Cette question du droit de visite n'était pas la seule qui soulevât
alors des difficultés entre la France et l'Angleterre. Ces deux
nations avaient de nombreux points de contact; et telle était
l'influence d'une tradition séculaire d'antagonisme, de la divergence
des intérêts et de l'antipathie des caractères, que ces contacts
risquaient toujours d'amener des chocs ou au moins des froissements.
Déjà nous avons eu sujet de faire cette observation à l'époque où les
deux puissances se proclamaient alliées. À plus forte raison devait-il
en être de même après le refroidissement qui s'était produit depuis
1836 et le conflit qui avait éclaté en 1840. Aussi, au commencement de
1843, malgré les intentions conciliantes des hommes qui dirigeaient
les affaires de chaque côté du détroit, les heurts étaient-ils, pour
ainsi dire, de tous les instants. Des deux parts, on croyait avoir
droit à se plaindre: tandis que sir Robert Peel exprimait rudement ses
défiances, et que lord Aberdeen lui-même reprochait au gouvernement
français de «témoigner, sous toutes les formes, son hostilité envers
l'Angleterre[183]», M. Guizot constatait ce qu'il appelait «le vice
anglais, l'orgueil ambitieux, la préoccupation constante et passionnée
de soi-même, le besoin ardent et exclusif de se faire partout sa part
et sa place la plus grande possible, n'importe aux dépens de quoi et
de qui»; et le roi Louis-Philippe, attristé et offensé des soupçons
dont il se voyait constamment l'objet, écrivait à son ministre: «La
difficulté de détruire chez les Anglais ces illusions, ces défiances,
ces _misconceptions_ de nos intérêts, après quarante ans de contact
avec eux, aussi bien, j'ose le dire, qu'après mes treize années de
règne, me cause un grand ébranlement dans la confiance que j'avais eue
de parvenir à établir, entre Paris et Londres, cet accord cordial et
sincère qui est, à la fois, selon moi, l'intérêt réel des deux pays et
le véritable _alcazar_ de la paix de l'Europe[184].»
[Note 183: Même notice.]
[Note 184: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 309, et t. VIII, p.
108.]
Cet antagonisme, visible alors sur tous les théâtres où les deux
politiques, française et anglaise, avaient accoutumé de rivaliser
d'influence,--en Syrie, en Grèce, dans les vastes régions ouvertes à
l'extension coloniale,--était particulièrement aigu et menaçant en
Espagne. Il y avait près de dix ans que le déplorable état de la
Péninsule était l'une des plus graves et des plus ennuyeuses
préoccupations de notre diplomatie[185]. Le danger avait d'abord
semblé venir des carlistes, danger tel qu'en 1835 et 1836, il avait
été question d'une intervention militaire française. Depuis lors, la
situation avait changé, sans devenir meilleure. L'insurrection
carliste avait subitement pris fin, dans les derniers mois de 1839,
par la trahison de Maroto; et don Carlos, réduit à se réfugier en
France, avait été interné à Bourges, par ordre du gouvernement du roi
Louis-Philippe. Mais à peine avait-on eu le temps de se féliciter, à
Paris, d'événements qui semblaient un grand succès pour notre
politique[186], qu'au mois de septembre 1840, une révolution chassait
en Espagne les modérés du pouvoir, obligeait la reine mère Christine à
fuir en France après avoir abdiqué la régence, et lui donnait pour
successeur le chef militaire de la faction progressiste, le général
Espartero. C'était la défaite du parti français et le triomphe du
parti anglais. Lord Palmerston, alors encore au _Foreign office_,
s'empressa de prendre sous sa protection le nouveau régent, tandis que
l'ambassadeur de France à Madrid quittait l'Espagne, ne laissant
derrière lui qu'un chargé d'affaires.
[Note 185: Voy. ce qui a été déjà dit des affaires d'Espagne, liv. II,
ch. XIV, § V; liv. III, ch. II, §§ IV et VI; ch. III, § III, et ch.
VI, § I.]
[Note 186: Le maréchal Soult écrivait au duc d'Orléans, le 15 octobre
1839: «En Espagne, tout marche à notre satisfaction, et le mérite des
événements qui s'y sont passés depuis deux mois appartient
incontestablement à la sagesse des conseils et des manifestations qui,
avec l'approbation de Sa Majesté, ont eu lieu de notre part pour
imprimer une impulsion nouvelle aux opérations.» (_Documents
inédits._)]
Telle était la situation assez fâcheuse dans laquelle M. Guizot
trouvait les affaires espagnoles, en prenant le pouvoir à la fin de
1840. Trop occupé de la question d'Orient pour songer à jouer un rôle
actif dans les dissensions de la Péninsule, il ne prit pas une
attitude offensive contre la nouvelle régence et se renferma dans une
réserve froide, mécontente plutôt que malveillante. S'il accordait à
la reine Christine une hospitalité ouvertement amicale, il évitait de
se compromettre officiellement dans les menées de ses partisans. Sans
se laisser troubler par ceux qui lui reprochaient de livrer l'Espagne
à l'Angleterre, il attendait du temps, des fautes des progressistes,
des intérêts en souffrance, de la mobilité de l'opinion, que l'Espagne
sentît elle-même le besoin de se rapprocher de la France. Il estimait
d'ailleurs que la lutte d'influence des deux puissances occidentales,
au delà des Pyrénées, était «une lutte de routine, d'habitude, de
tradition, plutôt que d'intérêts actuels et puissants». Aussi, à peine
le cabinet tory eut-il pris le pouvoir, que le ministre français lui
proposa une sorte de désarmement réciproque dans les affaires
espagnoles. «Des trois partis qui s'agitent là, écrivait-il le 11
octobre 1841[187], les absolutistes et don Carlos, les modérés et la
reine Christine, les exaltés et le régent Espartero, aucun n'est assez
fort ni assez sage pour vaincre ses adversaires, les contenir et
rétablir dans le pays l'ordre et le gouvernement régulier. L'Espagne
n'arrivera à ce résultat que par une transaction entre ces partis. À
son tour, cette transaction n'arrivera pas tant que la France et
l'Angleterre n'y travailleront pas de concert... La bonne intelligence
et l'action commune de la France et de l'Angleterre sont
indispensables à la pacification de l'Espagne... Sur toutes les
questions, on nous trouvera modérés, conciliants, sans arrière-pensée
et sans prétention exclusive. Nous ne pouvons souffrir qu'une
influence hostile s'établisse là aux dépens de la nôtre; mais
j'affirme que, sur le théâtre de l'Espagne pacifiée et régulièrement
gouvernée, dès que nous n'aurons rien à craindre pour nos justes
intérêts et nos justes droits, nous saurons vivre en harmonie avec
tout le monde et ne rien vouloir, ne rien faire qui puisse inspirer à
personne, pour l'équilibre des forces et des influences en Europe,
aucune juste inquiétude.»
[Note 187: Lettre adressée à M. de Sainte-Aulaire, mais destinée en
réalité à lord Aberdeen. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 305 et
suiv.)]
Cette ouverture n'eut pas tout d'abord grand succès auprès des membres
du nouveau cabinet anglais. Il y avait longtemps que M. de Metternich
disait et répétait à nos ambassadeurs: «Vous ne vous mettrez jamais
d'accord avec l'Angleterre sur l'Espagne[188].» Tous les souvenirs
lointains ou proches,--guerre de la Succession et traité d'Utrecht
sous Louis XIV, pacte de famille sous Louis XV, part prise par le
cabinet de Madrid de concert avec celui de Louis XVI à l'émancipation
des colonies américaines, guerre d'Espagne sous Napoléon, intervention
armée du gouvernement de Louis XVIII en faveur de Ferdinand
VII,--avaient fait de la crainte de la prépondérance française au delà
des Pyrénées et de la nécessité de lutter contre cette prépondérance,
une des traditions indiscutées de la diplomatie anglaise. Celle-ci s'y
obstinait, sans tenir compte des changements accomplis en Espagne, en
France, en Europe. Aussi, au premier moment, le chef du cabinet tory,
sir Robert Peel, ne parut-il pas avoir sur cette question une autre
politique que lord Palmerston. «Résister à l'établissement de
l'influence française en Espagne, disait-il, tel doit être notre
principal et constant effort.» Pour atteindre ce but, il n'hésitait
pas à rechercher contre nous l'appui des puissances continentales, qui
n'avaient cependant pas reconnu la reine Isabelle. Lord Aberdeen, avec
plus de douceur dans les formes, n'avait pas à l'origine un autre
sentiment, et il maintenait, comme représentant de l'Angleterre à
Madrid, M. Aston, qui y avait été l'agent passionné de la politique de
lord Palmerston[189].
[Note 188: _Documents inédits._]
[Note 189: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 298, 299. _Mémoires de
M. de Metternich_, t. VI, p. 590, 591.]
Le gouvernement français n'en persista pas moins dans sa modération
conciliante, et, pour en donner une nouvelle preuve, il se décida,
vers la fin de 1841, à renvoyer un ambassadeur à Madrid. Son choix se
porta sur un membre de la Chambre, naguère collègue de M. Molé dans le
ministère du 15 avril, M. de Salvandy. Mais à peine celui-ci fut-il
arrivé à Madrid, le 22 décembre 1841, qu'une contestation éclata entre
lui et Espartero, au sujet des lettres de créance. Le régent
prétendait qu'elles devaient lui être remises, comme au dépositaire de
l'autorité royale. L'ambassadeur voulait les remettre à la jeune reine
personnellement, sauf à traiter ensuite de toutes les affaires avec le
régent. La malveillante obstination du premier, la solennité un peu
importante du second donnèrent tout de suite beaucoup d'éclat au
conflit. Le gouvernement français soutint son représentant et, pour
témoigner de son mécontentement, le rappela immédiatement en France.
M. de Salvandy eût voulu que son rappel fût suivi de l'envoi d'une
armée française en Espagne, ou tout au moins de l'interruption absolue
des relations diplomatiques; le gouvernement, n'estimant pas que
l'incident autorisât des mesures aussi extrêmes, se borna à faire
signifier à Madrid que le roi des Français ne recevrait aucun agent
espagnol, accrédité à Paris, avec un titre supérieur à celui de chargé
d'affaires[190].
[Note 190: Dépêche du 5 janvier 1842.]
Dans cette querelle d'étiquette, Espartero avait été soutenu, et même,
s'il fallait en croire M. de Salvandy, poussé par le ministre
d'Angleterre, M. Aston. On s'aperçut que lord Palmerston n'était plus
au _Foreign office_. En dépit des objurgations de la presse whig, lord
Aberdeen n'approuva pas la conduite de son agent. «Personne,
écrivit-il à M. Aston le 7 janvier 1842, ne peut être plus disposé que
moi à soutenir le gouvernement espagnol quand il a raison,
spécialement contre la France. Mais, dans cette circonstance, je crois
qu'il a décidément tort, et je regrette beaucoup que votre jugement,
ordinairement si sain, soit arrivé à une autre conclusion.» Il
terminait en prescrivant au ministre d'Angleterre de travailler, s'il
en était temps encore, à «quelque accommodement». Lord Aberdeen
s'était décidé par cette considération que la prétention du régent
portait atteinte à l'intégrité du pouvoir monarchique. Mais il n'était
pas pour cela converti à la politique d'entente que proposait M.
Guizot pour les affaires d'Espagne. On le vit bien, à cette même
époque, quand, pour la première fois, le gouvernement français jugea à
propos d'aborder nettement cette question du mariage de la reine
Isabelle, qui devait, quelques années plus tard, amener un conflit si
grave entre les deux puissances occidentales.