuple et a
surmonté souvenirs, passions, tentations, partis. Ils ont crié et ils
crieront: _Vive la Reine!_ et ils applaudissent le _God save the
Queen_ de tout leur coeur. Il ne faudrait seulement pas le leur
demander trop longtemps.» (_Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 191.)]
Débarquée un samedi, la Reine resta à Eu jusqu'au jeudi suivant, ravie
de l'hospitalité qu'elle y recevait, s'amusant de tant de choses
nouvelles pour sa jeune curiosité[219], jouissant de tous les
divertissements si agréablement ordonnés qui remplissaient les
journées ou les soirées. Son journal est plein des témoignages presque
naïfs de sa joie. Dès le lendemain de son arrivée, elle écrit: «Il me
semblait que c'était un rêve que je fusse à Eu et que mon château en
Espagne favori fut réalisé; mais ce n'est pas un rêve; c'est une
charmante réalité.» Le lundi, après une promenade et un divertissement
champêtre: «C'était une délicieuse fête; je m'amuse beaucoup.» Le
mercredi, à l'occasion d'un déjeuner improvisé en forêt: «C'était si
joli, si gai, si champêtre, et la rapidité avec laquelle tout avait
été arrangé était merveilleuse.» Dans les concerts qu'on lui donne,
elle trouve que les artistes jouent «à merveille»; les comédies la
font «mourir de rire». Ce qui lui plaît plus encore, c'est l'intimité
où elle vit avec la famille royale. «Le Roi est gai, écrit-elle, sa
conversation riche d'anecdotes»: et elle ajoute, le lendemain: «La
gaieté et la vivacité du Roi me charment et m'amusent.» Elle ne tarit
pas sur la «chère et excellente reine qu'on ne peut que vénérer et
aimer»; elle se sent pour elle «une tendresse filiale». Ce n'est pas
sans une respectueuse émotion qu'elle est admise à entrevoir les fonds
douloureux de cette âme royale qui ne se console pas de la mort
soudaine de son premier-né. «J'ai montré à la Reine, écrit-elle, les
miniatures de Puss et de son frère (ses enfants) qu'elle a beaucoup
admirés, et elle nous a dit si tendrement: _Que Dieu les bénisse et
qu'ils puissent ne vous donner jamais de chagrin!_ Alors j'ai dit que
je voudrais qu'ils devinssent comme ses enfants à elle. À quoi elle a
répondu: _Oui, en une chose, dans leur attachement pour leurs parents:
mais souvent aussi ils donnent du chagrin._ En disant cela, elle
baissa les yeux qui se remplirent de larmes, et elle ajouta: _Enfin ce
que Dieu veut..._» Le lendemain, la reine Victoria notait encore ce
trait qui l'avait frappée: «La chère reine m'a dit en me faisant sa
visite hier et en me parlant de ses enfants: _Je vous les recommande,
Madame, ainsi qu'au prince Albert, quand nous ne serons plus.
Protégez-les, ce sont des amis de coeur._» Le «profond deuil» de la
duchesse d'Orléans touche aussi beaucoup la noble visiteuse: «La chère
Hélène, dit-elle, a beaucoup d'esprit et de sens; elle montre beaucoup
de courage et de force de caractère. Elle m'a parlé, les larmes aux
yeux, de ma sympathie pour elle dans son bonheur et dans son malheur.
Pauvre excellente Hélène!» Puis, c'est la reine des Belges: «Chère
angélique Louise! elle est si bonne pour nous, sans cesse nous
demandant ce que nous désirons, ce que nous aimons.» Les princes ne
lui plaisent pas moins: «Ces jeunes gens sont si gais», dit-elle,
particulièrement «Joinville, si aimable et notre grand favori». «Ils
sont tous si empressés et si agréables, écrit-elle encore; cela
réjouit le coeur: je suis à l'aise avec eux comme si j'étais de la
famille.» Et elle répète, le lendemain: «Je me sens si gaie et si
heureuse avec ces chères gens!»
[Note 219: À propos de la visite faite à la chapelle du château, la
Reine écrit sur son journal: «C'est la première chapelle catholique
que j'aie vue.»]
Au milieu de ces fêtes et de ces épanchements de royale amitié, la
politique se faisait sa part[220]. Il fut tout de suite visible que
les ministres britanniques, loin de vouloir diminuer la portée de la
démarche faite par leur souveraine, entendaient s'y associer et en
faire sortir le rapprochement des deux gouvernements. À peine
débarqué, lord Aberdeen dit à M. Guizot ces paroles très
significatives: «Prenez ceci, je vous prie, comme un indice assuré de
notre politique et sur la question d'Espagne et sur toutes les
questions; nous causerons à fond de toutes.» Dès le lendemain, il
avait avec le roi Louis-Philippe un long tête-à-tête. S'en expliquant
aussitôt après avec M. Guizot, il se déclara «content des vues et des
intentions politiques que le Roi lui avait développées, spécialement
sur la question d'Espagne, frappé de l'abondance de ses idées et de
ses souvenirs, de la rectitude et de la liberté de son jugement, de la
vivacité naturelle et gaie de son langage». Mais c'était surtout entre
les ministres que les questions devaient être serrées de près. Ils ne
se contentèrent pas des entretiens un peu à bâtons rompus qu'ils
pouvaient placer au milieu des excursions ou des réunions générales.
Un jour, ils demandèrent la permission de ne pas prendre part à la
promenade royale et passèrent deux heures à arpenter seuls le parc,
s'entretenant de toutes choses. «Entretien singulièrement libre et
franc des deux parts, a rapporté M. Guizot, et auquel nous prenions
visiblement, l'un et l'autre, ce plaisir qui porte à la confiance et à
l'amitié.» Pas un sujet qui ne fût abordé. On parla du traité de
commerce, de la Russie, de l'Orient, de la Grèce, surtout du droit de
visite et du mariage de la reine d'Espagne, qui, aux yeux de lord
Aberdeen, étaient l'un «le plus gros embarras», l'autre «la plus
grande affaire» du moment.
[Note 220: Pour l'exposé des conversations politiques qui ont eu lieu
à Eu, pendant la visite de la reine d'Angleterre, je me suis
principalement attaché au témoignage de l'un des interlocuteurs, aux
_Mémoires de M. Guizot_ (t. VI, p. 191 et suiv., et t. VIII, p. 144).
Les citations qui seront faites sans indication de source spéciale
sont empruntées à ces Mémoires.]
En ce qui touchait le droit de visite, M. Guizot ne jugeait pas encore
le moment venu de faire aucune proposition, mais il s'attacha à faire
comprendre comment les votes de la Chambre l'obligeaient à ouvrir
prochainement une négociation pour la revision des conventions de
1831. De son côté, lord Aberdeen ne laissa pas ignorer au ministre
français à quel point les préventions étaient excitées en Angleterre.
«Il y a deux choses, lui dit-il, sur lesquelles mon pays n'est pas
traitable et moi pas aussi libre que je le souhaiterais, l'abolition
de la traite et la propagande protestante. Sur tout le reste, ne nous
inquiétons, vous et moi, que de faire ce qui sera bon; je me charge de
le faire approuver. Sur ces deux choses-là, il y a de l'impossible en
Angleterre et beaucoup de ménagements à garder. «Et comme M. Guizot
lui demandait quelle était, dans la Chambre des communes, la force du
parti des _saints_: «Ils sont tous _saints_ sur ces questions-là»,
répondit-il. Toutefois il n'opposa pas de fin de non-recevoir absolue
à la négociation qu'on lui annonçait. C'était précisément la qualité
propre de cet esprit équitable, qualité plus rare qu'on ne le croit,
de tenir compte des difficultés sous l'empire desquelles se trouvaient
ceux avec qui il traitait. Il sortit de cet entretien, ayant compris
que les Chambres françaises ne désarmeraient pas avant d'avoir obtenu
l'abolition du droit de visite, et «qu'il y avait là, entre les deux
pays, une question à laquelle il fallait trouver une solution, un
péril qu'il fallait faire cesser».
Sur le mariage espagnol, lord Aberdeen, demeuré jusque-là soupçonneux
en dépit de nos déclarations antérieures, fut tout d'abord frappé et
charmé de l'insistance et de la netteté avec lesquelles, dans
l'intimité du tête-à-tête, le Roi et son ministre affirmèrent leur
résolution de ne pas aspirer et même de se refuser à l'union d'un
prince français avec Isabelle. Mais, on le sait, dans la pensée de
notre gouvernement, cette renonciation devait avoir une contre-partie
qui était l'exclusion de tout candidat étranger à la famille de
Bourbon. Obtint-on, à Eu, que le cabinet britannique adhérât enfin à
cette exclusion? La question est délicate et importante: elle est un
des éléments du grave procès qui se plaidera, quelques années plus
tard, entre les deux gouvernements, chacun reprochant à l'autre
d'avoir manqué à sa parole[221]. La vérité est que, non par
arrière-pensée de se duper mutuellement, mais par crainte de rendre
plus difficile un accord très désiré des deux parts, les
interlocuteurs évitèrent de pousser les choses trop à fond, et qu'à
bonne intention, on laissa, dès l'origine de cette affaire, régner un
certain vague qui n'était pas sans danger pour l'avenir. Du côté de la
France, on n'osa pas mettre l'Angleterre en demeure de reconnaître le
droit d'exclusion qu'elle nous avait jusqu'ici dénié, et de répudier
nommément la candidature du prince de Cobourg. Du côté de
l'Angleterre, la réserve une fois faite du principe et le ménagement
gardé sur la personne, on ne refusa pas de s'engager, ou l'on nous
laissa croire qu'on s'engageait à seconder en fait nos efforts en
faveur des prétendants de la maison de Bourbon et à décourager tous
autres candidats. Ce fut ainsi que M. Guizot comprit les conditions de
l'accord conclu[222], et la conduite ultérieure de lord Aberdeen
indique qu'il se regardait en effet comme ayant pris ces
engagements[223]. Seulement, tout en étant personnellement résolu à
les tenir avec sa loyauté ordinaire, le secrétaire d'État, par souci
des préventions du public anglais et par égard pour les préférences de
sa cour, paraît avoir hésité à les faire connaître clairement et
complètement autour de lui, mettant volontiers en lumière la réserve
qu'il avait faite, en principe, du libre choix de la reine d'Espagne,
et laissant un peu plus dans l'ombre le concours pratique qu'il avait
promis aux candidats désirés par la France[224]. Du reste, fallût-il
admettre un doute sur la mesure de l'engagement pris par le
gouvernement anglais, un fait du moins n'est pas contestable,--et ce
fait paraît décisif,--c'est que la renonciation du gouvernement du roi
Louis-Philippe au mariage français était conditionnelle; elle
supposait que les Bourbons seraient les seuls candidats admis à la
main de la Reine. Lord Aberdeen en était formellement averti.
«L'apparition du prince de Cobourg, lui avait dit M. Guizot, serait la
résurrection du duc d'Aumale[225].»
[Note 221: Les historiens anglais ont naturellement cherché à établir
que leur gouvernement ne s'était nullement engagé à repousser la
candidature du prince de Cobourg. Telle est notamment la thèse de M.
BULWER (_Life of Palmerston_) et de sir Théodore MARTIN (_Life of H.
R. H. the Prince Consort_). Le baron de Stockmar présente les faits de
même dans ses _Mémoires_.]
[Note 222: M. Guizot, revenant sur ces événements, le 20 janvier 1847,
à la tribune de la Chambre des pairs, a raconté ainsi, sans être
contredit par lord Aberdeen, ce qui s'était passé à Eu, en 1843, au
sujet du mariage espagnol: «Cette question devint, entre lord Aberdeen
et moi, l'objet de plusieurs conversations: il fut convenu, non pas
que lord Aberdeen accepterait et proclamerait notre principe sur les
descendants de Philippe V qui seuls nous convenaient pour le trône
d'Espagne, mais qu'en fait, en pratique, les conseils de l'Angleterre
seraient donnés dans ce sens, que tout autre candidat serait
découragé, par voie d'influence seulement, mais qu'il le serait.» Et
l'orateur citait, à l'appui de son récit, la dépêche par laquelle, le
21 septembre 1843, il mandait à M. de Flahault, son ambassadeur à
Vienne, le résultat des conversations qui venaient d'avoir lieu,
quelques semaines auparavant: «...Lord Aberdeen accepte les
descendants de Philippe V comme les seuls candidats convenables au
trône de la reine Isabelle. Il ne proclamera pas le principe hautement
et absolument comme nous. Il l'adopte en fait, et se conduira en
conséquence. Aucune exclusion n'est formellement prononcée. Nous
n'excluons pas formellement les Cobourg. L'Angleterre n'exclut pas
formellement les fils du Roi. Mais il est entendu que nous ne voulons
ni l'une ni l'autre de ces combinaisons, que nous ne poursuivions ni
l'une ni l'autre, que nous travaillerons, au contraire, à empêcher que
l'une ou l'autre soit proposée par l'Espagne, et que si l'une des deux
propositions était faite, l'autre reprendrait à l'instant sa
liberté... Cela convenu, lord Aberdeen s'engage à appuyer, de concert
avec nous, celui des descendants de Philippe V qui aura en Espagne le
plus de chance de succès, sous ces deux réserves, qui sont
parfaitement notre avis aussi à nous: 1º que l'indépendance de
l'Espagne et de la Reine sera respectée; 2º que l'Angleterre ne
prendra aucune initiative et se bornera à marcher avec nous, en
appuyant de son influence notre résolution commune.»]
[Note 223: Notre assertion n'est nullement contredite par ce fait que
lord Aberdeen a affirmé plus tard avoir «toujours protesté contre la
prétention d'imposer comme mari à la Reine et à son peuple un prince
pris expressément dans telle ou telle famille». (Lettre à M. Guizot,
du 14 septembre 1846, publiée dans la _Revue rétrospective_.) C'était
là la réserve de principe. Mais dans cette même lettre, lord Aberdeen
se faisait honneur de n'avoir jamais rien fait pour la candidature
Cobourg, d'en avoir, au contraire, détourné la Reine et le prince
Albert, d'avoir désavoué ceux de ses agents qui s'étaient laissé
compromettre dans ce sens, et d'avoir exprimé l'avis que le mariage
avec un Bourbon était le plus convenable. Voilà l'exécution de
l'engagement de fait.]
[Note 224: C'est ainsi seulement qu'on peut expliquer comment le
prince Albert écrivait, le 10 septembre 1843, en revenant d'Eu, à son
confident, le baron de Stockmar: «Il ne s'est rien passé de politique,
excepté la déclaration de Louis-Philippe à Aberdeen qu'il ne donnerait
pas son fils à l'Espagne, même si on le lui demandait, et la réponse
d'Aberdeen qu'excepté un de ses fils, tout aspirant que l'Espagne
choisirait serait accepté par l'Angleterre.» (_Le Prince Albert_, t.
I, p. 98.)--Évidemment, si le mari de la reine Victoria avait été tenu
au courant des longues conversations échangées entre les deux
ministres anglais et français, il n'eût pu écrire qu'il «ne s'était
rien passé de politique», et il n'eût pas tout réduit à un abandon de
la candidature française sans aucune contre-partie. Il est donc
probable que lord Aberdeen, qui n'aimait pas à contredire et à
contrister les gens, n'avait pas été empressé de faire savoir au
prince consort à quel point il avait sacrifié, en fait, les chances
matrimoniales de son cousin.]
[Note 225: Ce propos si significatif était rapporté, quelques jours
après avoir été tenu, dans la dépêche adressée par M. Guizot à M. de
Flahault. (Discours précité du 20 janvier 1847.)]
Tel fut, autant qu'on peut aujourd'hui le préciser, le résultat de ces
longs entretiens sur les principales questions pendantes. M. Guizot
s'en félicitait, et c'est ce qui lui faisait écrire un peu plus tard à
M. de Barante: «La surface du voyage d'Eu a été très bonne. Le fond
est encore meilleur[226].» Du reste, ce qui valait peut-être mieux que
l'accord conclu sur tel ou tel point particulier, c'était le caractère
tout nouveau que prenaient les rapports des deux hommes appelés à
diriger la politique étrangère de la France et de l'Angleterre. Tandis
que l'intimité s'établissait entre leurs cours, ils devenaient
personnellement amis. Ce que toutes les assurances et les
protestations de leurs dépêches n'eussent jamais parvenu à faire, la
liberté et la cordialité de leur tête-à-tête sous les ombrages du parc
d'Eu l'ont accompli en quelques heures. Ainsi ont été, sinon
entièrement dissipés, du moins fort atténués, les méfiances et les
ombrages dont une rivalité séculaire avait fait en quelque sorte la
tradition politique de leurs deux gouvernements. Chacun des
interlocuteurs a été à la fois surpris et touché de rencontrer chez
l'autre tant de sincère bon vouloir, de modération impartiale et
conciliante, de largeur et d'équité d'esprit. Cette amitié n'était pas
un caprice superficiel et passager. Elle devait subsister jusqu'à la
fin, résistant aux plus délicates complications, permettant de les
résoudre et, par là même, aidant singulièrement à la paix du monde. Il
faudra la chute de lord Aberdeen et le retour de lord Palmerston, pour
perdre le fruit du rapprochement inauguré ainsi en 1843, et pour voir
renaître, entre les deux puissances occidentales, les vieilles
suspicions et les vieilles animosités.
[Note 226: Lettre du 2 novembre 1843. (_Documents inédits._)]
Après cinq jours de réunion, il fallut bien se séparer. «À six heures
moins un quart,--écrit la reine Victoria sur son journal, à la date du
jeudi 7 septembre,--nous nous sommes levés, le coeur gros, en pensant
que nous devions quitter cette chère et aimable famille... J'étais si
triste de m'en aller!» Puis, après avoir raconté son embarquement:
«Enfin le mauvais moment est arrivé, et nous avons été obligés de
prendre congé les uns des autres avec le plus grand regret... Nous
nous sommes placés de manière à les voir passer sur un petit bateau à
vapeur à bord duquel ils sont tous montés. Le Roi a agité sa main et
nous a crié encore: Adieu! Adieu[227]!» Le prince Albert, d'un
tempérament plus froid, moins disposé à s'attendrir, surtout quand il
s'agissait de la France, n'en rapportait pas moins une impression
favorable de sa visite à Eu, et, à peine de retour en Angleterre, le
10 septembre, il écrivait à son confident Stockmar: «Notre expédition
s'est passée à merveille. Le ciel nous a favorisés d'un temps
magnifique, et rien n'est arrivé qui pût nous causer le moindre
désagrément... Le vieux roi était dans l'enchantement, et toute la
famille nous a reçus avec une cordialité, je puis même dire avec une
affection vraiment touchante. Victoria a été frappée de la nouveauté
de la scène, et elle est tout à fait triste que ce soit fini.
Joinville nous a accompagnés à notre retour et est resté ici deux
nuits. J'ai rarement vu un jeune homme qui m'ait plu autant. Ses vues
sont particulièrement saines. Il est droit, honorable, bien doué et
aimable, mais très sourd. Tous les Français se sont montrés satisfaits
et infatigables dans leur courtoisie avec nous. L'effet produit par
l'excursion est excellent. Ici le public en est aussi parfaitement
satisfait... Lord Brougham m'a écrit hier pour féliciter Victoria et
moi sur les bons effets produits en France par notre voyage et sur ce
qu'il peut y avoir, dans cette sage démarche, de propre à faire naître
de bons sentiments entre les deux nations. Je crois même qu'il en sera
ainsi. Aberdeen a été parfaitement satisfait de tous et s'est fait
aimer... La famille de Louis-Philippe n'oublie pas que, depuis treize
ans, elle a été mise au ban de l'Europe; aussi apprécie-t-elle
vivement cette royale visite. Le Roi m'a répété cela à plusieurs
reprises...[228].»
[Note 227: _Le Prince Albert_, t. I, p. 96 et 97.]
[Note 228: _Ibid._, t. I, p. 97 et 98.]
Louis-Philippe, en effet, était pleinement heureux. Il n'avait pas eu
d'aussi bons jours depuis les fêtes du mariage du duc d'Orléans. «Tout
ce que je vous dirai, écrivait-il au maréchal Soult après le départ de
la reine Victoria, ne pourra pas vous donner une idée exacte de sa
grâce, de son aménité et de l'affection qu'elle nous a témoignée, à la
Reine, à ma soeur, à moi et à tous les miens[229].» Les intérêts de
son pays et ceux de sa dynastie lui paraissaient avoir été également
bien servis. Cet éclatant témoignage des dispositions du gouvernement
anglais facilitait et affermissait la politique de paix, en même temps
qu'elle donnait à cette politique meilleure figure, lui ôtait ce je ne
sais quoi d'un peu modeste et humilié que prétendait lui reprocher
l'opposition. La courtoisie déférente avec laquelle avait été traitée
la royauté de Juillet augmentait son prestige aussi bien aux yeux du
public français que des cours étrangères. Le Roi constatait ces
résultats, et il y voyait, non sans quelque orgueil, le fruit et la
récompense de son habile et patiente politique. M. Guizot partageait
la joie et le triomphe de son souverain. Avant même que les hôtes
royaux eussent quitté le château d'Eu, il écrivait à un de ses amis:
«Je pense beaucoup à ce qui se passe ici. Si je ne consultais que mon
intérêt, l'intérêt de mon nom et de mon avenir, je désirerais, je
saisirais un prétexte pour me retirer des affaires et me tenir à
l'écart. J'y suis entré, il y a trois ans, pour empêcher la guerre
entre les deux plus grands pays du monde. J'ai empêché la guerre. J'ai
fait plus: au bout de trois ans, à travers des incidents et des
obstacles de tout genre, j'ai rétabli, entre les deux pays, la bonne
intelligence et l'accord. La plus brillante démonstration de ce
résultat est donnée en ce moment à l'Europe. Je ne ressemble pas à
Jeanne d'Arc; elle a chassé les Anglais de France; j'ai assuré la paix
entre la France et les Anglais. Mais vraiment ce jour-ci est, pour
moi, ce que fut, pour Jeanne d'Arc, le sacre du roi à Reims. Je
devrais faire ce qu'elle avait envie de faire, me retirer. Je ne le
ferai pas, et on me brûlera quelque jour, comme elle[230].»
[Note 229: Lettre du 10 septembre 1843. (_Documents inédits._)]
[Note 230: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 195, 196.]
Le public en France n'était sans doute pas monté au même diapason que
M. Guizot, et l'entrevue de Victoria avec Louis-Philippe ne lui
faisait pas l'effet du sacre de Charles VII. Toutefois son impression
était vive; elle s'était traduite d'abord en surprise, ensuite en
curiosité très occupée de tous les détails de la réception. Vainement
les journaux de gauche tâchaient-ils de réveiller les ressentiments
contre l'Angleterre et de faire croire que le Roi payait en abandon
des droits de la France l'honneur qui lui était fait; le sentiment
dominant était la satisfaction. «L'effet sera immense, mandait de
Paris M. Duchâtel le 3 septembre, plus grand qu'on ne pouvait le
croire au premier abord.» On s'était demandé un moment si la Reine ne
viendrait pas à Paris. «La réception y aurait été très belle, écrivait
encore M. Duchâtel. J'étais d'abord un peu dans le doute. Mais toutes
mes informations sont très favorables. Le général Jacqueminot trouve
la garde nationale très animée dans le bon sens[231].» En somme, la
nation était flattée, dans son amour-propre, de la politesse qui
venait d'être faite à son souverain et dont elle prenait justement sa
part.
[Note 231: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 196.]
À l'étranger, au contraire, partout où l'on n'aimait pas la France de
Juillet, le dépit fut grand. Dès la première nouvelle des intentions
de la reine d'Angleterre, les ambassadeurs des puissances
continentales à Paris et à Londres avaient laissé voir leur mauvaise
humeur[232]. «Un roi n'eût pas fait cela, disait tel d'entre eux;
c'est une fantaisie de petite fille.» En même temps, le comte Bresson
écrivait de Berlin à M. Guizot: «Il y a longtemps que je n'ai reçu une
aussi agréable nouvelle... Que nous importe maintenant que tel ou tel
prince, de grande, moyenne ou petite cour, juge que ses principes ne
lui permettent pas de toucher la terre de France? La manifestation
essentielle est accomplie. Il faut avoir, comme moi, habité, respiré,
pendant longues années, au milieu de tant d'étroites préventions, de
passions mesquines et cependant ardentes, pour bien apprécier le
service que vous avez rendu et pour savoir combien vous déjouez de
calculs, combien de triomphes vous changez en mécomptes, et tout ce
que gagne le pays aux hommages qui sont rendus au Roi[233].» Quelques
jours plus tard, la visite faite, le même comte Bresson, qui avait pu
saisir sur le vif les impressions, non seulement de la cour de Prusse,
mais aussi de l'empereur de Russie, alors de passage à Berlin, mandait
encore à M. Guizot: «C'est un immense mécompte pour le Czar et pour
tous ceux qui partagent ses sentiments. Avec un ministère tory, cet
événement n'était pas même entré dans les prévisions: on se croyait
assuré du concert à quatre en toutes circonstances analogues à celles
du 15 juillet. On voit qu'à l'instar de l'Angleterre, il faudra
compter et l'on comptera beaucoup plus avec nous. Le roi de Prusse n'a
guère été plus charmé que son beau-frère... Indubitablement il est
froissé que la Reine l'ait relégué dans l'arrière-plan, lui, le
parrain du prince de Galles et qui avait droit à la première des
visites[234].» Ce dernier grief était un des plus vivement ressentis
en Allemagne; les journaux d'outre-Rhin rappelaient comment
Frédéric-Guillaume IV s'était rendu, l'année précédente, à Londres,
pour le baptême du prince de Galles, et ils se plaignaient de le voir
si mal récompensé de son empressement. À Vienne, la mortification
n'était pas aussi vive, mais M. de Metternich n'en considérait pas
moins avec déplaisir l'intimité des deux puissances occidentales[235].
L'événement lui paraissait surtout avantageux pour la France: «Ce qui
est évident, écrivait-il au comte Apponyi, c'est que, à Eu, lord
Aberdeen s'est laissé enjôler. Dans une rencontre avec Louis-Philippe
et M. Guizot, il tirera toujours la courte paille[236].»
[Note 232: «Les ambassadeurs du Nord ont montré de la mauvaise humeur,
écrivait le prince Albert à Stockmar, ce qui est peu judicieux...
L'empereur de Russie en sera impatienté, mais cela nous est égal.»
(_Le Prince Albert_, t. I, p. 98.)]
[Note 233: Lettre du 31 août 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p.
196, 197.)]
[Note 234: Lettre du 22 septembre 1843. (_Documents inédits._)--À la
même époque, la duchesse de Dino écrivait à M. de Barante: «On ne dit
pas Nicolas de trop belle humeur, et ce qui se passe à Eu lui déplaît
mortellement. Je pense que tous nos petits princes allemands, qui
craignent de se crotter en passant le Rhin, vont peu à peu le sauter à
pieds joints.» (_Documents inédits._)]
[Note 235: Dépêches de M. de Flahault du 11 et du 20 septembre 1843.
(_Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 197, 198.)]
[Note 236: Lettre du 12 octobre 1843. (_Mémoires de M. de
Metternich_, t. VI, p. 690.)]
Ainsi, qu'on regardât au delà ou en deçà des frontières, qu'on
s'attachât à l'apparence ou à la réalité, l'entrevue d'Eu était un
fait heureux pour la politique française. Ce succès diplomatique,
s'ajoutant au succès parlementaire qui avait marqué la fin de la
session de 1843, particulièrement au vote des fonds secrets, faisait
une bonne situation au ministère du 29 octobre. Il ne restait plus
rien de l'ébranlement produit par le résultat équivoque des élections
de juillet 1842. La partie qui, pendant quelque temps, avait paru
douteuse, était gagnée, et le cabinet terminait, dans une sécurité
qu'il n'avait pas encore connue, sa troisième année d'existence. Une
durée de trois ans! Cela seul n'était-il pas un progrès inespéré? Les
esprits réfléchis en étaient frappés. «Je vois avec plaisir, écrivait
alors la duchesse de Dino à un de ses amis, que votre opinion est très
favorable à la situation du ministère Guizot. Tout ce qui assure de la
durée à quelque chose ou à quelqu'un est inappréciable en France... Il
semble que la mauvaise veine soit épuisée et que la mort de ce pauvre
duc d'Orléans ait été la clôture des mauvais jours[237].» Cette
stabilité si nouvelle avait son heureux contre-coup sur le
développement des affaires; la prospérité était grande. Il ne faudrait
pas croire cependant qu'en devenant ainsi plus solide, le ministère
eût acquis une vraie popularité, et que l'opinion fût disposée à lui
témoigner beaucoup de gratitude pour les services qu'il rendait. Dans
une lettre qu'il adressait à M. Guizot, le 7 novembre 1843, M. de
Barante notait assez exactement l'état des esprits: «Vous devez être
content, disait-il au ministre, car il me paraît que le pays l'est
aussi. Sans doute son bien-être ne lui donne ni conviction, ni
affection, ni reconnaissance; il est même en garde contre de tels
sentiments; mais il est sciemment calme et s'applaudit de son
repos[238].»
[Note 237: Lettre à M. de Barante. (_Documents inédits._)]
[Note 238: _Documents inédits._]