Le discours de M. de Lamartine n'était qu'un épisode, épisode imprévu
pour les adversaires du ministère eux-mêmes et ne rentrant pas dans
leur plan d'attaque. D'après ce plan, arrêté à l'ouverture de la
session, l'opposition devait, comme les deux années précédentes,
porter son principal effort sur la politique étrangère. Elle savait
que là était, depuis la mortification de 1840, le point sensible et
douloureux de l'esprit public; là existaient un malaise et des
ressentiments qu'on avait chance de tourner contre le cabinet. Cette
tactique persistera jusqu'à la révolution de 1848. On dirait que, pour
être sorti d'une crise de politique extérieure, le ministère du 29
octobre était condamné à batailler indéfiniment sur ce même terrain.
Que les Chambres exercent leur contrôle sur la direction donnée à la
diplomatie, que même, à de certaines heures, dans la préoccupation
universelle d'un grand péril national, comme en 1831 ou en 1840, ce
soit le sujet premier de leurs débats, rien de plus naturel et de plus
légitime. Mais qu'à des époques ordinaires, paisibles par calcul
parlementaire, plus que par sollicitude patriotique, l'opposition
s'attache principalement, on dirait presque exclusivement, aux
affaires étrangères; qu'elle y livre toutes les batailles
ministérielles; qu'aux aguets par toute l'Europe et même dans le monde
entier, elle cherche des incidents à grossir, des difficultés à
envenimer, dans le seul dessein d'embarrasser, d'affaiblir, de
renverser un cabinet détesté; qu'elle élève ainsi, à tort et à
travers, des critiques qui trouvent écho dans les préjugés du moment,
mais dont, plus tard, l'histoire, à la lumière des événements,
reconnaît presque toujours l'injustice; que tel soit l'objet non
seulement de la discussion de l'adresse, mais de presque tous les
débats politiques--fonds secrets, crédits supplémentaires, budget,
interpellations spéciales,--voilà ce qui ne s'était jamais vu à
d'autres époques. Il y avait là un fait anormal, un véritable
désordre, un danger grave pour le pays dont la diplomatie risquait
ainsi d'être compromise et entravée. C'est par des abus de ce genre
que le régime parlementaire s'est attiré le reproche de sacrifier
l'intérêt national aux calculs de parti. Dès 1837, le duc de Broglie
disait à la tribune de la Chambre des pairs: «J'ai peu de goût aux
discussions sur les affaires étrangères. L'expérience démontre qu'en
thèse générale ces discussions suscitent au gouvernement, et, par
contre-coup, au pays, des embarras sans compensation, des difficultés
dont on ne saurait d'avance ni prévoir la nature ni mesurer la
portée[159].» M. de Tocqueville, qui était pourtant adversaire du
ministère du 29 octobre, a reconnu plus tard, après avoir fait à son
tour l'expérience du pouvoir, combien il était fâcheux que «la
politique extérieure devînt l'élément principal de l'activité
parlementaire»; et il ajoutait: «Je regarde un tel état de choses
comme contraire à la dignité et à la sûreté des nations. Les affaires
étrangères ont, plus que toutes les autres, besoin d'être traitées par
un petit nombre d'hommes, avec suite, en secret. En cette matière, les
assemblées doivent ne se réserver que le contrôle et éviter autant que
possible de prendre en leurs mains l'action. C'est cependant ce qui
arrive inévitablement, si la politique étrangère devient le champ
principal dans lequel les questions de cabinet se résolvent[160].» Ce
sont là des considérations dont l'opposition ne tient pas d'ordinaire
grand compte. De 1840 à 1848, elle ne paraît avoir vu qu'une chose,
l'intérêt qu'elle avait à se placer sur un terrain favorable pour
attaquer le ministère. Ce terrain, elle ne le trouvait pas dans la
politique intérieure où les partis étaient classés avec des frontières
à peu près fixes; ce n'était pas son programme de réforme
parlementaire ou électorale qui pouvait lui servir à dissoudre la
majorité. La politique extérieure, au contraire, lui paraissait se
prêter à toutes les manoeuvres, à toutes les combinaisons, voire même
aux coalitions les plus hétérogènes. Là, elle ne jugeait pas
impossible d'amener à voter avec elle des conservateurs que, sur les
autres questions, ses principes eussent effarouchés[161]. Et puis,
dans les débats de ce genre, n'avait-elle pas, sur ceux qu'elle
attaquait, cet avantage de pouvoir tout dire, sans autre souci que de
choisir les arguments les plus propres à remuer l'assemblée et à
blesser le cabinet, tandis que celui-ci se voyait sans cesse entravé
dans sa défense, par la préoccupation des conséquences diplomatiques
que pouvait avoir telle ou telle parole? Grâce à son irresponsabilité
même, l'opposition se donnait licence de développer des thèses
flatteuses à l'amour-propre national, alors à la fois surexcité et
souffrant; le gouvernement avait, au contraire, cette tâche
particulièrement ingrate de rappeler au pays la prudence patiente et
parfois un peu immobile à laquelle l'obligeait, pour quelque temps
encore, la situation faite à la France en Europe par la révolution de
Juillet et aussi par la crise de 1840.
[Note 159: Discours du 9 janvier 1837.]
[Note 160: Lettre du 1er octobre 1858, adressée à M. W. R. Greg, esq.
(_Oeuvres et correspondance inédites_ d'Alexis DE TOCQUEVILLE, t. II,
p. 456.)]
[Note 161: C'est encore ce que M. de Tocqueville exprimait ainsi, dans
la lettre déjà citée: «Ce terrain de la politique étrangère est
essentiellement mobile, il se prête à toutes sortes de manoeuvres
parlementaires; on y rencontre sans cesse de grandes questions
capables de passionner la nation, et à propos desquelles les hommes
politiques peuvent se séparer, se rapprocher, se combattre, s'unir,
suivant que l'intérêt ou la passion du moment les y porte.»]
M. Guizot sentait ces désavantages: il ne s'en troublait pas. Il
aimait même à aller au-devant de la principale des objections qui lui
étaient faites et à exposer de haut, suivant son procédé oratoire, les
raisons de la réserve expectante dans laquelle il maintenait notre
politique extérieure. Ainsi fit-il précisément, au début de la session
de 1843, dans la discussion de l'adresse des pairs qui devançait de
quelques jours celle des députés. «On se laisse diriger, dit-il, par
des habitudes, des maximes, aujourd'hui hors de saison. La France a
vécu longtemps en Europe à l'état de météore, de météore enflammé,
cherchant sa place dans le système général des États européens. Je le
comprends; c'était naturel, elle y était obligée. La France avait à
faire triompher un état social nouveau, un état politique nouveau;
elle ne trouvait pas de place faite; il fallait bien qu'elle se la
fît. On la lui contestait souvent avec injustice et inhabileté. Elle a
fait sa place, elle a conquis son ordre social, son ordre politique.
L'Europe les a acceptés l'un et l'autre. Je prie la Chambre de bien
arrêter son attention sur ce fait, car il est la clef de la politique
du gouvernement du Roi. La France nouvelle, son nouvel ordre social et
son nouvel ordre politique sont acceptés sincèrement par l'Europe:
acceptés avec tel ou tel regret, telle ou telle nuance de goût ou
d'humeur; peu nous importe. En politique, on ne prétend pas à tout ce
qui plaît; on se contente de ce qui suffit. Eh bien, messieurs, les
faits étant tels, que doit faire la France? Adopter une politique
tranquille, prendre sa place d'astre fixe, à cours régulier et prévu,
dans le système européen. À cette condition, à cette condition seule,
la France recueillera les fruits de l'ordre social et politique
qu'elle a conquis. Quand nous aurons ainsi clos l'ère de la politique
révolutionnaire, quand nous serons ainsi décidément entrés dans l'ère
de la politique normale et permanente, quand cette question, qui est
la question générale en Europe, sera bien évidemment et effectivement
résolue, alors vous verrez la France reprendre, dans les questions
spéciales, toute son indépendance, toute son influence, toute son
action. Elle a déjà commencé; cela est déjà fait en partie, pas encore
complètement. Il faudra encore bien des années et bien des efforts
pour atteindre un tel but; mais nous sommes sur la voie de la bonne
politique. Il s'agit maintenant d'y marcher, d'y marcher tous les
jours.» Et un peu plus loin, l'orateur concluait ainsi: «Nous avions,
en 1830, un grand choix à faire: il y avait devant nous une politique
violente, turbulente, agitée, qu'on pouvait continuer, en paroles,
sinon en réalité, un peu puérilement; il y avait une autre politique
tranquille, mais forte au fond, efficace, qu'on pouvait comprendre et
pratiquer virilement. Entre ces deux politiques, le cabinet actuel a
fait son choix, il ne s'en dédira pas[162].»
[Note 162: Discours du 21 janvier 1843.]
M. Guizot avait jugé important de commencer par relever sa politique,
en en marquant le principe et la portée, en démontrant qu'elle était
le résultat d'un calcul et non d'une défaillance. Mais il savait bien
que, surtout à la Chambre des députés, le débat ne resterait pas dans
ces hautes généralités. En effet, les diverses questions dont avait
alors à s'occuper notre diplomatie furent successivement abordées par
l'opposition. Celles d'Espagne et de Syrie, sur lesquelles nous aurons
à revenir, ne donnèrent lieu qu'à des escarmouches. Ce fut sur le
droit de visite que, cette fois encore, les adversaires du cabinet
livrèrent la principale bataille.
On se rappelle où en était cette malheureuse affaire, à la fin de
1842. Reculant à regret devant le soulèvement de l'esprit public et
désirant ôter tout prétexte à de nouvelles attaques, le ministère
avait complètement abandonné la convention du 20 décembre 1841 et
avait fait clore le protocole, laissé d'abord ouvert à Londres pour
attendre la ratification de la France[163]. À ce prix, il s'était
flatté d'en finir avec cette agitation et de sauver les traités de
1831 et de 1833. Le discours par lequel le Roi ouvrit la session de
1843 garda sur ce sujet un silence significatif: le gouvernement
indiquait ainsi qu'il regardait l'affaire comme terminée et ne
fournissant plus matière à un débat. Tout autre fut l'avis de
l'opposition. La satisfaction obtenue au sujet de la convention de
1841, loin de lui paraître une raison de désarmer, l'encourageait à
poursuivre la campagne; elle prétendait, en invoquant les mêmes
raisons et en usant des mêmes procédés, faire disparaître entièrement
le droit de visite. Un fait s'était produit, d'ailleurs, depuis la
session précédente, qui lui fournissait un argument de nature à faire
effet sur l'opinion: le 9 août 1842, l'Angleterre avait conclu avec
les États-Unis un traité pour régler diverses contestations qui
menaçaient de dégénérer en querelle ouverte; d'après ce traité, la
république américaine, de longue date opposée à tout droit de visite,
s'engageait sans doute à armer des croiseurs pour réprimer la traite;
mais il était convenu que les croiseurs de chacun des deux
contractants feraient séparément la police de leurs nationaux, sans
que les Anglais eussent le droit de visiter les navires américains, ni
que les Américains pussent visiter les navires anglais. Pourquoi donc,
disait-on, la France serait-elle moins soucieuse que les États-Unis de
l'indépendance de son pavillon?
[Note 163: Cf. plus haut, § I.]
Telle était sur ce sujet l'animation des esprits, qu'elle se manifesta
tout d'abord dans l'enceinte ordinairement paisible de la Chambre
haute. M. Turgot proposa d'ajouter à l'adresse une phrase demandant la
revision des traités de 1831 et de 1833. Vivement soutenu par
plusieurs orateurs, cet amendement répondait au sentiment de beaucoup
de pairs. M. Guizot le combattit. Il déclara que, dans l'état des
relations entre la France et l'Angleterre, toute tentative de revision
des traités échouerait, «qu'elle aboutirait à une faiblesse ou à une
folie». «Pour mon compte, ajouta-t-il, je ne me prêterai ni à l'une ni
à l'autre... Ne sacrifions pas la grande politique à la petite. Les
bons rapports avec la Grande-Bretagne valent mieux, politiquement et
moralement, que la modification des traités sur le droit de visite...
C'est par cette raison que, sans sacrifier l'indépendance nationale,
sans engager l'avenir, le gouvernement du Roi persiste dans
l'exécution complète et loyale des traités et ne croit pas, quant à
présent, qu'il soit sage ni opportun de tenter d'ouvrir, à leur sujet,
une négociation qui n'atteindrait pas le but qu'on se propose.» Le duc
de Broglie vint à la rescousse du ministre, avec l'autorité de sa
parole et de son caractère. Un amendement ainsi combattu ne pouvait
être adopté par la Chambre des pairs: toutefois, il réunit 67 voix
contre 118: c'était, en un tel lieu, une minorité considérable.
Bien que M. Guizot fût arrivé à ses fins, qu'il n'eût rien cédé et eût
maintenu intactes les conventions de 1831 et de 1833, cette première
épreuve n'était pas rassurante. Si l'opposition avait été telle au
Luxembourg, à quoi ne devait-on pas s'attendre au Palais-Bourbon? Les
dispositions des députés se manifestèrent dès la nomination de la
commission de l'adresse. Cette commission, quoique en majorité
ministérielle, ne crut pas pouvoir garder sur le droit de visite le
même silence que le discours du trône et l'adresse des pairs. Elle
inséra dans son projet un paragraphe où, après avoir félicité le
gouvernement de n'avoir pas ratifié la convention de 1841, on
ajoutait: «Pour l'exécution stricte et loyale des conventions
existantes, tant qu'il n'y sera point dérogé, nous nous reposons sur
la fermeté et la vigilance de votre gouvernement. Mais, frappés des
inconvénients que l'expérience révèle, et dans l'intérêt même de la
bonne intelligence si nécessaire à l'accomplissement de l'oeuvre
commune, nous appelons, de tous nos voeux, le moment où notre commerce
sera replacé sous la surveillance exclusive de notre pavillon.»
Impossible de demander plus nettement l'abolition des conventions de
1831 et de 1833. La presse de gauche triompha: «C'est un échec au
ministère!» s'écria-t-elle. «Non, répondait le _Journal des Débats_;
ce ne peut être un acte d'hostilité contre le cabinet, puisque la
commission est composée en majorité de ses partisans, et que le
rapporteur est M. Dumon, l'un des plus chauds amis de M. Guizot.» Même
équivoque, on le voit, que celle qui s'était produite dans l'adresse
de 1842, lors de l'amendement de M. Jacques Lefebvre.
Au cours de la discussion générale, de nombreux orateurs se
prononcèrent contre le droit de visite, entre autres M. Saint-Marc
Girardin qui votait ordinairement avec les amis du cabinet. Seul, M.
de Gasparin osa le défendre. Aussitôt que s'ouvrit le débat sur le
paragraphe proposé par la commission, M. Guizot parut à la
tribune[164]. Sa situation n'était pas facile. Repousser ouvertement
ce paragraphe, c'était se mettre en lutte avec ses propres amis.
L'accepter et promettre de satisfaire au voeu qui y était exprimé,
c'était se mettre en contradiction avec l'attitude qu'il avait gardée
jusqu'alors, soit dans les négociations avec les autres puissances,
soit dans la discussion de la Chambre des pairs. «Quelques personnes,
dit-il en commençant, se promettent de presser, de pousser vivement le
cabinet et moi en particulier, dans cette discussion. Elles espèrent
en faire sortir pour nous quelque embarras. Je leur épargnerai tant de
peine. J'irai au-devant de toutes les questions, de tous les doutes.»
Après quelques mots sur la convention de 1841, le ministre aborda de
front le sujet vraiment délicat, celui des conventions de 1831 et de
1833. «Les traités conclus, ratifiés, exécutés, dit-il, se dénouent
d'un commun accord ou se tranchent par l'épée. Il n'y a pas une
troisième manière. Le commun consentement, le commun accord, est-ce le
moment de le demander? Y a-t-il chance actuelle de l'obtenir? Le
cabinet ne l'a pas pensé. Le cabinet n'a pas cru devoir entamer à ce
sujet des négociations.» Par cette première déclaration, le ministre
se maintenait en harmonie avec ce qu'il avait dit au palais du
Luxembourg. Allait-il donc repousser le paragraphe de la commission,
comme il avait repoussé l'amendement de M. Turgot? Non, il ne l'osa
pas, et voici comment il tâcha de contenter la Chambre sans
compromettre la dignité du gouvernement, d'ajouter à son langage
précédent sans se démentir, de faire une concession nouvelle en
évitant les apparences d'une capitulation: «On demande si le cabinet
prendra réellement le sentiment public au sérieux. Je serais bien
tenté de regarder cette question comme une injure... Le cabinet prend
très au sérieux le sentiment public, l'état des esprits, le voeu de la
Chambre. Quand le cabinet croira avec une parfaite sincérité, avec une
conviction profonde, qu'une telle négociation peut réussir, que les
traités peuvent se dénouer d'un commun accord, le cabinet
l'entreprendra: pas auparavant; alors, certainement. Si quelqu'un
pense que la Chambre doive ordonner au gouvernement du Roi une
négociation immédiate, actuelle, si quelqu'un le pense, qu'il le dise;
nous ne saurions accepter cette injonction; nous entendons garder
toute notre liberté, toute notre responsabilité. Nous n'élèverons
point de discussion sur des mots ou des phrases incidentes; mais nous
demanderons à tout le monde de s'expliquer nettement, à fond, sur le
sens des paroles qu'il adresse, des recommandations qu'il porte à la
couronne.» Le ministre ajoutait d'éloquentes considérations sur la
nécessité «de rétablir, de développer les bons rapports, la bonne
intelligence avec l'Angleterre». «Je reconnais, disait-il, le
mouvement d'opinion en France; je reconnais le chagrin, la colère qui,
à l'occasion du traité du 15 juillet, se sont réveillés et ont
réveillé des souvenirs, des préventions, des sentiments qui semblaient
endormis. Je reconnais ce fait; mais, messieurs, ce fait n'est pas
inabordable à l'influence de la raison, de la justice, de la vérité;
mon pays n'a pas à cet égard un parti pris, une volonté arrêtée, un de
ces sentiments qui résistent à toute la force du temps, de la vérité,
et aux intérêts réels du pays. Non, il y a dans ce mouvement de
l'opinion, à mon avis, quelque chose de plus superficiel, de plus
factice et de plus passager qu'on ne le croit communément; et je suis
bien aise de le dire à cette tribune, pour qu'on l'entende de l'autre
côté de la Manche, pour que, là aussi, on sache bien que les
sentiments justes, équitables, raisonnables, qui doivent présider aux
rapports de ces deux grands peuples, ne nous sont pas étrangers, et
que le fond de ces sentiments subsiste toujours parmi nous, si la
surface en est pour le moment voilée.» En février 1843, un tel langage
était dur aux oreilles françaises[165]. Sans doute, le ministre avait
politiquement raison, quand il insistait sur l'avantage, sur la
nécessité de la bonne entente des deux puissances libérales. Mais, en
tenant une balance si impartiale entre les griefs respectifs des deux
nations, M. Guizot ne risquait-il pas, comme nous l'avons déjà
indiqué, de paraître trop étranger, trop indifférent aux ressentiments
de l'amour-propre national? Ses adversaires croyaient trouver là une
bonne occasion de tourner et d'ameuter contre lui les susceptibilités
patriotiques, et M. Garnier-Pagès l'interrompait pour lui crier:
«C'est un discours anglais!»
[Note 164: 1er février 1843.]
[Note 165: Vers cette époque, le 13 mars 1843, M. Désages écrivait au
comte de Jarnac: «L'anglophobie existe encore à un degré vraiment
incroyable dans une foule de têtes qui, à cette infirmité près, sont
d'ailleurs assez saines.» (_Documents inédits._)]
On voit bien la tactique de M. Guizot. Elle consistait à mettre les
opposants en demeure de proposer quelque amendement allant plus loin
que le paragraphe de la commission; s'ils le faisaient, la portée de
ce paragraphe était singulièrement atténuée, et le ministère n'avait
qu'à faire rejeter l'amendement, ce qui était facile, pour sortir
pleinement vainqueur du débat. On put croire d'abord que la gauche,
entraînée par sa passion, s'engageait sur le terrain, dangereux pour
elle, où l'attirait le ministre, et qu'elle poursuivait un vote
exprimant ouvertement la défiance envers le cabinet. Mais alors
intervint M. Dupin, non moins animé au fond contre M. Guizot, mais
plus habile et obligé, par situation, à plus de modération extérieure.
Il invita la Chambre à écarter toute préoccupation autre que celle de
l'«honneur national», à s'en tenir au paragraphe de l'adresse et à le
voter avec la même unanimité qui s'était produite lors de l'amendement
présenté par M. Jacques Lefebvre. Après avoir ainsi rassuré les
conservateurs, en affectant d'écarter la question ministérielle, le
malicieux et sarcastique orateur s'appliqua à donner au paragraphe le
sens le plus mortifiant pour le cabinet. Il rappela comment, l'année
précédente, M. Guizot avait essayé de faire accepter la convention de
1841, en arguant des difficultés et des périls d'un refus de
ratification; comment il avait suffi à la Chambre de ne pas avoir
égard à ces arguments ministériels, pour arriver à ses fins; et
l'orateur, au milieu des rires de la gauche, félicitait le ministère
de s'être soumis et de «n'avoir pas ratifié». «Plus il a dû en coûter
aux individus, ajoutait-il ironiquement, plus le sacrifice était
grand, et plus il faut vous en savoir gré.» À l'entendre, il n'était
pas plus difficile d'obtenir la revision des traités de 1831 et de
1833. Sans doute, le ministère venait «d'accumuler d'avance et
d'office tous les moyens qu'un Anglais bien intentionné aurait pu
accumuler lui-même dans l'intérêt de la non-revision». Mais M. Dupin
soutenait que la France avait des moyens puissants à faire valoir en
sens contraire, et il concluait ainsi: «Que la Chambre exprime donc sa
volonté sans crainte; qu'elle l'exprime à l'unanimité. Cette volonté
sera efficace, et vous, ministres, vous l'aurez pour entendu.»
À gauche, on applaudit vivement le discours de M. Dupin, moitié par
reconnaissance, moitié par calcul. Ceux qui avaient voulu d'abord
provoquer un vote de défiance y renoncèrent, se déclarant satisfaits
du paragraphe de l'adresse ainsi commenté. Invité à s'expliquer sur ce
commentaire, M. Guizot se borna à renouveler ses déclarations
précédentes. «Si l'on veut nous imposer davantage, ajouta-t-il, qu'on
le dise nettement, et nous nous y refuserons.» Comme M. Barrot
pressait avec véhémence le cabinet, l'accusant de se dérober derrière
une équivoque: «L'équivoque n'est pas de notre côté», riposta M.
Duchâtel, et il somma l'opposition de proposer l'addition «d'une
phrase disant en termes formels que la Chambre avait défiance du
cabinet quant à la négociation à intervenir». La gauche ne releva pas
le défi, mais continua ses invectives. Enfin, après un débat de plus
en plus tumultueux, le paragraphe de l'adresse fut voté à la presque
unanimité; seuls, quelques députés d'extrême gauche votèrent contre;
il y eut une dizaine d'abstenants, dont M. Guizot.
Dès le lendemain, chaque parti prétendit s'attribuer la victoire. En
réalité, personne n'était vainqueur. L'opposition ne pouvait nier que,
mise en demeure, elle n'avait osé présenter aucun des amendements de
défiance préparés par elle, qu'elle s'était ralliée à une rédaction
proposée par les amis du ministère, et qu'elle avait ainsi déclaré «se
reposer sur la vigilance et la fermeté du gouvernement». De son côté,
le ministère avait, sous les yeux de tous, abandonné une partie du
terrain qu'il était résolu à défendre; il avait suivi ceux qu'il eût
été de son rôle de conduire. Subissant au Palais-Bourbon ce qu'il
venait de combattre et de faire écarter au Luxembourg, il avait laissé
mettre en question les conventions de 1831 et de 1833 qu'il voulait
maintenir; il avait consenti éventuellement à en poursuivre la
revision, ne se réservant que le choix du moment. Aussi comprend-on
que la gauche se félicitât d'avoir affaibli le cabinet, et l'un des
amis de M. Guizot pouvait écrire sur son journal intime, à la date du
11 février 1843: «La discussion de l'adresse est loin d'avoir fortifié
le ministère... Le pouvoir ne peut pourtant pas vivre à la condition
d'annuler son action pour échapper à des échecs qui autrement seraient
inévitables[166].»
[Note 166: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
V
La question ministérielle, volontairement ajournée dans la session
d'août, lors de la loi de régence, n'avait donc pas été résolue par le
vote sur le droit de visite. On ne pouvait cependant laisser plus
longtemps dans le doute le point de savoir si le cabinet avait ou non
perdu la majorité, dans les élections de juillet 1842. La loi des
fonds secrets fournissait une occasion de sortir de cette incertitude.
De part et d'autre, on s'y prépara comme à une bataille que l'on
pressentait devoir être décisive.
L'opposition, que l'accession de M. de Lamartine n'avait pas consolée
de l'éloignement de M. Thiers, pressa ce dernier de prendre la tête de
l'attaque. Ce fut en vain; le chef du centre gauche persista à se
tenir à l'écart, mécontent et silencieux. Cette abstention fit croire
au tiers parti que son heure était venue et qu'il lui appartenait de
briguer la succession du cabinet. Des pourparlers eurent lieu, et
bientôt le bruit se répandit qu'il y avait partie liée entre MM.
Dufaure et Passy, d'une part, et M. Molé, de l'autre, pour former
ensemble le cabinet qui devait remplacer celui du 29 octobre; on
ajoutait que M. Thiers, consulté par M. Molé, lui avait promis son
appui au moins pour une session, et que la gauche elle-même se
montrait disposée à quelque bienveillance[167]. Les choses
étaient-elles à ce point préparées et concertées? On peut en douter.
M. Molé, il est vrai, dans l'ardeur de son ressentiment contre M.
Guizot, semblait tenté de former à son tour une seconde coalition
pour se venger de celle dont il avait été la victime; mais, répugnant
à se découvrir par des démarches trop précises et trop patentes, il
s'en tenait à des conversations de salons ou de couloirs. M. Dufaure,
avec une nature fort différente, n'aimait pas davantage à se
compromettre; bien que devenu très âpre contre le cabinet, il était
plus grondeur que décidé; par moments, paraissant accueillir les
ouvertures de M. Molé; l'instant d'après, se reprenant, ombrageux et
hérissé. Malgré tout, les meneurs de l'opposition affectaient de
croire et faisaient répéter dans leurs journaux que l'accord était
conclu. On racontait d'ailleurs, jusque dans des milieux
conservateurs, que le Roi était d'avance résigné à un changement de
ministres, et qu'il avait dit, en faisant allusion à l'éventualité
d'un vote hostile à M. Guizot: «Mon relais est prêt[168].» La
conclusion était que la Chambre pouvait provoquer une crise, sans
avoir à en redouter les suites.
[Note 167: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
[Note 168: Lettre de la duchesse de Dino à M. de Barante. (_Documents
inédits._)]
Le cabinet ne laissait pas que d'être alarmé. Certains indices lui
faisaient croire que la nouvelle coalition, afin d'éviter des
explications gênantes, songeait à voter sans discussion, comme on
avait fait, en février 1840, pour renverser le ministère du 12 mai. Il
estima que le meilleur moyen de parer à ce danger était de marcher
droit sur ses adversaires, de les forcer à se montrer au grand jour et
à parler tout haut. Sans attendre la discussion dans la Chambre, le
_Journal des Débats_ ouvrit le feu avec une extrême vivacité, et
dénonça cette «conjuration de muets», cette «intrigue honteuse qui
n'osait s'avouer elle-même[169]». La vigueur de cette polémique
donnait bonne attitude au cabinet, rendait courage à ses amis et
embarrassait ses adversaires. Toutefois, la situation demeurait
critique, et plus on approchait du débat, plus le résultat en
paraissait incertain.
[Note 169: Le _Journal des Débats_ disait, le 20 février 1843: «Nous
demandons et nous avons le droit de demander une discussion franche et
complète, et, si nous ne l'obtenions pas, si le cabinet était renversé
clandestinement par des adversaires honteux d'eux-mêmes et de leurs
rôles, le ministère qui viendrait à la place est baptisé d'avance; il
ne pourrait s'appeler que le ministère de l'intrigue.» Il ajoutait, le
lendemain: «Nous n'aimons pas, on le sait, les coalitions; mais nous
aimons encore moins, s'il est possible, l'intrigue honteuse, qui n'ose
s'avouer elle-même... Que voyons-nous?... Une conjuration de muets,
apostés auprès du pouvoir, et qui s'apprêtent à le saisir, si, après
le combat auquel ils sont décidés à ne prendre aucune part, leur
appoint mystérieux et furtif donne la majorité à l'opposition... Il
faut donc que le pays, la Chambre et le ministère le sachent bien: une
comédie d'ambition se prépare. Méfions-nous des personnages muets qui
veulent y jouer un rôle.»]
Ce débat s'ouvrit le 1er mars 1842. Il tourna tout de suite à
l'avantage du cabinet. Vivement mis en demeure de s'expliquer[170],
les chefs du tiers parti contrarièrent complètement la tactique des
opposants qui, afin de détacher du cabinet les conservateurs
hésitants, leur avaient affirmé que tout était prévu et concerté pour
sa succession. M. Passy déclara qu'étant en désaccord avec la Chambre
et avec M. Dufaure sur le droit de visite, il ne «devait pas être tenu
pour candidat au ministère». Quant à M. Dufaure, presque aussi
empressé à se dérober, il démentit tout ce qui avait été dit sur la
préparation de la future administration, et nia avec insistance
qu'aucun concert préalable eût été établi. M. Guizot, mis en train par
cette maladresse, prit la parole à deux reprises, d'abord pour
exploiter avec habileté l'embarras de M. Dufaure, ensuite pour
accabler superbement M. de Lamartine, qui avait voulu refaire une
seconde édition de son discours de l'adresse contre «la pensée de tout
le règne». Qu'est-ce donc que cette pensée? demandait le ministre.
«C'est, répondait-il, la pensée du pays. J'ai vu et vous avez vu comme
moi le gouvernement de Juillet se lever au milieu de la France; je
l'ai vu se lever comme l'homme entre dans le monde, nu et dépourvu de
tout (_mouvements divers_); oui, nu et dépourvu de tout. J'ai vu
l'émeute monter sans obstacle jusqu'au haut des escaliers de son
palais. Toutes les forces qu'il possède aujourd'hui, tous les moyens
d'action qu'il a entre les mains, il les a conquis par la publicité et
la discussion; tout ce qu'il a fait, il l'a fait de l'aveu et avec le
concours du pays, du pays libre et convaincu (_mouvements divers_);
il l'a fait, au milieu de vos discussions, sous le feu de vos
objections, en votre présence, à vous, minorité, opposition, aussi
bien qu'en présence de la majorité qui le soutenait. (_Vive
approbation au centre._) Sachez donc quelle est la pensée que vous
poursuivez! C'est la pensée de la France, de la France libre et
convaincue.» (_Approbation au centre._) Cette fois, M. de Lamartine
avait surtout parlé de la politique extérieure. Le ministre passa en
revue toutes ses objections, et y répondit de haut, non sans laisser
voir le dédain que lui inspiraient tant d'inexpérience, d'irréflexion,
de déclamation vide. Aux réponses de fait et de détail, il se plaisait
à mêler d'éloquentes généralités: «Comment, s'écriait-il, on s'étonne
d'une politique qui demande qu'on patiente, qu'on temporise, qu'on
sache attendre! Est-ce que cela est nouveau en politique, messieurs?
Est-ce qu'il n'est pas arrivé à tous les gouvernements, aux plus
hardis, aux plus forts, aux plus ambitieux, aux plus conquérants,
d'attendre, de temporiser, de patienter? Vous parlez d'un an, de deux
ans, comme de quelque chose qui doit lasser la patience d'un
gouvernement, d'une assemblée; mais d'où venez-vous donc? (_On rit._)
Vous n'avez donc jamais assisté au spectacle du monde? Vous ne savez
donc pas comment les choses se passent et se sont passées de tout
temps? De tout temps, il y a eu des moments,--et des moments dans
l'histoire, ce sont des années,--de tout temps, il y a eu des moments
où il a fallu savoir accepter les difficultés d'une situation,
attendre des époques plus favorables, s'accommoder avec des faits
qu'on ne pouvait écarter de son chemin comme un caillou que vous
rencontrez sur le boulevard. (_Mouvements divers._) Eh bien! quand
nous sommes arrivés aux affaires, nous avons trouvé une situation de
ce genre, nous nous sommes vus en présence d'une nécessité de ce
genre.» Et plus loin: «Situation vraiment étrange que celle à laquelle
on prétend nous réduire aujourd'hui, quand on nous oblige à venir sans
cesse justifier la politique de la paix! Mais vous n'y pensez pas;
c'est la guerre qui est obligée de se justifier. (_Très bien!_) La
guerre est une exception déplorable, une exception qui doit être de
plus en plus rare. Nous ne consentons pas à cette accusation
continuelle, tantôt patente, tantôt déguisée, contre la politique de
la paix. Je dis déguisée, je le dis pour vous, pour le discours que
vous venez de prononcer à cette tribune; que m'importe que vous
parliez de la paix, que le mot de paix sorte sans cesse de vos lèvres,
si de vos paroles, si des actes qui correspondraient à vos paroles, la
guerre doit nécessairement sortir!» (_Très bien, très bien!_) M.
Guizot termina par cette magnifique péroraison: «Dans un discours
précédent, M. de Lamartine a parlé de dévouement et de la nécessité du
dévouement pour faire de grandes choses au nom des peuples. Il a eu
parfaitement raison. Il n'y a rien de beau dans ce monde, sans
dévouement; mais il y a place partout pour le dévouement. La vie a des
fardeaux pour toutes les conditions, et la hauteur à laquelle on les
porte n'en allège nullement le poids. Vous aimez, dites-vous, à porter
vos regards en haut; portez-les donc au-dessus de vous. Êtes-vous,
depuis douze ans, le point de mire des balles et des poignards des
assassins? Voyez-vous, depuis douze ans, vos fils sans cesse dispersés
sur la face du globe, pour soutenir partout l'honneur et les intérêts
de la France? Voilà du dévouement, du vrai, du pratique dévouement.
(_Bravos prolongés au centre._) Messieurs, souffrez que nous le
reconnaissions, que nous lui rendions hommage, et que nous ne soyons
pas ingrats même envers tout un règne.» (_Aux centres: Très bien, très
bien!_) La majorité était dans l'enthousiasme. L'opposition elle-même
ne pouvait s'empêcher d'admirer. Rarement la parole de M. Guizot avait
eu autant d'effet; rarement il avait remporté une victoire de tribune
aussi complète, aussi éclatante. Le parti conservateur se sentait
vengé de la défection de M. de Lamartine; il lui semblait que d'un
adversaire ainsi flagellé, défait, écrasé, rien n'était désormais à
craindre, qu'un tel vaincu ne comptait plus politiquement. L'éloquence
produit parfois de ces illusions. Le soir de cette séance, M. Guizot
reçut du Roi cette lettre:
«Maudissant la grandeur qui l'attache au rivage,
disait Boileau de Louis XIV. Et moi aussi, mon cher ministre, j'ai
bien maudit celle qui m'empêchait d'aller, ce soir, vous serrer la
main, et vous dire de grand coeur combien je suis profondément ému et
reconnaissant des paroles que vous avez fait entendre pour moi, et du
magnifique discours que vous avez prononcé avec tant d'effet et
d'éclat.» À la lettre du Roi, était joint ce billet de la Reine:
«Comme femme et comme mère, je ne puis résister au désir de remercier
l'éloquent orateur qui, en soutenant d'une manière si admirable les
intérêts du Roi et de la France, a rendu une justice éclatante à tout
ce que j'ai de plus cher au monde[171].» Quelques jours après, M.
Doudan écrivait à une de ses amies: «Comment avez-vous trouvé la façon
dont M. Guizot a traité M. de Lamartine? Je m'en suis fort réjoui dans
mon coeur. C'était un beau spectacle de le voir plumer d'un air sévère
ce bel oiseau des tropiques. On dit que celui-ci avait l'air tout mal
à son aise après avoir été ainsi plumé; mais les ailes de
l'amour-propre repoussent très vite; elles repoussent un peu moins
brillantes, et voilà tout. J'espère que le chantre d'Elvire ne prendra
plus de quelques mois des airs de dictateur[172].»
[Note 170: Dans un discours fort mordant, l'un des amis du cabinet, M.
Desmousseaux de Givré, avait interpellé M. Dufaure et M. Passy: «Quand
on a vécu sous le même toit pendant trois ans, avait-il dit, il n'est
pas permis de déménager la nuit, sans dire adieu à ses hôtes.»]
[Note 171: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 82.]
[Note 172: X. DOUDAN, _Mélanges et Lettres_, t. III, p. 112.]
Le vote n'eut, cette fois, rien d'équivoque. À la question de
confiance très nettement posée, la Chambre répondit en donnant au
ministère une majorité de quarante-cinq voix. Victoire considérable et
dépassant toute attente. Le cabinet en jouissait d'autant plus qu'il
avait été plus inquiet. «Il est tout triomphant», écrivait un
spectateur. «Honneur à la majorité! disait le _Journal des Débats_;
honneur aussi au ministère!» Chacun reconnaissait que ce résultat
était dû en grande partie au talent supérieur dont avait fait preuve
M. Guizot. Il était dû aussi à l'indécision malhabile de M. Dufaure et
de M. Passy, et au défaut de crédit de M. Molé, qui n'avait pas pu
déplacer plus de quatre ou cinq voix dans la Chambre. Les journaux de
gauche étaient les premiers à railler et à malmener ceux dont
l'alliance leur avait été si peu profitable. Dès lors, le ministère
pouvait envisager sans crainte la fin de la session. «M. Guizot a
brillamment et vigoureusement franchi le défilé, écrivait M. Désages à
l'un de nos agents diplomatiques. Nous n'aurons plus à lutter, je
crois, que contre des taquineries. Il n'y a plus de question obligée
de cabinet. Nos oppositions ont l'oreille assez basse[173].» En effet,
peu après, la réforme parlementaire fut repoussée sans contestation
sérieuse et à une majorité plus forte que l'année précédente[174]; il
ne se trouva personne pour soulever la question de la réforme
électorale, et une proposition de M. Odilon Barrot, en vue de définir
l'attentat soustrait par les lois de septembre à la juridiction du
jury, ne fut même pas prise en considération. Battus sur le terrain
politique, les opposants cherchèrent à se consoler, en entravant les
lois d'affaires présentées par le gouvernement. Plus d'une fois ils y
réussirent, grâce à l'étrange état d'esprit d'une majorité qui,
n'osant pas donner le coup mortel au ministère, se plaisait à lui
donner des coups d'épingle, grâce aussi à l'indifférence de M. Guizot
pour ce qu'il appelait les petits débats. Toutefois, cela n'allait
jamais bien loin, et il suffisait que la question politique parût
engagée, pour que la majorité se retrouvât. Force était donc aux
meneurs de l'opposition de reconnaître qu'il ne leur restait plus rien
des avantages dont ils avaient cru être en possession, au lendemain
des élections de juillet 1842. «Nous avons laissé échapper l'occasion,
écrivait mélancoliquement l'un des plus ardents adversaires du
cabinet, et il faudrait des circonstances extraordinaires pour qu'elle
se retrouvât[175].»
[Note 173: Lettre à M. de Jarnac, du 6 mars 1843. (_Documents
inédits._)]
[Note 174: En 1842, il n'y avait eu que 8 voix de majorité: 198 contre
190. En 1843, il y en eut 26: 207 contre 181. Il est à remarquer que
le chiffre total des votants était le même dans les deux cas.]
[Note 175: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]