VI

Le succès de M. Guizot, dans la discussion des fonds secrets, avait

fait pleinement disparaître l'équivoque parlementaire née du vote sur

le droit de visite. Mais restait entière la difficulté diplomatique

que ce vote avait condamné le cabinet à résoudre. Les opposants

comptaient bien que M. Guizot ne pourrait pas s'en tirer. Au lendemain

du jour où il avait eu tant de peine à faire accepter par l'Angleterre

le refus de ratifier la convention de 1841, comment obtenir de cette

puissance l'abandon des traités de 1831 et de 1833? Outre-Manche, les

esprits étaient plus animés que jamais, et l'on s'y montrait fort

irrité du tour pris par les débats de notre Chambre des députés; la

question fut soulevée au parlement britannique, dès sa réunion en

février, et lord Palmerston ne manqua pas cette occasion d'exciter

l'opinion contre la France.

À côté de ce fauteur de discorde, se trouvèrent heureusement, à

Londres, des hommes pour tenter, non sans éclat, la même oeuvre

d'apaisement et de réconciliation que M. Guizot poursuivait à Paris.

Dans la Chambre des lords, l'événement fut le discours d'un illustre

libéral, lord Brougham, qui venait d'assister chez nous aux débats de

l'adresse. Il en rapportait cette conviction que les véritables causes

de l'irritation existant entre les deux pays n'étaient pas dans les

questions actuellement soulevées, entre autres dans le droit de

visite, mais dans les fautes d'une politique antérieure. «Vous pouvez

m'en croire, disait l'orateur, je connais les Français et je sais

aujourd'hui quel est l'état de l'opinion en France. Eh bien, je vous

le dirai en bon Anglais, la signification des six ou sept phrases qui

agitent aujourd'hui la France se résume en ces mots: 15 _juillet_

1840; _négociation de lord Palmerston_.» Puis il continuait par ces

éloquentes paroles: «Je n'hésiterai pas à le déclarer, mylords, mon

opinion bien arrêtée est que les importants intérêts de l'Angleterre,

que ses sentiments les plus chers et ses sympathies sont

inséparablement liés avec la paix et l'alliance de la France. Je

regarde la paix de l'Europe comme pouvant se résumer en un seul mot:

_Paix avec la France_... Tout en admirant la bravoure de nos troupes,

en payant un juste tribut d'hommages au succès qui a couronné la

direction des affaires civiles et militaires en Angleterre, je

regarde avec une égale admiration cette nation fameuse qui habite de

l'autre côté de la Manche, et, avec un grand nombre de mes

compatriotes, je la considère comme non moins riche que l'Angleterre

en braves soldats, en grands capitaines, en hommes d'État profonds et

en illustres philosophes... Je tiens la branche d'olivier suspendue

entre les deux pays, les admirant, les aimant tous deux presque

également, et je ne me laisserai pas arracher cette branche

d'espérance et de paix, dussé-je n'en conserver entre les mains qu'une

feuille, une fibre. Je suis convaincu qu'il ne faut qu'un peu d'esprit

conciliant, de modération, de loyauté de la part des ministres des

deux pays pour ramener les deux peuples, qui ne demandent qu'à revenir

à de meilleurs sentiments. Quelques instants de paix suffiront pour

produire ce résultat. (_Écoutez!_) Mylords, j'espère avoir exprimé, en

parlant de l'alliance entre l'Angleterre et la France, l'opinion du

parlement et du pays, et j'ai la satisfaction bien douce à mon coeur

de savoir que les mots que j'ai dits ne seront pas sans utilité[176].»

(_Bruyants applaudissements._)

[Note 176: Février 1843.]

Peu de jours après, dans la Chambre des communes, un tory, le chef

même du cabinet, sir Robert Peel, exprimait la même pensée. Il

renvoyait à lord Palmerston la responsabilité de l'hostilité qui se

manifestait en France. Puis, faisant allusion à la présence, dans les

deux cabinets de France et d'Angleterre, du maréchal Soult et de lord

Wellington, il ajoutait en un magnifique langage: «C'est chose

remarquable de voir deux hommes qui occupent les postes les plus

éminents dans le gouvernement de leurs pays respectifs, les plus

distingués par leurs exploits et par leur renom militaire, deux hommes

qui ont connu l'art et les misères de la guerre, qui se sont combattus

l'un l'autre sur les champs de bataille de Toulouse et de Waterloo,

_Stetimus tela aspera contra,

Contulimusque manus;_

c'est, dis-je, une chose remarquable de voir ces deux vaillants

hommes, les meilleurs juges des sacrifices imposés par la guerre,

employer, l'un en France et l'autre en Angleterre, toute leur

influence à inculquer les leçons de la paix; et c'est là, certes, pour

leurs vieux jours, une glorieuse occupation! La vie de chacun d'eux

s'est déjà prolongée au delà de la durée ordinaire de l'existence

accordée à l'homme, et j'espère que tous deux vivront longtemps

encore, que longtemps ils pourront exhorter leurs compatriotes à

déposer leurs jalousies nationales et à rivaliser honorablement de

zèle pour l'augmentation du bonheur de l'humanité. (_On applaudit._)

Quand je compare la position, l'exemple et les efforts de ces hommes

qui ont vu le soleil éclairer à son lever des masses vivantes de

guerriers descendus dans la tombe avant que ce même soleil se couchât;

lorsque je les entends répandre autour d'eux les leçons de la paix et

user de leur autorité pour détourner leurs compatriotes de la guerre,

j'espère que, de chaque côté du canal, les journalistes anonymes et

irresponsables qui font tout ce qu'ils peuvent pour exaspérer l'esprit

public (_applaudissements_), pour représenter sous un mauvais jour

tout ce qui se passe entre les deux gouvernements désireux de cultiver

la paix, disant à la France que le ministère français est l'instrument

de l'Angleterre, et à l'Angleterre que le ministère anglais sacrifie

l'honneur national par peur de la France, j'espère, dis-je, que ces

écrivains profiteront de l'exemple de ces deux illustres guerriers, et

je compte que ce noble exemple neutralisera l'influence des efforts

dont je viens de parler, efforts qui ne sont pas dictés par le

dévouement et l'honneur national, mais par le vif désir d'exciter les

animosités entre les peuples ou de servir quelque intérêt de parti ou

de personne[177].» (_Tonnerre d'applaudissements._)

[Note 177: 17 février 1843.]

C'était beaucoup sans doute que le premier ministre, par l'ascendant

de son caractère et de son éloquence, fît applaudir un tel langage au

palais de Westminster; il n'en fallait pas cependant conclure que le

gouvernement britannique fût sur le point d'entrer en négociation pour

la revision des traités de 1831 et de 1833. Lord Aberdeen y eût-il

été disposé par habitude conciliante, qu'il eût dû y renoncer par

égard pour l'état de l'opinion. De Londres, M. de Sainte-Aulaire avait

bien soin de ne laisser aucune illusion à son ministre; il lui

«déclarait, sans la moindre hésitation, qu'aujourd'hui toute ouverture

faite au cabinet anglais aboutirait à une rupture ou à une retraite de

fort mauvaise grâce pour nous[178]». Ainsi informé de la résistance

qu'il devait s'attendre à rencontrer à Londres, M. Guizot tâcha de

s'assurer, d'un autre côté, un concours qui déjà, quelques mois

auparavant, lui avait servi à faire agréer son refus de ratifier la

convention de 1841; il écrivit à M. de Flahault, ambassadeur de France

à Vienne: «La question du droit de visite reste et pèsera sur

l'avenir. J'ai sauvé l'honneur et gagné du temps; mais il faudra

arriver à une solution. J'attendrai, pour en parler, que la nécessité

en soit partout comprise. Causez-en, je vous prie, avec M. de

Metternich. Il sait prévoir et préparer les choses. J'espère que, le

moment venu, il m'aidera à modifier une situation qui ne saurait se

perpétuer indéfiniment, car elle amènerait, chaque année, au retour

des Chambres, et, dans le cours de l'année, à chaque incident de mer,

un accès de fièvre très périlleux[179].» M. de Metternich était alors

d'humeur à écouter un pareil langage. Il s'intéressait vivement au

maintien de M. Guizot[180], et venait précisément de le «féliciter de

la manière dont il s'était tiré, dans les Chambres, de l'affaire du

droit de visite[181]». Il se montra donc disposé à ne pas refuser, au

jour où elle serait nécessaire, l'assistance qu'on lui demandait.

[Note 178: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 187.]

[Note 179: _Ibid._, p. 186.]

[Note 180: Lettre du comte Apponyi, en date du 5 mars 1843. (_Mémoires

de M. de Metternich_, t. VI, p. 677.)]

[Note 181: Lettre du 13 février 1843 (_ibid._, p. 675).--M. de

Metternich ajoutait cette réflexion: «Il n'y a pas de question dans

laquelle un cabinet puisse se trouver plus singulièrement placé que le

nôtre dans celle-ci. Nous avons combattu les propositions anglaises,

pendant plus de vingt ans. De guerre lasse, et restés seuls de notre

bord, nous avons fini par céder à l'invitation pressante des deux

puissances maritimes, et cela pour nous trouver engagés dans un

système que nous avions combattu avec les raisons,--fort bonnes

d'ailleurs,--que nous devons récuser aujourd'hui, parce qu'elles sont

incomplètement soutenues par l'une des puissances originairement

contractantes! Tout bien considéré, il me paraît prouvé que certaines

idées philanthropiques ne nous conviennent pas.»]

La démarche faite par M. Guizot auprès de M. de Metternich était une

précaution prise en vue d'une négociation que le vote de la Chambre

l'obligeait à ouvrir un jour ou l'autre; elle n'indiquait pas, de la

part du ministre français, l'intention de commencer aussitôt les

pourparlers. Toujours convaincu, comme il l'avait dit à la tribune des

deux Chambres, que, dans l'état de l'opinion anglaise, il n'y avait

rien d'utile à tenter, et usant de la liberté qu'il s'était réservée

de choisir le moment favorable, il recommanda à son ambassadeur auprès

du gouvernement britannique «de se tenir, quant à présent, bien

tranquille sur cette question-là». Il veillait seulement à ce que ses

agents eussent toujours présente à l'esprit la tâche difficile qu'il

leur faudrait entreprendre plus tard, et son vigilant collaborateur,

M. Désages, écrivait à M. de Jarnac, chargé d'affaires à Londres

pendant les absences de M. de Sainte-Aulaire: «Travaillez-vous

toujours, _in your closet_, à cette terrible question du droit de

visite? À tout événement, rendez-vous tout à fait maître de la

matière.» Et encore: «Étudiez-vous toujours, à part vous, la grande,

la bien autrement grande question du droit de visite? N'y renoncez

pas[182].»

[Note 182: Lettres du 13 avril et du 13 juin 1843. (Notice sur lord

Aberdeen, par le comte DE JARNAC.)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7) · 第 31 / 93 题